Интернациональная Коммунистическая Партия

Bilan 8

La Russie soviétique dans le concert des brigands impérialistes

La société capitaliste représente un système mondial ayant ses lois propres et dont le fonctionnement n’est ni brisé par la constitution d’un État ouvrier, ni par la persistance de régimes pré-capitalistes, féodaux et coloniaux. La fondation d’un État ouvrier est évidemment une brèche de taille dans la société capitaliste, mais l’État prolétarien ne signifie pas forcément — en vertu de ses qualités «en soi» — un élément de bouleversement du système mondial de l’ennemi de classe. Il deviendra le facteur essentiel empêchant le fonctionnement de ce système dans l’unique mesure où il reliera sa lutte aux intérêts du prolétariat de tous les pays, dans la mesure où il s’affirmera en tant que pôle de concentration de la lutte de toutes les classes opprimées. Mais si, par exemple, l’État ouvrier basait sa politique sur la perspective de sa croissance et de son renforcement militaire et économique, il n’est pas vrai de croire qu’une opposition grandissante entre lui et le restant du monde capitaliste se ferait jour. Bien au contraire, nous verrions se dérouler la pénétration progressive de l’État ouvrier au sein du système capitaliste mondial, la transformation de cet État en un facteur de la vie du capitalisme et non plus en un lieu de concentration du prolétariat international.
Ces données générales permettront au lecteur de comprendre la marche des situations actuelles, ainsi que l’entrée prochaine de la Russie Soviétique dans la SDN. En particulier, ce dernier événement a pour décor des situations reflétant l’activité fébrile des États capitalistes préparant les conditions matérielles de la guerre de demain. Il est évidemment encore trop tôt pour percevoir concrètement les contours précis des futures constellations belligérantes, mais le rythme même des événements actuels précipite la cristallisation des blocs impérialistes. C’est donc dans ce cadre historique, à la lueur des préparatifs guerriers, que nous examinerons l’entrée de l’URSS à Genève.
Quand les communistes donnent à la guerre son sens de classe, quand ils la considèrent comme une issue nécessaire et inévitable dans la société capitaliste, ils ne peuvent qu’arriver à la conclusion que seulement la classe prolétarienne, victime expiatoire des hécatombes capitalistes, peut s’opposer à la guerre et cela uniquement dans la mesure où elle peut faire triompher son insurrection, opposant ainsi au régime de l’exploitation et de la guerre le régime de sa dictature de classe, pour s’élancer sous la direction de l’Internationale révolutionnaire vers l’édification de la société communiste. Dans l’analyse des situations qui ont précédé la victoire du fascisme en Allemagne, nous avions mis en évidence la fonction réciproque qu’exerçaient sur ces événements le capitalisme mondial d’un côté, la Russie Soviétique de l’autre. Dans un document publié dans le numéro 4 de notre bulletin intérieur (paru en langue française), nous avions indiqué que l’Allemagne représentait le point névralgique du système capitaliste, tant au point de vue de la lutte contre la révolution mondiale qu’à celui des contrastes inter-impérialistes. En effet, essentiellement, le Traité de Versailles représentait une réponse capitaliste à la guerre : la consécration d’un nouveau partage du monde capitaliste et son raffermissement par une lutte violente contre les ouvriers russes ayant réalisé leur victoire révolutionnaire. Le dilemme essentiel était Versailles-Moscou : capitalisme, communisme, et l’endroit où se manifestait le plus fortement ce dilemme était Berlin. Dans la mesure où s’atténuait l’opposition Versailles-Moscou, se vérifiait l’évolution des situations vers le dilemme opposé : Berlin-Paris. Autrement dit, puisque la lutte pour la révolution communiste ne pouvait s’exprimer qu’autour de l’opposition entre le système capitaliste se donnant à Versailles une nouvelle assiette, et le monde prolétarien ayant trouvé à Moscou son point de départ, dès que cette opposition fondamentale s’atténuait, le système capitaliste marquait une conquête essentielle et les lois du régime capitaliste reprenaient toute leur vigueur pour orienter à nouveau ce dernier vers la guerre.
L’Allemagne a été le théâtre où se sont heurtées les deux classes fondamentales : le capitalisme mondial d’un côté, l’Internationale Communiste de l’autre. Même l’occupation de la Ruhr prouve qu’en face des événements le capitalisme su réaliser une lucide solidarité d’intérêts dépassant les oppositions particulières et spécifiques aux différents États impérialistes. Ainsi Poincaré fait évidemment occuper la Ruhr pour garantir la suprématie française conquise à Versailles, mais cette occupation a surtout pour but de canaliser les mouvements et les convulsions sociales bouleversant l’Allemagne, pour permettre l’établissement du front de reconstruction de l’impérialisme allemand et éviter une orientation des situations vers le triomphe de la révolution prolétarienne. Il faut encore rappeler que l’occupation de la Ruhr avait succédé à l’accord commercial entre l’Allemagne et la Russie à Rapallo, lequel avait entraîné l’appui malheureux des communistes au mouvement «pour la libération de l’Allemagne». Que la substance même de ces situations ait été la lutte contre la révolution prolétarienne nous est prouvé par le fait que la défaite de 1923 ouvrit l’ère d’une collaboration du capitalisme international pour la reconstruction de l’économie allemande.
La crise économique de 1929 eut pour conséquence d’ébranler les positions sur lesquelles, après 1923 (apportant des modifications aux clauses du Traité de Versailles concernant l’Allemagne : cette dernière n’étant plus le pays vaincu qu’il fallait empêcher de se relever, mais un secteur indispensable à la vie du capitalisme mondial et à la lutte contre la révolution prolétarienne), le capitalisme international inspiré par l’impérialisme yankee et son porte-parole Dawes s’était reconstitué. Ce fut d’abord l’effondrement économique de l’Allemagne, et, en pleine crise économique, nous eûmes une manifestation de solidarité du capitalisme international accourant au chevet de celle-ci. Les conséquences en furent, comme on sait, le moratoire Hoover de 1931 et les accords de Lausanne de 1932, libérant l’Allemagne du paiement des réparations.
Ces quelques faits nous ont permis d’expliquer à l’époque la signification qu’aurait eu la victoire du fascisme en Allemagne. Il s’agissait, bien au-delà du destin de la Constitution de Weimar et des institutions démocratiques, d’étrangler au travers du prolétariat allemand la force que la classe ouvrière mondiale pouvait opposer à l’orientation des situations vers la guerre impérialiste. Et les événements qui précédèrent la victoire hitlérienne nous montrèrent le rôle néfaste d’un État prolétarien se renforçant dans la mesure où il immobilisait les ouvriers allemands, grâce aux positions du «national-bolchevisme» et de la situation syndicale, les livrant ainsi totalement désarmés à l’attaque déclenchée contre eux par le capitalisme international. Les positions que nous défendîmes alors, et que nous avons sommairement rappelées, permettent d’expliquer pourquoi la victoire du fascisme allemand, au lieu d’aboutir à une opposition fondamentale entre la bourgeoisie internationale et l’URSS, a ouvert une ère d’intensification de rapports «cordiaux» entre les États capitalistes et l’Union Soviétique, l’établissement de nouveaux «Traités» et enfin l’entrée de l’URSS dans la Société des Nations. La thèse de Trotsky sur Hitler, le super-Wrangel drapeau de la lutte universelle du capitalisme pour l’écrasement de l’URSS, s’est donc trouvée pleinement démentie. Par contre, la position centrale par nous défendue, à savoir que l’État russe, qui a représenté une condition indispensable à la victoire du fascisme hitlérien, aurait bénéficié — en se renforçant — de la victoire du fascisme en Allemagne, s’est trouvée confirmée par les événements eux-mêmes. En effet, le rôle d’un État ne dépend pas de sa nature ouvrière mais de la politique qu’il applique, et après la victoire d’Hitler, représentant la condition voulue pour l’évolution des situations vers la guerre, le dilemme de 1919 : Versailles-Moscou, se modifiait substantiellement pour aboutir à une concentration autour de la défense du système capitaliste mondial emportant Moscou elle-même.
Comme nous l’avons déjà fait remarquer, il n’est pas encore possible aujourd’hui de déterminer la composition des constellations impérialistes qui se regroupent autour du dilemme Paris-Berlin, mais il est d’ores et déjà certain que Moscou sera partie intégrante de l’un ou de l’autre bloc des deux fronts impérialistes.
L’analyse que nous avions donnée des événements qui accompagnèrent et suivirent la victoire fasciste en Allemagne nous permit de comprendre la fébrile activité diplomatique de 1933 quand la France n’opposait nullement le respect des clauses de Versailles pour empêcher le réarmement de l’Allemagne alors qu’évidemment, du point de vue matériel, elle se trouvait dans la possibilité d’obliger Hitler au respect du Traité de Versailles. Pour paradoxal que cela puisse paraître à première vue, le régime capitaliste, qui est entraîné vers la guerre, comme vers une étape finale et inévitable de son évolution, verra se dérouler des phénomènes qui, sur la base d’éléments contradictoires, aboutissent toutefois vers le déclenchement de la guerre. La France, par exemple, loin d’empêcher par la force le réarmement de l’Allemagne, laissera faire cette dernière et ne trouvera une voie de salut que dans le renforcement de ses alliances et le maintien, l’accroissement de ses armements. L’Angleterre, quant à elle, poursuivra sa politique traditionnelle tendant à équilibrer la puissance des autres impérialismes en Europe sans se lier directement avec la France, l’Allemagne ou l’Italie, car ce n’est pas en Europe que se résoudront les problèmes de la défense et de l’expansion de l’Empire britannique : c’est sur la mer que se joue son destin. A ce propos, il est intéressant de citer — nouvelle confirmation de la solidarité qui unit les impérialismes entre eux pour la préparation de la guerre — la Conférence Navale de Londres, organisée par Mac Donald, où l’Angleterre sacrifia le principe de la supériorité des armements navals par rapport aux États-Unis, admit donc le principe de la parité mais s’efforça de déterminer la France à accepter ce même principe pour l’impérialisme italien qu’elle aurait voulu voir croître afin d’affaiblir la puissance française. L’Italie, quant à elle, surveille les situations. Le Pacte à Quatre, d’inspiration mussolinienne, veut s’attaquer à la révision des traités, pour arriver à un déplacement des rapports de force dans le monde et au sein de la SDN, qui favorise «pacifiquement» le renforcement des capitalismes allemand et italien. Cependant, l’expérience prouve qu’il est impossible de composer «pacifiquement» les intérêts inter-impérialistes, le Pacte à Quatre ne peut donc qu’échouer et faire place à une deuxième édition, parfaitement stérile, à laquelle et pour cause la France s’empresse de donner son adhésion. A ces tentatives succèdent bientôt les entretiens «monétaires» de Washington qui se terminent par une manifestation ouverte de guerre économique : la dévalorisation du dollar. Enfin apparaît un premier alignement de constellations impérialistes. Ces dernières vont se former sur le front des événements d’Asie dont une première conclusion est le Traité Russo-Américain auquel paraît s’opposer l’orientation actuelle de la Russie vers la France. Nous ne possédons pas encore les éléments concrets pour établir si (compte tenu de l’opposition qui existe entre la France et les États-Unis), l’élément effectif et stable dans la politique russe est celui qui s’exprime dans le Traité Russo-Américain ou dans le Traité Russo-Français ; ce qui décidera, c’est certainement le croisement des événements d’Europe et d’Asie. Plus particulièrement, les constellations impérialistes se constitueront en fonction de ces événements et du partage de l’Asie.

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La sortie de l’Allemagne de la SDN (octobre 1933) et le plébiscite organisé par Hitler trouvèrent bien plus leur justification dans des raisons de consolidation du régime fasciste en Allemagne que dans une modification des positions extérieures de la politique de l’impérialisme allemand. La politique extérieure de l’Allemagne et ses revendications quant à la parité des droits comme condition de son retour à Genève ne s’est pas modifiée ; au surplus, ses exigences de réarmement ne représentent pas des motifs d’opposition irréductible pour le capitalisme français, qui parle des intérêts de la paix, qui présente des plans de désarmement, mais tout bonnement afin de masquer sa politique de renforcement des alliances militaires dans l’Est de l’Europe. La France admettra même la parité des droits pour l’Allemagne. Ce qui l’intéressera en premier lieu seront «les garanties de la paix» ; elle recherchera sa suprématie non dans un désarmement de l’Allemagne, mais au travers de la construction d’un système d’alliances pouvant lui fournir les plus grandes chances de succès au cours de la guerre de demain.
A ce propos, la politique actuelle de la France vers la Russie est plutôt le résultat de la faillite provisoire du plan de Tardieu, Paul-Boncour, Barthou, d’un plan qui est commun aux partis de la droite et de la gauche et qui tend à ressusciter l’Entente Cordiale avec l’Angleterre. Par conséquent, il n’est pas exclu qu’un changement vers cette direction traditionnelle se vérifie et que la politique française, parallèlement à une nouvelle orientation de l’Angleterre vers la France, reprenne cet ancien plan. La Russie, pour sa part, a modifié sa politique étrangère qui, depuis l’après-guerre, avait toujours consisté à s’appuyer sur l’Allemagne. Il serait cependant profondément erroné d’y voir le résultat de l’opposition soviétique au régime fasciste, car il est opportun de rappeler ici que parmi les premiers États ayant repris des relations normales avec les Soviets se trouve l’Italie fasciste. D’un autre côté, il faudra aussi mettre en évidence la reconnaissance «de jure» que la Russie vient d’obtenir de la Tchécoslovaquie et de la Roumanie, de deux pays qui lui sont foncièrement hostiles. Tout cela prouve que s’il est relativement facile de repérer les mobiles de la politique française qui vise à un rapprochement avec l’Allemagne au travers du chantage de l’alliance russe, il n’est pas aussi facile de déterminer la signification que pourra avoir cet accord pour la Russie Soviétique. Il est évident que cette dernière trouve en compensation de son attitude actuelle une reconnaissance diplomatique des États de la Petite Entente, vassaux de la France ; mais puisque l’opposition que font ces États à la Russie dépend des intérêts de leur expansion, il n’est pas exclu que l’accord Barthou-Litvinov prenne une signification de valeur secondaire. D’autre part, la politique de l’Italie est assez suggestive : foncièrement hostile à la France et à sa politique, loin de s’opposer à l’entrée de l’URSS à la SDN, l’Italie, tout en n’omettant pas de souligner son accord de principe avec l’Allemagne quant à sa position envers la SDN, approuve l’entrée des Soviets dans cette dernière. Un des sujets de la récente entrevue de Venise, d’après les communiqués de presse, fut celui de l’attitude à adopter envers l’accord Franco-Russe.
Comme on peut le constater, à la suite de la victoire du fascisme en Allemagne, nous assistons aujourd’hui aux tentatives des États capitalistes de trouver la voie de leur regroupement en vue de la guerre de demain. Comme le remarquait, pour une fois justement, la «Correspondance Internationale«, la question n’est pas de savoir si la guerre éclatera, mais où elle éclatera en premier lieu.
Voilà les conditions concrètes qui accompagnent l’entrée de l’URSS dans la SDN : il s’agira maintenant de voir comment «l’Union Soviétique, tout en restant sur la base de la politique soviétique, peut même conclure des alliances militaires avec d’autres États bourgeois, si cela sert les intérêts de l’Union Soviétique. Cette question n’est pas nouvelle, elle a déjà été tranchée par Lénine» («Correspondance Internationale«, n°54-55).

