Manifeste du Bureau International des fractions de Gauche
Contre la guerre impérialiste !
Pour le défaitisme révolutionnaire !
Pour la révolution mondiale !
PROLETAIRES D’ESPAGNE !
PROLETAIRES DE FRANCE !
PROLETAIRES DU MONDE ENTIER !
« Un spectre hante l’Europe le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte Alliance pour traquer ce spectre. » (Manifeste des Communistes — Février 1848).
En 1848, la vieille Europe se ligua pour traquer le spectre du Communisme. En 1938, la vieille Europe se ligue à nouveau contre cette persistante hantise. Espoir vain, car le Communisme renaît toujours plus menaçant et la production de guerre, le seul marché qui reste ouvert au capitalisme, subit, à son tour, les lois antagoniques du régime : d’un côté, les moyens de destruction ne font que s’accumuler, tandis que de l’autre les millions de prolétaires asservis par les traîtres a la production de guerre, ne reçoivent qu’une part insignifiante de la valeur du travail qu’ils consacrent à forger les instruments de leur destruction pendant que l’industrie de consommation, la seule répondant aux aspirations de l’humanité, devient, en réalité, l’appendice de l’industrie de guerre et se dégrade de plus en plus par l’introduction d’ersatz.
Autrefois, les contrastes du régime trouvaient dans les crises cycliques et les guerres d’expansion aux colonies les éléments régulateurs qui ouvraient à la bourgeoisie de nouvelles et vastes perspectives d’exploitation et de domination. Aujourd’hui, les guerres d’Éthiopie, d’Espagne et de Chine apparaissent comme des expédients n’ayant d’autre propriété que d’accumuler davantage de matières explosives. La guerre, localisée ou généralisée, ne peut désormais résoudre les antagonismes résultant d’une production qui a atteint des proportions incompatibles avec le mode de répartition capitaliste. Chaque moment de la vie du Capitalisme évoque, par la mort quotidienne dans la guerre de milliers d’ouvriers, le spectre du Communisme. Chaque fibre de l’économie de guerre évoque ce spectre contre qui se liguent toutes les forces du capitalisme mondial.
PROLÉTAIRES !
La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d’expansion du régime capitaliste ; le déclin de la société bourgeoise plaça, à Versailles, les États « vainqueurs » devant la nécessité d’apporter aux États vaincus les moyens économiques, politiques et militaires de battre le prolétariat révolutionnaire qui, dans la dislocation de l’appareil capitaliste de ces pays, pouvait trouver une issue au développement de ses mouvements insurrectionnels.
Ainsi, sur les cadavres des spartakistes et ceux de la révolution allemande de 1923, les bourreaux sociaux-démocrates préparent la litière du fascisme. Sur l’arène diplomatique, la comédie pacifiste du désarmement se jouait à la Société des Nations. Les uns arguant que le désarmement passait par la sécurité et l’arbitrage, réarmaient en attendant que la sécurité fut réalisée. Les autres prétextant de l’impossibilité d’assurer la sécurité sans le désarmement, se proposaient de démontrer l’inéluctabilité de leur propre réarmement, Et la Conférence du Désarmement poursuivit l’utopie de contrôler et de limiter la production de guerre. Mais les lois qui présidaient au fonctionnement de l’économie capitaliste devaient, dans l’exaspération de la crise mondiale, démontrer l’inanité de cet absurde projet, et, l’un après l’autre, tous les compromis inter-impérialistes se désagrégèrent pour assigner finalement aux armements une place prépondérante dans l’activité sociale.
Quand l’heure du massacre sonna on Espagne et en Chine, ce fut la ruée du Capitalisme vers ces marchés de guerre, soit pour y jeter des armes et de la chair à canon (Italie, Allemagne, U.R.S.S.), soit pour y écouler des matières premières et des capitaux (Angleterre, France, États-Unis). Belle opportunité aussi pour la bourgeoisie mondiale de manifester sa solidarité de classe.
Quand, en août 1936, le socialiste Blum prit l’initiative de la constitution du Comité dit de non-intervention, il s’agissait la d’une mesure répondant aux intérêts de classe du Capitalisme. Le « Comité d’affaires » de la bourgeoisie mondiale veilla a la défense du régime et toutes les péripéties contradictoires de ses travaux, toutes les mascarades du contrôle, n’eurent, en définitive, qu’un but : permettre aux différents capitalismes de dévoyer et duper les prolétaires, de dissimuler la situation réelle dans la quelle les ouvriers étaient jetés : leur massacre en Espagne et en Chine, leur adhésion au plein développement de l’économie de guerre dans tous les pays.
En Allemagne et en Italie, où l’économie de guerre ne laissait qu’une marge infime a l’industrie de consommation, c’est au cri de la guerre contre le bolchevisme en Espagne , de la « réparation des injustices de Versailles », que Hitler et Mussolini sont parvenus à remplacer le beurre par les canons.
En France, c’est au cri des « des armes et des avions pour l’Espagne », que le capitalisme a pu briser la vague des grèves. Les prolétaires sont désormais acquis à l’idée que leur sort dépend du massacre de leurs frères de classe érigés en « fascistes ».
En Russie, l’heure était venue où l’évolution économique exigeait de passer au massacre de tous ceux qui, ayant participé à la révolution d’Octobre, pouvaient représenter, pour les masses, un étendard faisant repoussoir a leur exploitation ignoble et leur rappelant le chemin de classe pour défendre, avec leurs intérêts immédiats, la cause de la révolution russe et mondiale, C’est au cri de « no pasaran », de l’intervention active en Espagne, que Staline a pu procéder aux assassinats consécutifs des artisans de la révolution de 1917.
En Espagne, aux carnages sur les fronts militaires, se superpose, des deux côtés de la barricade, une réaction féroce dirigée contre les ouvriers qui ne se plient pas à toutes les nécessités de l’Union Sacrée.
PROLÉTAIRES !
En même temps que les brigands impérialistes donnaient vie à la Société des Nations, les prolétaires russes qui avaient, en Octobre 1917, détruit l’appareil de domination du capitalisme, l’État, fondaient, avec des minorités prolétariennes de différents pays, l’Internationale Communiste, l’instrument appelé à diriger la Révolution mondiale.
