Deux époques: en marge d’un anniversaire
Il s’agit de comparer deux époques enchaînées historiquement, mais quand même opposées l’une à l’autre : la vague révolutionnaire de l’immédiat après-guerre et les défaites actuelles. Dans ce domaine comparer c’est mesurer un gouffre, c’est goûter l’amertume de situations désespérées alors que hier la révolution grondait dans le monde. Pourtant si l’on veut commémorer Lénine, Luxemburg, Liebknecht, il faut se résoudre à analyser ce panorama même si nos conclusions doivent être pessimistes.
Ils furent les produits de batailles gigantesques du prolétariat mondial ; leur génialité fut l’oeuvre de l’initiative spontanée des masses, comme inversement ils furent un ferment et surtout la conscience de classe de millions d’ouvriers se dressant contre leurs exploiteurs. Ils furent grands parce que les circonstances historiques poussaient le prolétariat à la réalisation de la plus grande révolution du siècle ; ce que nous honorons au travers d’eux ce sont les mouvements héroïques que les ouvriers menèrent pour leur libération sous le drapeau de ces chefs prolétariens.
Maintenant que la réaction règne dans tous les pays, que tout ce qui fut gagné a été reperdu, les combats de l’après-guerre poussent à la méditation la plus profonde. L’oeuvre de Lénine, de Luxemburg, la pensée de la classe prolétarienne mondiale dans une phase de son ascension, a cette importance que peuvent avoir pour nous des situations historiques où le prolétariat organisé en parti posa avec violence le problème du pouvoir. Mais ni Lénine, ni Luxemburg, ni Liebknecht ne nous donneront une explication des difficultés contre lesquelles le mouvement ouvrier s’est cassé les reins. On ne peut rien leur reprocher à ce sujet, car ils exprimèrent leur époque avec ses difficultés, ses problèmes.
Les critères de comparaison entre leur époque et la nôtre doivent donc être recherchés dans le déroulement des événements eux-mêmes et non dans telle ou telle autre appréciation de Lénine ou de Rosa. Seuls de vils opportunistes, des renégats de la pire espèce, peuvent avoir l’outrecuidance de porter leurs sales pattes sur ces révolutionnaires, pour rechercher des éléments utiles à leur épicerie politique. Que les charognes qui citent Lénine, Luxemburg, pour justifier leur travail de confusion, de trahison, que tous les renégats qui publient des brochures pour cracher sur une figure aussi pure que Rosa, trouvent ici leur compte dans la haine et le mépris que nous leur vouons.
De même que Lénine n’a rien à voir avec un «socialisme» de malheur qui se construit avec l’appui de la S.D.N., dans les flaques de sang de communistes russes, dans la défaite internationale du prolétariat, Luxemburg n’a rien de commun avec des arrivistes qui, aux côtés de ses assassins, essayent de se couvrir de ses oeuvres pour atteindre «une situation».
Encore une fois, répétons-le : tous trois représentent une époque qui doit nous servir de point de repère pour nos investigations actuelles, sans pouvoir se substituer aux résultats d’une analyse d’événements, d’un horizon politique différent de l’après-guerre. En substance, l’on peut affirmer aujourd’hui que la IIe Internationale a fécondé deux courants essentiels que les événements devaient se faire croiser en 1919, sans que la conscience théorique du prolétariat puisse les synthétiser. Malheureusement, la mort de Luxemburg, le développement rapide des événements après 1917, et le triomphe du centrisme dans l’I.C étouffèrent la tendance des spartakistes allemands, héritiers de Rosa, alors qu’au surplus la fusion de Halle, en 1921, avec les Indépendants créait des conditions impossibles pour l’éclosion d’une pensée critique, qui aurait contribué à féconder les éléments de synthèse d’une expérience mondiale.
Envisagée abstraitement, il est certain qu’une fusion de ces deux courants dans l’avant-guerre aurait pu donner naissance à une conscience historique qui aurait épargné au prolétariat le calvaire d’aujourd’hui. Mais cela était abstrait parce que la gauche allemande et les bolcheviks russes se formèrent dans des conditions sociales totalement différentes bien que leur pensée refléta, quant au fond, une même situation internationale.
Si la pensée de Lénine put atteindre une compréhension supérieure des tâches et des moyens révolutionnaires, la cause en est au milieu social beaucoup plus avancé où il lutta et se forma. Rosa, par contre, — et sa polémique contre Lénine au sujet de la spontanéité des masses et du parti le prouve — exprimait des conditions différentes où triomphait l’opportunisme au milieu d’un prolétariat se développant horizontalement. Cependant, tous deux exprimèrent le maximum de ce que peut donner l’application de la méthode marxiste dans des conditions sociales données, et ce furent les événements qui se chargèrent de jeter dans le creuset de l’histoire les expériences différentes, mais convergentes quand même, que contenaient leurs positions.
C’est à nous que revient la lourde tâche de synthétiser unitairement une page grandiose de la lutte des classes. Si hier la conscience mondiale du prolétariat suivit les événements de l’après-guerre, aujourd’hui elle doit précéder les situations de demain et à ce sujet l’expérience exclusive du bolchevisme ne suffit point. Il faut, d’autre part, proclamer que l’Internationale Communiste, qui s’assigna cet objectif, échoua après avoir commencé, embrouillant plutôt les données du problème.
Le programme international du prolétariat résultera du croisement idéologique — donc de l’expérience de classe — de la révolution russe et des batailles des autres pays — particulièrement de l’Allemagne et de l’Italie. Rosa Luxemburg est ici un élément inappréciable dont la valeur historique est donnée par les problèmes (propres aux grands États capitalistes) qu’elle essaya de résoudre alors qu’en Russie ces problèmes se posaient comme des reflets sociaux facilement balayables par la révolution. Ainsi, si Lénine fut plus avancé que Rosa dans son appréciation, au sujet de la démocratie, il faut avoir là un résultat de conditions historiques où la démocratie bourgeoise apparut furtivement sur la scène pour être rejetée en quelques mois par l’insurrection. Par contre, là où depuis des décades existait un appareil démocratique constitué, les difficultés à surmonter pour l’abattre, empêchaient une perception claire et nette de sa suppression au profit de la dictature prolétarienne. Rosa atteignit cette vision seulement lorsque les événements posèrent le problème insurrectionnel en Allemagne ; et son discours au «Spartacus Bund», qui peut être considéré comme son testament politique, l’indique clairement. Mais cependant, des divergences subsistèrent — une analyse attentive de ce discours pourrait peut-être le prouver — qu’il nous revient d’apprécier au travers d’un bilan des batailles passées, car il est probable que si dans certains domaines Lénine domine Luxemburg, il est évident que dans d’autres, Rosa voit plus loin que celui-ci. Le prolétariat allemand ne s’est pas trouvé dans des conditions permettant, comme en Russie, une clarification absolue des tâches révolutionnaires, mais par contre, évoluant en face du capitalisme, le plus avancé de l’Europe, il ne pouvait pas ne pas percevoir certains problèmes mieux et plus profondément que les bolcheviks.
Ce travail de synthèse historique, d’essais d’unification de deux expériences inséparables, conditionnées l’une par l’autre, nous essayerons autant que possible de le réaliser en examinant les divergences qui opposèrent Lénine à Luxemburg, dans une prochaine étude. Mais d’ores et déjà, ce qui reste acquis, ce sont les principes sanctionnés par ces révolutionnaires et qui ne furent que l’expression vivante de la lutte des classes dans une période historique déterminée. Dépasser ces jalons, non pas les réviser ; les compléter, non pas les parodier, tel doit être notre position envers un héritage dont nous nous réclamons en toute première ligne, plus et mieux que «léninistes» ou centristes. Cependant nous voudrions nous contenter à l’occasion de cet anniversaire d’indiquer simplement une tâche indispensable qui se rattache à la situation actuelle. Il est clair que pour préparer le «devenir» il faut comprendre la liaison du passé et du présent, les circonstances et les forces sociales qui ont fait d’une victoire une défaite, d’un État ouvrier au service du prolétariat, un État soviétique pion du capitalisme, qui ont permis l’avènement du fascisme en Allemagne où Luxemburg lutta et dirigea la première vague révolutionnaire faisant trembler le capitalisme. Mais comprendre ne veut pas dire rechercher la «force diabolique» qui parvint à détourner le cours de la révolution en substituant le «stalinisme» au «léninisme». Comprendre veut dire compléter des fondements trop étroits, non traversés par l’idéologie résultant des batailles de classes dans tous les pays, les compléter par des notions liées au cours historique dans son ensemble jusqu’à la révolution mondiale. Cela l’Internationale de l’époque de Lénine ne pouvait le faire : c’est à nous qu’incombe ce travail.
Devant ce chemin couvert par l’ombre des grands chefs prolétariens, se dresse toute l’armée des falsificateurs qui voient dans le mouvement ouvrier une synagogue où, comme rabbins, ils enseigneront une Kabbale faite de mystification et de duperies. Ces gens mettront en branle «ciel et enfer» contre les communistes. Ils cracheront leur encre stipendiée pour discréditer cette lutte ; ils exciteront les ouvriers à frapper les «illuminés» ; ils essayeront de faire le vide autour des révolutionnaires. Et demain, c’est avec des mitrailleuses qu’ils recommenceront les exploits de Noske-Scheidemann en 1919, afin de maintenir coûte que coûte une domination dont ils sont les agents les plus fidèles. Mais le prolétariat fraye sa voie et, pour citer Rosa, il saura «opposer à la violence de la contre-révolution bourgeoise la violence révolutionnaire du prolétariat, aux coups, aux intrigues et aux machinations de la bourgeoisie, la compréhension claire et inflexible du but à atteindre, la maturité et l’activité toujours en éveil de la masse prolétaire». L’oeuvre de Lénine, Luxemburg, Liebknecht est au-dessus de toute falsification, de toute intrigue. On peut changer des mots, interpréter des phrases, des textes, publier des brochures, mais l’on ne parviendra jamais à changer le caractère, la direction, la signification d’événements historiques burinés dans la chair du prolétariat mondial. C’est cela qu’il fallut apprécier pour juger ces révolutionnaires et c’est la seule méthode digne du marxisme.
Qu’après cela on puisse venir nous montrer un article de Lénine approuvant le «socialisme en seul pays», alors que toute sa vie fut une glorification de l’internationalisme conséquent, que l’on puisse nous mettre sous le nez des appréciations démocratiques de Rosa, alors qu’elle fut assassinée par des dignes canailles démocratiques, ces méthodes de falsification ne pourront que rencontrer notre opposition farouche et absolue.
Tous trois forment une synthèse historique, qui est la condensation dans l’individualité humaine d’un débordement des masses vers la révolution, l’expression consciente de phénomènes sociaux fécondant une société nouvelle. Tels qu’ils furent, ils sont inséparables aussi bien qu’on ne dissocie pas la fermeté progressive de «l’idéologie», la lutte contre l’opportunisme, la constance contre tous et l’action révolutionnaire victorieuse.
Liebknecht est le symbole de la fidélité inébranlable des communistes, même lorsqu ’il faut rester «seul contre tous», Rosa et Lénine la conscience profonde et agissante de la classe opprimée.
La constance aux principes, l’élaboration de la conscience des masses pour demain, feront surgir d’autres chefs qui exprimeront le nouveau débordement des masses en action. Mais l’endroit historique où se forment les guides de la révolution future est d’ores et déjà limité par l’oeuvre d’Octobre 1917 et Janvier 1919 en Allemagne. C’est au-delà qu’il faudra marcher et non en-deçà. Et qu’importe qu’aujourd’hui cela sonne creux puisque, battu partout, le prolétariat passe au service du capitalisme. L’essentiel c’est poser des fondements pour demain, quand les masses sortiront de la léthargie actuelle pour passer à l’attaque finale et qu’ils trouveront à leur tête des partis forgés avec le désespoir de leur misère, le sang de leurs martyrs.
Mathias Rakosy
Le 14 janvier s’est ouvert à Budapest le procès de Rakosi, ancien Commissaire du Peuple de la République Hongroise. En réalité, il s’agit plutôt du procès de l’assaut révolutionnaire de 1920, que du jugement d’une personnalité. Rakosi, rentré illégalement et au risque de sa vie en Hongrie, vers 1926, arrêté peu après, a déjà purgé huit ans en prison. Maintenant, le gouvernement de Gomboes entend le frapper en témoignage de sa haine envers les événements insurrectionnels de l’après-guerre.
Rakosi est un centriste qui, avec Bela Kun, a combattu la gauche communiste dans l’I.C. Mais plus que ses opinions, la position qu’il occupe devant la bourgeoisie hongroise en fait un symbole de lutte avec lequel nous nous solidarisons pleinement. S’il était resté à Moscou, Rakosi eut probablement suivi les Bela Kun, les Ercoli et autres valets que la révolution de demain jettera dans l’égout aux côtés de leurs maîtres. Mais, pris dans la tourmente du choc des classes, broyé par la répression capitaliste, Rakosi se trouve dans la possibilité de se racheter, d’autant plus que son attitude devant les bourreaux de Gamboes a été jusqu’ici celle d’un communiste.
Cependant, nous disions que le procès qui lui est intenté dépasse ses conceptions politiques, sa personne pour atteindre la Commune hongroise. Ce que le capitalisme convoque à la barre c’est non un individu ayant à répondre de certains de ses actes mais une révolution qu’il parvint à étouffer. Et ici apparaît la signification d’un procès qui fait pousser de hauts cris aux juristes de tout acabit, épaulés naturellement par les centristes. On voudrait brouiller les enseignements de la Commune de 1920, en faire une tentative d’escrocs, d’assassins tombant sous l’application du code pénal, et non une tentative insurrectionnelle à laquelle ne manqua qu’un parti pour vaincre. En somme, il s’agirait de sanctionner solennellement l’inutilité de batailles révolutionnaires et la nécessité d’accepter l’esclavage des classes dominantes, prêtes à frapper les «criminels», les «faux-monnayeurs» appelant à l’insurrection.
C’est l’idée révolutionnaire que la dictature de fer de Gomboes veut anéantir. Ah ! Ils n’oublient pas les boyards et capitalistes hongrois la Commune rouge ; encore aujourd’hui, ils doivent broyer toute velléité ouvrière de résistance avec une énergie sanglante. Peut-être comprennent-ils, eux qui ont vu le drapeau rouge flotter victorieusement à Budapest, que malgré la dégénérescence du centrisme, le rôle néfaste de l’État soviétique, les ouvriers hongrois sauront puiser dans leurs expériences la force de créer un parti leur montrant la route de la victoire. Mais si cette heure doit venir, le plus tard sera le mieux. Et, en attendant la répression féroce, les procès fastidieux et sonores contre la révolution suivront leur cours. Aucune fermentation de classe ne pourra s’épanouir ; et refoulé dans les tréfonds de la vie sociale, le désespoir atroce des ouvriers s’exprimera dans des gestes comme celui des mineurs de Pecs, faisant la grève de la faim au fond de la mine.
Heureusement, la révolution prolétarienne ne rend pas des comptes aux tribunaux capitalistes : elle vit parmi les souffrances des masses et le travail de ses militants. C’est pourquoi Gomboes peut frapper Rakosi en donnant à cette mesure la signification d’une condamnation de la révolte prolétarienne ad vitam eternam. Il peut construire de nouvelles prisons, accentuer ses attaques contre les ouvriers, les communistes, mais il n’arrêtera pas l’évolution historique, le regroupement des masses, la dislocation de son appareil policier, l’édification d’un parti d’avant garde.