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La position de l’Internationale Communiste envers la Société des Nations se trouve contenue dans les thèses d’Ossinsky, adoptées par le Premier Congrès de l’IC en mars 1919. Voici ce qu’elles disent au chapitre intitulé la «Ligue des Nations» : «étant donné les oppositions inconciliables qui se manifestent parmi les puissances de l’Entente, la Ligue des Nations, si même elle était réalisée sur le papier, ne sera que la sainte alliance de capitalistes pour l’écrasement de la révolution ouvrière. En même temps, la propagande de la Ligue des Nations est le meilleur moyen de troubler la conscience de la classe ouvrière, en substituant à l’Internationale des Républiques révolutionnaires ouvrières l’union internationale des fausses démocraties, obtenues par la coalition du prolétariat avec les classes bourgeoises. La Ligue des Nations joue le rôle d’un appât trompeur au moyen duquel les social-traîtres ayant reçu mission du capital international, désunissent les forces du prolétariat mondial et amènent la contre-révolution impérialiste. Les prolétaires révolutionnaires de tous les pays du monde doivent mener une guerre implacable contre l’idée de la Ligue des Nations de Wilson et protester contre l’entrée de leur pays dans cette ligne de pillage, d’exploitation et de contre-révolution.
Le commentaire actuel de la «Pravda» (2 juin 1934), au sujet de l’entrée de l’URSS dans la SDN, dit : «La dialectique du développement des contradictions impérialistes a amené ce résultat que la vieille Société des Nations, qui devait servir d’instrument de subordination impérialiste des petits États indépendants et des pays coloniaux et de la préparation de l’intervention antisoviétique, est apparu dans le procès de la lutte des groupements impérialistes comme l’arène où, ainsi que Litvinov l’a expliqué à la dernière cession du Comité Central Exécutif de l’Union Soviétique, comme il semble, triomphe le courant intéressé au maintien de la paix. C’est ce qui explique peut-être les changements profonds qui se sont produits dans la composition de la Société des Nations».
Si l’on essayait maintenant de connaître les produits concrets de la «dialectique de l’histoire», pour employer l’expression de Radek, il faudrait prouver que la situation actuelle montre qu’une transformation sociale s’est faite entre la situation de 1919 et celle de 1934. Il faudrait démontrer que la Société des Nations et les groupements impérialistes qui l’avaient fondée en 1919 ont changé substantiellement leur attitude envers les problèmes de la révolution communiste, incarnée par l’État ouvrier à cette époque. Et, enfin, il faudrait démontrer que des États capitalistes issus d’une guerre, se dirigeant nécessairement vers de nouvelles guerres, sont devenus des facteurs intéressés au maintien de la paix. La réponse à ce dernier problème est d’ailleurs donnée par la «Correspondance Internationale» elle-même, là où elle dit que la question de savoir si la guerre éclatera ou non est devenue superflue et qu’il ne s’agit aujourd’hui que de savoir où elle éclatera. Et, en effet, tout comme en 1919, les États «intéressés au maintien de la paix» ne font que s’armer jusqu’aux dents pour défendre les positions conquises ; s’ils ne souhaitent pas la guerre, c’est parce que, pour eux, la paix est synonyme du maintien de leur suprématie. Il reste encore à examiner si c’est la Société des Nations et les États capitalistes, ou bien si c’est la Russie Soviétique qui a modifié substantiellement ses positions. La Société des Nations, lors de sa fondation, s’assignait pour tâche d’être la Ligue de pillage, d’exploitation et de contre-révolution impérialiste. Sa nature, depuis lors, n’a pas varié, ainsi que la politique de rapines coloniales des États capitalistes qui la soutiennent. Quant à la Russie, la réponse est claire : les événements parlent le langage terrible de la classe ouvrière allemande écrasée grâce à la politique préconisée par Moscou et aussi celui des ouvriers français contre qui se déchaîne l’attaque du gouvernement «du salut public», celui des exploités des colonies françaises, qui comprennent très bien les raisons qui poussent la France à maintenir la paix. C’est donc bien la Russie qui a été le théâtre, entre 1919 et 1934, d’une modification substantielle. Comme nous l’avons déjà écrit, l’État prolétarien, de pôle de concentration du prolétariat mondial, s’est transformé en un facteur de premier ordre pour la formation des constellations impérialistes ; aujourd’hui, il défend les intérêts de la paix, le «statu quo» sur le même ton que la politique française ; demain la Russie pourrait se voir obligée à adapter la chanson de la paix à la politique appliquée par le groupe impérialiste antagoniste.
Le problème de l’évolution politique de l’URSS, de la transformation de sa position initiale jusqu’à celle qu’elle défend aujourd’hui, sera mieux mis en évidence si nous examinons à ce sujet les thèses de Lénine en octobre 1917, à l’époque de la paix de Brest-Listovsk. Lénine disait alors : «Le premier État socialiste peut-il exploiter les antagonismes existants entre deux groupes de bandits internationaux ? Doit-il manœuvrer et faire des concessions ? Doit-il, le cas échéant, passer un «accord» avec l’un ou l’autre ? Oui, il le peut et il le doit. Je vote pour avoir recours à l’aide des brigands anglais contre les brigands allemands». Cette position de Lénine se référait à une situation où l’attaque était déclenchée contre l’Union Soviétique et dans un moment où persistait la guerre entre deux groupes impérialistes. Il y avait donc là des possibilités permettant à la Russie d’utiliser les contrastes inter-impérialistes, mais de les utiliser non en appuyant l’un d’entre eux, mais d’affermir une position autonome de l’État prolétaire, celle-ci consistant à gagner un certain répit en vue de l’éclosion escomptée de mouvements révolutionnaires dans les pays capitalistes. La phrase de Lénine : «rester toujours fidèle à son propre drapeau, au drapeau du socialisme international, et à ses propres buts», n’était pas une affirmation littéraire pouvant couvrir l’abandon des positions communistes, mais exprimait concrètement le refus de la Russie à accepter la cause d’un des groupements impérialistes et se limitait à affaiblir l’impérialisme qui menaçait directement la révolution d’Octobre. Cela n’a évidemment rien à voir avec la politique actuelle du centrisme russe d’appui à la politique française considérée comme une «garantie» de paix. Il est évident que la politique de Lénine n’était pas exempte de dangers. D’autre part, ce n’est pas dans des circonstances aussi exceptionnelles qu’il est possible de retrouver les fondements de principe sur lesquels l’État ouvrier fonde sa politique en cas de guerre, mais il y a là un autre problème et il ne nous intéresse momentanément que de prouver que la tentative actuelle des centristes de se couvrir de Lénine pour justifier leur position actuelle n’est qu’une vulgaire falsification.
La retraite de la NEP en 1921, qui s’accompagnait de la signature de l’accord anglo-russe, devait précéder la première participation de la Russie à la Conférence impérialiste de Gênes, au printemps de 1922. A cette époque, un profond changement se reflète dans l’attitude de la Russie, ce qui est prouvé par la déclaration de Tchitchérine, à Gênes. Il y déclara notamment : «la délégation russe tient à déclarer avant tout qu’elle s’est rendue ici dans l’intérêt de la paix et de la reconstruction générale de la vie économique de l’Europe ruinée par une guerre prolongée et par la politique de l’après-guerre. Tout en conservant elle-même le point de vue des principes communistes, la délégation russe reconnaît que dans la période actuelle de l’histoire, qui permet l’existence parallèle de l’ancien ordre social et du nouvel ordre naissant, la collaboration économique entre les États représentant ces deux systèmes de propriété, apparaît comme impérieusement nécessaire pour la reconstruction économique générale». Un langage qui contraste déjà avec les déclarations initiales des thèses d’Ossinsky et qui ne fait qu’exprimer l’opposition entre la situation de 1919, posant à l’ordre du jour le problème de la révolution dans tous les pays, et la situation de 1922 qui s’ouvrait après le reflux de la vague révolutionnaire de l’immédiat après-guerre. A cette époque devait aussi être signé le Traité Russo-Allemand de Rapallo. Les événements de 1923, en Allemagne (où la position du PCA devait subir les à-coups de ce Traité, au travers de la politique préconisée par Radek : l’appui à la libération nationale de l’Allemagne du joug de l’impérialisme français) devaient prouver l’élément profondément négatif que constituait la solution donnée par l’État russe aux problèmes de ses rapports avec les États capitalistes, sans pouvoir s’en rapporter à une expérience historique.
Les propositions soviétiques présentées lors de l’ouverture de la Conférence du désarmement en 1932 ont des points de contact avec la position défendue par Tchitchérine à la Conférence de Gênes de 1922. Ce n’est donc pas, nous le répétons, dans l’attitude de Lénine en 1917 qu’il faudra rechercher la base de la transformation qui s’exprime actuellement par l’entrée des Soviets dans la Société des Nations, mais dans la modification qui s’est vérifiée en 1921-22 dans les positions générales des Soviets. Les matériaux pour la construction d’une doctrine de l’État prolétarien devront donc tenir compte de l’attitude initiale de 1922 pour comprendre 1932 et 1934.
Le discours de Litvinov du 29 mai 1934 est très clair. Il ne s’agit plus de propositions de désarmement, comme en 1932, de propositions que le centrisme pouvait présenter comme une manœuvre de démasquement du capitalisme, trompant les masses avec ses discours sur le désarmement, mais «de constater l’inanité évidente de cette discussion sur le désarmement, étant donné qu’il n’existe aucune proposition qui ait la chance de recevoir une approbation générale». Et plus loin, après avoir dit que la conclusion logique serait la fin de la Conférence elle-même, Litvinov ajoute : «la délégation soviétique continue, comme je l’ai déjà dit, à partir d’une large conception de la Conférence en ce sens qu’elle a pour but de réaliser au moyen du désarmement une des garanties de la paix. C’est pourquoi il ne s’agit pas du désarmement lui-même, qui n’est qu’un moyen, que des garanties de la paix». Et quand il s’agira de préciser ces garanties de la paix, Litvinov affirmera : «cela peut être aujourd’hui la sécurité et demain le désarmement. On m’excusera si j’emploie fréquemment l’expression de sécurité qui apparaît à un grand nombre d’entre nous comme l’ennemi du désarmement, mais je ne trouve aucune expression convenable pour caractériser ce que l’on entend par la notion de sécurité». L’adhésion russe à la thèse française de la sécurité, condition essentielle et préalable pour le désarmement, ne pouvait être plus ouverte. Ce qui caractérise le dernier discours de Litvinov, c’est le fait que la Russie appuie la politique de l’impérialisme français, la politique de ces «brigands» qui, pour défendre leur hégémonie actuelle, s’opposeront au nom de la paix aux brigands de l’Allemagne, que les Soviets pourraient soutenir demain ces pays qui, pour reconquérir leurs positions impérialistes, diront que la paix véritable consiste dans une meilleure et plus équitable répartition du monde. En somme, la politique de la Russie subit un nouveau changement par rapport à 1932 ; elle considère le désarmement en fonction de la politique française, se basant sur le maintien du statu quo. D’autre part, nous trouvons une confirmation de la modification subie par la politique russe dans l’attitude actuelle du PC sarrois. Au mot d’ordre précédent de la Sarre Rouge dans l’Allemagne soviétique est substitué l’appel au maintien du statu quo. La déclaration actuelle du PC sarrois dira par exemple : «notre patrie sarroise souffre sous la pression du gouvernement de la Société des Nations La famine frappe ici aussi aux portes des pauvres. Les petits paysans et les couches moyennes souffrent d’une grande misère. Avec ses bras de vampire, le capitalisme des Rôchling et des Wolf, qui sont liés étroitement avec les fabricants d’armes internationaux, Krupp et Le Creusot, enserrent notre pays sarrois, pille et décourage le peuple travailleur». Voilà donc l’image réelle du statu quo, pour lequel le parti communiste sarrois prendra position.
Par ailleurs, un certain Müller, dans un petit article «léniniste», paru dans la «Correspondance Internationale«, dira ouvertement qu’il s’agit là d’un changement d’orientation nécessité par «les tournants brusques de la situation» et aussi basé sur le fait que même tous les adversaires de la révolution prolétarienne sont obligés de reconnaître l’essor révolutionnaire qui se réalise en Allemagne. Cette dernière constatation pousse Müller à adopter tranquillement une position «léniniste», ce qui signifie évidemment appeler les ouvriers à voter pour le statu quo, alors que si vraiment existait cet essor révolutionnaire en Allemagne, il est évident que le devoir des communistes sarrois serait de s’y joindre.
L’entrée de la Russie dans la SDN pose immédiatement le problème de la participation de la Russie à l’un des blocs impérialistes pour la prochaine guerre. Le caractère impérialiste de cette guerre ne sera nullement changé par la participation de la Russie Soviétique, de même que lors de la dernière guerre la participation d’États pré-capitalistes ne posait pas pour les marxistes la perspective d’un appui à ces États, comme Marx pour la guerre de l’indépendance polonaise.
Le caractère d’une guerre n’est pas donné par la nature spécifique de chacun des États qui y participent, mais résulte du caractère du conflit dans son ensemble. Ce fait doit nous pousser à prendre une position unitaire, générale et analogue pour tous les pays, en ce qui concerne la guerre. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile sera la devise sous laquelle se rencontreront les prolétaires communistes, la Russie y comprise. Au moment où la Russie proclame que la défense de ses frontières se fera par l’appui à un des blocs impérialistes, le devoir du prolétariat est de proclamer, sans hésitation, que la défense des conquêtes de la Révolution d’Octobre se fera au cours de la lutte pour le déclenchement de la guerre civile et le triomphe de la révolution communiste.