Le cours, aboutissant à la construction de l’Internationale, s’opposait brutalement à l’autre se concluant par Versailles. Cette opposition, en restant l’axe de toutes les situations ultérieures, pouvait mener a la victoire mondiale du prolétariat : des batailles révolutionnaires de 1923 en Allemagne, de 1927 en Chine, des luttes gigantesques qui agitèrent toute la période d’après-guerre.
Mais il n’en fut pas ainsi et, immédiatement après sa fondation, l’Internationale Communiste, adoptant une politique qui ne correspondait point à celle qui mena les ouvriers russes a la victoire en Octobre 1917, fut amenée à opérer une double série de concessions politiques : compromissions a l’intérieur de chaque pays avec les traîtres d’hier sous le prétexte d’accroître les possibilités matérielles, sur l’échiquier international, l’État prolétarien escomptait pouvoir étayer désormais sa défense sur l’exploitation des contrastes inter-impérialistes, en raison du reflux révolutionnaire dans les autres pays.
Mais les batailles révolutionnaires que l’on croyait révolues quand le compromis apparut comme une nécessité, apparurent à nouveau dans la suite, alors qu’en Allemagne et en Chine, au lieu de la constitution du front prolétarien pour l’assaut au pouvoir sous la direction exclusive du parti de classe, l’Internationale du front anti-versaillais revendiqua la coalition avec la social-démocratie, la lutte anti-impérialiste et l’union avec le Kuomintang. D’où ce contraste : les ouvriers russes, parce qu’ils étaient restés sur leur terrain de classe, gagnèrent la bataille de 1917, tandis que les ouvriers allemands et les travailleurs chinois, parce qu’entraînés dans le front opposé, perdirent leur bataille et de leur déroute surgirent Hitler et Chang-Kaï-Chek.
LE FIL CONDUCTEUR DE L’HISTOIRE RELIE TOUTES LES DÉFAITES PROLÉTARIENNES
L’erreur initiale de la IIIe Internationale, qui s’affirme d’une fatalité historique, développe la chaîne des autres « erreurs » conduisant à des hécatombes de prolétaires.
L’opposition entre Octobre 1917 et la situation actuelle s’exprime par l’opposition entre les bolcheviks internationalistes et les agents actuels du capitalisme : fascistes, démocrates, centristes, anarchistes, trotskystes et « communistes de gauche ». Les prolétaires qui luttent aujourd’hui contre la guerre impérialiste, pour la fraternisation, pour le défaitisme, sont les seuls à se relier aux internationalistes de 1917. Par contre, ceux qui voilent ou ignorent les fautes foncières, que ce soit consciemment ou inconsciemment, rejoignent l’ennemi, deviennent ses agents et les instruments de la confusion idéologique permettant au Fascisme et au Front Populaire d’opposer l’écueil sanglant de la guerre à la marche vers la révolution.
PROLÉTAIRES !
Le capitalisme est parvenu à pulvériser votre conscience de classe et à vous placer devant l’impossibilité de discerner, dans l’amalgame des idéologies bourgeoises, celle qui répond véritablement à vos intérêts, parce qu’elle est votre oeuvre propre, édifiée au sein des fractions de gauche.
Les drapeaux arborés dans vos manifestations et vos luttes le sont par des agents du capitalisme qui détournent vos batailles de leurs objectifs de classe. Quand le moment arrive, comme en Espagne, de passer à la forme achevée de la trahison, ils répètent les gestes de 1914 et vous appellent à tuer vos frères. Les socialistes vous étourdissent de leurs appels pour l’aide aux républicains d’Espagne, exploitent votre légitime indignation contre les bombardements des femmes et des enfants, pour arracher votre consentement au massacre des travailleurs marocains, italiens, allemands pour mieux vous dissimuler les victimes des répressions du Front Populaire de Barcelone ; pour que vous vous borniez à une désapprobation platonique des assassins de Moscou, qui doivent rester dans le front unique de la « guerre antifasciste ». Silence dans les rangs ! Telle est la consigne qu’exploitent les assassins centristes pour poursuivre tranquillement leur oeuvre meurtrière en Russie.
Les trotskystes déposent leur offrande sur l’autel de la patrie capitaliste. « Faites tout votre devoir dans la lutte contre le Japon », ont-ils dit aux travailleurs chinois ; « parce que de la DÉFAITE du Japon jaillira la Révolution en Chine » !
Les anarchistes briguent à nouveau des mandats ministériels dans l’Union Sacrée de Barcelone, en dépit du massacre de nombreux ouvriers et paysans tombés victimes d’une idéologie contre-révolutionnaire.
Les « communistes de gauche » à qui les situations n’offrent pas encore de positions de premier plan, participent au concert des traîtres. Là où la guerre n’est pas encore en action, ils sont « anti-défense nationale » ; mais là où la guerre fauche des centaines de milliers d’ouvriers, ils sont d’enragés interventionnistes car, pour eux, la révolution n’est pas la négation de la guerre antifasciste mais serait fille légitime de la « victoire » contre les fascistes.
PROLÉTAIRES !
Les fractions de gauche, parce qu’agissant sur un terrain propre à la fécondation de positions de classe, furent les seuls organismes alertant le prolétariat espagnol, dès juillet 1936, sur la signification réelle de la guerre antifasciste. S’inspirant des critères décisifs de la révolution russe, pour mieux dégager la critique implacable des erreurs inévitables des bolcheviks exercée par les événements eux-mêmes, les fractions de gauche furent naturellement placées dans les conditions de pouvoir dénoncer la nature impérialiste de la guerre d’Espagne, et cela parce qu’elle se dirigeait, non pas vers la destruction de l’État capitaliste, mais bien vers sa consolidation au travers d’une adaptation bourgeoise à une situation contingente caractérisée par des « socialisations » et des atteintes temporaires à la propriété privée.
Ce n’est pas l’effet du hasard si les fractions de gauche seules restent debout au milieu de l’effondrement des organisations qui, après avoir appartenu au prolétariat, ne sont plus que des rouages du système capitaliste. Seules, elles assurent aujourd’hui la continuité de la vie du prolétariat et ne failliront pas à leur tâche d’exprimer la classe révolutionnaire, lorsque les situations permettront à nouveau aux masses de passer à la lutte insurrectionnelle pour la destruction de l’État capitaliste.
PROLÉTAIRES D’ESPAGNE !