Pour nous, en nous solidarisant de Rakosi nous marquons notre solidarité à un militant frappé par le capitalisme, aux ouvriers hongrois dont Rakosi — hasard curieux si l’on tient compte de la fonction internationale du centrisme — se trouve devoir symboliser les héroïques batailles qui portèrent à la fondation de la République Soviétique de Hongrie.
En même temps qu’une défense de la Commune Rouge, la solidarité avec Rakosi doit exprimer les enseignements que dégage cette expérience historique. Il ne suffit pas de proclamer la «République Soviétique», d’instituer des «commissaires du peuple», il faut un parti pouvant aiguiller l’essor des masses vers un labourage profond, économique et social, de la société bourgeoise, pouvant jeter les traîtres par dessus bord. Malheureusement, une grande révolution dans des «petites mains», des batailles d’envergure conduites par des communistes sans programme, devaient être écrasées. Et ce pouvoir tombé du ciel parmi des communistes sans boussole et des traîtres socialistes ne pouvait être ramassé à nouveau que par la bourgeoisie dont l’Amiral Horthy — secondé par le capitalisme mondial — fut alors le digne représentant.
Après chaque révolte écrasée, les classes dominantes inculpent la révolution afin de témoigner ouvertement à la face du monde qu’il s’agit d’un produit d’agitateurs et non d’un mouvement historique irrésistible. Mais cette falsification de la réalité ne trompe personne et les événements de demain en faisant sauter l’appareil de domination du capitalisme, démoliront aussi les sanctions juridiques, les condamnations «morales» des bourreaux du prolétariat mondial.
L’attentat de Nicolaïev
Pour adopter une position politique envers les derniers et graves événements de Russie, il faudrait posséder des renseignements exacts sur la nature politique du groupe dont faisait partie Nicolaïev, sur les buts qu’il s’assignait, les moyens qu’il préconisait. Mais c’est sans doute pour éviter que les communistes puissent connaître la réalité que le gouvernement soviétique, immédiatement après l’attentat, alors qu’il connaissait l’identité politique de son auteur, commençait par la cacher aux ouvriers russes et aux autres pays, prenant en toute hâte les dispositions nécessaires pour que le geste de Nicolaïev ne révèle pas les conditions qui l’avaient déterminé, mais soit connu au travers d’une falsification pouvant raffermir le pouvoir politique du centrisme. Pas de procès, car Nicolaïev n’appartenant pas à la bande des contre-révolutionnaires à la solde des classes abattues par la Révolution d’Octobre, la «popope» n’aurait pas réussi et loin d’avoir l’attitude lâche du comédien qui sait pouvoir obtenir un avancement d’autant plus grand dans la hiérarchie de la bureaucratie étatique, que ses confessions seront plus graves, Nicolaïev, à l’encontre de Ramsine, aurait bravé, non apitoyé ses juges, expliqué et revendiqué son geste, non renié et méprisé son attentat. Alors, les centristes décident qu’il n’y aura pas de procès et que la tragédie du «Centre de Leningrad» ne sera connue que par les bourreaux et dans les officines de la Guépéou, où les épithètes de révolutionnaire et contre-révolutionnaire s’échangeront entre détenteurs de la «ligne» possédant des armes pour défendre leur omnipotence et leur vie ; pour interdire l’entrée aux ouvriers qui, s’ils pouvaient entendre et comprendre, pourraient aussi menacer les tenants soviétiques de la contre-révolution ; et des accusés qui ne pourront plus donner à leur vie le seul prix qu’ils souhaitaient lui attacher, non celui d’être vécue, mais de se sacrifier pour le prolétariat qui ne pourra même pas connaître pourquoi on les aura fusillés.
Comme le marxisme est une méthode qui permet de comprendre les événements, non d’après l’étalage des facteurs qui les composent, mais d’après leur entrelacement, leur communion et surtout d’après les circonstances politiques qui les entourent, les conditionnent, les expliquent, il nous est possible d’affirmer catégoriquement que les têtes coupées par le bourreau centriste ne couvraient pas des cerveaux de contre-révolutionnaires, que la main centriste qui a tué n’a pas été guidée par «la révolution qui se défend», mais par la contre-révolution qui pourchasse, persécute, assassine. En effet, qu’aurait pu prouver l’attentat de Leningrad ? Il aurait pu vider un conflit théorique qui durait depuis 1927 ; Staline n’avait-il pas affirmé que l’opposition était la pointe d’avant-garde de la contre-révolution ? N’avait-il pas dit qu’en dehors de la politique du socialisme dans un seul pays, tous les autres courants d’opposition n’étaient que des aspects différents, des variantes de la bourgeoisie mondiale ? Eh bien, l’occasion était là : un partisan de cette bande de la contre-révolution avait tiré sur un «chef bolchevik» ; relié idéologiquement avec l’ancienne opposition zinoviéviste, Nicolaïev s’était évidemment abouché avec le consul d’une petite puissance manoeuvrée par un grand État fasciste. Tous les éléments étaient donc réunis pour confirmer avec éclat la «justesse du pronostic de Staline» et au bout du rouleau devaient se trouver Hitler, Trotsky et Zinoviev armant Nicolaïev qui tuera Kirov.
Quand on pose ce problème : pourquoi, avec Ramsine et d’autres émissaires anglais ou allemands a-t-on fait de grands procès à sensation ? Pourquoi avec le «Centre de Leningrad» a-t-on procédé autrement ? Ce «pourquoi» décèle la réalité et s’il ne nous permet pas de connaître les positions politiques du «Centre» incriminé, il nous permet toutefois de comprendre les raisons pour lesquelles le centrisme a dû avoir recours à des exécutions massives. S’il a recours à des procédés sommaires, c’est qu’il ne doit pas faire face à des excroissances apparues inopinément dans la marche vers le socialisme, car la «société sans classe», déjà promise par Molotov en octobre 1932, aurait pu les rejeter par le fonctionnement régulier de la Constitution Soviétique. Il a bien autre chose qui requiert une intervention exemplaire. Il ne s’agit pas, il ne suffit pas de punir ; il faut aller bien au-delà, il faut avoir recours aux représailles, il faut intimider ceux qui pourraient, connaissant le «Centre de Léningrad», comprendre les mobiles du geste de Nicolaïev et reconnaître — au-delà du brouillard épais du socialisme des plans — la réalité de la politique contre-révolutionnaire de la Russie Soviétique. Les circonstances qui entourent les dernières exécutions sommaires nous permettent donc de conclure que cette répression sanglante trouve sa justification non dans la marche de la révolution, mais dans la marche opposée de la contre-révolution mondiale.
Si nous élargissions notre vision aux circonstances ambiantes qui ont accompagné le procès et si nous passons à l’analyse de la situation politique qui a engendré l’attentat, nous constaterons une correspondance entre l’orientation du centrisme et les procédés auxquels il eut recours dans l’action répressive. Dernièrement, la Russie Soviétique faisait son entrée dans la Société des Nations et passait des accords politiques et même militaires avec des États impérialistes. Cette politique internationale ne choquait pas seulement avec les affirmations de jadis, de l’époque où la révolution était à ses débuts et qu’elle trouvait en face d’elle la coalition du capitalisme mondial, mais elle se heurtait brutalement à une réalité qui renouait tragiquement les deux pôles enchaînés en une synthèse terrible : d’un côté la défaite du mouvement ouvrier, d’un autre côté la marche progressive des relations amicales, politiques et militaires, des États capitalistes victorieux et de l’État Soviétique. Les tenailles de ce dilemme épargnèrent évidemment la gorge des protagonistes de la politique centriste et purent laisser indifférentes les grandes masses des ouvriers russes soumises à un bourrage de crânes quotidien, leur faisant croire que la victoire de Hitler ou de Doumergue, parce qu’elle aurait balayé le terrain des traîtres socialistes, était une condition à la victoire immédiate du communisme. Mais tout cela ne pouvait jeter dans la confusion des militants communistes ayant traversé une longue chaîne ininterrompue de déceptions vaines car, à chaque occasion, on avait escompté une victoire contre le stalinisme, par l’appartenance à tel ou tel autre groupe oppositionnel.
Dans le domaine intérieur, au cours du mois de novembre, un autre tournant de grande importance devait s’opérer : la suppression de la carte du pain et du rationnement de certains produits agricoles. Nous n’examinerons pas ici les interférences que ces mesures peuvent produire — dans le domaine économique et politique — dans les rapports entre la classe ouvrière et les différentes couches paysannes, comme nous n’aborderons pas, pour le moment, la répercussion inévitable que ces mesures auront sur une plus grande différenciation dans les positions respectives des ouvriers appartenant à différentes échelles de la hiérarchie productive ou dans les stratifications de la paysannerie. Nous nous bornerons, pour l’instant, à marquer la signification essentielle de ces mesures.
Nous n’avons jamais avalisé la bouffonne identification entre industrialisation et socialisme ; sachant bien, d’ailleurs, qu’industrialisation peut s’identifier avec le capitalisme, nous avons toujours considéré que l’évolution progressive de l’économie ne peut être autre chose qu’une condition pour la marche vers le socialisme, ce dernier devant trouver ses débouchés non sur le terrain de la construction de la société sans classe dans un seul pays, mais dans l’oeuvre révolutionnaire du prolétariat mondial. Nous n’avons donc rien à voir avec l’ivresse d’industrialisation. Mais, avec Marx, Engels et Lénine, nous considérons que le processus de la décomposition de l’État ouvrier pour faire place à une société sans classes, n’a rien à voir avec les dernières mesures soviétiques. Le chemin de l’anéantissement de l’État socialiste signifie croissante atténuation — jusqu’à sa disparition — des mesures coercitives, alors que se développe la fonction des organismes centralisateurs d’administration de la société. La mort graduelle de l’État prolétarien est donc accompagnée non de l’extinction de la nécessité d’un organe régularisateur de comptabilité sociale, mais par la seule extinction des fonctions de contrainte. Les dernières mesures soviétiques cèdent une partie de l’initiative économique que détenait, avant l’État, à des formations paysannes et marchandes dont on veut stimuler l’activité productive par le mirage de la conquête d’un pouvoir économique. Et qu’on ne vienne pas nous objecter que la comparaison statistique entre les positions étatiques et celles que détiennent ou peuvent acquérir les formations sociales avantagées par la suppression du rationnement, prouverait à l’évidence qu’aucun danger ne se présente pour la structure de la société russe. Comme dans les autres domaines — et plus encore — la statistique ne fera qu’exprimer la vision instantanée d’une contingence, jamais son mouvement, le mécanisme de son évolution. Pour comprendre la portée réelle des dernières mesures soviétiques, il faut les connaître les possibilités qui les ont enfantées. Ainsi, si le mouvement trouve son départ dans la perspective de la reconstitution d’un privilège économique, il est évident que la mesure soviétique qui laisse ce privilège se reconstituer, ne peut avoir d’autres résultats que la préparation des conditions économiques et politiques pour la transformation structurelle de la Russie.
L’expérience nous prouve que les interventions dans le domaine économique ne peuvent que produire, et à brève échéance, des modifications correspondantes dans le domaine politique. La répression exercée contre les communistes à la suite de l’attentat de Leningrad est la réponse directe à la suppression du rationnement et cette croissance inouïe des pouvoirs répressifs — et surtout leur direction — prouve, à l’évidence même, l’ambiance terrible qui a engendré cet attentat.
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Cela est parfaitement connu. Le centriste parfait est celui qui embrouille à l’extrême tout problème politique pour arriver enfin à la présentation anodine d’une conclusion qui tient dans l’opposition (Ah ! combien simple pour pouvoir contenir une réalité terriblement complexe !), «pour ou contre». Ce que fait le centriste en tant qu’individualité, est aussi effectué par les forces sociales qui s’expriment au travers de sa politique. Depuis bientôt dix ans, et sous ses différentes éditions (droite, centre-droit, centre-gauche), le centrisme s’est donné, de toutes ses forces, à l’adultération de la révolution russe et de l’État Soviétique et à chaque étape de cette dégénération progressive, il a sorti son alternative qui devait ensorceler toute opposition : pour ou contre la Russie Soviétique ? Encore aujourd’hui, le problème serait extrêmement simple : «pour l’assassin ou pour l’assassiné» ? Au-delà, il est défendu d’aller. Le centrisme ne tolère pas qu’on essaye de comprendre pourquoi Nicolaïev a sacrifié sa vie ; pourquoi un membre du parti puisse avoir recours à des formes extrêmes de lutte ; pourquoi l’atmosphère politique du «Centre de Leningrad», où pourtant existait un éducation marxiste basée sur la violence des masses et non sur l’action terroriste individuelle, a pu enfanter ces conceptions théoriques pour jeter Nicolaïev dans le désespoir ; pourquoi, enfin, ce «Centre» pouvait germer dans le parti ou dans la société russe ? Tout cela n’a pas d’importance pour le centriste, si ce n’est présenter une diversion pouvant empêcher les ouvriers de voir une réalité qui serait exclusivement cantonnée dans l’opposition » pour l’assassin ou pour l’assassiné». À coup sûr, nous pouvons affirmer que si vraiment toutes les questions que nous avons posées n’existaient pas et si l’alternative centriste contenait la situation que nous vivons actuellement, point ne serait besoin de s’attarder sur l’attentat de Leningrad qui pourrait être considéré comme un caillou dans la marche ascendante du socialisme mondial. Mais en est-il ainsi ? Les problèmes soulevés par cet attentat seront-ils résolus après que la réprobation du prolétariat international se sera manifestée dans le cri «pour l’assassin et contre l’assassin» ? La réponse est claire et brutale : elle nous est dictée par l’angoisse des ouvriers de tous les pays gémissant sous le joug de l’oppression capitaliste qui se renforce dans la mesure même où s’épanouit en Russie le triomphe de la politique centriste.
D’un autre côté, Trotsky, dans des articles qu’il a publiés au sujet de l’attentat de Leningrad, fait autre chose que réduire à néant la machination centriste qui voulait le rendre co-responsable politique et matériel de Nicolaïev. Il réduit tous les problèmes que soulève l’attentat (qu’il étale dans l’intention de mettre en évidence les responsabilités de la «bureaucratie stalinienne»), à l’alternative : «pour ou contre l’Union Soviétique», après avoir évidemment opté pour la défense de l’U.R.S.S. et proclamé pompeusement non l’écroulement de l’Opposition Internationale tombée dans les bras de la social-démocratie, mais ses progrès dans le monde entier. Trotsky peut donc conclure que, bientôt, l’heure aura sonné pour la direction «Staliniste» en Russie. Laissons de côté le problème de la défense de l’U.R.S.S. au sujet duquel nous avons déjà eu l’occasion de nous prononcer à plusieurs reprises ; contentons-nous de constater que, encore une fois, Trotsky se basant sur des notions principielles qui ne correspondent malheureusement plus à la réalité actuelle (après la dénaturation de l’État Soviétique effectuée par le centrisme) s’enlève toute possibilité de comprendre la réalité qu’exprime l’attentat. Ce dernier prouve, en effet, qu’au terme d’une série d’actes contradictoires qui avaient valu l’exclusion et la rentrée au parti à Nicolaïev, celui-ci ne voyant plus aucun chemin politique en face de l’omnipotence centriste, s’est laissé entraîner par un moment de désespoir et a sacrifié sa vie. L’attentat prouve aussi non pas la faiblesse de la «bureaucratie stalinienne», mais sa toute puissance.
En Russie, comme dans les autres pays d’ailleurs, l’heure des attentats sonne quand les conditions politiques ont barré provisoirement les possibilités de vie et de développement des mouvements de masse de la classe ouvrière.