La mort de la concentration antifasciste italienne

Le 5 mai se réunissait à Paris le Comité Central de la Concentration Antifasciste italienne où il était décidé de prendre acte des délibérations du 27 avril de la dite Concentration. Les décisions du C.C. en arrivaient à proclamer la mort de la Concentration après constatation de l’impossibilité de résoudre, sans rupture, les divergences qui s’étaient produites en son sein. Avant d’examiner la signification de ces divergences et la place qu’elles occupent dans l’évolution de la lutte des classes en Italie, il nous sera nécessaire de donner quelques sommaires explications à nos lecteurs français.
En 1926, le fascisme proclamait les lois exceptionnelles en Italie. Elles consistaient dans l’interdiction de tout parti non fasciste et aussi le renvoi devant un Tribunal Spécial composé, en dehors de la magistrature officielle, de représentants du parti et des organisations fascistes, de tous ceux essayant de reconstituer les partis interdits et dissous. Il s’ensuivit que les cadres dirigeants de toutes les formations républicaines, socialistes et communistes, émigrèrent à l’étranger où s’exprima désormais l’activité politique de ces partis. Bien plus que l’émigration russe d’avant-guerre, l’émigration italienne allait vivre une situation où la coordination entre l’activité des militants d’Italie et leur direction à l’étranger ne s’établissait pas au travers d’une délégation politique transmise d’Italie et confiée à la direction étrangère, mais bien par une expansion de l’activité politique décidée à l’étranger, puis transmise en Italie. Et encore faudra-t-il considérer la disproportion considérable existant entre le matériel de propagande accumulé à l’étranger et sa réelle diffusion au sein du mouvement italien. Cette caractéristique de ce dernier, qui s’est vérifiée également pour l’Allemagne et l’Autriche, jointe à d’autres particularités, nous permet d’affirmer que la situation que notre émigration connaît n’a qu’une ressemblance de forme avec les situations connues par l’émigration russe au sein de laquelle les positions politiques étaient adoptées par le comité à l’étranger, mais où la liaison avec la Russie pouvait se faire sur la base d’une répercussion réelle de ces positions sur les mouvements des masses. La réaction tsariste n’est qu’une image pâle du fascisme allemand, italien et autrichien qui, en quelques jours de domination, auront à leur acquis plus de massacres que le tsarisme en des dizaines d’années et dont la réelle signification historique réside dans une pénétration terroriste et politique au sein des masses d’exploités afin d’empêcher par une violence systématique qu’elles puissent reprendre la moindre conscience de leurs positions spécifiques de classe.
En 1927, en Italie, se produisait une manifestation bien nette de la confluence du fascisme et de la démocratie. Après la proclamation des lois exceptionnelles, l’état-major réformiste des organisations syndicales proclama son attachement au régime fasciste. Il s’agissait-là, c’est évident, d’un moment dans l’évolution de la société capitaliste, d’une manifestation de confluence entre des expressions politiques contradictoires du capitalisme : de son aile d’extrême droite et d’extrême gauche, d’une manifestation qui se vérifia dans d’autres pays et dans des situations différentes lorsque le prolétariat, passant à l’attaque de l’édifice capitaliste, trouva toutes les forces de la bourgeoisie groupées autour de sa pointe d’extrême gauche pour la défense du régime menacé par la révolution prolétarienne. En Italie, la concentration de toutes les forces capitalistes autour de l’extrême droite fasciste se fit au moment où le prolétariat arrivait au terme de sa désagrégation en tant que classe et quand le capitalisme estima le moment venu pour supprimer toute expression directe, ou même indirecte, d’opposition au régime.
C’est au centrisme que revient, en Italie, le mérite d’avoir gaspillé l’occasion représentée par cette conjonction de forces bourgeoises pour le développement, qui aurait pu être d’importance, de la lutte prolétarienne. Ainsi, en présence du passage ouvert de cadres importants de la social-démocratie vers le fascisme et de la poussée de groupes prolétariens vers le parti communiste, le centrisme décida d’aiguiller ces profondes réactions prolétariennes non vers le communisme, mais dans une direction tout à fait opposée devant favoriser le sauvetage de la social-démocratie. La tactique du parti à cette époque fut une modification radicale de son ancienne position syndicale consistant à agir pour l’adhésion à la Confédération Générale du Travail à l’Internationale Syndicale Rouge et de se considérer, du fait du passage des dirigeants syndicaux au fascisme, comme la nouvelle direction syndicale de la CGT et de demander à l’Internationale d’Amsterdam de la reconnaître.
Le parti s’enlevait ainsi la possibilité de marquer l’évolution ultérieure des événements italiens de cette clarté surgie du cours des événements et de la promulgation des lois exceptionnelles. Il ne pouvait plus montrer la signification réelle de la culbute de la social-démocratie au fascisme, en février 1927, car il s’était montré incapable de diriger les réactions issues de ce fait au sein du prolétariat, en considérant, par contre, comme la quintessence de la stratégie communiste l’obtention de la reconnaissance de la nouvelle direction syndicale par l’Internationale d’Amsterdam. Cet épisode prouve qu’un événement qui ne fut qu’un instant, au point de vue du temps dans le processus des luttes en Italie, mais qui au point de vue politique pouvait représenter une étape importante, resta sans signification dans l’évolution politique qui se déroula par après, parce que le parti fut incapable de donner une réponse politique en correspondance avec la précipitation des événements se vérifiant immédiatement après la promulgation des lois exceptionnelles.
A l’étranger, le centrisme commença par orienter le parti dans une direction profondément opposée à l’évolution des courants politiques en Italie. Ce fut d’abord la direction de la droite du parti, de Tasca, qui aujourd’hui a rejoint le social-réformisme. A cette époque, la position du P.C. est le front unique de tous les partis «antifascistes», mais il ne parviendra qu’à obtenir l’adhésion passagère du parti maximaliste italien, ce qui le déterminera ensuite à effectuer une série de manœuvres avec les formations dites de gauche : socialistes, maximalistes, pour la constitution d’organismes de front unique. Ces derniers furent surtout champ fertile pour les provocations du fascisme. Cependant le P.C.I. se trouvait dans l’impossibilité d’appliquer une politique de droite à l’époque car les événements italiens, loin de pouvoir être abordés avec des formulations et des positions politiques équivoques, telles celles du «front unique antifasciste», exigeaient une politique nettement communiste. Mais, d’autre part, une pareille politique ne pouvait être appliquée par le parti italien amputé de sa base représentée par notre courant de gauche. Il s’ensuivit donc une confusion inextricable mettant le centrisme dans l’impossibilité de réaliser sa politique de droite : créer une alliance antifasciste.
A cette époque, le parti réformiste prend l’initiative et constitue la «Concentrazione Antifascista» à laquelle vont adhérer le parti socialiste, le parti maximaliste, le parti républicain, le tronçon des cadres dirigeants syndicaux ayant passé à l’émigration, tout en continuant à s’appeler Confédération Générale du Travail, et en dernier lieu la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le programme initial de la concentration fut évidemment extrêmement confus : on y trouve la revendication de l’Assemblée Constituante, de la République, on y considère que les forces pouvant agir pour la réalisation d’un tel programme peuvent être recherchées dans la classe bourgeoise et provenir d’elle aussi bien que du prolétariat à qui on fera une concession purement formelle en lui attribuant le plus grand poids dans le développement des situations en Italie. En bref, la «concentration» c’est la formule de la «révolution antifasciste» basée sur la perspective de l’épuisement du fascisme, sur son impuissance à résoudre les problèmes économiques et politiques du pays, épuisement provenant aussi du mécontentement de la classe capitaliste elle-même, se ressaisissant après l’éclipse subie en tombant dans le piège des brigands et des vampires fascistes, c’est-à-dire de personnes n’ayant rien à voir avec le capitalisme libéral, si débonnaire, mais bien avec les régimes inquisitoriaux et féodaux du moyen-âge. Par la suite, une première crise sans grande importance devait se produire au sein de la «Concentration» et entraîner la sortie du parti maximaliste, ce dernier après l’exclusion des gauches communistes du P.C.I., comme de tous les partis, visait à se reconstruire une base de soutien au sein de la classe ouvrière, entreprise qui devait d’ailleurs échouer pour la double raison que le triomphe du centrisme ne signifiait pas un simple incident dans la vie du prolétariat révolutionnaire et que, d’autre part, l’héritage du centrisme ne pouvait être repris par une formation qui, comme le parti maximaliste, avait à son honneur la défaite de la révolution italienne.
Par ailleurs, une nouvelle organisation antifasciste allait surgir, en Italie particulièrement, au sein des classes moyennes et des couches d’intellectuels, et déterminer un mouvement d’opposition au fascisme qui devait se concentrer autour de la formule «Giustiza Libertà» (Justice et Liberté).
L’évasion des Iles de Lipari de trois déportés appartenant à ces couches et dont l’un avait dirigé un parti qui s’assignait pour but la défense des intérêts d’une région de l’Italie, de la Sardaigne (Lussu), accéléra l’épanouissement politique de ce mouvement d’opposition très confus dans ses formulations mais parfaitement reconnaissable quant à sa nature par l’appui qui lui était donné par les personnalités marquantes de la démocratie italienne ayant occupé des postes de tout premier ordre dans les gouvernements précédant Mussolini. Au point de vue programmatique, ce mouvement afficha d’abord une sympathie pour les partis socialistes, mais ensuite considéra que son orientation vers le socialisme signifiait aussi une opposition au parti socialiste et que le problème urgent à résoudre résidait dans une rénovation profonde des organisations socialistes menacées par la décrépitude d’anciens cadres incapables de s’acclimater aux nouvelles situations créées par le fascisme. «Justice et Liberté» devait en arriver à préciser son programme par son rattachement à un autre mouvement qui avait vu le jour dans une grande ville industrielle de l’Italie, à Turin, et dont la thèse centrale consistait en ceci : l’Italie n’a pas encore connu une révolution bourgeoise d’une ampleur comparable à celle d’autres pays comme la France. La bourgeoisie italienne se serait trouvée au pouvoir sans que l’appareil de domination ancien des classes seigneuriales, féodales et ecclésiastiques ne soit ébranlé. La tâche essentielle consistait donc aujourd’hui à déterminer cette révolution pouvant d’ailleurs se croiser avec l’ascension du mouvement prolétarien. Le titre de l’organe du mouvement de Turin «Révolution Libérale» indique assez nettement le but essentiel qu’il s’assignait au moment où son chef, un jeune intellectuel d’une grande valeur, devait mourir à l’étranger à la suite des persécutions qu’il avait endurées en Italie. Actuellement, «Justice et Liberté» fait de fréquents rappels au mouvement de la «Révolution Libérale» et parle très ouvertement de la nécessité d’un «nouveau socialisme».
En octobre 1931, « Justice et Liberté» faisait son entrée dans la «Concentration Antifasciste» où on lui réserva la charge du travail à effectuer en Italie.
En considération du fait que les énergies prolétariennes ne se dirigeaient nullement vers le réformisme ou vers la «Concentration», il en résultait que cette dernière avait un intérêt primordial à trouver des éléments disposés à travailler en son nom au sein du mouvement italien, et ces éléments ne pouvaient provenir que des couches moyennes et intellectuelles influencées par «Justice et Liberté». C’est ce qui explique les concessions faites par les réformistes qui, bien qu’étant l’axe de la «Concentration» à l’étranger, renoncèrent à tout contrôle du travail en Italie confié exclusivement à «Justice et Liberté».
Après 1931, des divergences apparaissent au sein de la «Concentration», mais ce n’est pas en fonction de ces divergences qu’il sera possible d’expliquer la dissociation qui vient actuellement de se produire. Cela est d’ailleurs prouvé par le fait qu’au Conseil du 27 mai 1934, il fut encore décidé de maintenir le secret autour de la décision de dissolution : on espérait donc toujours trouver une voie de composition. D’ailleurs le parti socialiste, aussi bien que «Justice et Liberté», feront tous deux des propositions pour maintenir en vie la «Concentration». Si ces propositions n’aboutirent point, cela ne tient nullement à l’opposition irréductible de ces deux mouvements. En effet, le parti socialiste proposait de considérer désormais «Justice et Liberté» comme un nouveau parti ayant ses responsabilités propres et étant de ce fait contrôlable par les autres partis et par la «Concentration» dans son ensemble pour le travail en Italie : des propositions qui n’avaient évidemment rien d’inacceptable pour «Justice et Liberté». Cette dernière proposait, tenant compte qu’une alliance ne pouvait être que d’une durée limitée, de procéder au développement de cette alliance en un parti rassemblant toutes les organisations faisant partie de la «Concentration». Cette proposition de «Justice et Liberté» découlait en somme d’une situation de fait où la revendication politique centrale étant commune (les différents partis proclamant que le but essentiel et préjudiciel à atteindre était d’abattre le fascisme), la dissolution des partis s’était déjà vérifiée. Il ne s’agissait donc en définitive que d’une consécration d’un fait accompli en réalité. Les dédaigneuses considérations opposées par le parti socialiste sur la nécessité du maintien de son organisation ne permettent pas de parler d’une opposition irréductible des réformistes aux propositions de «Justice et Liberté», d’autant plus qu’à la réunion qui devait proclamer la mort de la «Concentration», le parti socialiste présenta un ordre du jour pour le maintien de cette dernière où il concluait ainsi : «L’unité d’action en Italie et à l’étranger sera réalisée par la «Concentration» et sous sa direction». Mais puisque le but de la «Concentration» n’est pas un objectif limité et de portée directe, mais bien le renversement du fascisme, il est clair que cette organisation que les uns et les autres voulaient sauver du naufrage n’était en définitive qu’un parti unique où les différentes formations s’y trouvant avaient cette signification que peuvent avoir des courants déterminés au sein d’un parti quelconque.
C’est donc ailleurs, non dans de profonds dissentiments internes, qu’il faudra rechercher les raisons qui ont déterminé la dissociation de la « Concentration». Nous avons déjà dit que la position centrale de celle-ci était l’attente de la disparition du fascisme contre lequel se rangeraient la classe ouvrière, les paysans, les commerçants, les petits bourgeois dans leur ensemble, et même les grands capitalistes, reprenant le contrôle de leur volonté fourvoyée par les démons fascistes, se souvenant heureusement à temps que le règne du capital est le règne de la démocratie qui, seule, peut lui garantir de grandes conquêtes à l’intérieur, aussi bien qu’à l’étranger. Il est aussi connu que la position centrale de la «Concentration» était la formule de «l’isolement moral du fascisme», c’est-à-dire concrètement l’appui aux gouvernements dits démocratiques afin que ceux-ci hâtent la chute du gouvernement de Mussolini.
Ceci dit, si l’on examine maintenant la réponse que les événements ont donné au plan politique sur lequel la «Concentration» s’était fondée, il ne sera pas difficile de constater que l’absence d’une insurrection prolétarienne, d’un mouvement pour la défense des intérêts partiels des ouvriers finissant par poser directement le problème du pouvoir, a permis au fascisme de procéder à la conversion des rentes, à l’augmentation des impôts, à la réduction des salaires, au plébiscite, à la réforme corporative, sans que le processus escompté de son effritement se vérifie, alors que par contre se vérifiait son renforcement constant. C’est ici que nous trouverons la raison de la mort de la «Concentration». Son acte de décès s’établit, non pas en fonction d’une opposition entre les partis qui la composait, mais découle de l’atmosphère politique où elle s’agitait, finissant par asphyxier ceux qui s’y trouvaient.
Au fond, la dissolution de la «Concentration» n’est donc qu’une confirmation éclatante de la thèse communiste qui affirme que seul le mouvement prolétarien pourra réaliser les conditions réelles pour le renversement du mouvement fasciste et que les formations démocratiques, antifascistes et autres, ne pourront jamais mener une lutte mettant en danger le régime fasciste. Sept années d’un front unique organique, loyal, sincère, réalisé au sein de la «Concentration Antifasciste» italienne, n’aliénant nullement les prérogatives spécifiques à chaque parti, donc une formule de «Front Unique» qui correspond à celle revendiquée par certains milieux prolétariens, n’auront pu susciter la moindre lutte contre le fascisme, alors que les conditions en Italie, la crise économique et les mesures de spoliation imposées par Mussolini au prolétariat aussi bien qu’aux classes moyennes, ne furent jamais plus favorables au déclenchement de luttes.
Il reste maintenant encore à voir si la dissolution de la «Concentration» correspond au renforcement du front prolétarien. Si l’on ne veut pas répondre avec le bluff coutumier aux centristes, il faut avouer franchement qu’il n’y a aucune relation entre la dissolution du front de la contre-révolution, démocratique, et la consolidation du mouvement communiste. L’organe centriste italien qui rivalise en effronterie avec les organes des autres partis, écrivait le 12 mai : «Nous apprenons — et n’avons pas la possibilité de contrôler la nouvelle — que l’organe de la soi-disant «Concentration Antifasciste» cesserait ses publications». Ce qui ne l’empêchait pas, dans le numéro suivant du 19 mai, d’écrire : «L’écroulement de la concentration social-fasciste est un succès du front unique révolutionnaire et une étape vers le renversement du fascisme».
Au point de vue marxiste, cette dissolution trouve son explication essentielle dans le fait que nous avons déjà indiqué, c’est-à-dire dans l’évolution de la situation italienne elle-même, qui enlève toute possibilité et toute base pour un parti (pour nous la «Concentration» était bien un parti qui base son action et son programme sur un front inter-classes : d’appels à toutes les classes pour le renversement du fascisme). La disparition de cet élément de confusion, la clarification qu’apportent les situations, ne correspondent malheureusement pas à un mouvement de cristallisation du prolétariat italien autour de sa formation de classe. Cela est prouvé par l’influence presque insignifiante de notre fraction et par le fait que le centrisme peut seul disposer des moyens financiers considérables permettant le contact et le contrôle des ouvriers qui continuent la lutte révolutionnaire en Italie.
Mais même si au point de vue subjectif nous n’assistons pas au contrecoup du processus qui se vérifie aujourd’hui dans la situation objective, si donc le prolétariat qui est la seule classe capable de renverser le fascisme par le déclenchement de l’insurrection et l’instauration de sa dictature, ne peut trouver actuellement des bases pour sa lutte contre la dictature fasciste, il n’en est pas moins vrai que ce qui ne se vérifie pas aujourd’hui pourra et devra se vérifier demain. Au fond, après la victoire du fascisme, démocratie et social-démocratie perdent une base d’action immédiate car elles sont incapables de livrer une bataille au fascisme. Mais elles ne s’éteignent pas pour cela en tant que forces sociales, encore capables de jouer un rôle important, et peut-être décisif, dans l’intérêt de la contre-révolution et de la défense du régime capitaliste. Demain, quand les contradictions sociales auront bouleversé le régime fasciste, et en même temps préparé l’organisme nécessaire à la victoire révolutionnaire, quand les masses passeront à l’attaque, démocratie et social-démocratie seront à nouveau à leur poste pour proposer des solutions sauvegardant le régime de la propriété privée, tout en faisant croire aux masses qu’elles ont désormais réalisé les conditions pour leur libération de l’exploitation capitaliste. En prévision de ces situations, il faut que le parti socialiste garde une position plus ou moins indépendante pouvant lui permettre de se poser en défenseur des intérêts de classe du prolétariat. Par conséquent, c’est en vue de ces situations révolutionnaires de demain qu’il faut rechercher l’explication de la dissolution de la «Concentration Antifasciste». Cela est d’ailleurs prouvé par la déclaration du parti socialiste italien mettant en évidence son désir de se rencontrer à nouveau avec «Justice et Liberté» ou avec d’autres mouvements, si des possibilités se représentent pour recréer l’Alliance Antifasciste.
Tenant compte que le rôle des forces sociales dans la société bourgeoise, leurs attitudes et leur politique, ne sont pas des produits nés d’une puissance mystérieuse actionnée par le capitalisme, mais représentent les produits directs d’une évolution de la société bourgeoise et de nécessités propres à celle-ci, nous pourrons conclure ces quelques considérations en affirmant que la dissociation de la «Concentration» est en définitive une préparation des meilleures conditions pour briser la lutte des masses dans les périodes révolutionnaires de demain.