Depuis bientôt deux ans, chaque bataille est une hécatombe de vos vies ; chaque centre d’Espagne est arrosé de votre sang. Pour conquérir Teruel, la partie la plus ardente de votre classe a été sacrifiée.
Depuis bientôt deux ans, vous parsemez de vos corps les campagnes et les villes d’Espagne, aux cris de « tuez les fascistes » ou « tuez les rouges ». Des milliers d’entre vous sont tombés pendant que généraux, ministres, fascistes, créatures du Front Populaire, exploitaient vos sacrifices stériles.
De même, le capitalisme international monnaye vos cadavres en intensifiant sa production de guerre et en cimentant l’Union Sacrée dans tous les pays.
Emportés dans le cyclone de la guerre, la solidarité réelle du prolétariat international vous a fait défaut parce que, lui aussi, est resté prisonnier du Capitalisme en croyant que votre salut dépendait non de sa lutte contre chaque bourgeoisie nationale, mais du bloc avec celle-ci afin d’assurer la victoire militaire de l’une ou l’autre des dictatures capitalistes.
Les fractions de la gauche communiste qui sont restées fidèles aux principes de l’internationalisme et que les agents du capitalisme ont provisoirement condamnées à l’impuissance saluent en vous, travailleurs espagnols, ceux qui ont fait la plus cruelle des expériences pour le compte du prolétariat international, mais qui en retirera des leçons décisives pour la Révolution.
PROLÉTAIRES DE FRANCE !
En Espagne, brève fut la période qui permit aux ouvriers de lutter sur un front de classe. Immédiatement surgit le carnage impérialiste qui dure encore aujourd’hui et auquel le prolétariat ne peut riposter que par la fraternisation de tous les exploités pour une lutte commune contre toute la classe capitaliste.
Les circonstances particulières qui président à l’évolution du capitalisme français lui impriment une cadence bien moins brutale, C’est pourquoi vous assistez actuellement à l’enchevêtrement de deux cours contradictoires : celui qui, prenant sa source dans vos revendications immédiates et dans les luttes que vous menez pour elles, se dirige contre l’État et son appareil gouvernemental — quelle qu’en soit l’étiquette ; et l’autre cours, qui détourne ces mêmes revendications de leurs objectifs de classe pour les souder à la guerre impérialiste d’Espagne et à la production de guerre.
Il dépend de votre clairvoyance politique que vos batailles mènent à votre libération plutôt qu’à vôtre extermination.
Depuis 1936, le Capitalisme vous fait croire que le Front Populaire est l’arme de votre salut, que les frontières de la République bourgeoise sont vos propres frontières, que la « Marseillaise » est le chant de votre libération, que les « canons pour l’Espagne » oeuvrent non au massacre de vos frères de classe, mais à la délivrance des travailleurs espagnols.
Cette terrible mystification parait bien avoir atteint son but. A chaque occasion, vous êtes victimes du chantage qu’exerce sur vous le Capitalisme : pour garder « votre » gouvernement au pouvoir, vous devez altérer vos revendications, asservir vos syndicats à l’État, tolérer le fonctionnaire-policier qui surveillera les scrutins pour la grève et repérera les « meneurs », cesser vos « gestes sacrilèges » à l’égard de la propriété privée en renonçant à l’occupation des usines, apporter votre collaboration enthousiaste à la production de guerre. Et chaque fois que, sous la pression des traîtres, vous cédez au chantage en acceptant le compromis qui consiste à subordonner le maintien du gouvernement de Front Populaire à l’abaissement de votre standard de vie, les conditions sont créées pour que le capitalisme, ou bien se décide à une offensive ouverte contre votre classe en bousculant le paravent du Front Populaire ou même sous sa direction ; ou bien encastre davantage ce Front Populaire dans l’Union Sacrée sous le signe d’un gouvernement « d’unanimité nationale » ou de « salut public ».
Les vicissitudes des deux dernières années prouvent que votre capacité de lutte est grande et que le Capitalisme pourrait difficilement en avoir raison s’il ne recourait à une dictature se dissimulant sous le masque du Front Populaire. Mais prenez garde ! « L’ennemi vous guette » ! Ce qui s’est passé ailleurs prouve que votre front de lutte, s’il reste ballotté par des mouvements sans issue, peut se désagréger sous la pression du découragement épuisant les plus fortes énergies et offrir le flanc à l’attaque directe du Capitalisme.
Une chose importe ! Vos luttes revendicatives ne peuvent être extraites du climat social qui les enveloppe. Autrement dit, pour acquérir une fonction de classe, elles doivent se relier à la lutte contre la guerre, guerre qui exerce déjà ses ravages en Espagne et en Chine aussi bien que contre le mécanisme de guerre que le Capitalisme vous convie à parachever pour mieux vous y broyer demain. Si vous ne faites pas cela, la « Nation Unifiée » vous absorbera pour la guerre et vous cesserez d’être la classe prolétarienne.
PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS !
Si nombreuses sont les hypothèses à tirer des situations actuelles, mais il n’y a qu’un ennemi pour le Capitalisme, qu’une force de salut pour l’humanité : le Prolétariat.
Soit que nous assistions à un élargissement de la tendance portant à la localisation des conflits impérialistes et à la généralisation de compromis inter-impérialistes sur la base d’une solidarité des États « riches » s’exerçant au bénéfice des États « pauvres » ;
Soit que, depuis la guerre italo-éthiopienne, nous soyons entrés dans une véritable conflagration internationale où les États fascistes apparaîtraient actuellement comme les vainqueurs alors que, probablement, tous subiraient la défaite finale, comme ce fut le cas en 1914-18 ;
Soit qu’il s’agisse aujourd’hui d’une grande répétition générale de la prochaine conflagration mondiale ;
Soit, enfin, que nous assistions à une évolution du Capitalisme mondial s’orientant — au travers de l’action conjuguée de l’intérieur et de l’extérieur — vers l’établissement de régimes de terreur fasciste dans tous les pays ;
Pour chacune de ces hypothèses, les événements prouvent, en traits sanglants, que le seul enjeu des situations est le Prolétariat et la lutte qu’il mène pour le Communisme.
La violence même avec laquelle l’ennemi doit passer à l’attaque prouve — avec éloquence — que les BASES OBJECTIVES pour le triomphe du Socialisme existent désormais au sein de la société capitaliste. Et aucun parallèle n’est possible entre les réactions violentes d’autrefois et celles qui ensanglantent le monde depuis bientôt vingt ans.