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La version centriste répète les traits caractéristiques des communiqués policiers ordinaires. Voulant éviter à tout prix que les conditions politiques ayant déterminé le geste de Nicolaïev soient perçues par les masses, on établira un lien de nécessité entre l’attentat et les positions politiques de Zinoviev et de Trotsky. Pas autrement agissent Mussolini, Hitler, et, en général, les porte-parole de la bourgeoisie dans tous les pays. Pour eux, si les communistes proclament la nécessité de la violence insurrectionnelle, c’est donc leurs chefs qui portent la responsabilité de tout attentat, c’est donc la cellule communiste de telle ou telle autre localité qui aura décidé que l’un de ses membres aurait à accomplir le geste décisif. Le centrisme sait mieux que quiconque que Zinoviev tout aussi bien que Trotsky n’ont aucune responsabilité dans l’attentat de Leningrad ; il sait tout aussi parfaitement que le «Centre de Leningrad», qui était constamment surveillé par la Guépéou, n’a pris, en aucun cas, l’initiative que Nicolaïev a vraisemblablement revendiquée pour lui seul. Mais le centrisme ne peut tolérer la réalité ; il doit mettre les ouvriers dans l’impossibilité de se pénétrer des mobiles réels qui ont poussé Nicolaïev à tuer Kirov. Et alors il faut prouver que ce ne sont pas les circonstances politiques où se trouve l’État Soviétique qui ont armé la main de Nicolaïev mais que ce sont des circonstances particulières à un groupe politique déterminé qui ont poussé Nicolaïev à agir. Et ensuite le canevas policier coutumier sera appliqué : ce groupe est l’ennemi déclaré du pouvoir soviétique, le consul est là pour prouver la connivence avec le «grand État fasciste» ; dès lors, il faudra agir avec une extrême violence pour extirper non les racines des circonstances politiques réelles et générales qui ont poussé Nicolaïev, mais le racines des oppositions au centrisme. Enfin, les ouvriers seront mobilisés pour applaudir la répression contre les oppositionnels pendant que se poursuivra l’intégration de l’État ouvrier au monde capitaliste. Zinoviev et Kamenev seront condamnés, les membres du «Centre de Leningrad» seront fusillés, car la contre-révolution s’établit au travers de «conversations» de Nicolaïev avec le consul étranger et non au travers de la participation du «marxiste» Litvinov à l’action de la Société des Nations pour la lutte «contre le terrorisme».
Les communistes ne peuvent prendre à leur compte des épisodes d’attentats individuels : leur conception de la violence prolétarienne se basant sur l’action des classes et sur les mouvements de masse. Mais les communistes n’habilleront jamais une robe de président de Cour d’Assises pour appliquer à des phénomènes de la lutte des classes des formulations juridiques d’un code pénal, soit même celui sanctionné par la victoire d’Octobre. Les communistes savent que ces attentats sont le produit de la lutte des classes et s’attachent à établir les causes politiques de l’attentat individuel. Leur attitude politique envers ces derniers ne les amènera jamais à encourager l’oeuvre répressive contre les terroristes, mais à développer la conscience politique des masses, car c’est dans l’épanouissement d’un mouvement prolétarien qu’il est possible de coordonner l’éclosion de ces gestes de violence individuelle. S’il revient uniquement aux machinations policières de rendre juridiquement responsables les communistes des actes de terreur individuels, il appartient aux communistes de riposter en montrant que ce sont les conditions de terreur politique exercées par les gouvernants pour empêcher l’évolution d’un mouvement prolétarien, qui portent la responsabilité de l’apparition des attentats individuels. Ce contre quoi il faut agir, c’est contre cet ensemble de circonstances qui fécondent l’attentat, c’est contre la politique centriste qui a défiguré l’État ouvrier : ce n’est pas contre le «Centre de Leningrad» d’où est sorti Nicolaïev.
Nous ne partageons nullement l’opinion grossière que la Guépéou soit l’initiatrice de l’attentat. Tout comme pour l’incendie du Reichstag, nous considérons que ces épisodes sont le produit de situations où le mouvement prolétarien étant acculé dans des impasses sans issues, des individualités prolétariennes sont poussées à répondre, par des gestes de désespoir, à une situation qui ne peut être résolue que par une action des masses sur les fondements de la lutte des classes. Nous admettons donc que ce qui a inspiré Nicolaïev, ce n’est pas la provocation policière, mais son désespoir et l’incapacité où il se trouvait de donner une réponse à son désir d’arracher l’État ouvrier à une orientation qui conduit à la perte la Révolution de 1917.
Quant au «Centre de Leningrad», nous pouvons facilement affirmer qu’il n’est pour rien dans l’attentat. Étant surveillé activement, ce «Centre» se serait trouvé dans l’impossibilité de porter à terme sa décision éventuelle contre Kirov. Mais l’existence même de ce «Centre» prouve l’angoissante situation que traverse l’État Soviétique. Nous ne connaissons ni ses positions politiques ni ses perspectives et il nous est donc impossible de préciser notre attitude à son égard. Mais tout laisse supposer qu’il s’agissait d’un foyer de réaction à la politique du centrisme. Les bourreaux centristes nous ont empêchés, pour le moment, de connaître les bases politiques sur lesquelles ce groupe s’était fondé. Fort probablement on y aurait retrouvé les spasmes politiques qui ont marqué toute l’histoire des différentes oppositions russes que les situations ont mises dans l’impossibilité de dénouer leur terrible tragédie et de trouver une issue marxiste au cours de décomposition de la révolution russe : il devait être interdit à ceux qui furent les artisans de la plus grande révolution que l’histoire ait connue de réfréner leur ardente volonté de redresser ce qui ne pouvait plus être redressé pour se borner à un travail de reconstruction des cadres des futurs P.C.
Mais ce n’est nullement parce que nos divergences sont profondes avec les différents groupes de l’opposition russe que nous applaudirons à l’oeuvre de répression centriste. Tout en maintenant rigidement notre lutte politique contre ces groupes, nous nous efforcerons de continuer notre oeuvre de reconstruction des bases organisationnelles et politiques des partis que le centrisme a détruits et nous convions à cette oeuvre les groupes issus de la dégénérescence des partis communistes. Sur l’attentat de Leningrad nous estimons qu’il faudra, à tout prix, éviter que s’échafaude une campagne de scandales qui permettrait aux assassins socialistes de joindre leur voix à la nôtre. Quant à l’attentat lui-même, nous pensons que la seule suite politique à donner et qui corresponde à la gravité exceptionnelle des événements de Russie, consiste dans une action mûrement réfléchie pour comprendre la réalité de la situation historique que nous vivons, car de cette compréhension surgit aussi l’arme capable de diriger les luttes révolutionnaires de demain : la fraction de gauche, prémice historique du parti de la révolution mondiale qui solutionnera, dans la délivrance du prolétariat, les multiples contradictions dont est hérissée, dans tous les domaines, la terrible situation que nous vivons.
PHILIPPE
Ce qu’il faut retenir de l’expérience sarroise
«À Sarrebruck, des mineurs refusent de prendre le travail si une quinzaine d’entre eux, émigrés allemands ou français, prennent place dans la benne».
(Les journaux).
Les derniers événements viennent d’infliger aux partisans du statu quo un soufflet retentissant. Placés devant l’alternative de choisir entre l’Allemagne et la France, les ouvriers sarrois ont voté pour le fascisme hitlérien qui opposait la «patrie allemande» aux envahisseurs français, mettant la Sarre, depuis quinze ans, sous coupe réglée.
Toutes les clameurs socialistes et centristes pour la «liberté démocratique» n’ont été, en fin de compte, qu’un prélude aux vociférations de victoire que pousse aujourd’hui le capitalisme mondial, qui peut constater que «front de la liberté» ou «front du travail», en dernière analyse, ce qui triomphe, ce sont les intérêts de sa domination. Il fallait à tout prix empêcher les ouvriers sarrois de conserver une conscience de classe spécifique, en somme de s’opposer par trois «non» aux trois solutions du plébiscite et de manifester leur volonté de lutter pour le rassemblement des masses en vue de la révolution communiste. Ces Messieurs du «Front de la démagogie» y ont parfaitement réussi en préparant les conditions politiques pour l’étouffement des aspirations ouvrières, en divisant les prolétaires en partisans de l’Allemagne ou de la France démocratique. Ils ont semé la confusion, la trahison de classe : aux ouvriers de récolter le désespoir, la défaite honteuse, le martyr que leur réserve le fascisme ou que leur aurait réservé la démocratie de Flandin dans la guerre de demain.
Une fois acquis un vote favorable pour l’Allemagne, le plébiscite devait se terminer par une panique, un effondrement de tout ce qui subsiste du mouvement ouvrier en Sarre. En effet, le statu quo reposait non sur la lutte des classes, mais sur l’appui de la France. Dès que cette dernière comprit qu’elle devait solutionner momentanément le problème sarrois, non par la guerre, mais faire sanctionner «généreusement» le vote par la S.D.N., le «Front de la liberté» ne pouvait que disparaître pendant que ses chefs, le passeport d’une main, l’autre sur le coeur, proclamaient leur volonté farouche de résister jusqu’au bout.
Le «front» de Braun et celui de Hitler devaient, de toute façon, aboutir au même résultat : anéantir le prolétariat et ses organisations de classe. Et, dès lors, si le prolétariat dans son ensemble se rangeait sous la bannière de l’un ou de l’autre, il était clair que le plébiscite était une manifestation où il s’agissait d’attribuer aux ouvriers une opinion capitaliste française ou allemande.
Les événements, avec une logique implacable, nous ont donné raison. Le plébiscite de la Sarre s’avère être une défaite plus sinistre, plus honteuse que ne le fut le 5 mars 1933 en Allemagne. C’est la défaite des aspirations historiques du prolétariat, c’est la défaite de l’idée de l’indépendance de la classe ouvrière, c’est la victoire du capitalisme démocratique et fasciste hissant le drapeau de la guerre dans chaque pays.
Les ouvriers qui ont suivi le statu quo vont maintenant payer le prix de la trahison de classe où les ont acculés les Max Braun et Fritz Pfordt. Pour eux, les frontières «démocratiques» seront probablement fermées. Flandin laissera les «indésirables» pour les prisons et les camps de concentration fascistes où ils pourront clamer leur haine contre les traîtres du statu quo et racheter leurs erreurs par des souffrances atroces.
En l’espace de 24 heures, le statu quo a été balayé, y compris les lambeaux de ses affiches électorales, avec l’approbation de masses d’ouvriers. Les ouvriers n’ont pas d’opinion propre : ils ont une opinion de classe qui résulte du croisement des événements avec les positions de leur parti. Autrement ils adoptent, avec ou sans enthousiasme, les opinions des classes adverses et sont même prêts à leur donner leur vie. On a cru qu’il suffisait de réaliser des formes d’organisation de lutte «unitaires» (abstraction faite de leur contenu de classe), pour résister au fascisme et maintenir la démocratie «plus favorable à la lutte ouvrière». Eh bien, l’expérience du front unique sarrois est là péremptoire. Jusqu’ici, les charlatans du mouvement prolétarien prétendaient que c’est le manque de front unique qui avait perdu les ouvriers allemands. En Sarre, ils l’ont eu le front unique ; ils ont même eu le soutien de la France, toujours décidée à lutter pour la liberté… et, malgré cela — plutôt à cause de cela — les ouvriers ont déserté la mascarade démocratique pour passer au fascisme allemand appelant à la lutte contre la France exploitant les mines domaniales, l’industrie du bassin.
Le «Front de la liberté» s’est avéré être le plus sûr rempart du capitalisme voulant voir disparaître tout esprit de classe en Sarre afin d’en faire un problème «du ressort de Genève», c’est-à-dire un litige entre deux brigands opposés, et la condition de la victoire fasciste au plébiscite.
En appelant les travailleurs à voter pour le statu quo, socialistes et centristes ont répondu à ce désir et le front unique fut le moyen par excellence pour démontrer aux ouvriers leur impuissance de classe, puisque leur front commun devait inévitablement se rattacher à la France.
Aujourd’hui les «réalistes», partisans de solutions concrètes, d’un choix entre fascisme et démocratie, ont beau lever les bras au ciel en clamant contre la terreur hitlérienne, la carence de la S.D.N. ou la trahison de la France «heureuse» de livrer la Sarre à l’Allemagne. Le fait essentiel c’est la débâcle du mouvement ouvrier dont ils sont les grands responsables. Et qu’ils ne viennent pas nous chanter naïvement que l’ouvrier sarrois a voté contre les Compagnies françaises qui l’exploitent durement. Ne le savaient-ils donc pas ? Il y a deux mois, nous l’écrivions dans «Bilan» et il ne fallait vraiment pas être prophète pour le deviner.
Mais il fallait répondre «concrètement» aux ouvriers qui demandaient un chemin et le plus facile était, évidemment, de leur attribuer des opinions démocratiques alors que la grande partie des ouvriers sarrois, en ralliant le communisme dans l’après-guerre, avait pourtant témoigné sa conscience véritable. Mais appeler les ouvriers à répondre «non» au plébiscite en y opposant la dictature du prolétariat, c’était faire preuve de «philosophie» et l’on est pour un marxisme de pacotille, car la «vérité est toujours concrète». Ainsi, il «faut» choisir entre la démocratie et le fascisme parce que le prolétariat est incapable de lutter pour la révolution. Ce qui reste de concret dans ce raisonnement, c’est sa profonde ignorance — toute en contemplation — devant un processus historique dont il ne comprend pas le déroulement. La dialectique de l’histoire veut que le capitalisme pose le problème du pouvoir devant le prolétariat dans des moments où ce dernier ne peut le saisir, comme il est vrai que le prolétariat pose, lui, ce problème, dans un moment où croule l’édifice de la vieille société. Mais l’opportuniste — qui ne change pas — reste fidèle à une méthode qui consiste à éviter la solution réelle du problème pour en rechercher l’apparence. Et lorsque, écrasé par les événements, ses bulles de savon s’évanouissent, il insulte le vent, la pluie, le soleil, de son échec.
Le marxiste, par contre, n’invente pas des solutions faciles et pratiques qu’il substituera à l’initiative spontanée des masses, mais essayera de rester en liaison avec l’ensemble du processus historique, par son analyse, sa compréhension du devenir des situations, sachant bien que la condition suprême pour diriger les ouvriers demain, réside dans une fidélité intransigeante à des principes, aujourd’hui. Si les événements posent le problème du pouvoir devant le prolétariat alors qu’il est battu et incapable de lutter pour ses intérêts, même immédiats, les communistes interpréteront cette contradiction comme un appel urgent au rassemblement des ouvriers autour de formulations de classe exprimant ces contrastes et contenant leur solution, sans pourtant se placer sur le terrain de classe de l’ennemi. Même si leurs appels, leurs positions, ne rencontraient aucun écho immédiat, il s’agira alors d’affirmer une évolution certaine pour laquelle ils prépareront les éléments idéologiques.
Qu’il y ait là de la «phraséologie», de la «philosophie», certainement pas : les philosophes n’ont fait qu’expliquer le monde, il s’agit de le transformer, dit Marx, mais pour le transformer, il faut comprendre le devenir des événements. La méthode philosophique se distingue du matérialisme historique en ce qu’elle est essentiellement statique, s’attache à l’étude de la forme pour elle immuable, alors que le marxisme est essentiellement dynamique, orienté en permanence vers le devenir. Les partisans du statu quo s’inspirent d’une pensée «philosophique» — dans le sens réactionnaire du mot — en tant que partisans, pour le prolétariat, d’un «défaitisme historique», de l’acceptation de formes capitalistes de domination, alors que la raison d’être du prolétariat est la négation de toutes ces formes et la proclamation d’un contenu révolutionnaire que les situations sont appelées à concrétiser.