La situation de la classe ouvrière japonaise

«Ou l’Europe rajeunira dans ses institutions et dans ses hommes» (lisez deviendra fasciste) «ou elle ne pourra plus résister par rapport aux forces de l’Amérique et surtout du Japon». Ainsi disait Mussolini dans son dernier discours de funérailles. Abstraction faite des exagérations, il est certain que le Japon qui, lors de la dernière conflagration mondiale joua un rôle effacé, est destiné dans le prochain conflit inter-impérialiste à jouer un rôle de premier plan. Il représente désormais un bloc de près de 120 millions d’habitants (bien entendu à la condition d’ajouter aux 66 millions de l’archipel japonais les 20 millions de Coréens et les 30 millions de l’État vassal du Mantchoukouo) et d’autre part l’augmentation naturelle rien que de la population japonaise a été en 1932 de 1 007 868 (résultant de la différence entre 2 182 745 nouveaux-nés et 1 174 875 morts). Les calculs des spécialistes en la matière estiment qu’en 1950 le Japon, à lui seul, aura sauf imprévu 80 millions d’habitants.
Sa guerre annexionniste et de rapines en Chine, ses provocations incessantes contre la Russie Soviétique, son antagonisme profond avec les États-Unis pour l’hégémonie du Pacifique, sa sortie tapageuse de la SDN, son inondation vertigineuse des marchés mondiaux : en Europe Occidentale, aux Balkans, dans le Proche Orient, en Abyssinie, aussi bien qu’aux Indes anglaises ou hollandaises, en Amérique Latine aussi bien qu’en Australie, partout pénètrent ses articles, ses produits manufacturés (surtout de grande consommation et de qualité inférieure) vendus à des prix qui défient toute concurrence, tels sont les épisodes d’une guerre de fait dont le Japon est un des principaux artisans.
Dans cet article nous donnerons un bref aperçu du mouvement ouvrier au Japon et des conditions de vie du prolétariat indigène. Nous nous arrêterons sur quelques points caractéristiques de cette guerre économique qui se déroule actuellement, guerre de concurrence pour le marché mondial et qui contient les prémisses de celle à coups de canons et de gaz asphyxiants.
La première filature japonaise de coton, d’une certaine importance (5 000 broches), date de 1862. Mais on peut situer le développement de l’industrie japonaise à l’année 1868 qui ouvre l’ère du «Heidji» (gouvernement éclairé) c’est-à-dire le commencement de l’époque moderne dans l’histoire du Japon. La suppression des clans féodaux qui fut la conséquence de ce bouleversement provoqua une offre toujours plus grandissante de capitaux sur le marché, grâce aux pensions héréditaires versées aux seigneurs et à leurs vassaux, et en même temps caractérisa le début d’une sorte de capitalisme d’État : ce dernier construisant les chemins de fer, des fabriques étatiques ou en subventionnant certaines. Mais, avant tout, les étapes de développement de l’industrie japonaise sont reliées aux guerres expansionnistes de l’impérialisme japonais.
En 1895, la victoire contre la Chine par laquelle le Japon annexa Formose détacha la Corée de la Chine (pour l’annexer après) et obtint 350 millions de yens de réparations de guerre, marqua le premier bond de l’industrie qui s’exprima par 7 287 fabriques dont 2 910 avec moteur, 437 000 ouvriers dont 254 000 femmes.
En 1905, après sa victoire sur la Russie tsariste qui lui procura la moitié de l’Ile de Sakhaline, quelques territoires dans la Mandchourie méridionale et 200 millions de roubles pour «frais d’entretien des prisonniers» (il est connu que ce fut l’Angleterre et les États-Unis qui imposèrent au Japon l’interdiction d’exiger des réparations de guerre à la Russie), un nouvel essor de l’industrie se vérifia, lequel s’exprime par les chiffres suivants : en 1907, 10 938 fabriques dont 5 107 avec moteur, 643 000 ouvriers dont 385 000 femmes.
Pendant la guerre mondiale, en 1915, le Japon après s’être emparé du Chantoung imposa à la Chine ses 21 conditions qui représentaient l’asservissement colonial de ce pays. D’autre part, le Japon qui ne participa au conflit mondial que d’une façon strictement limitée à ses intérêts propres bénéficia d’un gigantesque essor industriel, grâce à l’affaiblissement des liens économiques entre les puissances impérialistes européennes et d’une série de pays du Pacifique et du Proche Orient.
Dans ces derniers temps et surtout après sa sortie de la Société des Nations, le Japon a intensifié son offensive sur le marché mondial parallèlement au renforcement de ses positions en Chine qui ont conduit pour le moment à la création de l’empire vassal du Mantchoukouo.
Les statistiques de 1917 accusent déjà un développement de 30 906 fabriques dont 14 310 avec moteur, occupant 1 250 000 ouvriers dont 712 000 femmes.
En 1926 : 48 344 fabriques dont 37 141 avec moteur occupant 1 789 000 ouvriers dont 930 000 femmes.
Il faut ajouter à ces chiffres 180 000 ouvriers employés dans 380 entreprises étatiques, 350 000 mineurs et près de 2 millions d’artisans. D’autre part, les fabriques employant de 5 à 9 ouvriers sont comprises dans les chiffres donnés, du moins depuis 1909. En 1929, ces petites fabriques représentaient 55 % du nombre total de fabriques (60 000) mais occupaient seulement 10 % du nombre total d’ouvriers occupés. Par contre, les entreprises de 100 à 499 ouvriers occupèrent à cette époque 23,1 % des ouvriers, celles de 1 000 et plus occupaient 23,5 % des ouvriers.
Comme l’on sait, l’industrie prédominante du Japon (qui est très pauvre ou manque de fer, charbon, pétrole) est l’industrie du textile et aujourd’hui celle de l’industrie navale. La marche de la production industrielle est surtout déterminée par la préparation de la guerre qui, seule, nécessite actuellement un développement de l’industrie lourde. Sa politique d’intensification des préparatifs guerriers et l’inflation (le yen a été dévalorisé à 60 %) ont permis à l’industrie japonaise de résister tant bien que mal à la crise économique qui, cependant, sévit d’une façon aiguë dans les campagnes.
Le mouvement ouvrier au Japon remonte à 1897 dans la période d’essor qui suivit la victoire contre la Chine, quand Sen Katayama, devenu socialiste aux États-Unis, créa à Tokyo la Société pour la formation de syndicats (Rôdo Koumiai Kissei Kai). Le premier syndicat de classe fut celui des métallurgistes dont Katayama devint le secrétaire. Par après fut publié par cette société le premier journal socialiste «Monde des Travailleurs«. Puis furent créés les syndicats des typos, machinistes et des mécaniciens des chemins de fer dont la grève de 1898 eut un grand retentissement. Entre 1897 et 1900, favorisée par le manque de lois répressives, dépendant du fait que ni le gouvernement ni les patrons ne se rendaient compte de la portée du mouvement, se vérifia la transformation des guildes existantes en syndicats, travail auquel se mêlèrent beaucoup d’éléments de la petite bourgeoisie démocratique et qui trouva même l’appui de certains industriels.
Mais en mars 1900, le Parlement japonais vota un «règlement de police pour la défense de la paix publique» qui défendit en réalité toute action revendicative. Cette loi donna le coup de grâce au mouvement ouvrier à peine naissant. Les éléments socialistes de l’époque concentrèrent alors leurs efforts dans le domaine politique. Déjà à la fin de 1898, on avait créé une Société pour l’étude du socialisme qui, en 1900, après le départ des éléments bourgeois radicaux, se transforma en une Association Socialiste qui devait donner naissance l’année suivante au premier parti socialiste japonais. Tous les initiateurs étaient des éléments intellectuels, y compris Sen Katayama, le pasteur protestant Abée, le docteur Kotoku. Le gouvernement supprima immédiatement le parti et confisqua les journaux même bourgeois qui avaient publié le programme contenant les revendications minimum des programmes socialistes de l’époque. L’Association Socialiste fut tolérée comme société dépourvue de tout caractère politique, mais fut néanmoins empêchée d’effectuer son travail. Cela jusqu’en 1903. À la veille de la guerre avec la Russie, le mouvement socialiste s’intensifia sous la forme de lutte radicale contre la guerre qui se polarisa autour du «Journal du Peuple«, fondé par Kotoku et Sakai. Souvent confisqué, ce vaillant organe de lutte fut définitivement supprimé en novembre 1904 sous le prétexte d’avoir publié une traduction japonaise du Manifeste Communiste. L’époque qui suivit fut une période de dissensions entre les éléments hétérogènes qui avaient jusqu’alors constitué le mouvement socialiste : socialistes révolutionnaires, social réformateurs, socialistes chrétiens, etc., etc.
Seulement en 1906, à la suite de la chute du gouvernement conservateur de Katsoura, il fut possible de former à nouveau le parti socialiste japonais qui réussit à faire paraître l’année suivante un quotidien appelé à nouveau «Journal du Peuple» (Heimin Shimbun). A la même époque se déterminèrent au sein du parti deux courants divergents : celui pour l’action directe et antiparlementaire dont Kotoku fut l’expression et celui des parlementaires qui était similaire aux tendances socialistes des autres pays et dont le chef spirituel était Katayama. Le parti eut une vie brève parce que le gouvernement, profitant des désordres qui eurent lieu lors de la grève des mineurs du cuivre de Ashio, supprima en février 1907 le parti. La scission du mouvement ouvrier en deux tronçons, les partisans de l’action directe et ceux de l’action parlementaire, fut dès lors un fait accompli. Le gouvernement détruisit le premier de ces courants au travers de la monstrueuse condamnation à mort de Kotokou, de sa femme et de dix autres camarades, accusés de complot contre le Mikado : ils furent pendus dans la prison de Tokyo le 24 janvier 1911. Douze autres révolutionnaires, qui furent condamnés à perpétuité, furent rapidement supprimés dans les prisons. Du fait de cette répression, le courant de Katayama fut obligé de se taire et on peut dire que jusqu’en 1920 tout travail fut impossible à l’exception de l’édition sporadique de quelques revues ou journaux. En 1920 se constitua une Fédération Socialiste dans laquelle se retrouvèrent pèle-mêle : anarcho-syndicalistes, socialistes, simples guildistes, à côté du courant communiste naissant. Les communistes bientôt se détachèrent pour constituer, en avril 1921, illégalement leur parti (Rônô Tô).
Les premiers adeptes du communisme avaient été Katayama et quelques autres émigrés aux États-Unis et leur propagande, transférée au Japon, avait gagné certains des éléments de l’ancien courant anarcho-syndicaliste, tels Sakai et Yamakava. Le parti communiste débuta avec une intense campagne antimilitariste — c’était l’époque de l’intervention du Japon en Sibérie et de l’occupation des provinces maritimes. La répression bientôt suivit sur une vaste échelle et après les massacres policiers faits à la faveur du tremblement de terre de septembre 1923, il se détermina au sein du parti la formation d’un courant liquidateur qui proclama la dissolution du parti et le travail unique de petits groupes isolés. Ce fut seulement à la fin de 1926 que le parti fut reconstitué nationalement, excluant Sakai et les autres éléments liquidateurs. Comme conséquence de la crise qui suivit le tremblement de 1923 et pour essayer de rattacher de plus vastes couches de la population au travail de reconstruction, le gouvernement avait octroyé en mai 1925 le suffrage universel qui avait porté de 3 à 12 millions le nombre d’électeurs. Le problème de la participation à la lutte électorale se posait par là même devant la classe ouvrière. La carence des partis ouvriers : le parti communiste s’était dissous à cette époque, l’Association Socialiste, tombée après le départ des communistes aux mains des anarchistes, avait disparue (le parti social-démocrate se constitua seulement par après), poussa les organisations syndicales ouvrières et paysannes à prendre en mains la constitution des partis politiques. Sous leur initiative, après une série de congrès et de scissions, se constituèrent différents partis ouvriers et paysans : parti ouvrier et paysan (Rodo Nominto) avec la participation des communistes, parti ouvrier paysan du Japon, parti social-démocrate, parti paysan japonais. Tous ces partis participèrent aux premières élections à suffrage universel qui furent tenues en 1928 et où huit députés ouvriers furent élus dont deux du Rodo Nominto (aux élections suivantes le nombre des députés ouvriers tomba à cinq).
À la suite des élections de mars 1928, la police, favorisée par la provocation, liquida non seulement le parti communiste illégal reconstitué depuis 1926, mais aussi tous les militants travaillant dans le parti légal. Elle supprima la Fédération de la Jeunesse Communiste et la Centrale Syndicale Révolutionnaire. Depuis lors, la réaction contre les mouvements ouvriers a été incessante. La loi de juin 1928 menace de mort ou des travaux forcés ceux qui tenteraient de renverser le régime établi. Les procès monstres n’ont fait que se succéder : en octobre 1932, quatre condamnations à la réclusion perpétuelle et 178 à des peines de prison de deux à quinze ans et cela après les grands procès des élections de 1928, procès où étaient inculpés tous les dirigeants du mouvement communiste et révolutionnaire et où furent distribuées 97 condamnations à la prison perpétuelle et 85 autres à des peines allant jusqu’à douze ans de prison. Ces dernières semaines la presse japonaise a reçu l’autorisation de publier la note (au Japon il est défendu à la presse de publier toute information d’arrestation avant la clôture de l’instruction) concernant l’arrestation de nouveaux militants. Les statistiques officielles annoncent que les «raids policiers», qui se poursuivent dans tout le pays, le même jour et à la même heure, ont abouti ces trois dernières années à l’arrestation de 30 378 «radicaux», dont un troisième a été renvoyé devant les tribunaux.
Un système nouveau est la détention sans procès pour une période illimitée jusqu’à la «conversion» de l’inculpé. Mesure qui n’a d’ailleurs donné aucun résultat devant l’héroïque fermeté des militants ouvriers.
Mais le centrisme a réussi, même au Japon, à semer dans les rangs du mouvement révolutionnaire la provocation — dont nous parlerons plus en détails à propos de la Chine — et le désarroi. Ces derniers jours, les journaux communiquaient que Sano, le dirigeant du PC, avait fait, en prison, une déclaration accusant le Comintern d’être un parti aux ordres du Gouvernement russe et invitant tous les communistes à appuyer la supériorité indiscutable de la Nation Japonaise qui aidera à l’établissement d’une Société Socialiste sur des bases nationales. C’est la route qui conduit au fascisme : Mosley l’a prouvé brillamment en Angleterre.
Seulement douze ans après la loi de police de 1900 qui avait étouffé le mouvement ouvrier dès sa naissance, en août 1912, un «réformateur social», Suzuki, qui devait devenir le Gompers japonais, créait une Association Fraternelle basée sur la mutualité et pour l’instruction, ayant à son programme «l’harmonie entre le capital et le travail», association qui, dans l’après-guerre, se transformait en Confédération Générale des travailleurs japonais et qui, peu à peu, regroupa tout le mouvement ouvrier, exception faite de quelques fédérations comme celles de marins et de dockers, qui sont les plus nombreuses mais tout à fait sous l’aile anarcho-syndicaliste qui fut liquidée à l’époque du tremblement de terre (en 1923) quand la police arrêta et assassina beaucoup de militants révolutionnaires, à commencer par Osougi, le leader de l’opposition de gauche dans les syndicats.
La Confédération (Sodomei) exclut en 1925 les syndicats de gauche qui constituèrent alors le Conseil Syndical (Sô-Hyoghi-Kai) lequel se trouva sous l’influence des communistes mais qui, comme nous l’avons déjà dit, fut dissous au moment de la répression de 1928. Successivement on essaya de le reconstituer. D’autre part, ces derniers temps, l’Internationale syndicale réformiste chercha à gagner le mouvement ouvrier de l’Extrême-Orient au travers de Suzuki qui a participé aux conférences du Bureau International du Travail.
D’après les statistiques officielles du B.I.T., le nombre d’organisés, qui était en 1921 de 110 000 et ce en 273 syndicats, est monté en 1928 à 308 000 syndiqués en 500 syndicats et doit englober maintenant 370 123 en 768 syndicats. Comme l’on voit, le pourcentage des organisés est très faible. Selon ces mêmes statistiques, ces effectifs se répartissent ainsi : 1932, Congrès des Syndicats japonais (groupant les syndicats de droite et du centre), 280 000 membres ; Syndicats de gauche (anarcho-syndicalistes), 2 260 membres ; Conseil Général des Syndicats (influencé et dirigé par le PC), avant sa dissolution par les autorités en 1928, 23 000 membres, après sa reconstitution en 1931, 10 000 membres. Nous ne pouvons évidemment pas nous porter garants, particulièrement pour ces derniers chiffres, les autorités japonaises ayant tout intérêt à en amoindrir la portée.
Il faut aussi remarquer que les ouvriers de l’État sont organisés dans des syndicats d’extrême-droite. Voici quelques chiffres à ce propos : Fédération des ouvriers de l’État, 17 000 ; Syndicat des chantiers navals, 35 000. Inutile d’ajouter que ces syndicats sont des armes du capitalisme japonais.
Pour ce qui est des luttes revendicatives, les règlements de police de 1900 — dont nous avons parlé plus haut — défendaient le déclenchement de grèves et menaçaient d’une peine de six mois de prison tout réfractaire. Cette mesure, bien qu’étant très peu appliquée au commencement, le fut sans discontinuer après la grève des tramwaymen de 1911.
Mais dès 1914, le nombre de grèves était quand même de 50 avec 7 904 grévistes. En 1919, ce chiffre monta à 497 avec 63 131 grévistes et enfin en 1930 il fut de 2 249 avec 191 805 grévistes.
Ce qui frappe dans la situation des ouvriers japonais, c’est l’extrême pauvreté de leur législation sociale. La première loi de 1911, sur la protection des ouvrières et des enfants, applicable aux entreprises de plus de quinze ouvriers, est restée lettre morte. L’assurance de 1927 regarde les maladies, les accidents du travail, la maternité et la mort, mais ces assurances s’appliquent seulement aux mines et à certaines catégories d’entreprises (à l’exclusion des entreprises agricoles et commerciales et des petites entreprises). Elle peut être appliquée avec l’approbation de la moitié des ouvriers intéressés à l’industrie du bâtiment, du transport.
Il n’existe aucune législation sur la durée des heures de travail, sur le repos hebdomadaire ou seulement sous une forme très limitée. L’ouvrier travaille de 10 à 12 heures par jour, la main-d’œuvre infantile et féminine est employée dans une très grande proportion. Les entreprises qui emploient moins de cinq personnes ne sont pas, même aujourd’hui, soumises à une réglementation et, en conséquence, la majeure partie des boutiques reste ouverte jusqu’à 10 heures du soir, sans aucun jour de repos. Les repos hebdomadaires ont été introduits seulement dans les établissements gouvernementaux, dans les banques et dans les journaux. Mais, par exemple, les grands magasins (bazars) — il y en a à Tokyo sept avec plus de 2 000 commis chacun — donnent trois jours de repos par mois. Beaucoup d’industriels pas un seul jour. L’industrie du textile, qui est la plus développée au Japon — elle emploie 800 000 ouvriers, d’après les chiffres officiels, y compris les ouvriers qui travaillent à l’industrie nationale de la soie, soit 40 % de toute la classe ouvrière — englobe 80 % de main-d’œuvre féminine, c’est-à-dire en grande majorité des filles de 14 à 22 ans. Ces jeunes filles sont recrutées surtout dans les campagnes et sont liées à la fabrique où elles sont nourries et logées avec une discipline qui ressemble à celle d’un monastère ou d’une prison. Elles reçoivent un repos de deux jours au moins par an subdivisé en un repos de quatre demi journées. Les filateuses et les tisseuses sont prêtées par les parents d’après un contrat régulier. La famille reçoit un acompte de 2 à 300 yens et s’oblige à les laisser jusqu’à extinction de la dette. En cas de fuite, la police reconduit la jeune fille non chez les parents mais à la fabrique. Pour ce qui regarde les salaires, voici quelques données :

Filatures de coton :
Jeunes hommes en dessous de 16 ans : 0.47 yens ;
Jeunes filles en dessous de 16 ans : 0.45 yens ;
Femmes au-dessus de 16 ans : 0.68 yens ;

Filatures de soie :
Hommes en dessous de 16 ans : 0.30 yens ;
Hommes de plus de 16 ans : 0.74 yens ;
Femmes en dessous de 16 ans : 0.29 yens ;
Femmes de plus de 16 ans : 0.45 yens ;

Si l’industrie du textile est de celles qui donnent les salaires les plus misérables, dans les autres industries les salaires sont tout aussi bas. D’après la «Correspondance Internationale» (n° 32), on peut établir la comparaison suivante entre les salaires japonais et britanniques. Il faut tenir compte que pour les salaires britanniques il s’agit d’une semaine de 48 heures et pour les salaires japonais d’une semaine de six jours et demi.

Industrie textile : hommes, 14.5 % du salaire anglais ;
Industrie textile : femmes, 14.1 % à 9.1 % ;
Industrie chimique : hommes, 14.5 % à 30.2 % ;
Industrie du caoutchouc : hommes, 37 % ;
Industrie du caoutchouc : femmes, 23 % ;
Industrie des lampes électriques : hommes, 8.5 % à 6.4 % ;
Industrie des lampes électriques : femmes, 8.4 % ;
Industrie céramique : hommes, 21.8 % ;
Industrie céramique : femmes, 21,4 % ;