Le Capitalisme, qui en est arrivé à devoir régler les situations en faisant appel aux cyclones et aux tempêtes, ne peut plus faire machine arrière.
Pour mater le prolétariat autrichien, Schuschnigg ne disposait pas de forces suffisantes et Hitler, en volant à son secours, a non seulement bousculé profondément l’équilibre inter-impérialiste, mais aussi le climat social de tous les pays.
Pour massacrer le prolétariat espagnol, il faut l’attaque simultanée du Capitalisme de tous les pays.
Au sein de chaque secteur national, le Capitalisme ne trouve plus la possibilité de détourner les ouvriers de la voie de classe où les projette la situation et il lui faut importer d’Espagne les « stupéfiants » qui lui permettront de retarder l’éclosion des mouvements révolutionnaires.
En 1848, le Manifeste Communiste de Marx proclamait : » »Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social traditionnel. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes : Ils ont un monde à y gagner. »
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
80 ans plus tard, les Fractions de la Gauche Communiste reprennent la proclamation du « Manifeste des Communistes », mesurant la température révolutionnaire actuelle avec le thermomètre infaillible de la violence des événements contemporains. Elles aiguisent leur passion révolutionnaire au contact d’une connaissance approfondie de la situation et affirment cette conviction inébranlable qu’au cri actuel de : « Prolétaires, entre-tuez-vous » ne peut succéder aucun expédient de l’ennemi, mais doit succéder la fraternisation des ouvriers du monde entier pour la révolution mondiale !
PROLÉTAIRES !
La défaite militaire, économique, politique, de votre ennemi est le salut de votre classe !
Le parti de classe est votre cerveau, votre oeuvre, l’instrument de votre victoire ! Les fractions de gauche en sont la prémisse indispensable !
Vive la fraternisation des exploités de tous les pays !
Vive le défaitisme révolutionnaire !
Vive la révolution mondiale !
Bureau International des Fractions de la Gauche communiste.
Léon Blum passe la main
Dans une forme bien plus achevée que chez la grande « consœur démocratique d’Outre-Manche », le Parlement se révèle être en France un outil d’une souplesse et d’une puissance exceptionnelles pour l’exercice de la dictature capitaliste. Bien naïf celui qui, se basant sur les formes extérieures des tumultes du Palais Bourbon ou de l’instabilité ministérielle, en conclurait que le Parlement français n’est plus qu’un décor artificiel n’ayant d’autre but que de voiler la réalité sociale, de jeter des illusions parmi les masses, ou de s’effacer au moment voulu lorsque l’heure a sonné de remplacer par le sabre du gendarme l’illusion de la mascarade électorale… Non, il ne s’agit pas seulement d’alerter les masses sur le danger de l’illusion démocratique, et de leur dire que si elles restent accrochées à cette mystification, elles en feront les frais demain. La question est toute autre : le parlement reste l’organe spécifique de la domination bourgeoise : le député de n’importe quel parti politique, du fait même qu’il est là pour traduire en une loi l’évolution de la lutte des classes, exerce une fonction analogue à celle de la brute fasciste qui, en d’autres situations de tension sociale, traduit cette évolution dans le coup de matraque ou de fusil asséné au prolétaire révolutionnaire.
Les circonstances sont définitivement révolues où l’on pouvait escompter, avec Engels, que la démocratie et son élargissement progressif pouvaient être la voie permettant, avec la plus grande économie possible, l’engendrement de la conscience socialiste dans les masses. Aujourd’hui ce que le même Engels disait en préfaçant l’hymne de Marx à la Commune : « en réalité l’État n’est qu’une machine d’oppression d’une classe sur l’autre, tant en une république démocratique qu’en une monarchie », se trouve parfaitement confirmé par l’évolution de la république française basée sur le triptyque de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.
On connaît le misérable expédient polémique auquel ont recours actuellement contre les marxistes, en connivence avec les traîtres socialo-centristes, les porteurs de la science révolutionnaire que sont les trotskystes et leurs acolytes les communistes de gauche. Eh oui, nous serions les théoriciens du pire, ceux qui s’attendent à ce que le « plus grand » explosif révolutionnaire éclate de la « plus grande » répression capitaliste, nous serions ceux qui, devant le choix entre, d’un côté la démocratie, le grand rassemblement des masses, et de l’autre, le fascisme, opterions, consciemment ou inconsciemment, pour le fascisme contre la démocratie. Nous serions de prétendus marxistes, car nous ne comprendrions pas qu’une contradiction de classe existât entre le Front Populaire et ses dirigeants qui sèment l’illusion parlementaire parmi les masses qui ne pourront se trouver demain que devant la nécessité de se libérer de leurs traîtres. Pour n’avoir pas « participé » dès le début au « grand rassemblement » des masses, nous nous interdirions demain de pouvoir nous trouver parmi ces masses lorsqu’elles se débarrasseront de l’influence de leurs chefs et passeront à l’action directe.
Les événements de France viennent de donner une nouvelle confirmation, mais en sens inverse, à celle que les événements d’Italie et d’Allemagne avaient donnée à la théorie marxiste. Ici, la « défense de la démocratie » contre le fascisme, a fait le lit de ce dernier et Mussolini et Hitler ont reçu, des démocrates, les clefs des camps de concentration et prisons où se consument les prolétaires révolutionnaires. En France c’est la « victoire » de la démocratie contre les fascistes du 6 février 1934, qui a permis la victoire du capitalisme contre la formidable vague de grèves que les ouvriers déchaînent depuis mai 1936 et ce sont les « fascistes » qui ont passé à Blum et au Front Populaire les armes idéologiques pour procéder à la progressive évacuation « humanitaire » ou violente des usines que les ouvriers avaient occupées pour marcher vers la révolution prolétarienne.