Il est certain que tracer au feu d’une analyse marxiste des situations les limites de notre action, de notre pouvoir de mobilisation des ouvriers sur une base de classe, c’est parfois être dans l’obligation de proclamer, dans le vide apparent, une mission historique qui semble balayée par le capitalisme. Du point de vue du «bon sens», une proclamation est abstraite dès lors qu’il s’avère qu’elle est momentanément irréalisable. Mais entre contempler son nombril en rêvassant à la révolution et affirmer une volonté historique bâillonnée par la violence capitaliste, il y a une différence que le «bon sens», qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, ne distingue plus. Il s’agit alors plus de préserver l’avenir, maintenir et forger des cadres, plutôt que d’agir à tout prix parmi les masses devenues amorphes. Et les communistes qui, dans des périodes de régression profonde, ne savent pas résister à l’enlisement, qui n’apprennent pas à lutter dans le vide et dans l’indifférence, pour sauvegarder le patrimoine idéologique du prolétariat, seront incapables de conduire les masses en éveil vers la révolution. Le vide actuel est toujours apparent parce qu’il est la surface d’une société travaillée intérieurement par des convulsions sociales terribles auxquelles correspond le travail d’élaboration révolutionnaire ; le décalage entre l’un et l’autre, ce sont les événements qui le combleront : tout le reste est vain et littérature. Mais limiter notre action, c’est faire preuve de sectarisme, s’éloigner des masses, se retirer dans une petite chapelle à l’usage de quelques initiés. Évidemment, pour ceux qui mobilisent les masses sur commande, effectuent des mouvements en votant des résolutions impératives, pour ces caméléons, il importe, au nom des intérêts des masses, de pouvoir rejoindre librement les classes dominantes. Mais pour les communistes restés fidèles à la révolution prolétarienne, les limites de leur action de classe doivent être tracées afin de garantir, autant que possible, le parti de l’emprise opportuniste qui n’est que le reflet de la poussée du capitalisme sur le prolétariat dans des périodes de flux ou de reflux.
Ce problème est généralement présenté ainsi : il suffit de proclamer sa fidélité aux principes programmatiques du parti pour pouvoir, au nom de la «tactique», adopter des positions intermédiaires opportunistes. D’ailleurs, Lénine aurait donné l’exemple de l’opportunité révolutionnaire de la tactique du louvoiement ! À notre avis, tactique et principes sont indissolubles. Dans son sens marxiste, la tactique c’est une perspective de convergence de tous les phénomènes sociaux qui peuvent objectivement se diriger vers la révolution. Dans son sens opportuniste, c’est un droit sacré pour ne pas analyser les phénomènes et la nature des forces sociales pour proclamer a priori qu’on peut les faire converger directement et matériellement vers le communisme. Le domaine de la tactique actuelle, par exemple, ne peut plus être le même que celui de l’époque de Lénine puisqu’il faut admettre que l’évolution des forces sociales dans l’après-guerre — tant capitalistes que prolétariennes — a davantage éclairé l’arène de la lutte des classes, clarifié des équivoques, limité le champ des manoeuvres en situant la lutte révolutionnaire sur le terrain concret et historique de la prise du pouvoir. C’est pourquoi ni au sujet de la démocratie, de l’alliance avec des forces démocratiques, avec les classes moyennes, ni au sujet des possibilités d’exploitation des contrastes inter-impérialistes en appuyant l’un contre l’autre, des «manoeuvres tactiques» ne sont plus permises. Il s’agit ici de positions toujours favorables à l’adversaire ainsi que le démontrent les expériences vécues depuis Octobre 1917.
Parce que le champ d’action historique du prolétariat s’offre dans sa plénitude à nos yeux, la tactique prolétarienne doit s’élaborer, non en fonction d’événements contingents, mais par rapport à toute la période des guerres et des révolutions avec son jeu de classe polarisé nettement. Au nom de la tactique, on ne peut permettre un retour vers des forces sociales liquidées historiquement et auxquelles des événements passagers donneraient une influence sur les masses. Bien au contraire, la tactique communiste consistera à rechercher les éléments de classe de la situation qui vont permettre aux ouvriers d’échapper à l’emprise des traîtres, tenant compte qu’un revirement de la conscience prolétarienne n’est possible qu’au travers de batailles de classe ; ils seront pour les batailles revendicatives rassemblant les plus larges masses, mais contre l’alliance avec des forces démocratiques ; pour la bataille la plus vigoureuse au nom des revendications prolétariennes, mais contre une démocratie qui les écrasera demain et contre un bloc avec des classes moyennes qui, animées par le capitalisme, se dresseront contre eux si la vague révolutionnaire ne les subjugue pas.
Pour toutes ces considérations, nous estimons possible, nécessaire, l’élaboration d’une tactique internationale du prolétariat, règles d’action se dressant sur la base programmatique du parti : rails nécessaires pour conduire les masses en branle vers l’insurrection victorieuse.
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Mais la démagogie a ses mérites, surtout lorsqu’il s’agit d’aveugler les ouvriers. Il vaut mieux rester dans le petit cercle vicieux du choix entre démocratie ou fascisme plutôt que constater les conséquences de la tactique du statu quo en Sarre. Là où en 1932 il y avait plus de 120 000 électeurs communistes et socialistes, il reste 40 000 voix — en y comprenant les catholiques dissidents — qui ont marché avec le «Front de la liberté». Et nous ne croyons pas du tout qu’il faille expliquer cette désertion d’ouvriers uniquement par la terreur hitlérienne. D’ailleurs, le fait que nous citons en exergue, des mineurs allemands marchant, hier encore, sous le drapeau du communisme, faisant aujourd’hui la grève pour obtenir le renvoi de partisans ouvriers du statu quo, est significatif au point de vue de la régression terrible de la conscience de classe des ouvriers.
Encore une fois, répétons-le : la participation au plébiscite, non pour y opposer la solution du prolétariat, mais pour choisir entre impérialismes opposés devait ouvrir les vannes du nationalisme, quelque soit la solution du plébiscite et faire sombrer la conscience de classe des ouvriers. À ce point de vue, le résultat est atteint pleinement en Sarre et ne peut avoir que des répercussions en Allemagne et en France. À ce sujet, déjà, l’»Humanité» comme le «Populaire» parlent de la lutte contre le fascisme «intérieur» ou «extérieur», préparant subtilement les ouvriers à la guerre au nom de la défense de la démocratie bourgeoise violée par le fascisme. D’autre part, le service de deux ans paraît recevoir, en France, une réalisation sans qu’apparaisse la moindre résistance ouvrière. L’impérialisme français exploite le plébiscite de la Sarre en tant que nécessité de mobilisation de toute la «Nation» contre le fascisme, sans toutefois négliger de mettre au rancart ses intentions «humanitaires» concernant les émigrés sarrois.
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En somme, les concessions importantes de l’impérialisme français concernant le bassin sont évidemment contraintes et forcées par la situation internationale actuelle. Statu quo ou rattachement à la France, c’est l’instabilité permanente dans la Sarre, le danger toujours présent d’un nationalisme agressif antifrançais, ou, ce qui est plus probable, le danger de putsch naziste entraînant la guerre. L’impérialisme français veut encore éviter celle-ci avant qu’il n’ait parfait son système de pactes européens, couvert l’Europe d’un réseau d’alliances reliées à la S.D.N. créé les conditions sociales de la guerre démocratique en France même. Pour cela, il fallait absolument reculer et admettre la remise du bassin à l’Allemagne : le renforcement de cette dernière pour la guerre étant une condition indispensable pour la préparation militaire française.
L’occupation de la Sarre par des troupes internationales représentait un atout apparent pour l’Allemagne, puisqu’elle créait dans le bassin une excitation nationaliste pour la libération de «la patrie allemande». La France ne l’ignorait pas, puisque cette mesure fut préconisée par elle. Mais il s’agissait d’entraîner une série de capitalismes contre l’Allemagne et surtout — ainsi que nous l’avons expliqué dans «Bilan» — pousser l’Angleterre à concrétiser l’aphorisme de Baldwin : nos frontières sont sur le Rhin, c’est-à-dire cesser sa politique d’équilibre pour se ranger ouvertement du côté de la France. Pour ce qui est de l’Italie, sa participation au corps international, le récent voyage de Laval à Rome, les concessions coloniales faites à Mussolini montrent qu’il s’agit d’une tendance ferme de la politique française, essayant de ranger l’Italie à ses côtés contre le Reich. L’impérialisme français joue un jeu à perspective lointaine, misant tout sur la guerre future qu’il prépare le plus soigneusement possible, en achetant même ses alliés. Les concessions françaises ne furent, d’ailleurs, pas abstraites : elles préludèrent au renforcement des positions de la France en Europe — au travers de la S.D.N. — à la pression autour de l’Allemagne que l’on veut isoler afin qu’elle accepte le contrôle de Genève et limite ainsi ses initiatives internationales en vue de la constitution d’un bloc révisionniste. D’autre part, la liquidation des intérêts français dans le bassin est confiée à la S.D.N. afin de transformer éventuellement pour l’avenir le conflit entre l’Allemagne et la France en un conflit entre les grands États capitalistes alliés à cette dernière et le Reich. Affirmer que la victoire naziste en Sarre soit une défaite française serait inexact, car l’on ne tiendrait pas compte du tableau général de la situation mondiale. En vérité, la France, qui admet par nécessité le réarmement de l’Allemagne, qui sait aussi que la Sarre est un problème qu’elle ne peut résoudre que par la guerre et qu’il faut laisser faire l’Allemagne tant qu’il s’agit de créer des conditions favorables à une conflagration mondiale, s’oriente plutôt vers une consolidation d’un bloc européen anti-révisionniste, susceptible d’écraser le Reich et ses alliés éventuels. C’est pourquoi le plébiscite sarrois coïncide avec le voyage de Laval à Rome : l’impérialisme français voulant marquer ainsi, au prix de quelques concessions à Mussolini, le renforcement de ses positions contre une Allemagne décidée à la lutte pour sa part de butin. Il est évident que rien n’est certain à ce sujet. L’accord entre l’Italie et la France se heurtera demain dans les Balkans et il n’est pas dit que les polémiques entre nazistes et chemises noires ne puissent se résorber rapidement.
En définitive, comme nous l’avions déjà remarqué, la Sarre est une nouvelle étape vers la préparation de la guerre mais, plus que nous l’avions supposé, elle s’intègre dans la chaîne des contradictions inter-impérialistes dont elle ne met pas encore en branle la masse totale. L’attitude d’ailleurs ambiguë de l’Angleterre, tantôt acceptant la bataille aux côtés de la France contre le Reich, tantôt plaidant le réarmement de ce dernier, montre que tout n’a pas encore mûri dans la chaudière capitaliste. Et les conditions pour la guerre, lentement, péniblement, se font jour, alors que telle contradiction sur le point d’éclore semble se résorber pour apparaître plus formidable dans la suite.
Le problème de la Sarre aura son épilogue juridique à Genève, sa solution réelle dans les mares de sang des ouvriers français et allemands. D’ores et déjà, il semble que la date de l’évacuation des troupes internationales est proche et que le 1er mars 1935 verra la prise de possession allemande du bassin.
De tous les cris «démocratiques» subsiste cette réalité ! Et certainement envers les problèmes de la guerre, la même délimitation qui s’est déterminée lors du plébiscite sarrois, se fera jour. Il y aura des communistes qui, sans crainte d’être isolés, abandonnés, maintiendront, malgré tout, le drapeau de la révolution et des «réalistes» qui, pleins de fougue, lanceront les ouvriers à la recherche de la mort sur les champs de bataille et qui leur donneront pour linceul la fange de la démocratie bourgeoise «préférable» au fascisme. En conclusion nous pensons qu’en jetant les ouvriers derrière le mot d’ordre du «statu quo» au nom de «l’anti-fascisme» on préparera les conditions pour une victoire des nazistes qui n’était certainement pas nécessaire. On a opposé «antifascisme français» et «fascisme allemand» ou en d’autres termes déclenché la bataille sur le terrain national où l’Allemagne était d’avance victorieuse. Cette expérience nous permet déjà d’entrevoir ce que sera la mobilisation de demain, l’enthousiasme délirant des ouvriers rejetant jusqu’à leurs intérêts immédiats de classe pour suivre les trompettes nationales du fascisme et de la démocratie.
À nos lecteurs
On se sera vraisemblablement aperçu que le dernier numéro de Bilan contenait moins de matières que les numéros précédents. La faute en est au typo qui a composé la revue avec un caractère plus grand. Nous nous excusons auprès de nos lecteurs en leur annonçant que le prochain numéro paraîtra en 36 pages afin qu’ils ne subissent aucun préjudice.
D’autre part, nous prions les groupes et camarades de rentrer rapidement leurs comptes à l’administration de Bilan. Que l’on n’oublie pas les souscriptions.
L’ADMINISTRATION
Le problème de la jeunesse Pt.4
La formation nationale d’abord, internationale ensuite, du mouvement de jeunesse socialiste au sein de la Deuxième Internationale représente, à notre avis, un facteur très important pour appuyer l’opportunisme dans sa lutte contre les courants révolutionnaires qui s’expriment à cette époque dans le mouvement ouvrier.
Pour juger du sens réel suivi par ce mouvement de jeunesse, il ne faut pas s’en tenir aux phases isolées, aux positions déterminées par le milieu historique où luttait le prolétariat en ce moment, mais il faut découvrir au travers de ces éléments la tendance générale suivie par le mouvement ouvrier dans son ensemble. La Première Internationale avait été celle des théoriciens et des déchirements entre les sectes socialistes et anarchistes d’une part et les partisans du socialisme scientifique d’autre part. La deuxième fut celle des recruteurs et de l’unité. On sait que par rapport à la période précédente, le capital idéologique détenu par le prolétariat s’exprime concrètement, alors, par l’existence de puissantes organisations ouvrières au sein desquelles prédomine surtout l’influence des partis socialistes. Mais ceux-ci, placés dans une situation favorable au capitalisme, grâce à l’expansion coloniale, deviennent bientôt la proie des courants politiques qui, au sein du mouvement ouvrier, inclinent vers le parlementarisme. Les succès remportés par les mandataires socialistes aux élections renforcent l’influence parlementaire. Dans les partis et dans les syndicats, les opportunistes s’emparent des postes dirigeants ce qui a pour effet d’accroître la corruption démocratique parmi la classe ouvrière. Pour ce qui concerne les syndicats, ils deviennent un instrument aux mains des réformistes qui les transforment en caisse d’assurabilité contre le chômage, en instruments de conciliation vis-à-vis du patronat, leur enlèvent leur caractère de lutte de classe.