Il ne faut pas s’étonner si dans de telles conditions de vie la classe travailleuse japonaise s’affaiblisse toujours plus et se dégrade. La bourgeoisie même commence à s’en apercevoir. A la dernière réunion du Parlement, un membre de la Chambre Haute dénonça l’augmentation constante de la «peste blanche», c’est-à-dire de la tuberculose à la suite de laquelle en 1932 sont mortes 121 000 personnes, donc deux pour mille de la population, le plus haut pourcentage enregistré dans le monde.
D’autre part, les journaux japonais ont récemment publié des statistiques sur la conscription : quoique toutes les années le nombre des conscrits augmente, ceux qui sont en condition physique pour être acceptés diminuent. L’année passée 40 % furent déclarés inaptes au service militaire et pas seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes. Tout cela signifierait très peu pour la classe capitaliste s’il ne s’agissait pas d’une diminution de la capacité guerrière de la «Nation», car pour ce qui regarde le travail il y a suffisamment de main-d’œuvre dans l’armée des sans-travail. À ce propos, à cause d’un rendement accru, l’augmentation de la production industrielle n’a réduit qu’en une petite mesure le chômage. La «Correspondance Internationale«, déjà citée par nous, écrit que d’après les chiffres du bureau japonais pour les affaires sociales, le pourcentage des chômeurs sur un total de sept millions de travailleurs compris dans les statistiques était le suivant :
Décembre 1929, 4.54 ; 1930, 5.25 ; 1931, 6.68 ; 1932, 6.38, mai 1933, 5.91. Le chiffre réel des chômeurs est certainement plus élevé et supérieur de beaucoup au million confessé par les statistiques officielles.
Il nous reste encore à donner quelques éléments quant à la situation de l’agriculture japonaise. Tout d’abord, la propriété seigneuriale joue un rôle primordial dans l’économie paysanne, bien que 70 % des propriétés soient travaillées par des paysans pauvres possédant moins de un hectare de terre. Ces petits fermiers sont généralement obligés de demander la terre seigneuriale en location et cela dans des conditions épouvantables. Les propriétaires fonciers, qui généralement ne s’occupent pas eux-mêmes de la production agricole, accaparent cependant 50 à 60 % de la récolte globale de leurs fermiers.
Mais le paysan japonais n’a pas seulement à supporter le poids du servage seigneurial, il est encore sous le joug monstrueux du capital usuraire qui exploite effroyablement les paysans, grâce aux hypothèques dont ils sont grevés et aussi grâce au monopole des prix pour les produits agricoles qui met ces derniers complètement à sa merci.
Si l’industrie japonaise a vu transitoirement sa situation s’améliorer du fait du dumping et de l’inflation monétaire, la crise la plus aiguë persiste dans l’économie agraire. Particulièrement la chute des prix du riz et de la soie, bases de l’économie agraire du Japon, a été un désastre pour ce pays. Par ailleurs, la faiblesse des partis politiques de la classe ouvrière a déterminé, à la faveur de cette profonde misère, la création de puissantes organisations paysannes influencées par les propriétaires fonciers.
Pour ce qui est du dumping mondial du Japon, c’est-à-dire la vente en dessous du prix coûtant, ce que les japonais désignent par un néologisme «capacité de compétition» et qui s’exprime par l’invasion du marché mondial par ses produits et ses articles manufacturés dont la masse de choc est constituée par ses tissus de coton, les filatures de soie, les tissus de soie naturelle pouvant aisément franchir toutes les barrières douanières, nous nous bornerons à traiter de la concurrence des cotonnades japonaises qui frappent avant tout la Grande-Bretagne. Cette lutte pour l’écoulement des cotonnades se manifeste surtout aux Indes où l’exportation du Japon finit par évincer non seulement l’exportation britannique, mais frappe aussi l’industrie textile indigène. Il y a quatre ans, le Japon commença à vendre ses produits aux Indes, à quoi le gouvernement indien, sous la pression de Londres, opposa des droits de douane, arrivant au printemps de l’an passé, en 1933, aux droits prohibitifs de 75 %. La Japan Spinners Association, qui contrôle huit millions de broches, répondit par l’interdiction d’acheter du coton indien, en envoyant en même temps des commissions en Amérique du Sud, en Turquie, pour chercher de nouveaux marchés de matière première. On comprend facilement que lorsque le Japon proposa l’organisation d’une Conférence pour rechercher des formes d’accords, le gouvernement indien accepta vivement. La Conférence commencée à Simla, la capitale estivale du Vice Roi des Indes, et terminée à Delhi, sa capitale d’hiver, se clôtura avec un accord par lequel l’Inde ramenait de 75 % à 50 % les tarifs protectionnistes et recevait le traitement de la nation la plus favorisée avec la permission d’exporter aux Indes 325 millions de yards de cotonnades s’il achète un million de balles de coton, d’exporter 400 000 000 de yards s’il achète un million et demi de balles de coton. Si l’on tient compte que dans l’année cotonnière de 1933 le Japon a exporté aux Indes plus de 570 millions de yards de cotonnades et acheté environ un million de balles de coton indien, on voit que ce sont des raisons très sérieuses qui ont déterminé le Japon à faire des concessions aux Indes et à la Grande-Bretagne. Dans tous les cas, il s’agit d’une armistice plus que d’une vraie paix. Et la faillite des récentes conversations économiques de Londres démontre que derrière la rivalité commerciale entre les industriels japonais et les magnats du coton du Lancashire se dissimule une lutte plus générale pour la conquête des marchés. Il y a peu de temps, le ministre du commerce Runsciman a donné communication des restrictions que le gouvernement britannique a adoptées contre les importations dans le Royaume-Uni des produits manufacturés de coton et de soie artificielle. Quoique visant essentiellement le Japon, celui-ci ne s’est pas montré trop affecté de cette mesure. Pour ce qui regarde les colonies anglaises proprement dites, ces mesures ne peuvent avoir une grande portée. Ce serait autre chose pour les Dominions s’ils ne se trouvaient dans une situation tout à fait particulière : l’Australie et le Canada se trouvent dans une position délicate vis-à-vis du Japon parce que tous deux ont une balance commerciale favorable envers lui. Le premier de 15 millions de livres-or par an, le second de 4 millions. L’Inde, comme nous l’avons vu, a déjà passé un accord particulier avec le Japon. Il reste seulement la Nouvelle-Zélande qui possède un marché très restreint et l’Afrique du Sud qui est l’unique dominion qui pourrait éventuellement s’unir à la Grande-Bretagne pour appliquer cette mesure restrictive.

Voici quelques chiffres tirés d’une relation de la «Correspondance» concernant la lutte du coton entre le Japon et la Grande-Bretagne.

Exportation de cotonnades japonaises (en millions de yardes) :

Année19281932
Vers tous les pays1 4192 032
Vers les territoires britanniques482987
Vers les Indes358645
Vers les Dominions2474

Exportation de cotonnades anglaises (en millions de yardes) :

Année19281932
Vers tous les pays3 8662 198
Vers les territoires britanniques2 2041 258
Vers les Indes1 542599
Vers les Dominions314314

La production des filatures japonaises de laine a augmenté en 1933 de 10 %, les exportations des tissus de laine pour 1933 ont atteint une valeur de 12 millions de yens, c’est-à-dire une augmentation en un an de plus de 300 %.

Avant de conclure notre étude par quelques considérations politiques essentielles, nous voudrions encore indiquer que le budget militaire japonais reflète la perspective de la guerre vers laquelle se dirige le Japon. Ce qui d’ailleurs ne lui est pas spécifique mais caractérise aujourd’hui tous les États capitalistes. Les prévisions officielles à ce sujet sont les suivantes (en millions de yens) :

Année1933-341934-35
Armée448.1449.5
Marine40 ?.7487.8

Il s’agit de chiffres officiels certainement inférieurs à la réalité même, car une grande partie des dépenses militaires sont dissimulées dans les «dépenses extraordinaires», comme du reste partout ailleurs.
L’Empire Nippon, avec sa classe ouvrière effroyablement martyrisée, ses masses de paysans pauvres acculés à la plus noire des misères, est un État capitaliste dont la structure, avec toutes ses profondes contradictions, dénote un impérialisme moderne. Toute la politique japonaise est dominée par les Konzerns qui ont sous leur coupe les deux partis gouvernementaux. D’autre part, la collaboration étroite qui existe entre les féodaux et le capital financier donne à ce dernier une influence directe sur l’armée et l’administration dont les cadres se recrutent parmi les premiers. La concentration industrielle et la centralisation des capitaux, la fusion du capital industriel et bancaire, sous forme de grands Konzerns verticaux, a d’autre part atteint un stade assez élevé. 18 de ces Konzerns contrôlent 65 % du revenu national et 5 trusts principaux régissent en fait toute la vie économique du pays. Déjà Sir Herbert Samuel, l’ancien ministre de l’Intérieur britannique, constatait le «haut degré d’organisation de l’industrie japonaise» et le fait que «le contrôle des grandes affaires est entre un petit nombre de mains», afin d’alerter l’opinion des capitalistes anglais pour moderniser leurs systèmes d’exploitation.
Mais ce qui caractérise surtout la structure économique de l’impérialisme japonais, c’est la survivance d’anachronismes féodaux à côté de centres industriels équipés d’une façon ultra scientifique, telle l’industrie cotonnière où l’introduction de machines automatiques, actionnées par de la main-d’œuvre féminine, a grandement abaissé le coût de la production.
Nous ne reparlerons plus de l’agriculture dont l’état arriéré est compensé par l’exploitation intense du paysan japonais, du pouvoir féodal des propriétaires fonciers. Comme exemple d’anachronisme, il suffira de prendre le nombre considérable de petites entreprises (55 %) à caractère artisanal qui subsistent encore au Japon.
L’impérialisme nippon, par ses concentrations industrielles et sa centralisation financière, a certainement rattrapé les pays capitalistes les plus modernes et dans certaines industries les a dépassés. Certainement l’état d’asservissement des paysans vivant encore sous un régime féodal, la liquidation vertigineuse des industries artisanales, représentent des éléments contenant un potentiel respectable d’éruption volcanique. Mais jusqu’ici, grâce à l’emploi à une échelle très large de la main-d’œuvre féminine, la répression la plus féroce contre un mouvement ouvrier séparé géographiquement des centres d’activité prolétarienne des pays capitalistes, a contribué à renforcer l’armature de l’impérialisme japonais et a comprimé les contradictions naturelles de sa structure. Mais les velléités expansionnistes du capitalisme nippon, appuyé par les seigneurs féodaux, le poussent irrésistiblement vers la guerre. C’est d’abord sa marche vers le continent, c’est-à-dire vers la Chine, qui lui a déjà permis de mettre la main sur la Corée, le Chantoung et dernièrement le Mandchoukouo. Cette marche continue et se heurtera inévitablement à la Russie, car pour le Japon c’est une nécessité impérieuse d’élargir d’une part ses sources de matières premières et, d’autre part, de déverser sur de nouveaux territoires son surplus de population.
La lutte pour la Chine est au fond celle pour l’hégémonie du Pacifique où interviennent également l’Angleterre et les États-Unis. Il s’agit en somme d’une lutte pour la conquête exclusive des routes commerciales, aujourd’hui essentielles pour les impérialistes et qui du Pacifique aboutissent vers la Chine, les Indes : lutte qui ne peut aboutir qu’à une nouvelle conflagration mondiale.
Le Japon travaille et s’équipe en vue de cette éventualité. Peut-être verra-t-il, comme la Russie sous le tsarisme, ses contradictions internes éclater violemment lors de la guerre, ébranlant le pouvoir capitaliste et jetant les bases d’un essor de la classe ouvrière comme ce fut le cas en Russie après sa guerre contre le Japon ? En tout cas, c’est fort possible. Et l’empire nippon qui au 18ème siècle dut ouvrir ses portes à l’étranger, sous la menace des canons de l’escadre américaine de l’Amiral Perry, qui, aujourd’hui, brandit ces mêmes canons en Chine car il a depuis lors compris la leçon, verra fort probablement, à la lueur de la prochaine guerre impérialiste, ses propres exploités employer ces mêmes canons pour la lutte révolutionnaire.

Une quatrième internationale ou une réplique de la Troisième Pt.3

Pour le reste, toute la méthode critique de Trotski porte le cachet désagréable d’un subjectivisme qui semble vouloir poser le problème — comme l’écrivait un périodique communiste néerlandais — ainsi : à qui revient le rôle de dirigeant, à Staline ou à Trotski, excusez-nous ! Nous avons beaucoup de respect pour votre passé et apprécions hautement vos qualités, mais nous en avons assez des conflits entre dirigeants. Les chefs sont, tant que les hommes auront besoin d’être guidés, un mal nécessaire. Il n’est pas possible, ici, d’examiner à fond le problème des rapports entre chefs et masses, mais vous autres qui criez aussi : «tout par en bas !», vous feriez bien de voir de plus près ceux que vous introduisez comme dirigeants dans votre noyau embryonnaire de IVème Internationale.
La méthode d’explication marxiste des classes et des théories est certes en dernière instance un moyen spirituel indispensable pour éclairer les problèmes de la stratégie et de la tactique révolutionnaires, mais elle n’est pas une panacée spirituelle permettant de maîtriser et de modifier les reflets démoniaques de la vie des hommes.

La question des chefs et de la masse

A l’aide de formules, il est facile d’habiller les statuts d’un groupe ou d’un parti. Le dixième des «onze points» de la Ligue Communiste Internationaliste (heureusement ce n’en sont plus que 11 au lieu de 21) est formulé ainsi :

«La condition nécessaire pour le développement sain des partis révolutionnaires prolétariens, tant nationalement qu’internationalement, est la démocratie dans le parti. Sans la liberté de critique, l’éligibilité des fonctionnaires de bas en haut, le contrôle de l’appareil par les membres, il n’y a pas de véritables partis révolutionnaires. L’illégalité transforme complètement les formes de la vie interne des partis révolutionnaires ; elle rend plus difficile ou parfois impossible les possibilités de discussions larges et d’élections. Mais, même dans les circonstances les plus difficiles, les principales exigences d’un régime de parti sain gardent leur valeur : information loyale du parti, liberté de critique et une véritable cohésion intérieure entre la direction du parti et la majorité. Pendant qu’elle étouffait la volonté des ouvriers révolutionnaires, la bureaucratie réformiste et des syndicats se transformait, malgré les millions de membres, en instances impuissantes. Pendant qu’elle étouffait la démocratie intérieure, la bureaucratie stalinienne étouffait le Komintern. La nouvelle Internationale, ainsi que les partis qui y adhèrent, doivent régir toute leur vie intérieure d’après les principes du centralisme démocratique.»

Ceux qui ont vu, presque pendant toute la durée d’une existence d’homme, jouer avec des mots, des textes et des formules (avec des mots on lutte et on prépare des systèmes, écrivait Goethe dans son «Faust») considèrent de telles paroles abstraites comme autant de marionnettes. Ce qui importe, c’est la réalisation concrète, l’application pratique des dites formules ! Pour cela, il faut un apprentissage et la création de caractères dans la masse. Dans sa polémique avec le syndicalisme russe Martynov, Lénine a très justement montré que la spontanéité des masses n’est pas une chose qui jaillit «spontanément», mais que c’est une chose qui doit être apprise. Et cette spontanéité, de même que l’intelligence nécessaire et l’indépendance suffisante, par rapport aux «chefs», sont des qualités que les masses ne possèdent pas maintenant. Même pas toujours celles-là à qui on applique l’épithète de «conscientes» ? Si les masses ouvrières de Russie et d’Allemagne (celles qu’on considérait encore bien comme les plus avancées) avaient possédé ces traits de conscience destructifs, auraient-elles permis l’énorme bureaucratisation et la terreur contre l’opposition révolutionnaire, le fascisme aurait-il pu étendre son linceul ?
Il y a un hiatus terrible dans la structure idéologique du mouvement socialiste international. Il n’existe pas encore de véritable correctif pour régler les rapports entre les dirigeants et la masse.
Avec ou sans auréole des dons du Saint-Esprit, les dirigeants dans le mouvement socialiste révolutionnaire apparaissent comme des sauveteurs (ce phénomène psychologique que le professeur Max Weber a si justement défini et analysé). Le parti se construit de telle manière que le chef forme avec ses partisans une amico…cratie.
Les problèmes des rapports entre chefs et masses et de la position morale des masses dans le parti a une importance fondamentale pour la préparation de la révolution et comme correctif aux extravagances possibles du pouvoir au lendemain de la révolution. L’éducation socialiste révolutionnaire des ouvriers doit aussi bien porter sur l’individu que sur la communauté. C’est une nécessité parce qu’un des buts culturels que doit se proposer la révolution communiste, c’est de faire de l’individualisme le plus marqué la meilleure force du communisme, le communisme le plus authentique devant permettre la réalisation et le déploiement le plus complet de l’individualité de l’homme.
Toute l’histoire des classes et de la lutte des classes, celle qui englobe l’ «âge d’or de la barbarie» ou l’époque du communisme préhistorique (qui fut le communisme d’avant l’époque de la division du travail et de son problème de la consommation) fut dominée politiquement par ce problème de rapports entre les chefs et les masses. Le guérisseur, le héros militaire, le prophète, le sorcier, les Césars (chefs, dieux, représentants du ciel), Napoléon, Garibaldi, Mazzini, Mussolini, Lénine, Trotski (nous ne parlons pas des Bebel, Liebknecht, etc.) sont autant d’étapes de cette lutte. Kautsky, dans son ouvrage contre le professeur Max Weber «Historische Materialismus«, a essayé de résoudre cette question à l’aide d’un poncif. Mais elle ne peut recevoir sa solution que dans les discussions dans l’Internationale et dans les partis, discussions auxquelles doivent être conviées les masses ouvrières. L’amère expérience de l’histoire ne permet plus aucune tolérance vis-à-vis des «chefs». Notre devise est : ni dieu, ni maître.
Nous n’entendons pas verser par là dans un anarchisme social ou politique, mais nous défendons un socialisme libertaire. Dans la période qui vient de s’ouvrir et où le mouvement ouvrier international est repoussé sur la défensive (on peut opposer à cette perspective une politique du coup de gueule, mais les facteurs politiques ne font pas mine de se plier à ce révolutionnarisme buccal), une nouvelle orientation idéologique est nécessaire. Il n’est guère utile de sortir d’un marais politique pour rentrer dans un autre.
Le problème des chefs, le problème de l’organisation du parti et de l’Internationale révolutionnaire, le problème de la dictature du parti ou de la classe sont des questions qui méritent d’être mises en discussion dans le mouvement ouvrier international. Marx a écrit que la majorité des hommes entraient dans de nouvelles conditions politiques et sociales, sans en être conscients, et que lorsqu’ils commençaient à prendre conscience de ce changement, très probablement alors s’ébauchaient déjà les premiers éléments d’un nouvel ordre politique et social. C’est ce qui se produit aussi pour les ouvriers dans les partis. Ils entrent dans les partis sans en connaître la structure et sans pouvoir les soutenir et par leur conscience et par leur caractère.
Il n’y a qu’un seul correctif qui puisse apporter un certain équilibre au parti, tant nationalement qu’internationalement, c’est le droit à la formation de fractions au sein de cette organisation. C’est le correctif organique pour une authentique association du prolétariat international. Ceux qui s’y refusent ne veulent pas une association internationale des ouvriers révolutionnaires, mais seulement un parti, un groupe de dirigeants avec une bureaucratie de parti, où on discourra peut-être à perte de vue sur le droit de critique et l’initiative de la base mais où, dans la pratique, toute critique sera considérée comme un crime de lèse-majesté. Rappelons encore ici une remarque psychologique très profonde de Marx : «L’homme est souvent le contraire de ce qu’il croit être». Les chefs — même les plus grands, même Lénine et Trotski ( et nous croyons ne pas nous être rendu coupables d’impiété) — dès qu’ils se sont forgés une opinion, peuvent déclarer souffrir la critique, dans la pratique 99 % de leurs actes prouvent le contraire.