Les ouvriers qui en furent dupes, sont aujourd’hui les victimes du chantage qui s’exprimait par la formule « si vous ne luttez pas pour la démocratie, c’est que vous laissez passer le fascisme ». Deux ans de Front Populaire… ce n’est pas deux ans d’illusions jetées parmi les ouvriers, mais deux ans de victoires consécutives et directes du capitalisme, deux ans de défaites prolétariennes s’ajoutant aux précédentes et qui se concluront par un nouveau festin capitaliste, quelle que soit la forme qu’il empruntera : unanimité nationale de Blum, gouvernement fort de Daladier ou comité de salut public des académiciens et de la droite. Ceux qui se prononcèrent contre le fascisme du 6 février, peuvent aujourd’hui recueillir les fruits de leur choix, soit : « de Thorez à Marin », « de Blum à Flandin », « un gouvernement radical homogène », ou « sénatorial », dont Blum, qui n’en veut pas, a dit que la logique constitutionnelle l’exigerait. Et que le trotskysme et l’Union Communiste ne redressent pas la tête en disant : « nous n’avons pas voulu cela », parce que nous l’avons dit dès le début : « l’heure du règlement des comptes sonnera » ! Non, mystificateurs professionnels, dès le début vous aviez escompté l’éclatement inévitable de la contradiction entre la base prolétarienne des rassemblements de masse et la fonction politique de ces derniers. Dès le début, en y mettant votre petit grain d’hypocrisie et de confusion… (ce n’est tout de même pas de notre faute si, dans la répartition des fonctions le capitalisme ne vous a donné qu’une livrée de laquais de bas étage) vous avez entravé tout effort pour la construction d’une fraction de gauche en France, effort qui pouvait surgir uniquement d’une opposition organique à la politique du capitalisme et dont tous les méandres conduisaient à l’issue actuelle. Qui ne s’en souvient de votre sagesse ? : « pas pour aujourd’hui une différenciation idéologique, elle pourrait troubler les cerveaux des rares ouvriers qui s’approchent de nous, ce sera pour demain ». C’était évidemment du sectarisme que de prôner la nécessité d’une clarification politique immédiate des cerveaux ouvriers qui, par la violence même des situations, se dirigeaient vers les groupes qu’ils considéraient d’avant-garde pour essayer de connaître et de comprendre.
Vos groupes n’avaient d’autre fonction que de compléter l’œuvre des traîtres et de faire croire aux prolétaires que leur salut pouvait résulter de « l’inéluctable apparition, élargissement, éclosion » du contraste de classe minant le Front Populaire. Il y a eu des ouvriers qui ont cru à cela, bien malheureusement, et ce sont là autant d’énergies égarées et peut-être même perdues pour le mouvement communiste.
Où se trouvaient-ils donc en 1936, comme auparavant d’ailleurs, les fondements de la fraction de gauche en France ? Exactement où se trouve le prolétariat : dans l’élaboration des positions de classe, dans la construction des organismes de classe pouvant incorporer ces positions, les faire vivre, évoluer, triompher. Ces formules générales s’exprimaient concrètement, dès 1936, sur les notions qui suivent :
- Toute attaque contre le régime capitaliste, parce qu’elle a un point de départ de classe, représente la forme spécifique et primaire de la lutte ouvrière. Les organisations syndicales qui ont pour fonction de rassembler les masses pour cette lutte, deviennent ainsi un instrument de l’ennemi, en se rejoignant à une formation gouvernementale et en posant comme objectif la légalisation des conquêtes ouvrières. Les communistes, qui n’ont pas recours à la scission syndicale, ne peuvent trouver de solution prolétarienne en dehors de la lutte pour la liberté des fractions au sein des syndicats. Ce n’est pas par hasard qu’au Congrès d’unification des C.G.T. et C.G.T.U., le régime des « Amicales Socialistes » et des « cellules d’usine » put être maintenu, et qu’un compromis put être passé pour la répartition des postes dirigeants entre les frères ennemis, tandis qu’une interdiction statutaire était proclamée contre les fractions à l’intérieur des syndicats.
La mission de la fraction communiste à l’intérieur des syndicats ne pouvait consister que dans la lutte contre toute la législation du travail, car du moment que le résultat de la grève était consigné en un texte de loi, c’est que la victoire prolétarienne changeait de sens et de nature pour se transformer en défaite. Embauches, débauches, adaptation des salaires au coût de la vie (non suivant l’alignement proportionnel à l’index, mais par l’incorporation des augmentations dans le salaire de base), conventions collectives, congés payés, quarante heures, toutes les revendications immédiates, en un mot, ne pouvaient se réaliser que suite à l’action exclusive des organisations syndicales refusant de traiter avec d’autres instances que les autorités patronales. Toute l’activité étatique et gouvernementale qui se développait parallèlement devait être considérée, quels qu’en étaient les résultats, comme hostile au prolétariat, et les syndicats auraient toujours dû prendre position d’attaque contre elle.
- Sur le plan politique que la considération que la concentration des masses perdait sa nature de classe non seulement au sein du Front Populaire ou de toutes les autres formes de rassemblement anti-Front Populaire mais toujours basées sur l’équivoque de classe parce que non fondées sur la notion de la fraction de gauche, prémisse du parti de demain. Un organisme tout en contenant, et ne pouvant que contenir des individualités et des couches sociales antagoniques, a malgré cela une fonction spécifique homogène et unitaire de classe. Le tout est de voir de quelle classe : capitaliste ou prolétarienne. La fonction de n’importe quel rassemblement relève non de la nature de classe des personnes qui le composent mais de la place concrète et matérielle que ce groupement prend dans l’évolution de la lutte des classes. Du moment que cet organisme se relie directement ou indirectement à l’État capitaliste, il devient un instrument de la domination capitaliste. La ligne de contradiction de classe évolue dans le sens non de sa fragmentation, de sa rupture d’où sortirait la classe en lutte contre ses chefs, mais de la correspondance de sa fonction aux intérêts de la classe qu’il sert. Lorsque cette dernière estime qu’elle doit avoir recours à d’autres organismes, tout autant qu’à d’autres formations ministérielles, c’est que l’évolution de la lutte des classes exige ce changement et que l’instrument précédent doit être, provisoirement ou définitivement mis aux archives. Si un groupement a servi le capitalisme dans cette situation donnée, pour lutter pour la classe prolétarienne, il fallait lutter contre lui. Par contre, la directive consistant à supputer l’impossible éclosion de classe d’un organisme qui n’ayant d’autre fonction que de défendre une seule classe, la capitaliste (position des trotskystes et de l’Union Communiste), représente en définitive un élément supplémentaire de la défense de cet organisme bourgeois, et cela pour la raison — ah ! tellement élémentaire du marxisme — que la classe ne se développe jamais à l’intérieur d’un organisme ennemi mais à l’extérieur et contre lui. Faire croire aux ouvriers qu’il en pourrait être autrement c’est vernir de rouge l’outil dont se sert le capitalisme, c’est rejeter vers l’ennemi l’ouvrier qui avait cru, en s’approchant des trotskystes et de l’Union Communiste, trouver la possibilité de se libérer des chaînes idéologiques et politiques de l’ennemi.