Ces «écoles du socialisme» qui auraient dû fournir des soldats trempés dans les luttes économiques s’éloignent de plus en plus de la révolution et du socialisme. De leur côté, les partis cherchent à grossir leurs effectifs. L’idée de l’invincibilité du nombre les guide ; ils sous-estiment l’importance des luttes économiques et, sous prétexte d’éducation et de conquête de la majorité, se transforment en organisation de masse. C’est ainsi qu’on arriva à sacrifier l’entraînement révolutionnaire du prolétariat à la construction de centres éducatifs ouvriers et à la pratique électorale. Le bulletin de vote et la pédagogie ouvrière deviennent les armes essentielles du prolétariat et son action de classe est considérée comme moyen auxiliaire d’emploi périlleux. La formation du parti de masse s’opère surtout par l’unification des partis socialistes. Ces unifications faites à l’initiative des opportunistes augmentent leur influence et l’unité pour faire des partis socialistes des organisations de masse présente un attrait puissant auprès des ouvriers et plus particulièrement auprès de la jeunesse ouvrière. Le résultat d’une pareille tactique détermine de grands succès électoraux et de formidables partis ; mais la fusion avec des courants souvent nuisibles au socialisme aveugle et affaiblit les éléments révolutionnaires de cette Internationale. Les courants de gauche qui se manifestent sont, eux aussi, victimes de cette politique du nombre et de l’unité. Chaque tendance avait, en effet, comme souci dominant, ou bien d’œuvrer à l’unification ou bien de conserver l’unité, au prix de concessions réciproques, concessions qui laissaient subsister, derrière les façades des motions d’unanimité, les désaccords profonds, rendant toute action de classe impossible. Exception faite des «Tribunistes» hollandais, jamais le problème de l’exclusion des gauches, dans la Deuxième Internationale, ne s’est posé. Bien au contraire, en Allemagne, Rosa Luxembourg réclamait l’exclusion des opportunistes ; en Italie, on chasse du parti les partisans de l’expansion coloniale en Tripolitaine ; en Russie, ce furent les mencheviks qui ont été les plus chauds protagonistes du rétablissement de l’unité dans la social-démocratie — à quoi Lénine ripostait «qu’avant de s’unir il fallait d’abord s’épurer». Cette situation s’explique du fait que les opportunistes avaient besoin des gauchistes pour tromper, illusionner les masses sur le caractère réactionnaire de leur politique et qu’en même temps ils rendaient impossible à ces dernières de faire un travail indépendant et révolutionnaire près des masses. Sauf en Russie, partout les gauchistes commencèrent un travail indépendant seulement après 1914. C’est pourquoi il a fallu que survienne cette catastrophe pour que les prolétaires comprennent l’opposition fondamentale existant entre les gauches marxistes et les opportunistes, alliés de la bourgeoisie. Si les positions des gauches furent nettement insuffisantes au sujet de la démocratie et de la conception du parti, cela s’explique par les conditions de l’époque permettant aux opportunistes d’étouffer tout effort révolutionnaire. En tous cas, ces erreurs furent rejetées par la lutte acharnée des Spartakistes en 1918-19 et la scission dans la social-démocratie pour fonder la Ligue Spartakus, et c’est seulement grâce à ces événements et le bouleversement révolutionnaire de la Russie tsariste que l’éclosion d’une conscience de classe supérieure a pu s’accomplir et trouver son expression concrète et révolutionnaire par la fondation de la Troisième Internationale.
Il s’agit maintenant de déterminer, en rapport avec ces considérations, le rôle joué par le mouvement des jeunes socialistes au cours du processus de décomposition de cette Internationale. Nous avons vu que les conditions nécessaires pour faire du prolétariat une classe consciente, c’est-à-dire la fondation d’organismes de masses dont l’action révolutionnaire résulte des capacités du parti à élaborer les données programmatiques pour l’action ouvrière, déterminent un profond courant de sympathie de la jeunesse ouvrière pour la cause prolétarienne.
Or, il est incontestable que les possibilités de lutte de la classe ouvrière et, par conséquent, les capacités de son parti, à l’époque de la Deuxième Internationale, s’atténuaient considérablement sous l’influence de l’opportunisme, ce qui devait provoquer, par répercussion, un fléchissement de la température révolutionnaire de la jeunesse. Au surplus, les gauches n’ayant pas la possibilité d’intervenir avec succès contre les progrès de l’opportunisme, les réactions de la jeunesse à la politique de compromission des partis ne pouvaient pas trouver de débouchés révolutionnaires et elle se laisse, par conséquent, entraîner par les manifestations bruyantes entretenues par les opportunistes autour de l’électoralisme, l’unité et le recrutement. Les rapports qui ont eu lieu entre ces réactions des jeunes et les gauches ont toujours été contingents, dépourvus de continuité et, de là, facilement captés par les opportunistes.
Si l’on observe les premières manifestations de la jeunesse au sein des partis socialistes, on remarque qu’elles se différencient pratiquement de l’activité des partis par une propagande antimilitariste intense. Comme cette activité était rendue nécessaire par l’intervention fréquente de l’armée pendant les grèves, lorsque celles-ci se font de plus en plus rares, les jeunes socialistes étaient les premiers à souffrir de cet arrêt de la combativité ouvrière et à réagir immédiatement à l’altération d’un élément qui les avait attiré vers le socialisme. Mais on peut observer également que ces réactions, tout en coïncidant avec la lutte que les gauches fournissent contre l’opportunisme, ne soudent pas ces générations de révolutionnaires avec les jeunes récalcitrants.
Par contre, les courants anarcho-syndicalistes faisant usage d’une phraséologie révolutionnaire et adversaires du parlementarisme, attirent dans leurs rangs cette jeunesse avide d’activité et turbulente. Et c’est ici qu’apparaissent déjà les côtés faibles des gauches marxistes. En effet, devant l’influence grandissante des courants anarchistes auprès de la jeunesse — phénomène qui prouve que les réactions ouvrières s’effectuaient surtout dans les syndicats — elles ne tendent pas vers le renforcement de l’activité syndicale afin de donner aux jeunes le moyen de fournir un travail pratique cadrant avec l’accentuation de la lutte ouvrière, mais elles s’efforcent, au contraire, de placer les jeunes dans des organisations autonomes qui, selon leur conception, devaient favoriser leur adaptation au mouvement ouvrier. En réalité, cette conception dénaturait le rôle du parti et lui enlevait sa signification d’avant-garde — ne pouvant englober qu’une minorité — car il n’était possible de se rattacher la jeunesse qu’à la condition de lui offrir un champ d’activité constant dans des cadres organiques les plus larges possibles.
D’autre part, la revendication à l’organisation autonome qui pouvait présenter, apparemment du moins, les conditions pour permettre à la jeunesse de participer à la gestation qui se manifestait autour de la lutte contre l’opportunisme et lui permettre d’intervenir dans les conflits de tendance avec les mêmes droits que quiconque, établissait, en premier lieu, l’isolement des jeunes des milieux ouvriers syndicaux et ensuite renforçait le contrôle des opportunistes sur ces jeunes, lesquels devaient se laisser finalement embrigader totalement dans les cadres de l’agitation électorale et du recrutement.
Il pourrait apparaître qu’il y ait contradiction entre cette constatation et le fait qui montre que les mouvements de jeunes socialistes sont formés et dirigés dans la plupart des cas par les représentants les plus en vue de la gauche. Pour nous, ce fait démontre uniquement que les opportunistes agissaient à l’égard de la jeunesse comme ils agissaient à l’égard des gauches, c’est-à-dire que la formation d’un mouvement de jeunes socialistes reçoit leur consentement justement parce que la diffusion de leur politique ne pouvait s’effectuer avec efficacité qu’avec l’aide active de la jeunesse et que leur présence à l’intérieur des partis, après avoir manifesté bruyamment leur désaccord avec la politique de conciliation, accréditait les partis aux yeux du prolétariat.
Et s’il est vrai que la jeunesse, après avoir donné son adhésion au mouvement socialiste au travers de la combativité ouvrière, adhère et afflue encore vers lui quand cette lutte s’affaiblit, cela a été possible non seulement parce que l’élément d’attraction était alors l’unité, le gonflage des partis, mais aussi parce que des organisations de jeunes s’étaient créées et surtout parce qu’elles étaient dirigées par des éléments de gauche.
Avant d’analyser les questions débattues au Congrès de la Jeunesse Socialiste, tenu en 1907 à Stuttgart, analyse qui nous permettra de prouver la rupture des jeunes générations ouvrières avec les milieux spécifiquement de classe, à savoir les syndicats, nous voudrions tirer une première conclusion des constatations qui précèdent.
La jeunesse socialiste peut s’organiser au sein des partis dans la mesure où ceux-ci perdent leurs aptitudes à faire progresser le prolétariat vers la révolution. La décentralisation qui règne dans la Deuxième Internationale, en permettant l’élargissement des cadres aux éléments arriérés de la classe, devait aboutir, naturellement, à y englober la jeunesse. De plus, le contact permanent des gauches et des jeunes n’empêche nullement ceux-ci de se ranger derrière les opportunistes ou bien derrière les anarchistes, précisément parce que les gauches, incitant constamment les ouvriers à la clarification théorique, n’arrivaient pas à contrebalancer l’appel à l’étude par une activité correspondante et nécessaire pour se rattacher les jeunes.
Nous voudrions nous attarder sur le Congrès de Stuttgart car il présente d’une façon assez nette la dénaturation du rôle du parti et aussi parce qu’il est nécessaire d’en relever les traits essentiels afin de comprendre le développement des organisations de jeunes dans la Troisième Internationale.
Pour bien saisir le caractère de ce Congrès et surtout pour pouvoir y discerner aussi son côté négatif, il faut rappeler la situation économique où vivait la jeunesse ouvrière.
L’introduction du machinisme dans l’industrie, en simplifiant le fonctionnement de la production, rend possible l’exploitation de la jeunesse sur une grande échelle. D’autre part, l’industrie artisanale, afin de résister à l’activité dévorante des grandes industries capitalistes, exploitait férocement la main-d’œuvre juvénile. En général, les jeunes travaillent de 14 à 18 heures par jour, pour des salaires de famine, dans des conditions d’apprentissage atroces.
Ils ne savent ni lire ni écrire, leur hygiène corporelle est fortement éprouvée par l’insalubrité des locaux où ils sont employés et ils s’abandonnent de bonne heure à l’ivrognerie. C’est donc au travers de mille et mille difficultés que se forment les mouvements de jeunes. Pourtant, leur accès à la vie politique ne s’effectue pas selon une courbe partant de la lutte élémentaire pour la défense de leurs conditions de vie, mais en tant qu’élément actif dans les partis, lesquels en disposeront afin de parfaire leur propagande, particulièrement dans le domaine antimilitariste. La plupart du temps, ce fait était justifié et l’est encore aujourd’hui, comme étant la condition nécessaire qui a permis aux jeunes socialistes de prendre, en 1915, la même position que les bolcheviks vis-à-vis de la guerre impérialiste. Nous pensons que, sans cette activité, les jeunes ouvriers, physiquement moins résistants et plus sensibles à la discipline militaire que les ouvriers adultes, auraient inévitablement répondu les premiers aux appels des courants révolutionnaires qui se dressent contre le massacre impérialiste et préconisent sa transformation en guerre civile.
Pour en revenir au Congrès, nous rappellerons que celui-ci est organisé avec l’assentiment des dirigeants opportunistes et que les rapporteurs sont presque tous des gauchistes. C’est à ce Congrès que, pour la première fois, la jeunesse socialiste prend acte de la situation misérable de la jeunesse ouvrière et des ravages faits par l’anarcho-syndicalisme parmi elle, en fonction de quoi chaque rapporteur essaye d’apporter les moyens capables d’obvier à cet état de choses. Trois problèmes fondamentaux dominent les premières assises de la jeunesse travailleuse : l’éducation socialiste des jeunes ouvriers, leur situation économique et, enfin, la lutte antimilitariste. Pour ce qui est de l’éducation socialiste des jeunes, voici ce que dit H. R. Holts, rapporteur sur ce problème. D’abord, concernant la nécessité d’une organisation jeune, comme base de l’éducation, il explique «qu’il ne faut pas croire que la jeunesse viendra toute seule au socialisme parce qu’elle est révolutionnaire par nature. Cela n’est souvent qu’une apparence trompeuse : elle se laisse entraîner souvent par des phrases révolutionnaires seulement. Ce qui est vrai, c’est qu’elle est plus accessible aux idées nouvelles que les adultes. Il est donc de notre devoir de soigner tout spécialement l’éducation socialiste des jeunes ouvriers et ouvrières. Cela peut se faire le mieux dans l’organisation. Il faut donc, avant tout, que les partis et toutes les organisations ouvrières soutiennent les organisations de la jeunesse socialiste et en créent là où il n’y en a pas encore». Après avoir effectué une discrimination nécessaire entre l’éducation bourgeoise qui est de procurer à chaque individu privilégié la plus grande somme de connaissances possibles, afin de le mieux armer pour la lutte individuelle de l’existence, et l’éducation prolétarienne qui doit poursuivre le but de préparer à la lutte des classes, augmenter la conscience et les capacités intellectuelles et morales de la classe ouvrière, il dit «qu’il dépend de l’éducation donnée à l’ouvrier et à l’ouvrière pendant leur jeunesse s’ils deviendront les victimes des déviations intellectuelles vers le réformisme d’un côté, vers l’anarchisme de l’autre côté, ou s’ils suivront le chemin le plus court vers leur émancipation spirituelle, celui du socialisme scientifique». Ainsi justifiée, cette organisation devait, en somme, représenter pour la lutte des jeunes ouvriers ce que les universités représentaient pour les jeunes étudiants bourgeois. S’il est vrai que, sans leur culture, sans le savoir scientifique, ces jeunes étudiants n’auraient pu être ce stimulant généreux contre l’absolutisme, il n’est pas moins vrai qu’à défaut du développement économique de la bourgeoisie nécessitant l’épanouissement de la science, ils n’auraient jamais pu entreprendre cette activité révolutionnaire par le seul fait de leur impulsivité naturelle. De même pour la jeunesse prolétarienne, sans la formation des organisations ouvrières de masse, sans l’activité combative de sa classe, elle se laissera enrégimenter par les organismes bourgeois qui ont une activité prédominante dans les situations.
Le rapporteur a évidemment raison de dire qu’il est nécessaire d’éduquer la jeunesse pour la rendre apte à la lutte ouvrière. Mais il serait vain, dans une période de régression de la lutte, de vouloir armer la jeunesse contre les courants étrangers aux intérêts ouvriers par l’application d’une pédagogie prolétarienne. Une action éducative pour être sérieuse dans ces conditions doit être accompagnée par une pratique effective de la lutte, sinon elle reste, surtout chez les jeunes, une corvée semblable à celle qu’ils subissent dans les écoles bourgeoises. Si la jeunesse ouvrière d’alors s’était trouvée dans les conditions qui lui auraient permis, aussitôt que la lutte s’atténue, d’en ressentir immédiatement les effets tout en ayant la possibilité de pouvoir réagir contre le conservatisme et l’inertie du mouvement ouvrier, l’orientation éducative préconisée à ce Congrès pouvait s’assurer des possibilités d’application réelles.
C’est justement l’absence des conditions favorables à la lutte de classe, causée à la fois par la situation économique et les progrès du réformisme au sein des syndicats, qui devaient placer les jeunes dans une ambiance défavorable à l’épanouissement de leurs qualités dynamiques dans la voie révolutionnaire.