Dictature — Parti – Classe

Toute dictature est basée sur un élément de pouvoir oligarchique dont le dictateur est le sommet exécutant ou distribuant les tâches. A vrai dire, l’histoire des hommes n’est faite que de dictateurs et d’oligarchies (qui ne sont que la forme plurale des dictateurs). Les démocraties n’étaient autre chose qu’une forme de dictature et d’oligarchie. En réalité, c’est une «contradictio in adjecto» que de parler de «dictature démocratique», de «dictature du prolétariat». Celui qui l’ignorerait trouvera dans l’image russe un exemple édifiant.
Les intérêts sociologiques des masses ne peuvent être servis par une dictature (personnelle ou oligarchique). Comme norme de structure politique, elle recèle des tendances dangereuses. Même si elle est exercée par les plus grands parmi les hommes (c’est-à-dire ceux dont le caractère peut être le moins contaminé), elle crée pour ceux qui l’exercent les possibilités de l’arbitraire et de la volupté du pouvoir. Théoriquement, le principe de la dictature est à regretter. Marx a parlé de dictature comme la structure politique possible du prolétariat durant la période transitoire qui sépare une formation sociale d’une autre. Marx n’a pu parler de ces choses qu’abstraitement, sans pouvoir indiquer concrètement comment il s’imaginait cette dictature du prolétariat. Très probablement aura-t-il pensé à une dictature élue par la masse du peuple (démos-cratie) et travaillant sous son contrôle. Mais il n’a pu donner aucune caractéristique de cet ordre de choses.
Une réelle dictature, c’est-à-dire existant dans la réalité, travaillant sous le contrôle permanent des masses, nous paraît une fantasmagorie politique. Dès lors, il faut se demander quels sont les éléments de force des travailleurs qui peuvent être utilisés comme correctif et comme préventif à l’altération possible que la dictature pourrait faire subir à la politique de défense des intérêts de la masse… ? … ?
Trotski a écrit à ce propos un mot très juste : «La résolution de mener une attaque jusqu’au bout, la capacité de reconnaître à temps une défaite, ce sont là deux aspects inséparables d’une stratégie arrivée à pleine maturité. Un tel accouplement se rencontre rarement. Il n’y a eu dans l’histoire de pire défaite de la révolution que celles où au moins une partie des dirigeants tentèrent en dépit de la modification de la situation, d’appeler à l’attaque. Après la révolution de 1848, Marx et Engels se séparèrent nettement des émigrés qui voulaient se débarrasser de la défaite comme d’un épisode fortuit. Après la victoire du tsarisme sur la révolution de 1905, Lénine se vit obligé de rompre avec tous ceux parmi ses partisans qui voulaient maintenir, comme par le passé, le cours vers l’insurrection armée. La meilleure qualité de l’école marxiste du réalisme révolutionnaire réside dans la capacité de pouvoir, rapidement, virer de bord lorsqu’un changement des circonstances se produit.»
Vraiment, ce serait là une grandeur de caractère dont devrait être nanti le chef idéal. Mais, malheureusement, ce genre de chef doit encore naître. Peut-être lorsque cette société sera morte et l’humanité, selon le mot de Marx, aura clôturé sa préhistoire, peut-être nos descendants connaîtront-ils alors de tels chefs, mais nous, en bons empiristes, nous ne pourrons faire état que du type d’humains que nous connaissons.
Au point de vue de la causalité historique, la dictature russe — et aussi la passivité criminelle de la social-démocratie — a engendré et nourrit son antithèse politique mondiale : le fascisme. De peur de perdre son hégémonie et excitée par les bandes internationales de sa prêtraille qui voyaient dans l’œuvre des «besbosniki» russes (les sans dieux) l’annonce de leur fin prochaine, bref, poussée par le désir de se prémunir contre une révolution ressemblant à la révolution bolchevique qui lui aurait enlevé à jamais son pouvoir, la bourgeoisie se serait accrochée à n’importe quelle puissance capable de la sauver. C’est pour cela qu’elle laissa faire si longtemps la social-démocratie qui administrait à la classe ouvrière force de narcotiques en la berçant de l’illusion que l’émancipation sociale lui tomberait comme une manne céleste des hautes régions de la politique. La bourgeoisie ne cessa ses déclarations d’amour à la démocratie que jusqu’au moment où l’explosion de la réaction en Italie coïncida avec l’apparition d’un sauveur, ancien athée, Mussolini, un possédé du pouvoir, qui rallia autour de lui la masse réactionnaire. On ne peut pas négliger cette dialectique de l’histoire si on veut comprendre le bouleversement de l’après-guerre.
Dans ce développement politique psychologique, on peut dire aussi que la dictature russe a appelé à la vie des forces antiféodales par sa politique de tutelle vis-à-vis des formations politiques avancées de l’Europe occidentale, en modelant les dirigeants nationaux d’après le type russe et par sa politique intérieure et extérieure. Ce sont ces agissements qui ont contribué à rendre le prolétariat incapable de résister à la vague de la contre-révolution. Les masses ouvrières de Russie démontrèrent qu’elles n’étaient pas encore capables de remplacer par leur activité les intellectuels professionnels. Les masses allemandes ont démontré, malgré l’étiquette du parti «communiste» qui leur avait été collée sur le dos, une immaturité idéologique non moins grande. La social-démocratie allemande était des plus bornées, mais les partis communistes de tous les pays ne l’étaient pas moins. Leur ignorance, leur flatterie du lumpenprolétariat, leur adulation du meneur professionnel, leur propension vers la bureaucratisation les rendirent inaptes à l’action révolutionnaire.
Le parti est-il le véritable représentant de la classe ? Idéologiquement, on pourrait donner une valeur relative à l’idée qui considérerait ces deux termes classe et parti comme synonymes. Mais en réalité ils ne le sont pas. Chaque parti, qu’il soit religieux, national-réactionnaire, conservateur, social-démocrate ou communiste, se ceint de l’auréole de représentant de la classe ouvrière, mais ce n’est certes pas encore là une garantie de ce qu’il représente la classe ouvrière et de sa volonté de réaliser ses intérêts économiques et moraux.
Le prolétariat peut-il se manifester en tant que classe autrement que dans un parti ? J’entends déjà la question bien connue : «Au cours de l’histoire, le prolétariat a-t-il pu se manifester autrement qu’au travers de l’organisation d’un parti ?». Évidemment non, jamais cela n’a pu se faire. Cependant l’histoire c’est le passé et, dans le passé, il n’y eut jamais autant d’expériences que maintenant et, ce qui est plus important encore, jamais les résultats négatifs de l’action de parti et de la direction oligarchique ne furent si rigoureusement pesés, soit dans le sens du pour ou du contre, que maintenant. On ne fait que crier, nous le répétons, «tout par en bas !», «élection libre des dirigeants», «droit démocratique aux masses». Ne sont-ce déjà pas là autant d’anachronismes pour un parti. La masse n’entre jamais entièrement dans le parti, même pas en Russie, après 16 ans d’hégémonie du parti et même pas non plus sous le fouet du national fascisme.

XI

La loi de la paresse des masses empêche cela. Cette même loi empêche les masses qui adhèrent déjà au parti une participation intensive au travail du parti et spécialement lorsqu’il s’agit de problèmes intellectuels.
Le parti est déjà, comme nous l’avons dit, une oligarchie en lui-même. Soit dit entre parenthèses, le mouvement ouvrier russe ne s’est jamais occupé, à notre connaissance, de ces problèmes. Son histoire pré-révolutionnaire ne connaissait pas des formes de partis telles qu’elles existaient en Europe occidentale. Leur fonction illégale identifiait la direction avec le parti. Aussi les communistes russes n’attachent pas grande importance à ces problèmes. Tout au plus considèrent-ils de telles discussions comme des symptômes de mentalité petite bourgeoise ou comme de la rhétorique anarchisante. En ce qui concerne le libre développement des valeurs individuelles, ils sont trop dogmatiques pour en concevoir toute l’importance (cette importance n’est, bien entendu, que toute relative). Cette recherche est une catégorie culturelle propre à l’être pensant de l’Occident.
Sans souscrire entièrement à la thèse pessimiste de feu Herman Gorter, soutenue dans la brochure traduite par lui, nous pensons cependant pouvoir affirmer, sur la base d’une expérience de plus de 35 années, que dans tous les pays il importe de développer le sens critique de la classe ouvrière avant qu’elle ne participe à un nouveau regroupement national ou international. Le droit à la formation de fractions peut être dans les nouveaux partis une arme, un correctif salutaire pouvant empêcher tout excès ou tout abus de la part des chefs. Rien ne dit évidemment qu’un pareil droit doit constituer nécessairement une garantie absolue contre toute déviation et qu’il constitue un remède infaillible contre tous les maux, mais il peut, s’il est employé intelligemment et s’il est manié par une conscience politique arrivée à maturité, devenir une arme de la critique par excellence.
Il ne s’agit pas de jeter quelques détritus et de recueillir la matière contaminée pour la présenter comme des éléments «neufs» et «sains» capables de construire un lien de rassemblement pour les ouvriers révolutionnaires dans le labyrinthe politique d’Europe. Nous donnons notre plein assentiment à la conclusion de l’article paru dans «Bilan» (n° 1) et intitulé : «Vers l’Internationale deux et trois quarts ?» :

«La Quatrième Internationale, les nouveaux partis se préparent dans une toute autre atmosphère politique. Là où on s’acharne à comprendre le passé que nous venons de vivre sans faire recours aux manœuvres permettant des succès éphémères. Des grands événements historiques accompagneront la fondation de ces nouveaux organismes, mais pour que ces événements se concluent par la révolution mondiale, il faut préparer dès maintenant la condition essentielle pour la lutte, les fractions de gauche. Celles-ci n’ont rien à voir avec des expériences prématurées et ne peuvent lier leurs responsabilités avec des aventures qui ne réaliseront pas les nouvelles organisations, mais leur caricature, et qui feront régresser et non avancer la lutte du prolétariat pour la révolution, pour le renversement du capitalisme dans le monde entier !»

XI

Mais il y a plus encore.
La situation politique d’Europe et d’Amérique, issue de la crise économique permanente et qui se cristallise sous la forme de réaction fasciste, soutenue par la bourgeoisie du monde entier, exige une analyse approfondie afin d’y déceler sa nouvelle orientation. Les marxistes ne sont pas des dogmatiques. Le matérialisme qui se dit dialectique dit déjà de soi-même qu’il n’impose pas à ceux qui s’en servent la reconnaissance de «vérités éternelles».
Les recherches sur les origines et la nature de l’État nous enseignent que ce n’est ni un «don du ciel», ni un produit de l’évolution mécanique des sociétés préhistoriques, comme Lewis H. Morgan et après lui Engels (en tout cas ce n’est pas un produit dans le sens mécanique que ces derniers lui ont attribué) l’ont affirmé. L’État, dans ses formes primitives de la préhistoire, est sorti des formes des propriétés existantes mais il est aussi le résultat du potentiel humain tel que le façonna la matière sociale de l’époque dans la lutte pour l’existence. Déjà, à l’époque des hordes primitives, à l’état sauvage, se créa probablement une horde ou un groupe de chasseurs qui surgit de l’antagonisme des différents groupes et qui s’affirma comme groupe dirigeant. Si on accepte la catégorie devenue fameuse du professeur allemand Max Weber, de l’homme se sentant appelé par des forces divines à exercer ses dons de «sauveteur» sur ses concitoyens — et les dernières recherches ethnologiques nous forcent de l’accepter — il faut admettre qu’elle marquera de son sceau la période historique qui s’ouvre devant nous. C’est le caractère de réciprocité des éléments psychologiques et politiques, le fait qu’ils s’influencent les uns les autres pour donner à la politique son aspect achevé qui fait que, très souvent, on prend pour le fond des choses ce qui n’en est que l’apparence. Certains russes, comme Boukharine, ont fait rétrograder le matérialisme dialectique au rang d’un vulgaire matérialisme économique, tout comme la social-démocratie fit de la démocratie un fétiche.
La «démocratie», dont les mobiles en politique sont plus des rêves que des appréciations sur des facteurs politiques réels, fait appel à la tradition. La démocratie anglaise et hollandaise en appellent à la «liberté» tandis que la France invoque «les droits de l’homme», le verbe juridique de la révolution française.
Il ne nous paraît pas sans intérêt de parler d’une description anticipative de Gregos Brenstock, sur l’Angleterre 1939 (Neue Weltbuhne n° 48, 1933) repris de la revue anglaise «New Statesman and Nation«. En 1939, Lord Benito Hustler reçoit d’un parlement docile, qui lui vote ses pleins pouvoirs, le gouvernement en partage. Dans la même année, on assiste à l’égorgement de Lansbury, de Henderson et de Crippe, tandis que Bernard Shaw est tué en fuyant. Lord Reading, alias Ruplus Isaaks, est nommé gouverneur général du Somali vers où on expédie tous les juifs anglais.
Ce n’est qu’une satire, mais il se peut que cette image contienne un fond de vérité. En tout cas, le changement idéologique de la politique anglaise tel qu’il s’exprime dans les discours de banquets de Mac Donald, de Baldwin et de Simon, semble le démontrer. Mac Donald s’exprimait de la sorte : «Dans notre pays le travail gouvernemental est accompli par les trois partis nationaux et notre tâche consiste à gagner la jeunesse par de la fantaisie, de l’espoir et de la «vision»». Baldwin était plus plastique et disait : «Nous sommes entré dans un nouveau système économique dans lequel un siècle ne sera pas de trop pour atteindre la perfection». Sir Simon se contenta de cette courte oraison funèbre : «Les vieilles querelles de parti sont mortes, que les morts enterrent leurs morts». Pour qui sait saisir la «philosophie» de la politique au travers de cette nébuleuse terminologie, il est clair que les discours des ministres ressemblent beaucoup à des oraisons funèbres qu’on prononcerait sur la tombe des traditions de la «grande charte».
Cette image mérite d’être complétée par quelques paroles sur le jeu de marionnettes qu’on offre en spectacle dans les Pays-Bas, à la mer où Guillaume d’Orange versa son sang (dans l’église de Delft) pour la «liberté», le «droit» et l’ «humanité». «La Hollande s’annexera d’elle-même» a dit Bismark qui n’était pas mauvais psychologue. Et il semble que la social-démocratie hollandaise s’emploie à ne pas faire démentir la boutade. A genoux avec le drapeau rose en main, elle contemple l’auto-annexion du fascisme allemand de la bourgeoisie hollandaise, s’accomplissant sous les encouragements discrets de la camarilla de cour allemande. Bien sûr, on laisse tomber l’auréole aryenne et on met une sourdine à l’antisémitisme qui, commercialement, serait de mauvais goût. Ainsi la vague fasciste conflue dans tous les pays, selon que la dépression économique s’accentue.
La démocratie parlementaire a eu son temps. Le développement dialectique des forces politiques, de 1870 à 1930, s’est accompli de telle manière qu’il a eu le temps de détruire lui-même l’idéologie politique qu’il avait lui-même engendré. Le fascisme est-il donc le produit d’une loi naturelle de la politique ? Actuellement, il nous apparaît comme une fatalité inévitable, mais il n’aurait pas été fatal si le développement idéologique, aussi bien dans le mouvement russe que dans le mouvement ouvrier européen, avait pris un autre cours, Gorter l’affirmait déjà en 1920 dans sa lettre à Lénine : «Un coup décisif contre le prolétariat allemand prépare une marche contre la Russie». Si on analyse en se servant de la méthodologie marxiste, on ne peut dire que la dictature en Russie et ses reflets politiques et psychologiques en Europe occidentale est moins responsable de la débâcle actuelle que la fantasmagorie criminelle des héros de la IIème Internationale. Le parlementarisme bourgeois et la structure des syndicats avec son idéologie, la politique de chefs par laquelle les masses s’en remettent à d’autres pour la défense de leurs intérêts devait conduire à cette tragédie. Le parlementarisme et les syndicats étaient déjà par la trahison de 1914 un empêchement à la renaissance de la lutte ouvrière pour son émancipation. La politique extérieure de l’État soviétique a bien inventé le terme «parlementarisme révolutionnaire», mais elle oublie que parlementarisme et action révolutionnaire constituaient une contradiction dans le fait. Il en est de même de l’action syndicale révolutionnaire. L’atmosphère révolutionnaire ne se crée pas par la masse de mille et de millions, elle se prépare dans une minorité aguerrie, exercée, ayant ses ramifications dans tous les lieux de travail.
Celui qui s’accroche, soit pour la forme, soit pour le principe, à l’utilité du parlementarisme et de l’action syndicale comme armes de la révolution prolétarienne ne fait que cacher son opportunisme sous des phrases de révolté et non de révolutionnaire. Ils ne peuvent pas rénover le mouvement ouvrier.
La technique économique de l’industrie rationalisée comme la structure capitaliste étatique du fascisme, enlève toute possibilité d’un travail efficace sous des vieux mots d’ordre. Ce qu’il faut créer maintenant, ce sont les cadres ouvriers, travaillant comme avant-garde, comme centre de la lutte du prolétariat. Une association nationale et internationale, un «parti» si vous voulez, leur servira de centre d’information et d’éclaircissement.