Nous l’avons déjà dit. Ce n’est pas notre faute si les situations ne permettent pas aux laquais de monter en grade, ou nous interdisent de nous insurger contre la suprême injustice — que commet le capitalisme — en refusant les services de Blum pour la réalisation de son œuvre « socialiste », pour l’imposition d’une muette discipline autour du réarmement intensif. Nous pouvons constater ces injustices et participer au regret de Naville et de Davoust de ne pas être consultés par M. Lebrun en vue de la formation du gouvernement d’« unanimité » nationale, mais nous restons sensibles et luttons ardemment contre une seule injustice : celle qui cloue les prolétaires au char de la classe qui les exploite et à tous les agents qui l’y enchaînent. Et nous restons aussi persuadés que le capitalisme, qui doit avoir recours à toutes les ressources de la corruption, approche du moment où les prolétaires, en construisant leur fraction de gauche, prémisse indispensable du parti de demain, construiront aussi l’arme de leur victoire pour la révolution communiste dans le monde entier.
Une "leçon" trotskiste des événements d’Espagne
Tout le monde admet que les événements d’Espagne représentent un moment décisif pour la cristallisation des positions politiques qui se sont affrontées jusqu’ici dans le mouvement ouvrier. La nature intime et la fonction objective de tous les courants se réclamant du prolétariat se sont, en effet, dévoilées au grand jour pendant cette guerre et la ligne de démarcation qui est apparue entre les différents groupes a été consacrée définitivement par les milliers de cadavres ouvriers ensevelis en terre ibérique.
L’heure est aux «leçons», mais seulement aux leçons de classe. Il faut extraire de la gigantesque hécatombe des armes idéologiques pour éviter que les éruptions révolutionnaires de demain ne soient précipitées dans la guerre impérialiste. Mais cette œuvre d’analyse historique ne peut être faite par quiconque. Son climat, son terrain sont déterminés d’avance et seules les organisations qui n’ont pas failli à leur mission et qui ont opposé le drapeau de la révolution à celui de la guerre impérialiste ont conservé une nature de classe qui permet à leur fonction de s’exercer dans ce travail d’analyse et d’aboutir à des solutions politiques progressives.
Trotski s’est mêlé ouvertement aux discussions sur le problème espagnol. Il l’a fait aussi «génialement» qu’un certain Crux et avec autant de «profondeur» que lors de sa polémique contre les «extrémistes de gauche» ou contre les anarchistes à propos de Kronstadt. Il est bien entendu que nous ne comprenons rien aux problèmes du marxisme et surtout à ceux de la «révolution permanente», alors que Trotski seul voit tout, sait tout et peut lancer ses «derniers avertissements» aux traîtres qui, au lieu de mener la guerre et la révolution de pair, s’allient au Front populaire contre les ouvriers (n’est-ce pas Messieurs les anarchistes ?). Cette mise au point faite, nous pouvons aborder l’examen des problèmes que la guerre espagnole dégage, en confrontant leur réponse de classe aux positions du mouvement trotskiste et de Trotski lui-même. Notre ex-grand homme nous excusera si nous usons de liberté à son égard, mais lorsqu’on trahit les intérêts de classe des prolétaires, on ne mérite que mépris, même lorsque l’on est un artisan d’Octobre 1917.
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Au sein du mouvement ouvrier, les seules organisations qui tentèrent d’aborder l’examen de fond des problèmes de la démocratie bourgeoise, selon les critères de la lutte des classes, ont été les fractions de gauche qui réagissaient contre une déformation de la pensée de Lénine en se basant sur ses positions tactiques au sujet de la démocratie bourgeoise. Les stratèges de tout acabit «prouvaient» avec décision que Lénine avait toujours recommandé de se retrancher sur des positions intermédiaires, n’intéressant pas seulement le prolétariat, mais aussi les couches démocratiques de la bourgeoisie, lorsque les circonstances voyaient la réaction capitaliste déferler sur la société entière. Avec le passe-partout de la «révolution permanente», Trotski prouvait, quant à lui, qu’ainsi on passait à un échelon supérieur, pour aboutir finalement à l’insurrection. Nous ne parlons pas des centristes ou des socialistes, qui devaient passer, les uns depuis 1914, les autres avec la victoire de Staline, à la défense ouverte de la domination démocratique du capitalisme.
Bien souvent, nous avons prouvé que libertés acquises par le prolétariat et «libertés démocratiques» sont deux notions antagonistes que sépare un fossé de classe et que les ouvriers, en défendant leur presse, leurs organisations, ne faisaient pas un bout de chemin avec la bourgeoisie démocratique, mais empruntaient la voie de la victoire contre cette dernière. Il serait oiseux de revenir ici sur ce sujet. Le problème réside en cela que la divergence s’est épuisée dans une série d’événements et dans deux guerres. Le mouvement trotskiste a culbuté de l’autre côté de la barricade, malgré les subtilités de la révolution permanente. Certes, il n’y eu pas seulement ce problème, mais un ensemble complexe d’éléments qui prouvèrent que, même sur les points centraux de la doctrine marxiste (l’État, la classe, le parti, la dictature du prolétariat et la période de transition) le trotskisme , loin de continuer Lénine, passait à l’empirisme et déformait, d’une façon caricaturale, l’œuvre réalisée par les bolcheviks. Les événements d’Espagne devaient le prouver catégoriquement.
Prenons les faits qui précèdent ces événements. Lors de la guerre d’Abyssinie, le critère appliqué par Trotski consistait à choisir entre le moins réactionnaire des belligérants, comme en Espagne on choisira Caballero contre Franco, pour y greffer la lutte du prolétariat. La justification ? La VI e Internationale se laisse guider par des «critères matérialistes» et «s’ils (les trotskistes – NDLR) ont soutenu, par exemple, l’Abyssinie, malgré l’esclavage qui s’y maintenait et le barbare régime politique, c’est : premièrement, parce que, pour un pays pré-capitaliste, un État national indépendant est un stade historique progressif ; deuxièmement, parce que la défaite de l’Italie aurait signifié le commencement de l’effondrement du régime capitaliste «qui se survit» ( n°1 – IV e Internationale — page 9). On sait ce qui s’est passé ! Les événements ont dédaigné ces fioritures et le «critère matérialiste» a permis la mobilisation des ouvriers pour la guerre. La «révolution permanente» ne s’est pas manifestée, car les temps bibliques des miracles sont révolus, malgré les incantations trotskistes.