Au lieu de les rattacher au milieu spécifiquement de classe qu’étaient les syndicats, ils furent placés à la remorque des partis dont la déchéance s’accentuait de plus en plus. Ce n’était pas en créant au sein des organisations politiques des organisations de jeunes qu’il était possible, même avec des intentions révolutionnaires, d’armer ces jeunes contre les déviations réformistes ou anarchistes. D’ailleurs les faits ont prouvé le contraire, d’un côté les jeunes socialistes se sont tournés toujours davantage vers les droitiers ou bien se sont tournés vers les anarcho-syndicalistes et de l’autre côté on assiste à un isolement croissant des courants de gauche qui livrent une lutte incessante contre l’opportunisme, mais dans des conditions telles que la jeunesse devait non seulement s’éloigner d’eux et allait jusqu’à les accuser de vouloir briser l’unité des partis. Les rares groupes de jeunes syndicalistes qui se forment dans quelques pays et notamment en France se heurtent constamment aux jeunes socialistes, et lorsque les premiers cherchent à réagir contre les réformistes, ce sont les jeunes socialistes qui s’efforcent d’endiguer les jeunes récalcitrants dans leur rang et ainsi faciliter l’étouffement des organisations prolétariennes. Ainsi, malgré les résolutions prises par ce Congrès au sujet de la lutte des jeunes marquant «qu’il est souhaitable qu’un lien organique relie les organisations de jeunes à celles du prolétariat conscient ou que de toute façon, là ou cela ne serait pas possible, il y ait entre elles un lien moral», cette liaison n’a pas été faite et là où elle existait, par exemple les groupes de jeunes syndicalistes, elle fut supprimée ou bien rendue impossible. Si nous examinons maintenant le rapport d’Alapri sur la situation économique de la jeunesse, on constate également qu’après avoir exposé la situation misérable des jeunes ouvriers et souligné que la condition préalable de toute action éducative est que la jeunesse mène la lutte pour l’amélioration de sa situation matérielle, il n’est pas question de situer cette lutte dans le cadre de l’activité syndicale, mais par la formation d’une organisation jeune, liée organiquement aux partis socialistes et par un appel au corps législatif afin qu’il revendique au parlement l’amélioration des conditions de vie de la jeunesse. En d’autres termes, ce sont les mandataires socialistes qui sont chargés de défendre les jeunes ouvriers contre l’exploitation bourgeoise. Pour ce qui concerne les décisions à l’égard de la lutte antimilitariste, Liebknecht, rapporteur sur cette question, après avoir tracé par de brillantes considérations théoriques le fonctionnement et le caractère de classe du militarisme bourgeois, conclu à l’accentuation de la lutte antimilitariste fournie par les jeunes socialistes et la nécessité d’un soutien plus conséquent des partis à cet égard. A ce sujet également, les organisations syndicales devaient avoir une fonction importante et qui consiste à conserver avec le soldat les contacts qui existent avec l’ouvrier.
Organiser les jeunes au sein des partis, nous le répétons, signifiait modifier la nature de ces partis. Mais en plus de cela, ils étaient séparés des milieux ouvriers et à la merci des opportunistes qui les emploient plus tard avec succès pour garantir l’application de leur politique réactionnaire. Les réactions qui éclatèrent dans les organisations syndicales sont rendues inoffensives car elles sont dévoyées par l’existence de ce mouvement de jeunes qui, au sein de la social-démocratie, faisait figure d’éléments révolutionnaires tout en étant en réalité soumis à l’influence des opportunistes. Bien sûr, les conditions de l’époque et l’existence de l’aristocratie ouvrière qui forme, ou plutôt déforme, le rôle des syndicats, créaient un terrain favorable à l’action dissolvante des parlementaires, néanmoins il n’y avait que ces organisations débarrassées de l’influence réformiste qui étaient en mesure de garder au mouvement ouvrier des jeunes générations aptes à stimuler et à renforcer l’action contre l’ennemi de classe. Et l’aveuglement des gauches sur le problème du parti et leur impuissance à le résoudre dans les conditions de dégénérescence du mouvement ouvrier confirment encore davantage le caractère profondément négatif que contient le mouvement de la jeunesse socialiste.
HILDEN
Parti - Internationale - État Pt.7
Nous avons employé précédemment les formulations suivantes : État démocratique, État fasciste, en soulignant leur signification contingente et non historique ou théorique. Ce que nous poursuivons dans cette étude, c’est l’analyse des circonstances ambiantes qui donnent vie à ces formes étatiques particulières, alors que nous maintenons, évidemment, la position centrale du marxisme qui fait de l’État une notion inséparable de l’idée de la classe.
Dans les premiers chapitres de ce travail, nous avons voulu mettre en évidence le fait que les formes revêtues par les organisations sociales primitives ne donnent pas lieu à la construction de l’État : c’est seulement beaucoup plus tard que surgit ce dernier. La hiérarchie sociale primitive qui se construit sur la base du mécanisme démocratique (les fonctions étant établies sur la base d’une délégation élective) manque encore de fondements politiques, car l’autorité confiée aux chefs des premières «gens» ne signifie pas une possibilité de jouissance d’un pouvoir et d’un privilège, mais comporte plutôt des risques pour les «basileus» appelés à des fonctions de défense de la collectivité ou de direction dans les entreprises dangereuses de la chasse et de la pêche. Dans ces sociétés, le procédé électif existe, mais les fondements d’une véritable démocratie sont inexistants. En effet, sa substance réside dans l’attribution d’un certain pouvoir politique et économique (a priori considéré inévitable dans la société et même utile pour une rationnelle organisation de cette dernière : dans l’intérêt «de tous»), alors que la «démocratie pure» est, en définitive, non la suppression de ce pouvoir, mais une garantie de pouvoir y accéder en dépit des différentiations de classe considérées comme inévitables. Dans les premières sociétés, l’autorité sociale résulte donc d’une délégation des charges et des risques, tandis que le régime démocratique — même dans sa conception la plus extrême — ne connaît d’autorité que là où s’établit un pouvoir économique et politique.
Bien plus tard, quand l’évolution productive aura éveillé des besoins supérieurs alors qu’elle se manifestera incapable d’assouvir les besoins de la collectivité dans son ensemble, surgira — en même temps que la nécessité de l’État — la théorie démocratique elle aussi. Et ainsi, comme nous l’avons vu, le premier État, l’État grec, qui se fonde sur l’exclusion (sanctionnée par les premières Constitutions) de la majorité de la société (les esclaves), engendre aussi la théorie de la démocratie et de l’État démocratique. Dans cette phase, déjà plus avancée de l’évolution productive, la minorité qui s’appropriera les moyens de production doit non seulement museler violemment les classes opprimées, mais aussi déterminer une situation de sujétion de ces dernières, afin qu’elles ne puissent même pas percevoir des besoins supérieurs à ceux qui conditionnent le maintien et la reproduction de leur espèce sociale représentant la force de travail.
L’État qui surgit après les premières formations de classe, et comme consécration de la division de la société en classes, ne sera donc plus que l’État d’une classe donnée, et particulièrement de celle qui se trouve — par le degré atteint par l’évolution productive — dans la possibilité de façonner l’organisation de la société toute entière en fonction des privilèges en dehors desquels elle cesserait d’exister. Et parallèlement à l’idée de l’État et de la classe dominante surgit aussi l’idée de la démocratie qui, s’élevant sur la base d’un pouvoir qu’il est impossible de supprimer, revendique le droit à l’accession au pouvoir de tous les membres de la société. Mais ce droit ne comporte même pas l’hypothèse d’une destruction du pouvoir, mais seulement la possibilité de la circulation des citoyens au sein de cette sphère dirigeante de la société. La critique marxiste, en face des théories démocratiques et libérales, de la critique faite par ces dernières des théories et des régimes absolutistes, est donc — ainsi que nos maîtres nous l’ont appris — une critique de la critique libérale, une négation de la négation démocratique. Les théoriciens bourgeois contestent le droit et le pouvoir des féodaux, pour y opposer le droit et le pouvoir capitalistes. Le prolétariat conteste non seulement la validité de l’appropriation privée des moyens de production, mais prouve la nécessité de dépasser ce stade pour atteindre une phase mûrie par les conditions objectives de la production — où les fonctions économiques des hommes ne pourront plus se concrétiser dans un pouvoir politique et social ; où l’horizon ne sera plus d’atteindre la sphère privilégiée des dirigeants, mais d’arriver à un stade plus élevé où pourront s’épanouir les besoins et leur satisfaction.
Pour nous limiter à l’époque actuelle, il ne nous sera possible de traiter dans ce chapitre — au point de vue historique et théorique — que des États dirigés par les classes fondamentales de notre société : l’État capitaliste et l’État prolétarien. Si nous acceptons les formulations «État démocratique» et «État fasciste», c’est uniquement parce que nous nous assignons pour but celui d’expliquer et d’analyser les circonstances contingentes qui donnent vie, dans une phase donnée de l’évolution de la société capitaliste, aux deux formes d’État qui, tout en étant manifestation d’une même classe et des besoins de cette dernière, ne peuvent toutefois être considérées comme identiques.
* * * * *
L’État démocratique sous ses différentes formes (monarchie, république, etc.) jaillit d’un milieu historique bien déterminé : le capitalisme qui, tout en détenant le pouvoir, ne se trouve pas encore en face d’un développement de la production qui puisse menacer les bases de sa domination. L’existence de débouchés extra-capitalistes : le marché capitaliste n’atteignant pas encore son degré de saturation, l’économie agraire non encore bouleversée par l’installation des procédés de l’industrialisation, en un mot, voilà encore un vaste champ ouvert à l’initiative capitaliste qui va écouler ainsi la masse de la production, car la capacité d’achat, le montant des salaires, n’ont pas atteint les proportions infimes actuelles représentées par la force humaine du travail dans la composition du prix de production.
La baisse tendancielle du taux de profit empêche évidemment que se réalise un équilibre définitif de la société capitaliste (équilibre impossible étant donné les bases de cette société), mais la crise qui survient permet de liquider un stade de l’évolution capitaliste et productive alors que s’ouvrira une nouvelle phase. Dans cette période, la société capitaliste n’a pas encore atteint ce point de saturation que nous vivons aujourd’hui où, tout en étant soumise au pouvoir de la bourgeoisie, cette dernière ne peut maintenir sa domination qu’à la condition de comprimer l’appareil productif et de déverser dans une destruction — la guerre — la masse de la production et des instruments productifs ayant dépassé à jamais les limites d’un régime fondé sur la propriété privée.
Au point de vue économique, il existe donc une situation où les capitalistes peuvent trouver des zones à exploiter et le succès appartiendra à ceux d’entre eux qui détiennent la plus grande puissance alors que, formellement, chaque entrepreneur se trouvera dans la possibilité d’acquérir de nouvelles positions. L’échelon supérieur, dans la pyramide capitaliste, est accessible à n’importe qui, mais seuls y parviendront ceux qui possèdent les moyens financiers et industriels qui assurent la puissance définitive. Tout comme dans le mécanisme démocratique où il existe une sorte de «lieu sacré», reconnu indispensable et où s’exerce le pouvoir directif de la société, dans le mécanisme économique il existera également un centre où seront réunies les conditions de la grande exploitation capitaliste et où tout le monde aura le droit de pénétrer, bien qu’y règnent en maîtres les grands magnats car eux seulement détiennent le pouvoir économique pour y rester.
Au point de vue politique, nous assistons à un cours analogue. Les différentes couches opprimées par le capitalisme, et le prolétariat lui-même, étant encore des facteurs utiles de l’économie bourgeoise (leur entretien et leur reproduction ne représentent pas encore une valeur excédant la proportion du travail humain vis-à-vis du capital constant ou plus-value accumulée), des possibilités existeront pour l’amélioration des conditions de vie des exploités. L’État capitaliste prend figure d’administrateur au-dessus des classes et le mécanisme démocratique agit pleinement parce qu’objectivement les conditions existent pour laisser aux différentes couches sociales une perspective, une disposition laissant entrevoir leur élévation que le capitalisme présentera — au travers du réformisme — comme indéfinie jusqu’à la suppression des inégalités sociales.
Mais, tout comme le mécanisme économique, le mécanisme politique et social est inévitablement porté à atteindre son point de saturation : la technique de production trop développée ne pourra plus être exploitée pleinement et son fils légitime, le prolétariat, ne pourra plus être entretenu ni au point de vue économique en tant que salarié (l’armée des chômeurs devient un élément organique de la société capitaliste dans les situations actuelles), ni au point de vue politique et toutes ses organisations de classe devront être anéanties.
Nous avons plusieurs fois remarqué que la prétendue liaison entre «institutions démocratiques» et «organisations ouvrières» non seulement n’existe pas, mais tant au point de vue théorique qu’historique une opposition inconciliable existe entre la démocratie qui suppose la classe et un pouvoir de classe, et l’organisation ouvrière qui, en surgissant, brise l’unité de la société capitaliste et ne peut s’assigner d’autre but que celui de la suppression (en même temps que les bases mêmes de la société de classes) du procédé démocratique dont l’essence consiste dans l’accès au centre dirigeant de la société ou dans l’acquisition d’une position supérieure quand restent debout toutes les différenciations sociales : le postulat démocratique ne fonctionnant qu’à la condition de reconnaître, dans l’intérêt individuel, le stimulant pour l’évolution collective.
Le procédé démocratique — tant au point de vue économique que politique — accompagne toute une époque du capitalisme ascendant, et lorsque la situation change profondément et que les conditions historiques se présentent pour la nouvelle forme d’organisation socialiste de la société, le capitalisme doit s’en séparer et renier les notions qu’il avait pu épouser à un moment où elles représentaient la forme d’organisation sociale répondant à l’évolution de la technique productive. Mieux, nous pouvons dire que — au point de vue politique — ce mécanisme démocratique se révèle encore pleinement capable d’assurer la victoire du capitalisme et c’est seulement à la suite des défaites révolutionnaires que la bourgeoisie se trouve forcée d’avoir recours à des mouvements de réaction violente se revendiquant de l’anti-démocratie. Pour les soi-disant communistes qui prétendent faire épouser (fut-ce provisoirement) la cause de la démocratie par le prolétariat et qui, comme nous l’avons expliqué, donnent aux ouvriers des positions annulées par l’évolution historique, nous ajouterons encore que la cause essentielle de la défaite ouvrière ne réside nullement dans le succès des bandes réactionnaires ou des forces armées de la bourgeoisie, mais bien dans le succès que cette dernière a pu obtenir en brouillant les frontières de classe et les institutions prolétariennes noyées dans les Constitutions démocratiques ou ultra-démocratiques qui permirent d’émousser, d’estomper la conscience du prolétariat qui ne sera plus une force historique et révolutionnaire, mais se dissoudra à nouveau au sein de la société capitaliste remportant ainsi la victoire qu’aucune violence ne lui aurait assurée.
* * * * *
Au point de vue économique, le régime démocratique laissant formellement les différentes entreprises capitalistes dans leur position d’égalité, fera place, dans tous les États actuels, au système de «l’économie dirigée» consistant en une intervention toujours croissante de l’État dans le domaine de l’initiative privée. Plus ou moins prononcés, nous retrouverons ces procédés en Allemagne, aux États-Unis, en Italie, en France, en Angleterre. L’accentuation de la crise économique et la base plus restreinte qu’offrent des États capitalistes obligent ces derniers — en Allemagne et en Italie surtout — à recourir à de nombreuses initiatives de l’État. Mais, partout ailleurs, cette même tendance se révèle, en France, par exemple Flandin qui affiche son attachement à Waldeck-Rousseau, rendra hommage aux théories libérales de ce dernier par ses projets sur le blé et sur le vin, qui représentent une participation notable de l’État à l’avantage essentiel des grandes institutions capitalistes, mais Flandin dira qu’il s’agit là d’une «contre-intervention» de l’État en vue de favoriser les conditions de la reprise économique. Ainsi dans la perspective certaine de la continuation de la crise, Flandin a laissé toute la substance des lois précédentes consacrant l’intervention étatique dans le domaine économique. Si, en Angleterre, les signes de la participation de l’État ne sont pas si marquants, cela tient surtout au fait que — par la conférence d’Ottawa et l’abandon du libre-échange — l’économie anglaise trouve désormais l’État à la tête des leviers de commande. Aux États-Unis, la tendance est d’autant plus forte que la crise économique y revêt des formes particulièrement graves.