XII

Nous donnons ci-dessous quelques thèses que nous défendons depuis plus d’un an et demi :
La nature et la notion du Conseil d’Ouvriers ne peuvent pas être identifiées avec la nature et la notion du Soviet, pas plus qu’avec les Conseils d’Entreprises institués par la bourgeoisie et par la social-démocratie.
Le Conseil d’Ouvriers, tel qu’il est conçu par les communistes ouvriers, doit fonctionner selon les principes suivants :
a) Dès que l’ordre, basé sur la propriété privée des moyens de production, est passé au mains de la collectivité, les Conseils d’Ouvriers, englobant les ouvriers manuels et intellectuels, deviennent des organismes d’auto-direction économique de la classe des travailleurs.
b) Les Conseils d’Ouvriers ne doivent pas seulement posséder l’administration économique (organisation et administration de la production matérielle). Ils doivent choisir uniquement dans leur sein les organes politiques et administratifs de la collectivité productrice et les tenir sous leur contrôle permanent.
c) Le Conseil d’Ouvriers ne peut donc prouver sa réalité sociale et économique et exercer sa fonction qu’après l’expropriation du capitalisme et est destiné à remplacer l’appareil bureaucratique de l’État.
L’État bourgeois repose tant sur les antagonismes des classes et sur la bureaucratie que sur les antagonismes idéologiques des travailleurs intellectuels et manuels. La disparition matérielle de la bureaucratie ne peut être atteinte que par l’élévation spirituelle et technique de la classe ouvrière, qui usera l’erreur de la croyance en la supériorité de l’intellectualisme bureaucratique, facteur du plus grand intérêt politique et psychologique ?
d) L’expérience russe a montré que la bureaucratie est engendrée, en grande partie, par l’état arriéré de la technique et le niveau culturel peu élevé des masses. La théorie et la pratique de la social-démocratie internationale ne peuvent détruire l’État bourgeois (le bureaucratisme organisé). Ce qu’elle peut faire, c’est tout au plus changer le nom des organes et des attributs. La Troisième Internationale aussi a démontré son impuissance à détruire le pouvoir étatique.
e) Le système des Conseils d’Ouvriers, comme organes économiques et politiques, système encore inconnu dans l’histoire de l’humanité, doit dominer complètement la vie sociale dans l’ordre communiste.
f) La tradition de l’histoire que la Commune de Paris devrait servir d’exemple pour la destruction de l’appareil étatique et la construction de l’administration de la collectivité communiste — cette tradition est controuvée par les faits. Tout mouvement de résistance de parties ou de l’entièreté de la masse à l’aggravation de son sort doit être encouragé afin de les faire se développer en une insurrection générale de la classe ouvrière contre le capitalisme. La lutte de classe continuelle est la condition du développement de l’esprit d’indépendance des travailleurs.
C’est cette lutte et ses enseignements qui démontreront combien sont surannées et même dangereuses les tendances à l’action politique parlementaire, tout comme la vieille structure bureaucratique des syndicats. Ceux qui conservent l’ancienne structure des syndicats tout en arborant le mot d’ordre nouveau des Conseils d’Ouvriers jettent la confusion quant à la véritable nature des Conseils d’Ouvriers et ne se servent de ce mot d’ordre que pour masquer leur pratique réformiste. La fonction du vieux syndicat ne peut être identifiée avec l’organisme des Conseils d’Ouvriers pas plus que les partis parlementaires réformistes ne peuvent être confondus avec des organisations de lutte de la révolution sociale.
g) Le capitalisme a atteint, techniquement et économiquement, ses propres limites, nationalement par rapport à l’échange, ou en d’autres termes : ses forces de production se trouvent en contradiction avec les rapports de propriété. La situation générale de la classe ouvrière la force continuellement à s’insurger contre la tendance permanente à la réduction de ses droits économiques et politiques. L’enjeu est maintenant le changement total de l’ordre social. Comme il ne s’agit plus d’une lutte pour une part plus ou moins grande des salaires, mais de la lutte pour la conquête des moyens de production, les conflits d’ordre économique peuvent se transformer en une insurrection politique générale.
Pour cela, il faut préparer idéologiquement la classe ouvrière, c’est-à-dire la rendre consciente en elle-même, au système des Conseils d’Ouvriers, comme moyen de combat et comme régime politique. Tout comme aucune révolution ne peut plus s’accomplir maintenant sans assurer les buts sociaux de la classe ouvrière, aussi on ne peut considérer une révolution comme réellement accomplie et acquise tant qu’elle n’a pas fait passer tout le pouvoir économique et politique au travers du régime des Conseils d’Ouvriers.
h) Les communistes ouvriers appuient tout mouvement de masse dans un but de clarifier la conscience des travailleurs et de parfaire leur technique de la lutte, mais ils doivent instruire impitoyablement les travailleurs du fait qu’il ne peuvent conquérir, comme classe, aucun avantage, ni économique, ni politico-juridique, tant que subsistera le régime capitaliste. La révolution sociale, c’est-à-dire la conquête des organes sociaux, le transfert à la collectivité du droit de propriété, est l’unique voie conduisant à la société sans classes. Donc, il faut des organisations économiques dans les entreprises, embryons pré-révolutionnaires des Conseils d’Ouvriers qui ne peuvent fonctionner que dans un nouvel ordre socialiste. Le Conseil d’Ouvriers est donc l’organisation d’avenir de la collectivité productrice, l’organisation révolutionnaire des usines, l’organe remplaçant le syndicat.
Et nous concluons :
Premièrement, en partant de l’expérience des 75 années de mouvement ouvrier socialiste, nous devons orienter la lutte des classes sur une voie neuve par la recherche de moyens de lutte et d’une stratégie plus éprouvée.
Deuxièmement, cette nouvelle orientation requiert de la classe ouvrière qu’elle s’élève spirituellement et gagne en indépendance particulièrement à l’égard de ses «chefs». Théoriquement, comme pratiquement, la recherche des formes organiques de la société communiste doit être portée à l’ordre du jour. Pour cette tâche, il ne suffit pas d’un étalage de connaissances théoriques, politiques ou économiques abstraites sur la démocratie ou sur la dictature, mais d’une évaluation continuelle des hommes et des faits qui est une nécessité absolue. La masse ne peut acquérir ces armes de l’esprit dans un parti centralisé où règne une discipline de cadavre et où il n’est fait aucune place au jeu spontané de la pensée des individus ou des groupes. Seul le droit à la formation de fractions, tant à l’échelle nationale qu’internationale, permettrait ce jeu.
Troisièmement. Ce droit à la formation de fractions ne peut être reconnu qu’à ceux qui reconnaissent les buts essentiels du mouvement : destruction de l’ordre social existant et fondation d’une société nouvelle sur des principes socialistes ou communistes.
Quatrièmement. La nouvelle Internationale des ouvriers communistes — travailleurs intellectuels et manuels — rejette toute participation masquée ou ouverte au travail parlementaire bourgeois. Elle proclame aux ouvriers organisés dans les syndicats qu’une destruction politique et économique des forces capitalistes peut seule sauver le prolétariat. Dès que ces ouvriers vivent sous le joug du fascisme, ils comprennent d’eux-mêmes qu’on ne peut conquérir des droits véritables que quand on vise la conquête de la totalité du pouvoir.
Nous ne nous imaginons pas avoir éclairé dans toute leur profondeur les questions brûlantes que nous avons soulevées. L’opinion que nous avons étayée, nous la donnons dans l’espoir de la voir à son tour discutée et critiquée.

A. SOEP


«Quand l’histoire de l’humanité avance avec la vitesse d’une locomotive, c’est «le tourbillon», «le torrent», la disparition de tous «les principes et idées».
Quand l’histoire avance avec la lenteur d’un charroi, c’est la raison et la finalité pures.
Quand les masses du peuple elles-mêmes, avec toute leur virginité primitive, avec leur décision simple, grossière, commencent à créer l’histoire, à incarner directement dans la vie «les principes et les théories», alors le bourgeois tremble de peur et il hurle que «la raison passe à l’arrière-plan». N’est-ce pas le contraire qui est vrai, ô héros de la bourgeoisie ! À de tels moments, ne voyons-nous pas dans l’histoire précisément la raison des masses et non la raison des individus ? La raison des masses n’est-elle pas précisément alors une force vivante et vierge, et non une force de savants de cabinet ?»

Lénine ( La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier )

Parti - Internationale - État Pt.4

Dans le Manifeste des Communistes, là où il explique le rôle historique du prolétariat, Marx, après avoir indiqué le caractère éphémère du triomphe des ouvriers dans leur lutte revendicative et après avoir expliqué que «les véritables résultats de ces luttes est moins le succès immédiat que la solidarité croissante des travailleurs», précise et dit que «l’organisation du prolétariat en classe et donc en parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux». La dernière partie de cette phrase pourrait prêter à équivoque et laisser entendre qu’il s’agirait d’une tendance organique des ouvriers à se livrer une concurrence. Mais le Manifeste des Communistes explique immédiatement et très clairement que la tendance des ouvriers est de faire «renaître toujours et toujours plus forte, plus ferme, plus formidable» leur organisation en classe. Il est donc évident que cette concurrence résulte d’une réaction de l’ennemi au sein de l’organisation de la classe ouvrière qui connaît un chemin hérissé de difficultés, de désagrégations, de dissolutions, de trahisons.
Ce qui nous intéresse, dans le passage cité, c’est que Marx indique que l’organisation du prolétariat se réalise uniquement dans le parti et qu’il explique par ailleurs pourquoi les autres formes d’organisation que se donneront les ouvriers ne réaliseront pas leur constitution en classe. Qu’il ne s’agisse pas de déclarations incidentelles du Manifeste, il est possible de le prouver par une rapide analyse de la position occupée par Marx, à l’époque où il vécut, pour ce qui est de l’organisation du prolétariat. Nous réservant de traiter les problèmes historiques que ce sujet soulève dans le chapitre suivant destiné à l’Internationale, nous nous bornerons à marquer ici que si Marx a participé à la constitution de la Ligue des Communistes et prit ensuite, en 1864, l’initiative de la constitution de la Première Internationale, il a aussi, en conséquence de la défaite de 1848, préconisé la dissolution de la Ligue des Communistes et, avec Engels, en 1872, au Congrès de La Haye, après l’écrasement de la Commune de Paris, proposé le transfert du Conseil Général à New York, ce qui équivalait à la dissolution de l’Internationale, d’ailleurs prononcée en 1876. En outre, nous voudrions aussi mettre en évidence le fait que Marx s’opposa à ce que le seul parti subsistant, après la dissolution de la Première Internationale, la social-démocratie allemande (Eisenachiens) fusionna dans la confusion totale avec les lassaliens. Dans sa lettre à Bracke, Marx écrira à ce propos : «si donc on se trouvait dans l’impossibilité de dépasser le programme d’Eisenach — et les circonstances ne le permettaient pas — on devait se borner à conclure un accord contre l’ennemi commun».
Un autre fait très caractéristique est, également, l’opinion d’Engels concernant le mouvement français. Dans une lettre adressée à Bebel, le 28 octobre 1882, il se félicite que «la scission depuis longtemps attendue en France» se soit opérée.
«Le développement du prolétariat, dit Engels dans cette lettre, progresse partout au travers des luttes intérieures et la France, où maintenant pour la première fois est créé un parti ouvrier, n’est pas une exception». Et cette scission entre la tendance de Guesde-Lafargue et celle de Malon-Brousse, au Congrès de St-Etienne, le 25 septembre 1882, est approuvée parce qu’il s’agissait, écrit Engels, «d’une lutte purement principielle».
Les maîtres du socialisme scientifique nous apparaissent donc à la fois des fondateurs du parti et aussi des promoteurs de scissions ou même de dissolutions du parti qu’ils avaient fondé. C’est en saisissant d’une façon synthétique leur activité — à première vue contradictoire — qu’il nous sera possible de relier le problème de la construction du parti de la classe ouvrière aux notions fondamentales de la théorie qui sert d’instrument pour la lutte prolétarienne. Il nous revient donc de comprendre les raisons pour lesquelles ceux qui créèrent cette théorie d’une valeur universelle, prirent la responsabilité de proclamer la fin de la Ligue des Communistes, de la Première Internationale et loin de soutenir des fusions impossibles (Gotha) ou d’entretenir une unité de confusion (France), appuyèrent des courants prolétariens qui ne se rattachaient pas toujours à des mouvements de masse, se séparant de tous les confusionnistes possédant une influence éphémère sur la classe ouvrière (Lassalle, Malon-Brousse).
Il nous faut maintenant préciser à nouveau la notion de classe (voir à ce sujet «Bilan», N° 6 : «La Classe»). Ainsi que le remarquait Bordiga, dans un article traitant de la classe et du parti, la «conception de classe ne doit donc pas évoquer devant nous une image statique, mais un tableau dynamique. Quand nous découvrons une tendance sociale, un mouvement poursuivant des finalités données, nous pouvons alors reconnaître l’existence de la classe dans sa véritable signification. Mais alors existe aussi en substance, sinon encore au point de vue formel, le parti de classe». Dans le premier chapitre de cette étude — auquel nous renvoyons nos lecteurs — nous avions marqué la distinction existant entre formation de classe et classe. Nous voulions indiquer par là qu’une communauté d’intérêts économiques donne toujours naissance à une formation de classe, alors que seule une possibilité historique d’action élèvera une formation donnée de classe au rang de classe.
Pour ce qui regarde la société capitaliste en particulier, nous pensons que le prolétariat y existe toujours en tant que formation de classe, mais non toujours en tant que classe. Par exemple, les grandes défaites révolutionnaires entraînent dans leur tourbillon le parti prolétarien, cet organisme en dehors duquel il est impossible de concevoir la classe. Il en a été ainsi après la défaite de 1848, de 1871, après la trahison des partis socialistes en 1914 ; il en est de même aujourd’hui après la défaite de la classe ouvrière mondiale, en Allemagne, lors de la victoire du fascisme.
La source de la formation de classe peut être trouvée dans le mécanisme économique, de telle sorte que nous pouvons dire qu’il existe une relation de cause à effet entre l’organisation d’une société donnée et toutes les formations de classe antagonistes qui en résultent. Mais la relation entre le mécanisme économique et la seule classe appelée à réaliser une forme supérieure d’organisation sociale devient de beaucoup plus complexe. D’autres facteurs vont intervenir, que nous appellerons «politiques», en opposition aux facteurs purement économiques engendrant les formations de classe. Ces facteurs politiques se concentrent autour d’un axe essentiel : le programme historique que se donnera le prolétariat pour réaliser sa tâche finale, la fondation de la société communiste.
Le programme historique, avant la victoire du capitalisme dans le monde entier, consistait à prôner la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution prolétarienne. Cette thèse inspire non seulement les statuts de la Ligue des Communistes, mais aussi toute la tactique préconisée par Marx, lors des révolutions de 1848-49 en Europe. Le parti de la classe ouvrière, à cette époque, est donc un produit de ces situations historiques, et sa fonction, et son programme, se trouveront au point final des possibilités existantes ; il ne sera plus bloqué avec la bourgeoisie, comme Marat et Babeuf, en 1789 (ce dernier, après Thermidor, le comprit parfaitement et c’est sur cette base que s’organisa d’ailleurs la «Conspiration des Egaux»), en croyant cette classe capable de réaliser une société où puisse triompher l’égalité réelle de tous les citoyens, mais Marx escomptera pouvoir utiliser les mouvements accompagnant la révolution bourgeoise pour pousser cette dernière à des solutions permettant l’entrée en lice de la classe prolétarienne.
Après les massacres de juin 1848 en France, Marx comprit l’impossibilité de réaliser ce schéma. Et il écrivit alors : «La Révolution de Février était la belle révolution, révolution ayant la sympathie générale parce que les antagonismes qui l’avaient armée contre la royauté n’étaient pas encore développés et sommeillaient en bonne intelligence les uns à côté des autres, parce que la guerre sociale qu’elle menait après elle n’avait encore qu’une réalité nébuleuse, la valeur d’une phrase, d’un mot. La Révolution de Juin est la révolution haïssable, la révolution répugnante, parce que la chose prend la place du mot, parce que la République découvre la face de monstre en brisant la couronne qui le couvrait et le cachait.»
«Ordre ! tel était le cri de guerre de Guizot. Ordre ! s’écriait le Guizotin Sébastini quand Varsovie devint russe. Ordre ! crie Cavaignac, écho brutal de l’Assemblée Nationale et de la bourgeoisie républicaine. Ordre ! grondèrent ses cartouches en déchirant les entrailles du prolétariat. Depuis 1789, aucune des nombreuses révolutions de la bourgeoisie française n’avaient attenté à l’ordre, car elles laissaient subsister la domination d’une classe, l’esclavage de l’ouvrier, l’ordre bourgeois en un mot, si souvent qu’ait pu changer la forme politique de cette domination et de cet esclavage. Juin a touché à cet ordre. Malheur à Juin» (Neue Rheinische Zeitung, 29 juin 1848)».
D’autre part, dans son livre sur «La lutte des Classes en France», Marx ajoutait encore : «Au lieu des revendications, excessives de forme, mesquines de contenu, bourgeoises encore, dont il voulait arracher la concession à la République de Février, s’éleva (en juin) un cri de guerre audacieux, révolutionnaire : A bas la bourgeoisie ! Dictature de la classe ouvrière !».
C’est sur la base de ces événements de 1848, et après un long travail d’élaboration théorique, allant de 1850 à 1862, que fut fondée la Première Internationale qui mit à sa base la notion de l’indépendance de la classe ouvrière pour réaliser sa révolution. Mais entre 1848 et 1862, une évolution s’était aussi vérifiée dans le cours des événements : la bourgeoisie «révolutionnaire», de 1789 à 1848, était devenue le bourreau sanglant défendant son régime dans des hécatombes de prolétaires.
Il est clair qu’entre 1850 et 1864, les situations ne permettaient pas à la classe ouvrière, se relevant de ses premières défaites, de poser sa candidature à la destruction de la classe capitaliste : le parti ne pouvait pas être fondé à cause de cela. C’est donc à la Bibliothèque de Londres que Marx continue la fonction historique du prolétariat, cette fonction qui pour ce qui est de l’effet direct sur les événements avait été brisée par les massacres de 1848. La reconstruire par la fondation d’un parti aurait été un procédé artificiel qui, loin de faciliter la reprise de la lutte prolétarienne, aurait constitué un nouvel élément de trouble. En définitive, cela aurait retardé la reconstruction d’une organisation réelle de la classe ouvrière. En effet, même dans l’hypothèse que le travail que Marx a accompli en quatorze années aurait pu être accompli en un temps plus limité, qu’il eût fini le «Capital» et le programme de la Première Internationale en 1851 au lieu de 1864, le cours des événements n’en aurait nullement été changé, car au cours de ces quinze années se produisit l’épuisement historique de la classe bourgeoise en tant que force pouvant harmoniser l’ensemble de la société sous sa direction, et le rôle progressif de cette classe se renversa en rôle négatif. Nous avons émis cette hypothèse pour poser plus amplement le problème, mais en réalité, puisque les notions politiques ne sont, en définitive, que l’expression du processus de l’évolution de la situation historique, il est évident que les travaux théoriques de Marx apparurent seulement au moment où la maturation de cette évolution permettait la compréhension de la situation objective et des tâches revenant au prolétariat. Mais, ce que nous voulons surtout mettre en évidence, c’est qu’après la défaite de 1850, le problème de la construction de nouveaux partis prolétariens se posait ainsi : inventaire des données historiques précédentes, élaboration, sur la base des défaites subies, des nouvelles conceptions fondamentales en vue de la fondation du parti de demain. Ce travail théorique, s’effectuant en liaison avec la marche des situations qui découlaient de 1848, avançait dans la mesure où le cours contradictoire des événements permettait à la fois d’explorer le nouveau chemin que le prolétariat devait parcourir et déterminait — parallèlement à l’apparition des contrastes contenant les éléments de leur éclosion — les conditions réelles pouvant permettre la reprise des luttes prolétariennes. Substituer à ce travail la fondation immédiate d’un parti aurait signifié incruster l’édifice de demain dans un milieu social et politique relié physiologiquement au même chemin qui conduisit à la défaite de 1848. Il est clair que notre analyse des phases successives de la lutte prolétarienne et de la phase actuelle tient compte des conditions historiques mêmes et nullement des affirmations ou des proclamations de volonté que l’on serait tenté d’émettre au sujet de la fondation de nouveaux partis. D’autre part, quand nous affirmons que la proclamation hâtive d’un parti empêche sa réelle préparation, nous visons ces courants qui prétendent fonder un parti pour féconder le travail théorique et qui tombent, par là, dans une contradiction stridente : le parti étant une organisation de combat et non un atelier de travail théorique.
Après l’écrasement de la Commune de Paris se déroule une période de temps bien plus longue que celle qui sépara la Ligue des Communistes de la Première Internationale. Il faudra dix-sept ans avant d’arriver à la fondation de la Deuxième Internationale dont les bases politiques furent d’ailleurs seulement jetées au Congrès d’Erfurt de 1891. Pendant la période qui s’écoule entre la fin de la Première et la fondation de la Deuxième Internationale, nous n’assisterons plus à un travail théorique analogue à celui qui précéda la Première Internationale. Cela ne tient pas à un épuisement des facultés scientifiques de Marx et Engels (si Marx est mort en 1883, Engels vécut jusqu’en 1895), mais au fait qu’une modification historique d’une importance définitive s’était manifestée dans l’enchaînement des événements qui relie 1871 à 1889. En effet, la Commune clôture la phase où le prolétariat pouvait encore escompter réaliser sa libération au cours des bouleversements sociaux accompagnant la destruction du régime féodal ; mais les massacres du Père Lachaise installent le capitalisme au pouvoir et bientôt il a devant lui une période où il pourra réaliser son hégémonie sur la société en mâtant le prolétariat, ne se trouvant plus dans la possibilité de mener une lutte révolutionnaire. Le programme d’Erfurt, bien qu’il reprenne le passage du Manifeste des Communistes caractérisant en tant que «politique» toute lutte contre l’exploitation capitaliste, dira cependant que : «la classe ouvrière ne peut pas mener ses luttes économiques et ne peut pas développer son organisation économique sans droits politiques. Elle ne peut pas réaliser le passage des moyens de production en la possession de la collectivité sans être entrée en possession de la puissance politique». Cette pensée reflétait admirablement les nouvelles situations d’épanouissement du capitalisme et les perspectives qu’elles ouvraient pour une classe ouvrière venant d’être battue au travers de la Commune de Paris. Marx avait tiré les enseignements les plus essentiels de cette défaite et, par après, grâce au fait que les masses ouvrières purent lutter pour améliorer leurs conditions de vie dans cette période d’essor capitaliste, expliquent cette lutte pour «les droits politiques» et l’inutilité d’effectuer un travail théorique analogue à celui qui précéda la Première Internationale. Le révisionnisme marxiste, qui devait s’épanouir dans pareille situation, se rattache également à ce passage du programme d’Erfurt. Nous ne prétendons pas qu’il existe une filiation entre Erfurt et le réformisme, mais c’est sur cette base qu’il proclama son rattachement au capitalisme corrompant les organismes ouvriers et passant à la conquête du monde sans être menacé par le danger des insurrections prolétariennes. Les difficultés mêmes traversées par les gauches marxistes au sein de la Deuxième Internationale confirment les caractères de l’époque. Il était vraiment difficile de maintenir intact le drapeau du socialisme au moment où le capitalisme pouvait permettre un certain relèvement du niveau de vie des ouvriers, car ce relèvement pouvait évidemment être déguisé en «réformes» permettant l’avènement graduel du socialisme. C’est d’un milieu où cette situation n’existe pas qu’arrivera la régénérescence du marxisme. Les bolcheviks russes avaient leur comité directeur à l’étranger, au milieu de la gangrène opportuniste, décomposant le mouvement ouvrier. Mais ils agissaient en fonction d’un milieu social où le capitalisme était loin de pouvoir jouir d’une situation analogue à celle rencontrée dans les autres pays ; les ouvriers et les paysans russes devaient poser le problème du pouvoir comme condition primordiale pour briser l’exploitation qui pesait sur eux. Ce double concours de circonstances objectives fermentera le génie de Lénine et posera ainsi les conditions pour la victoire révolutionnaire.
La victoire du réformisme au sein des partis de la Deuxième Internationale ne détermine donc ni les conditions pour la fondation de nouveaux partis, ni celles pour la constitution des cadres des partis de demain. Les conditions pour la création d’un nouveau parti pouvaient seulement surgir de l’explosion des contradictions sur lesquelles s’était basé l’épanouissement du capitalisme après 1870. Cette explosion fut la guerre de 1914 quand devait également se vérifier le passage à l’ennemi d’une direction réformiste gagnée au cours d’une période où les luttes revendicatives des ouvriers furent certes des brèches faites au sein du système capitaliste, mais jamais, comme le prétendirent les réformistes, des succès socialistes qui devaient dispenser les masses de poser le problème de la conquête du pouvoir.
La trahison de 1914 ne mit pas immédiatement à l’ordre du jour le problème de la construction d’une nouvelle Internationale ou de nouveaux partis. A cette époque, le seul courant capable d’aborder les circonstances de la guerre est le parti bolchevik qui pourra le faire parce qu’il aura, après la défaite de 1905, fait ce que Marx fit après 1848, c’est-à-dire un profond travail de reconstruction théorique. Les bolcheviks en récoltèrent les fruits en 1917 lorsqu’ils parvinrent à diriger l’insurrection des masses.
La guerre a représenté l’aboutissement des situations sur lesquelles le capitalisme avait vécu dans sa période d’ascension, et a déterminé l’ouverture des nouvelles phases où le problème du pouvoir s’est posé pour le prolétariat. Mais, cette fois, c’est sur une base extrêmement plus avancée que celle de 1848 : c’est uniquement par une lutte sans merci, non seulement contre le capitalisme, mais aussi contre tous ses agents, qu’il sera possible de réaliser la victoire révolutionnaire. L’axe autour duquel se fonderont les nouveaux partis sera, par conséquent, celui de la conquête du pouvoir au travers de l’insurrection prolétarienne. Et, au deuxième Congrès de l’Internationale Communiste, les thèses sur le rôle du parti, le programme de celui-ci, ne peuvent se réaliser que par sa séparation de tous les courants social-démocrates, dans une séparation aussi profondément correspondante que celle qui existe entre la période du capitalisme ascendant et la nouvelle période des révolutions prolétariennes. La thèse trois dit notamment : «les notions de parti et classe doivent être distinguées avec le plus grand soin» ; et plus loin encore : «la confusion entre ces deux notions, de parti et de classe, peut conduire aux fautes et aux malentendus les plus graves». Il ressort de ces thèses que la tâche des communistes ne consiste plus dans la conquête des droits politiques (programme d’Erfurt), mais dans «l’élévation de toute la classe ouvrière au niveau de l’avant-garde communiste». Le facteur de la conscience intervient donc comme un élément capital, parce qu’il correspond à une situation où l’élément essentiel est constitué par la conquête du pouvoir politique, où cette conquête devient le « droit politique» primordial de la classe ouvrière.
Mais, encore une fois, l’ennemi de classe devait avoir raison de l’effort du prolétariat qui était parvenu à se forger, dans l’Internationale Communiste, l’organe pouvant devenir l’instrument de sa libération mondiale. Et nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation où, à nouveau, il faut reconstruire les cadres du parti de demain. A notre avis, le chemin qu’a suivi Marx d’abord, Lénine ensuite, ne résulte pas de circonstances fortuites et destinées à disparaître, mais représente bien le chemin que doit suivre le prolétariat pour préparer les conditions pour la victoire de demain, une fois que l’ennemi a pu lui arracher le succès révolutionnaire.