L’Espagne devait voir l’application de ce schéma sur une grande échelle. L’État National Indépendant (?), pion de l’impérialisme britannique, allait être remplacé par l’État démocratique. Pour défendre leurs «libertés» (n’est-ce pas les emprisonnés antifascistes de Barcelone ?), les ouvriers étaient conviés à marcher avec la démocratie, sans oublier la révolution permanente qui, au nom de l’affaire Kornilov, allait leur donner la victoire. Mais, ici, il est bon de voir les choses de près.
Le Centre pour la IV e Internationale avait été constitué officiellement en juillet 1936, après les exclusions des trotskistes de la II e Internationale, et leur reconstitution en Ligue des Communistes Internationalistes. Inutile de prouver que c’était bien le plus étrange des amalgames qu’on ait connu. Mais un mariage entre Trotski et des groupes de socialistes de gauche pouvait-il créer autre chose qu’un avorton sans tête ni pieds ? Les sections les plus importantes devaient s’illustrer bien vite et s’attirer les foudres de Trotski. Les Belges votaient pour le clérical Van Zeeland, moindre mal en face de Degrelle. Les Hollandais devenaient les avocats officiels du POUM et les Français qui, en juillet 1936, étaient enclins à une telle position, changeaient diplomatiquement leur point de vue, sans souffler mot.
Cette IV e Internationale d’opérette, lors de la guerre d’Espagne, allait se jeter, avec un flair remarquable dans le camp des antifascistes jusqu’au-boutistes.
Comment le problème se posait-il ? Les ouvriers de Barcelone ripostaient à Franco en déclenchant une bataille de classe. Les partis ouvriers faisaient de leur corps un rempart à l’État capitaliste et convoyaient les ouvriers sur les champs de bataille. Le cri général était «battre Franco» et, sans nuire à cette lutte, réaliser des réformes sociales : «faire la révolution». Le problème central de l’État était escamoté. Il n’était qu’une «façade». Trotski, à cette époque, devait se taire malgré lui, grâce aux soins «démocratiques» des ministres socialistes de Norvège.
A cette époque, le mouvement trotskiste marche à fond dans la direction du POUM et des anarchistes. La directive est d’entrer au POUM et d’y faire un travail de gauche. Ce n’est que plus tard qu’on se rappellera qu’il faut détruire l’État.
Et que les charlatans de France et de Belgique ne protestent pas, car s’il faut prouver nos assertions, nous le prouverons par leurs propres écrits.
Enfin, Trotski se met à parler. Le chef de la révolution permanente a perdu ses ailes d’aigle et n’est plus qu’un canard de basse-cour. C’est d’abord une interview où il qualifie de lâches ceux qui ne soutiennent pas l’armée républicaine. Puis, nous aurons la justification théorique de Monsieur Crux, l’ombre d’un certain Gourov qui, en 1932, prévoyait la possibilité d’une victoire sur Hitler même avec Thälmann.
«La victoire de Caballero sur Franco n’est pas impossible» ! Évidemment, surtout que cela fut écrit au début de 1937, après les «trahisons» des chefs militaires républicains sur différents fronts où il fallait faciliter la saignée de Franco. Mais cela serait secondaire si, comme conséquence, on n’entrevoyait pas la nécessité de cette position : «il faut aider de toutes ses forces les troupes républicaines». Oh ! Ne craignons rien ! Monsieur Crux a en vue la révolution, laquelle ne découle pas d’une victoire républicaine. Seulement, il va appliquer devant nous la théorie de la révolution permanente : «à l’époque de l’impérialisme, la démocratie conserve un avantage sur le fascisme ; que dans tous les cas où ils se heurtent hostilement l’un à l’autre, le prolétariat révolutionnaire est tenu de soutenir la démocratie contre le fascisme». Il s’agit d’exploiter le «heurt» de l’un à l’autre. Mais, suprême subtilité : «nous devons défendre la démocratie bourgeoise, non par les méthodes de la démocratie bourgeoise, mais par les méthodes de la lutte des classes qui préparent le remplacement de la démocratie bourgeoise par la dictature du prolétariat». Que répondre à ce verbiage, alors qu’aujourd’hui il est clair qu’en Espagne, comme ailleurs, les forces démocratiques, loin de se heurter aux forces fascistes d’une façon décisive, se sont rejointes par des chemins différents, pour massacrer le prolétariat.
D’ailleurs, la non-intervention nous a montré que même sur le terrain des compétitions inter-impérialistes, les pays démocratiques et fascistes veillaient à amortir les heurts pour unifier leurs efforts en vue d’en finir avec le prolétariat espagnol et emprisonner dans l’Union sacrée les ouvriers des autres pays.
Cependant, Monsieur Crux veut défendre la démocratie bourgeoise avec des moyens prolétariens. Comment ? S’il faut en juger l’expérience faite en Espagne par les trotskistes, il s’agit d’envoyer les ouvriers sur les fronts militaires tout en «proclamant» la nécessité de la lutte sociale. En somme une politique digne du POUM avec, en plus, la revendication des Soviets et toute la démagogie verbale que nous connaissons si bien. On ne s’est même pas demandé si le prolétariat pouvait employer les moyens de la lutte des classes pour défendre des positions bourgeoises ; si, en essayant de le faire, il ne quittait pas son terrain spécifique pour se voir jeter dans le massacre de la guerre impérialiste. Pourquoi, à l’époque de l’impérialisme, la démocratie conserve-t-elle un avantage sur le fascisme ? Et pourquoi, si le prolétariat est capable de la défendre contre le fascisme, ne lutterait-il pas directement pour ses propres objectifs ? Plus concrètement encore : pourquoi a-t-on affirmé que les ouvriers espagnols étaient seulement capables de battre Franco s’ils défendaient l’État bourgeois et la démocratie ? Si cela était vrai, ils auraient tout aussi bien faire l’insurrection, puisque l’État se mettait sous leur «protection». Et l’on se demande pourquoi ils ne l’auraient pas fait ? Mais, en réalité, même s’il ne nous est pas indifférents de voir les prolétaires dominés démocratiquement ou violemment, en aucun cas le choix entre l’une ou l’autre de ces formes de domination ne dépend de la volonté des ouvriers. L’expérience historique montre que lorsque les ouvriers sont poussés à défendre la démocratie, celle-ci en profite pour faire le lit du fascisme. C’est pure sottise que d’inventer un «avantage» démocratique pour faire du prolétariat le champion de son suicide, comme c’est du crétinisme permanent que de croire qu’après avoir lutté pour la démocratie bourgeoise, les ouvriers passeraient à la lutte pour la révolution. Même au cours de la révolution russe, les thèses d’avril ne s’inspiraient pas d’un pareil critère dépassé par les événements de 1848, en France ; et, pourtant, en Russie, une opposition existait entre la bourgeoisie et le féodalisme.