Le mouvement qui, au sein de la social-démocratie, se concentre autour du «planisme» n’est, en définitive, que l’adaptation de cette organisation aux nouvelles nécessités de l’économie capitaliste. Il ne rentre pas dans les cadres de cette étude d’établir si cette transformation comporte un amoindrissement du pouvoir des capitalistes. A notre avis, la société actuelle n’est pas bourgeoise parce qu’elle assure la pleine expansion de la puissance de chaque individualité capitaliste, mais elle est telle parce qu’elle réalise les intérêts de l’ensemble des exploiteurs même si cela doit avoir pour conséquence que certaines facultés attribuées jadis à l’initiative privée doivent désormais appartenir à l’organe qui synthétise les intérêts de l’économie bourgeoise dans son ensemble : à l’État. Remarquons, en passant, que dans chaque pays, ces interventions étatiques se feront jour pour libérer les grandes puissances financières des dangers et des difficultés qu’elles subissent en conséquence des débâcles essuyées par les industries qu’elles subventionnaient.
Au point de vue économique, cette altération des caractéristiques de l’État capitaliste et démocratique est générale et, pour autant que l’expression puisse être employée, la fascisation embrasse tout aussi bien l’Allemagne et l’Italie que la France, l’Angleterre et les États-Unis.
Au point de vue politique, nous constatons une orientation générale et commune qui arrive à son expression ultime et définitive dans certains pays et qui paraît s’arrêter à des points intermédiaires dans d’autres. Mais l’objectif est toujours le même : expurger la société capitaliste de ces organisations de classe qui, pouvant se greffer avec des conditions objectives de maturation de la société socialiste, ne représentent plus une simple menace localisée sur le terrain du marché du travail afin d’obtenir de meilleurs salaires, mais représentent une menace directe sur le terrain historique où elles tendent à déclencher la lutte pour la victoire révolutionnaire.
C’est uniquement au point de vue mondial que nous pouvons considérer tous les mouvements — y compris la révolution russe — éclos dans l’après-guerre, comme c’est uniquement par des données internationales que nous pourrons saisir l’épilogue des terribles situations actuelles.
En Italie et en France, l’objectif du capitalisme est le même : anéantir la classe prolétarienne, détruire sa cohésion politique et en faire un amas informe de chômeurs ou d’exploités qui en sont réduits à supputer le moindre changement dans la situation qui leur garantisse au moins le maintien du subside ou du salaire de famine et les sauvegarde d’une nouvelle diminution de leurs conditions de vie : en attendant, sans doute, que, dans la situation de demain, ces masses d’ouvriers soient emportées dans le cyclone qui les jettera dans le nouveau carnage impérialiste. Seulement, l’objectif que le capitalisme s’assigne sur le terrain mondial, la dispersion du prolétariat révolutionnaire et sa suppression en tant que classe, tiendra compte des conditions politiques existantes dans les rapports de classe. Or, ces dernières se différencient de pays à pays et résultent surtout du degré de violence des événements, du caractère extrême qu’ils ont révélé. C’est ainsi que, en Italie, comme en Allemagne, où la tension des conflits sociaux avait atteint un point culminant, le problème qui se posait — pour ces prolétariats — n’était pas d’établir la possibilité ou l’impossibilité de l’insurrection et de lutte du pouvoir, car ils avaient déjà posé ces revendications. Mais le problème était autre : établir, sur la base de l’expérience acquise des possibilités de batailles révolutionnaires, les données politiques qui — par la critique de la défaite — pouvaient engendrer les conditions pour la victoire. Dans ces conditions concrètes, la persistance de la moindre organisation élémentaire menaçait de se placer sur le terrain de la bataille dirigée directement vers la lutte insurrectionnelle. Il suffira, à ce sujet, de rappeler que le parti communiste, en Italie, fondé seulement en janvier 1921, pouvait réaliser des progrès considérables, jusqu’à menacer sérieusement les positions de tous les courants contre-révolutionnaires, et cela en quelques mois, sur la base d’un plan politique se rattachant aux revendications élémentaires du prolétariat.
Ailleurs : en France, Belgique, Angleterre, par exemple, le prolétariat tout en ayant vécu, par reflet, les expériences révolutionnaires des autres pays, ne se trouve pas, comme les ouvriers italiens et allemands, dans la position qu’avaient occupée les ouvriers russes avant la guerre et qui purent retirer de leur défaite de 1905 les armes pour construire le guide de la victoire révolutionnaire en octobre 1917. Dans ces pays, où une lutte révolutionnaire ne s’est pas produite, nous constatons actuellement, par exemple, que les ouvriers peuvent être mobilisés autour de programmes et de «plans» dressés sur la base de l’impossibilité, ouvertement affirmée, d’une bataille insurrectionnelle. Ici, le capitalisme trouve en face de lui, non un prolétariat qui a déjà fait l’expérience d’une attaque révolutionnaire, mais une classe ouvrière qui peut être encore détournée de cette issue ; à cette fin, il s’agira surtout d’embrigader l’avant-garde en dehors du terrain de classe en arrivant ainsi à opérer le déplacement de l’ensemble des ouvriers pour les rendre incapables de résister à l’offensive déclenchée.
Cette œuvre de purification que la société capitaliste accomplit en déracinant les positions de classe du prolétariat peut donc traverser le chemin de la violence fasciste qui déclenche sa terreur et détruit les organismes ouvriers, ou bien emprunter le chemin de la progression qui conduit ces organismes ayant une base de classe à devenir des appendices de l’État capitaliste. Un processus de ce genre se constate clairement en Belgique au travers des institutions de l’assurance sociale et particulièrement du chômage ; en France, par le canal du Conseil Économique, tandis qu’en Angleterre — ainsi que le prouvent les derniers Congrès des Trade-Unions et du Labour Party — une orientation encore plus marquée se manifeste dans cette direction au travers du programme corporatif.
Il existe une filiation légitime de l’État démocratique en État fasciste. Nous avons déjà remarqué qu’au point de vue théorique aucune contradiction n’existe entre ces deux formes d’État capitaliste. L’une et l’autre excluent, en principe, la fondation d’organismes de classe et c’est de haute lutte que les ouvriers ont conquis un droit à leurs organisations, au sein des États démocratiques, en portant ainsi directement atteinte aux bases mêmes des Constitutions bourgeoises qui élargissent les droits des organisations, mais pour aiguillonner, dans l’enceinte des organismes étatiques, les mouvements sociaux. Si l’État démocratique a pu subsister malgré la fondation des institutions de classe qui lui étaient opposées, ce n’est pas grâce à ses caractères spécifiques qui étaient irrémédiablement hostiles au prolétariat, mais parce que la situation historique du capitalisme ascendant pouvait tolérer la présence de ces formations. D’autre part, dès leur victoire, les ouvriers qui avaient fondé leurs organismes, voyaient leur conquête directement menacée par l’œuvre de corruption qui voulait faire déboucher leurs institutions dans le cadre du régime étatique du capitalisme.
D’ailleurs, les événements de l’après-guerre nous montrent — en Allemagne d’une façon encore plus marquée qu’en Italie — qu’après la défaite révolutionnaire et en vue d’empêcher le prolétariat d’en retirer les enseignements, la manœuvre bourgeoise devant porter à la victoire du fascisme s’accomplit sous la forme d’une évolution qui permettra au fascisme de balayer toutes les forces et les partis qui, autrefois, représentaient les piliers du régime capitaliste. Ces derniers n’auront aucune base sur laquelle appuyer leur opposition au fascisme, car ils ne peuvent pas se réclamer des intérêts historiques de la seule classe qui, par son assaut révolutionnaire, a forcé le capitalisme à recourir au fascisme, de la seule classe qui pourra, demain, déclencher l’insurrection pour abattre le capitalisme dans sa nouvelle forme d’organisation fasciste. Qu’il y ait — en liaison avec les innombrables épisodes de la lutte héroïque des ouvriers contre le fascisme — des éléments ayant appartenu ou se revendiquant des idéologies démocratiques, cela ne prouve nullement une opposition inconciliable entre l’État démocratique et l’État fasciste. Cela prouve seulement que la tourmente sociale peut déterminer des expressions glorieuses même dans des milieux idéologiques et politiques qui ont représenté — et escomptent encore pouvoir représenter — le dernier bastion de la défense du régime capitaliste.
Партия и класс
“Тезисы о роли партии в пролетарской революции”, одобренные II-м конгрессом Коммунистического Интернационала, совсем явно и глубоко вдохновлены марксистской доктриной. В начало данных тезисов было взято определение отношения между партией и классом и из этого определения был сделан вывод, что классовая партия может включать в свои ряды только часть самого класса — никогда весь класс или даже большинство.
Эта очевидная истина была бы лучше подчеркнута, если бы было указано, что нельзя даже говорить о классе, если не существует меньшинства этого класса, склонного организоваться в политическую партию.
Но что же такое, согласно нашему критическому методу, социальный класс? Можем ли мы распознать его используя чисто объективные методы, чисто с помощью наблюдения внешних сходств экономических и социальных условий большого числа индивидов и их положения в производственном процессе? Этого было бы недостаточно. Наш метод не ограничивается описанием социальной структуры общества, каким оно являются на данный момент, также мы не проводим никаких абстрактных линий, разделяющих всех индивидов на две части, как это делают ученые натуралисты. Марксистская критика рассматривает человеческое общество в движении, как оно развивается во времени, мы используем сугубо исторические и диалектические критерии, то есть мы изучаем связь событий в их взаимодействии.
Вместо того чтобы делать снимок общества в определенный момент (как в старом метафизическом методе), а затем работать над ним, чтобы распознать различные категории, на которые должны быть разделены индивиды, диалектический метод рассматривает историю как фильм, который разворачивает свои сцены одну за другой; класс нужно искать и распознавать опираясь на основные черты этого покадрового движения.
Используя первый метод, мы наткнемся на тысячи возражений от статистиков, демографов (людей совсем не дальновидных), которые пересмотрят наши классификации и заметят, что классов не два, не три, не четыре, а десять, сто или тысяча, разделенных последовательными градациями и неопределенными промежуточными зонами. Используя второй метод, мы используем совсем другие критерии для распознания главного героя всей исторической трагедии, класса, и определения его характера, действий и целей, которые конкретизируются в очевидном единообразии посреди изменчивости массы фактов, которые бедный фотограф статистики зафиксировал в холодной серии безжизненных данных.
Следовательно, чтобы сказать, что какой-либо класс существует и действует в тот или иной момент истории, нам недостаточно знать, сколько было, например, парижских купцов при Людовике XVI, английских помещиков в XVIII веке или рабочих бельгийской мануфактуры на заре XIX. Вместо этого нам придется подвергнуть нашему логическому исследованию целый исторический период; нам придется выделить социальное, а значит, и политическое движение, ищущее свой путь через взлеты и падения, ошибки и успехи, при этом явно придерживаясь совокупности интересов слоя людей, помещенных в конкретной ситуации в зависимости от способа производства и его развития.
Именно этот анализ использовал Фридрих Энгельс в одном из своих первых классических эссе, где он почерпнул объяснение ряда политических движений из истории английского рабочего класса и тем самым продемонстрировал существование классовой борьбы.
Эта диалектическая концепция класса позволяет нам преодолеть бледные возражения статистика. Он больше не имеет права рассматривать противоположные классы как четко разделенные на исторической сцене, как различные хоровые группы на театральной сцене. Он не может опровергнуть наши выводы, утверждая, что в зоне контакта существуют неопределимые слои, через которые происходит осмос индивидов, потому что этот факт не меняет исторической физиономии противостоящих друг другу классов.
* * *
Мы должны воспринимать концепцию класса в динамике, а не встатичном положении. Когда мы обнаруживаем социальную тенденцию или движение, ориентированное на определенную цель, класс существует в истинном смысле этого слова; потому что тогда классовая партия тоже должна существовать, если не формально, то материально.
Живая партия идет рука об руку с живой доктриной и методом действий. Партия — это школа политической мысли, а следовательно, и организация борьбы. Первое — фактор сознания, второе — воли, или, точнее, стремления к конечной цели.
Без этих двух признаков мы еще не обладаем определением класса. Повторяем, холодный регистратор фактов может выявить определенные сходства в условиях жизни больших и малых слоев, но он не оставит своего следа в историческом развитии.
Только внутри классовой партии мы находим эти две характеристики конденсированными и конкретизированными. Класс формируется по мере развития определенных условий и отношений, вызванных консолидацией новых систем производства, например созданием крупных механизированных фабрик, нанимающих и обучающих большую рабочую силу; точно так же интересы такого коллектива постепенно начинают материализоваться в более точное сознание, которое начинает оформляться в малых группах этого коллектива. Когда массы приступают к действию, только эти первые группы могут предвидеть конечный результат, и именно они поддерживают и руководят остальными.
Говоря о современном классе пролетариев, мы должны понимать этот процесс не в отношении какой-либо торговой категории, а в отношении класса в целом. Тогда можно осознать, как постепенно появляется более точное осознание тождества интересов; это сознание, однако, является результатом такой сложности переживаний и идей, что его можно обнаружить только в ограниченных группах, состоящих из элементов, выбранных из каждой категории. Действительно, только развитое меньшинство может иметь ясное представление о коллективном действии, направленном на достижение общих целей, касающихся всего класса, и в основе которого лежит проект изменения всего социального режима.
Эти группы, эти меньшинства — не что иное, как партия. Когда ее формирование достигает определенной стадии (что конечно, никогда не протекает без арестов, кризисов и внутренних конфликтов), тогда мы можем сказать, что перед нами класс в действии. Не смотря на то, что партия лишь часть класса, только она придает классу единство действия и движения, потому что только партия может объединить те элементы, которые, выходя за пределы категории и местности, чувствуют и представляют класс.
Таким образом, смысл фундаментальной истины становится более ясным: партия — это только часть класса. Тот, кто рассматривает образ общества неподвижно и абстрактно, тот, кто видит класс как маленькую зону с небольшим ядром, то есть партией, легко может прийти к следующему умозаключению: сли партия это меньшинство, значит класс вне партии — большинство и имеет большее значение и влияние. Однако если вспомнить только, что оставшиеся индивидуумы, составляющие огромные массы, не имеют ни классового сознания, ни классовой воли и живут только для себя, своего ремесла, своей деревни или своей нации, тогда станет понятно, что для обеспечения класса в целом в историческом движении необходимо иметь орган, который вдохновляет, объединяет и руководит им; станет понятно, что партия на самом деле является жизненным ядром, без которого не было бы оснований рассматривать оставшиеся массы как мобилизованные силы.
Класс предполагает партию — потому что, чтобы быть и двигаться в истории, класс должен иметь критическую доктрину истории и цель, которую он должен достичь в ней.
* * *
Единственная истинная революционная концепция классового действия — это та, которая делегирует руководство партии. Доктринальный анализ, наряду с накоплением исторического опыта, позволяет легко свести любую тенденцию, отрицающую необходимость и преобладание функции партии, на уровень мелкобуржуазной и антиреволюционной идеологии.
Если это отрицание основано на демократической точке зрения, то оно должно быть подвергнуто той же критике, которую марксизм использует для опровержения любимых теорем буржуазного либерализма.
Достаточно вспомнить, что если сознание людей является результатом, а не причиной особенностей окружающей среды, в которой они вынуждены жить и действовать, то эксплуатируемые, голодающие, недокормленные, как правило, никогда не смогут убедить себя в необходимости свержения сытого, пресыщенного эксплуататора, имеющего все ресурсы и возможности. Это происходит только при исключениях. Буржуазная выборная демократия ищет совета с массами, поскольку она знает, что реакция большинства всегда будет благосклонна к привилегированному классу, и с готовностью делегирует этому классу право управлять и увековечивать эксплуатацию.
Добавление или вычитание небольшого меньшинства буржуазных избирателей не изменит отношения. Буржуазия управляет большинством не только граждан, но и рабочих, взятых в отдельности.