* * * * *

L’analyse que nous avons faite de la période succédant à 1848 nous a permis de voir comment la classe engendre le parti sur la base du «comment» la situation engendre la révolution prolétarienne. Poser le problème ainsi nous permettra d’écarter toutes les solutions qui veulent nous déterminer à réagir immédiatement à la situation en construisant des nouveaux partis. Ce qui, en définitive, ne peut nous conduire que sur le chemin déjà parcouru et qui aboutit à la défaite de 1933. Le parti, en effet, est un produit complexe de deux situations, mais qui est appelé à réaliser une synthèse dans la direction de l’avenir. Il est tout d’abord un résultat de la contingence dans laquelle il se trouve : par exemple, l’Internationale Communiste ne posait pas le problème de la prise du pouvoir d’une façon abstraite, mais comme une répétition d’Octobre 1917 et cela autour de la Russie Soviétique. L’I.C. était, de ce fait, incrustée dans tous les facteurs agissant dans les différents pays, et si elle possédait le sang novateur de la victoire révolutionnaire en Russie, elle aspirait aussi tous les miasmes provenant des pays capitalistes. En définitive, la lutte entre le capitalisme et le prolétariat pouvait se concentrer, à cette époque, autour de l’alternative suivante : ou bien la poussée des révolutionnaires russes se reliait avec les circonstances favorables dans tous les pays, pour faire de l’Internationale Communiste l’organe de la victoire mondiale, ou bien les défaites révolutionnaires des autres pays minaient les bases de cet organisme mondial et les bolcheviks russes eux-mêmes étaient emportés par le courant de la contre-révolution mondiale.
Nous comprendrons mieux la situation actuelle, le problème des rapports entre le parti et la classe, quand nous aurons rappelé le rôle historique du prolétariat et le mécanisme qui peut relier son parti à la cause de l’ennemi. Comme nous l’avons déjà expliqué dans les chapitres précédents, l’élément indispensable pour la réalisation de la tâche historique du prolétariat, n’est pas une série d’organisations économiques (manufactures, comptoirs de commerce, etc., etc.), comme pour la bourgeoisie et les autres classes qui la précédèrent, mais uniquement le parti où se réalisera progressivement la conscience du prolétariat. Et cette conscience n’est pas donnée par l’élargissement des positions économiques des prolétaires, mais dans le développement des armes idéologiques à sa disposition. Cette progression idéologique, qui permet en même temps d’ébranler tout le système sur lequel s’installe le pouvoir du capitalisme détermine, au point de vue matériel, une disposition du prolétariat à prendre les armes pour mener la bataille révolutionnaire et aussi la possibilité d’une rupture de l’appareil de domination de la bourgeoisie, poussent fonctionnaires, soldats, gendarmes à déserter le camp bourgeois pour se joindre, par après, au prolétariat marchant à la victoire. Lors de la fondation de l’I.C., ses positions politiques se soudaient à une situation exprimant directement la poussée des masses pour la conquête du pouvoir. A ce moment, ce ne furent pas les formations militaires et d’extrême-droite qui brisèrent la victoire, mais le repli du capitalisme sur des positions d’extrême-gauche pouvant voiler la vision de la nécessité de la prise du pouvoir. Cela prouve que même lorsqu’existent les conditions les plus favorables pour l’assaut des masses, le parti n’est pas certain du succès, car à ce moment le danger ne réside pas dans le corps à corps de l’armée prolétarienne contre les forces de l’ennemi, mais dans la désagrégation que l’ennemi parviendra à déterminer au sein du parti, n’osant pas se décider à emprunter le chemin de la lutte autonome et unique du prolétariat et se laissant emporter dans des propositions d’alliance avec des partis ennemis.
Après la prise du pouvoir, ainsi que l’expérience russe le prouve, le danger extrême se révèle être surtout une pénétration progressive dans le parti de positions politiques qui le détourneront progressivement de son but, qui altéreront sa conscience jusqu’à la dissoudre dans les cadres du système capitaliste.
Parce qu’il est un élément qui relève des situations où il se fonde, le parti n’est nullement préservé du risque de devenir une partie intégrante du système qui concrétise la domination du capitalisme, perdant ainsi toute capacité de réaliser la conscience indispensable pour le succès de sa lutte. Lorsque la contamination de l’organisation du parti en arrive à la victoire d’un courant opportuniste qui modifie son programme initial, il s’ensuit également une modification dans la position réelle de ce dernier et loin d’appeler le prolétariat à emprunter le chemin de la victoire, il le dirigera vers une impasse où il deviendra la proie du capitalisme. A partir de ce moment, toute analyse marxiste devra tenir compte du fait que, dans l’intérêt de l’ennemi, joue la puissance de ce parti dégénéré et que le sort de ce dernier est relié au sort du capitalisme. Cela jusqu’au moment où l’éclosion des contradictions fera éclater l’ensemble du système. Notre pensée est d’ailleurs parfaitement confirmée par le renforcement de la Russie Soviétique, contemporain au renforcement du capital dans les différents pays.
Si la faillite d’un parti à sa tâche est la manifestation d’une incapacité initiale à embrasser tout le chemin que devra parcourir la classe jusqu’à sa libération, il en résulte que la ligne progressive qui, de la Ligue des Communistes de 1848, nous a portés à la Première Internationale puis à la Deuxième et enfin à la Troisième, est le reflet du cours des événements qui ont connu les victoires du capitalisme, les succès et les insuccès du prolétariat.
On ne résout évidemment pas le problème de la continuité de la conscience prolétarienne en affirmant que la Ligue des Communistes aurait pu produire tous les matériaux qui furent élaborés seulement après. Il faut, au contraire, tenir compte du fait que tout au long du parcours suivi par le prolétariat, des forces ennemies se sont introduites au sein de son parti, empêchant celui-ci de s’orienter vers la consolidation des positions autour desquelles il aurait pu gagner ses batailles. L’incapacité initiale à résoudre tous les problèmes dépend du fait que la conscience des tâches à réaliser ne peut s’épanouir que dans la mesure où les situations mûrissent les nouveaux événements. Mais il serait tout aussi erroné d’affirmer qu’on ne fondera le parti que lorsque tous les problèmes seront résolus, que de dire que le parti peut surgir indépendamment des conditions historiques d’une époque donnée.
Tout en sachant d’avance que notre programme est sujet aux modifications qui lui seront données par les nouvelles situations historiques, nous pouvons néanmoins poser un point préalable, au sujet duquel aucune hésitation ou concession ne sont possibles. Si le parti a fait faillite à sa tâche, si actuellement la Russie Soviétique peut être admise dans le concert du capitalisme mondial, c’est que tout un système sur lequel le prolétariat avait basé la vision de ses luttes se trouve être épuisé. Le devoir des communistes consiste donc à vérifier, pour le parfaire, l’ensemble des positions programmatiques surgies en 1917-21, en tenant compte de cette nécessité essentielle : il ne sera plus possible de rebrousser chemin, ou d’aller en deçà des programmes et des forces historiques qui ont été liquidés par l’évolution historique. Il y a là, évidemment, une série de difficultés énormes à franchir. Mais le meilleur moyen de voiler ces difficultés est d’affirmer qu’un parti sera fondé pour les éliminer.
Cependant, l’histoire du mouvement prolétarien est là : c’est le chemin des fractions qui rétablit la continuité de la pensée prolétarienne en vue de la lutte révolutionnaire. Ainsi que Marx, Engels, Lénine nous l’ont montré, avant que la situation historique n’ait présenté un bilan de liquidation des forces et des positions politiques qui conduisirent à la défaite, le parti se fonde dans les milieux où l’on reconstruit les cadres, là où, pour réaliser ce travail, on s’oppose aux manœuvres de confusion, vers une constitution immédiate de nouveaux partis destinés à décourager des énergies révolutionnaires et à s’effondrer inévitablement.

L’arabisation du C.C. du Parti Communiste Syrien

«Nous avons pu, par notre plate-forme électorale, lier à notre mouvement de larges couches de travailleurs, créer une activité politique auprès des masses et tout cela grâce à la ligne juste et saine de l’arabisation du parti, du Comité Central, qui a largement éclairé le visage du parti communiste devant les masses arabes».
Voilà ce que l’on pouvait lire dans le numéro 9 des Cahiers du Communisme. Le centrisme dépasse en incohérence et en stupidité politique toutes les limites : le communisme en Syrie est devenu une simple question de races. Peut-être demain luttera-t-on dans les métropoles capitalistes pour «l’aryennisation» des P.C. Et de leurs organes dirigeants, à l’instar des fascistes allemands. Il s’agit là, évidemment, de concessions hautement «léninistes» faites aux couches petites bourgeoises qu’aujourd’hui dans les pays coloniaux, hier en Allemagne, demain dans nos pays, le centrisme juge nécessaire d’effectuer afin de bien montrer qu’il est, lui, le champion exclusif de la «libération nationale» des peuples opprimés ou même de pays capitalistes subissant le joug d’impérialismes tous puissants.
L’arabisation du P.C. Syrien est donc une «découverte» du centrisme digne de figurer parmi ses autres découvertes réactionnaires appliquées à la Russie et dans tous les pays où le prolétariat s’est fait battre.

A propos de la Sarre

Tout le monde sait que les bolcheviks-léninistes ont adopté, vis à vis du plébiscite de 1935 dans la Sarre, le mot d’ordre du statu quo. Bien entendu, il s’agit, selon la «Vérité» de déclencher une campagne pour «l’autonomie absolue» de la Sarre, au nom du «droit à disposer d’elle-même» que possède la classe ouvrière.
Nous ne discuterons pas tout le bizarre et le pittoresque d’une telle position : le droit du prolétariat à disposer de lui-même (!) et l’autonomie absolue (!) parce que les ouvriers sarrois ne peuvent poser le problème du pouvoir ; en réalité que signifie ce galimatias ?
Il est certain que si le prolétariat ne peut poser le problème du pouvoir, il ne peut, de ce fait, «disposer de lui-même» ou obtenir une solution favorable à sa lutte. Battu pour battu, il ne peut que se regrouper dans ses organisations de classe et repousser tout choix entre le fascisme allemand et l’impérialisme français, ou, ce qui est identique, le statu quo sous la haute protection de la S.D.N., instrument de la France. Réclamer comme les stratèges de la «Vérité» le droit du prolétariat à disposer de lui-même, c’est-à-dire voter le statu quo ou le maintien de l’hégémonie française dans la Sarre, revient à bafouer le marxisme qui enseigne que la seule forme réelle d’auto-disposition prolétarienne, c’est l’insurrection révolutionnaire et non le choix entre des dominations de deux impérialismes antagonistes.
Mais il y a un aspect assez comique qui s’ajoute opportunément à cette confusion. Les bolcheviks-léninistes attribuent très justement aux pourparlers russo-français le changement d’orientation des centristes. Ce serait donc M. Barthou qui aurait soufflé à Litvinov la «juste position» du statu quo, préconisée par les bolcheviks-léninistes depuis bien longtemps.
Voilà où aboutit la politique «bolcheviste» : prévoir la bonne position avant que le centrisme pressé par un impérialisme quelconque arrive à une compréhension saine des événements.
Et vive alors M. Barthou, qui a obligé le centrisme à briser avec sa «position criminelle» et à adopter la véritable position bolchevik-léniniste.