Поэтому, если бы партия призвала всю пролетарскую массу судить действия и инициативы, ответственность за которые лежит только на партии, она связала бы себя приговором, который почти наверняка был бы выгоден буржуазии. Этот приговор всегда будет менее просвещенным, менее передовым, менее революционным и, прежде всего, менее продиктованным сознанием действительно коллективного интереса рабочих и конечного результата революционной борьбы, чем советы, исходящие из рядов единственной организованной партии.
Понятие о праве пролетариата распоряжаться своими классовыми действиями есть лишь абстракция, лишенная всякого марксистского смысла. За ней скрывается желание привести революционную партию к расширению за счет включения в нее менее зрелых слоев, поскольку по мере того, как это постепенно происходит, принимаемые в результате решения становятся все ближе и ближе к буржуазным и охранительским.
Если бы мы искали подтверждения этой истины не только в теоретических исследованиях, но и в опыте, который дала нам история, мы бы нашли их в изобилии. Вспомним, что типичным буржуазным клише является противопоставление доброго «здравого смысла» масс «злу» «меньшинства агитаторов» и притворяться наиболее благосклонными к рабочим, одновременно разводя наиболее яростную ненависть к партии, которая является единственным средством, которым рабочие могут нанести удар по интересам эксплуататоров. Правые течения рабочего движения, социал-демократическая школа, реакционные установки которой ясно продемонстрированы историей, постоянно противопоставляют массы и партию, делая вид, что способны найти волю класса, ведь они существуют в масштабах в разы больше партийного. Когда они не могут расширить партию за пределы доктрины и дисциплины в действии, они пытаются установить, что ее главные органы не должны назначаться ограниченным числом активных членов, а должны быть теми, которые были назначены для выполнения парламентских обязанностей более крупным органом – на самом же деле парламентские группы всегда принадлежат к крайне правому крылу партий, из которых они происходят.
Вырождение социал-демократических партий Второго Интернационала и то, что они, по-видимому, стали менее революционными, чем неорганизованные массы, объясняются тем, что они постепенно утратили свой специфический партийный характер именно благодаря рабочей и «лейбористской» практике. То есть они выступали уже не как авангард, предшествующий классу, а как его механическое выражение в избирательной и корпоративной системе, где равное значение и влияние придаются слоям, наименее сознательным и наиболее зависимым от эгоистических притязаний пролетариата. В качестве реакции на эту эпидемию еще до войны возникла тенденция, особенно в Италии, пропагандировать внутрипартийную дисциплину, отвергать новобранцев, которые еще не прижились к нашей революционной доктрине, выступать против автономии парламентских групп и местных органов и чистки партии от ложных элементов. Этот метод оказался настоящим противоядием от реформизма и составляет основу доктрины и практики Третьего Интернационала, который придает первостепенное значение роли партии – то есть централизованной, дисциплинированной партии с четкой ориентацией на вопросы принципов и тактики. Тот же Третий Интернационал рассудил, что «крах социал-демократических партий Второго Интернационала был ни в коем случае не крахом пролетарских партий вообще», а, если можно так сказать, крахом организмов, забывших, что они партии, потому что они перестали быть партиями.
* * *
Есть и другая категория возражений против коммунистической концепции роли партии. Эти возражения связаны с другой формой критической и тактической реакции на реформистское вырождение: они принадлежат синдикалистской школе, которая видит класс в экономических профсоюзах и претендует, что это органы, способные возглавить класс в революции.
После классического периода французского, итальянского и американского синдикализма эти явно левые возражения нашли новые формулировки в тенденциях, находящихся на окраинах Третьего Интернационала. Их тоже можно легко свести к полубуржуазным идеологиям путем критики их принципов, а также путем признания исторических результатов, к которым они привели.
Эти тенденции хотели бы признать класс внутри своей собственной организации, т. е. ремесла или профсоюзов, которые возникают раньше политической партии, собирают гораздо большие массы и, следовательно, лучше соответствуют целому классу. Однако с абстрактной точки зрения выбор такого критерия обнаруживает бессознательное уважение к той самой демократической лжи, на которую опирается буржуазия, чтобы обеспечить свою власть посредством предложения большинству народа выбрать свое правительство. С других теоретических точек зрения такой метод встречается с буржуазными концепциями, когда он поручает профсоюзам организацию нового общества и требует автономии и децентрализации производственных функций, как это делают реакционные экономисты. Но наша нынешняя цель не состоит в том, чтобы провести полный критический анализ синдикалистских доктрин.
Сама буржуазия испытывает к профсоюзным проявлениям рабочего класса современную симпатию и тенденцию, которую никак нельзя назвать нелогичной, в том смысле, что она с радостью — в самой разумной своей части — пошла бы на реформы своего государственного и представительного аппарата, которые освободили бы место для «аполитичных» профсоюзов и даже для их требований осуществлять контроль над производственной системой. Буржуазия считает, что, пока она может удерживать пролетариат на почве насущных и экономических потребностей, которые затрагивают его категорию за категорией, она выполняет консервативную работу, избегая формирования того опасного «политического» сознания, которое является единственным революционным, поскольку направлено на уязвимое место противника — обладание властью. Достаточно отметить, исходя из результатов исторического опыта, что крайне правые члены пролетарского движения всегда отстаивали одну и ту же точку зрения, т. е. представительство рабочего класса профсоюзами; на самом деле они знают, что, поступая так, они смягчают и умаляют характер движения по тем простым причинам, которые мы уже упомянули. Сегодня сама буржуазия проявляет симпатию и склонность, отнюдь не нелогичную, к объединению рабочего класса в профсоюзы; действительно, наиболее интеллигентные слои буржуазии с готовностью приняли бы реформу государственного и представительного аппарата, чтобы предоставить большее место «аполитичным» профсоюзам и даже их притязаниям на осуществление контроля над системой производства. Буржуазия чувствует, что, пока действия пролетариата могут быть ограничены непосредственными экономическими требованиями, которые возникают от ремесла к ремеслу, это помогает сохранить статус-кво и избежать формирования опасного «политического» сознания, т.е. единственное сознание, которое является революционным, ибо оно нацелено на уязвимое место врага — обладание властью.
Однако синдикалисты прошлого и настоящего всегда осознавали тот факт, что большинство профсоюзов контролируются правыми элементами и что диктатура мелкобуржуазных лидеров над массами основана на профсоюзной бюрократии даже больше, чем на избирательном механизме социал-демократических псевдопартий. Поэтому синдикалисты вместе с очень многочисленными элементами, действовавшими просто как реакция на реформистскую практику, посвятили себя изучению новых форм профсоюзной организации и создали новые профсоюзы, независимые от традиционных. Подобный прием был теоретически неверным, поскольку он не выходил за рамки основного критерия экономической организации, а именно автоматического допуска всех тех, кто поставлен в данные условия в зависимости от роли, которую они играют в производстве, без требования особых политических убеждений или особых обещаний на действия, которые могут потребовать даже жертвы своей жизнью. Более того, в поисках «производителя» она не могла выйти за пределы «промысла», тогда как классовая партия, рассматривая «пролетария» в широком диапазоне его условий и деятельности, только она одна способна пробудить революционный дух класса. Таким образом, то средство, которое было ошибочным теоретически, и на деле оказалось неэффективным.
Но несмотря ни на что, такие средства и сегодня находятся в постоянном поиске. Совершенно неверное толкование марксистского детерминизма и ограниченное представление о роли фактов сознания и воли в формировании под первоначальным влиянием экономических факторов революционных сил приводят массу людей к поиску «механической» системы организации, которая почти автоматически организовывала бы массы в соответствии с участием каждого человека в производстве; Таким образом, вновь появляется иллюзорное решение, которое состоит в том, что повседневное удовлетворение экономических потребностей можно согласовать с конечным результатом свержения социальной системы, опираясь на организационную форму для разрешения старой противоположности между ограниченными и постепенными завоеваниями и максимально революционной программой. Но — как справедливо было сказано в одной из резолюций большинства компартии Германии в то время, когда эти вопросы (вызвавшие впоследствии отделение КАПД) стояли в Германии особенно остро, — революция не есть вопрос о форме организации.
Революция требует упорядочения активных и позитивных сил, связанных одной доктриной и одной конечной целью. Класс исходит из непосредственной однородности экономических условий, которые кажутся нам основной движущей силой тенденции выйти за рамки и разрушить существующий способ производства. Но чтобы взять на себя эту великую задачу, класс должен иметь свою собственную мысль, свой критический метод, свою собственную волю к достижению целей, определенных исследованием и критикой, свою собственную организацию борьбы, которая с максимальной эффективностью направляет и использует все возможные усилия и жертвы. Всё это – Партия.
Au sujet de la répression en Russie
Nous publions ci-dessous une lettre que nous a envoyée l’Union Communiste de Paris ainsi que la réponse de la C.E. de la Fraction à ce sujet.
LA RÉDACTION
* * *
Paris, 31 décembre 1934
Camarades,
À la suite de l’attentat contre Kirov, les dirigeants soviétiques ont fusillé, déporté et arrêté de nombreux militants révolutionnaires.
Tout d’abord, présentée comme des représailles contre les gardes blancs, cette sauvage répression s’est exercée et se poursuit contre les ouvriers et militants n’acceptant pas le régime stalinien de dictature.
L’assassinat de Kirov a motivé également une modification importante de la procédure d’instruction des actes préparatoires aux attentats terroristes.
Chacune de nos organisations a déjà compris l’importance de la répression qu’exercent les dirigeants soviétiques et qui fait suite aux déportations en Sibérie de milliers de révolutionnaires.
Mais nous espérons que les protestations que nous pouvons élever dans nos organes à la diffusion restreinte, n’éveilleront pas un écho suffisant dans le prolétariat français et international. Seuls, des efforts coordonnés pourraient permettre de développer une campagne suffisamment large.
Veuillez nous faire savoir sous quelques jours, avant la fin de la semaine autant que possible, si vous êtes d’accord pour examiner en commun les moyens pratiques d’une campagne de protestation des organisations ouvrières contre la répression exercée par la bureaucratie soviétique et l’appui qu’elle trouve auprès des dirigeants staliniens du P.C.F. et des autres sections de l’I.C.
Dès que nous aurons votre réponse, nous vous aviserons du lieu et de la date de la réunion que nous fixerons entre-temps.
Recevez, Camarades, nos salutations communistes,
Pour l’Union Communiste, xxx
6 janvier 1935
À L’UNION COMMUNISTE PARIS
Chers camarades,
Le Comité Fédéral de notre Fédération parisienne nous a transmis votre invitation concernant une réunion ayant pour but «d’examiner en commun les moyens pratiques d’une campagne de protestation des organisations ouvrières contre la répression exercée par la bureaucratie soviétique et l’appui qu’elle trouve auprès des dirigeants staliniens du P.C.F. et des autres sections de l’I.C.»
Nous avons le vif regret de ne pas pouvoir marquer notre accord avec votre initiative pour les raisons suivantes :
1. Les conditions politiques pour «une campagne de protestation des organisations ouvrières» résident tout d’abord dans une évaluation achevée de la part des organismes qui font appel au prolétariat — de la nature politique du groupe dont faisait partie Nicolaief, de la signification de la répression déchaînée par le centrisme ; enfin (et c’est là l’essentiel) de la nature et de la fonction actuelle de l’État russe. Ensuite ces conditions résident dans la possibilité concrète de déterminer une série de positions autour desquelles les ouvriers pourront se rassembler pour mener une action reliée avec le mouvement de classe ; le bruit de scandales sentimentaux n’étant jamais de nature à faire avancer le mouvement prolétarien.
2. Ni l’une ni l’autre des deux conditions indiquées n’existent à l’heure actuelle. La campagne que vous proposez, loin de favoriser la maturation de ces conditions en empêche la préparation pour aujourd’hui, leur réalisation pour demain. Pour nous borner à nos deux organisations (vous avez oublié de nous indiquer à quelles autres organisations vous vous êtes adressés), voici la situation : votre organisation part du principe qu’il ne faut pas aborder la solution des questions politiques fondamentales pour éviter l’effritement de l’Union, ou bien qu’on ne peut les aborder à cause de sa faiblesse actuelle, laquelle ne pourrait d’ailleurs être orientée vers sa disparition qu’à la condition qu’une bonne fois on entame l’élaboration des positions principielles devant régir votre organisation. Sur la question russe votre organisation n’a pas encore de positions, ce qui devait l’amener à une première attitude (voir l’Internationale, dernier numéro), que vous avez dû abandonner précipitamment. Notre fraction qui a proclamé son incapacité à donner une solution à la question russe et qui, à cet effet a également édité Bilan, n’est pas encore parvenue à déterminer une confrontation internationale, seule capable de conduire à une solution adéquate du problème russe.
Nous nous trouverions donc — pour nous limiter à nos deux organisations, sans citer les autres — dans l’impossibilité de prendre la responsabilité de faire appel au prolétariat à qui nous ne saurions préciser la signification historique des graves événements actuels en U.R.S.S.
Pour ce qui est des possibilités concrètes pour l’action projetée, il est évident que la faiblesse idéologique de nos organisations reflète la dispersion du prolétariat que l’action combinée de la répression violente du capitalisme et des trahisons centristes et socialistes met aujourd’hui devant la nécessité de rechercher les causes de la terrible défaite essuyée dans tous les pays sans pouvoir s’opposer immédiatement ni au capitalisme, ni aux traîtres.
Notre action qui ne pourrait être que NULLE, pourrait revêtir une certain ampleur, à la seule condition d’accepter que coïncide avec notre protestation, l’indignation hypocrite de ceux qui ont précédé le centrisme dans l’oeuvre de bourreau des prolétaires. Cette coïncidence qui ne manquerait de se produire empêcherait — ainsi que nous vous l’avons dit plus haut — la maturation des conditions politiques pouvant nous donner la capacité de faire appel à la classe ouvrière. Et nous vous prions de remarquer que nul subterfuge politique ne pourrait donner une autre signification politique à cette coïncidence. La simple séparation des intentions des uns et des autres ne saurait jamais remplacer ce qui nous manque, à savoir un ensemble de positions politiques pouvant relier la campagne actuelle avec le mouvement de classe des ouvriers.
Nous espérons vivement que cette nouvelle expérience vous permettra de comprendre que nous ne pourrons jamais rien faire si nous continuons à retarder toujours l’analyse des problèmes politiques qui sont devant nous. N’avez-vous pas jusque maintenant renvoyé à des moments plus opportuns cette oeuvre d’élaboration politique ? Le plus urgent vous semble être de toucher telle ou telle couche d’ouvriers révolutionnaires. La conséquence en est que vous n’êtes nullement dans la possibilité — quand l’occasion se présente — de dire le moindre mot à la classe ouvrière.
À notre avis, la répression centriste ne peut avoir d’autre réponse qu’une proclamation mûrement réfléchie de la part des organismes issus de la crise actuelle du mouvement communiste, proclamation d’où l’action et la campagne doivent être exclues parce qu’elles sont incompatibles avec le degré actuel de notre maturité politique et d’influence parmi les ouvriers. Loin de chercher les protestations des ouvriers dans la confusion qui permet à d’autres courants de la contre-révolution de reprendre de l’influence parmi les masses, nous devons rechercher les unités ouvrières qui se disposent au pénible travail de reconstruction des bases idéologiques et organisationnelles du mouvement ouvrier.
Nous avons fait part de votre lettre à la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique, qui vous fera connaître son avis par lettre.
Avec nos salutations communistes.
Pour la C.E. De la Fraction de gauche du P.C.I.
PS – Au cas d’accord avec les considérations contenues dans cette lettre nous pourrions examiner ensemble les modalités d’une réunion, pouvant déterminer la rédaction de la proclamation dont nous parlons ci-dessus.