L’Espagne n’a plus de révolution bourgeoise à faire et seulement le prolétariat peut résoudre les problèmes économiques que des siècles de parasitisme des classes dominantes ont rendu insolubles pour la bourgeoisie espagnole d’aujourd’hui.
Mais, pour Crux, la victoire des armées républicaines aurait provoqué une explosion certaine de la guerre civile. Son collègue Trotski dira la même chose pour la Chine où il expliquera gravement qu’une victoire de Chang-Kai-Chek provoquera la guerre civile au Japon. Conclusion : les bolchéviks-léninistes, drapeau déployé, fiers de leur intransigeance, défendront l’indépendance nationale de la Chine avec les bourreaux du Kuomintang.
Mais quels singuliers «marxistes» que ceux qui demandent aux prolétaires d’offrir leur vie pour la bourgeoisie et qui espèrent que les monceaux de cadavres feront l’insurrection au moment de la «victoire».
Ici, l’exemple espagnol est sans réplique : chaque victoire militaire des républicains fut suivie d’une répression contre les ouvriers. Les journées de mai 1937 survinrent après la consolidation de l’armée républicaine et l’avance autour de Madrid. Lénine lui, misait sur les défaites de son propre impérialisme pour voir les ouvriers s’orienter vers le défaitisme révolutionnaire. Trotski-Cruz misent sur les victoires républicaines. L’un comprenait qu’une armée dirigée par l’État bourgeois est une armée capitaliste qu’il faut détruire, l’autre s’imagine que, malgré l’État bourgeois, on peut modifier la nature de l’armée par la propagande, sans nuire à la lutte contre Franco.
Dans toute cette prise de position, le problème de l’État n’est pas abordé sérieusement comme si la Commune et Octobre 1917 n’avaient pas existé, mais il est remplacé par des considérations de «stratégie» vies de sens et des conseils gratuits sur une «direction» qu’il faut créer pour pousser de l’avant la lutte.
En mai 1937, le Centre pour la IV e Internationale publie une résolution sur l’Espagne. Au sein des groupements trotskistes, des divergences s’étalent non sur le fond du problème espagnol, mais sur le soutien du POUM en lutte contre sa politique. Trotski a donné le signal de l’attaque contre les conseillers poumistes de la Généralité : les bolchéviks-léninistes vont, au pays de Don Quichotte, partir à l’assaut des moulins à vent : fonder leur section «espagnole».
La résolution assimile d’un coup les journées de mai 1937 au juillet 1917 de la révolution russe. Où est le parti qui va préparer Octobre ? Aucune trace, car les ouvriers ont été trahis par leurs propres partis et la répression vise à faire comprendre que l’État capitaliste n’est pas une «façade» insignifiante et qu’il peut faire respecter l’ordre. Pour les trotskistes, la déviation de la révolution espagnole date du moment où les milices sont militarisées et les comités ouvriers dissous. Hélas ! Mais cette révolution a-t-elle existé quand les ouvriers n’ont pu lutter pour abattre l’État capitaliste ? Certes, les premiers jours, la révolte fut grandiose et eut un caractère de classe, mais les milices furent des canaux «ouvriers» pour acheminer les ouvriers vers la guerre impérialiste. Pour ces Messieurs, «le problème le plus important réside dans la constitution dans le feu de la lutte d’une direction bolchevique qui aura assimilé les leçons des erreurs passées et saura, tout en continuant la lutte armée contre Franco, mobiliser effectivement les masses dans les comités et les dresser contre l’État bourgeois pour le briser au moment opportun (souligné par nous – NDLR) par l’insurrection…».
Les trotskistes vont construire un parti «au feu de la lutte», comme si jamais n’avait existé un certain Lénine et une expérience historique qui nous montre qu’un parti ne se crée pas comme une quelconque section trotskiste, mais est le résultat d’une sélection d’idées, de cadres, d’une évolution d’événements et «le feu de la lutte» est l’épreuve décisive pour ces groupements et non l’occasion de voir le jour. Plus loin on s’obstine à vouloir continuer la lutte contre Franco sur un terrain capitaliste et mobiliser les ouvriers sur leur terrain de classe. Mais enfin, ces gens pourraient-ils nous expliquer comment on peut faire deux choses opposées en même temps ?
L’expérience espagnole compte-t-elle pour quelque chose ? Les faits restent-ils des faits ? Le POUM a chanté cette chanson et il a fini d’abord dans les ministères, puis dans les prisons. Les anarchistes ont dû comprendre qu’il fallait faire la guerre sans songer à la révolution. Les trotskistes attendent-ils d’obtenir des postes dans un État capitaliste quelconque pour comprendre que leur bavardage n’est qu’un bourrage de crâne infect ?
Mais la conclusion est tout un programme. Il faut détruire l’État «au moment opportun». Ah ! Comme nous connaissons cette formule si chère aux réformistes. Mais qui désignera ce «moment opportun» ? Les événements sans doute ? Une victoire militaire de Negrin ? Mais, en attendant, il faut combattre dans les armées républicaines et l’État se renforce, renvoyant le «moment» aux calendes grecques.
Pour illustrer cette prose, nous aurons des bolchéviks-léninistes d’Espagne (ah ! Les vertus du bluff) qui lanceront un manifeste, en août 1937, pour expliquer «qu’aussi longtemps que le prolétariat n’est pas à même de prendre le pouvoir», nous défendrons, dans le cadre du régime capitaliste en transition, les droits démocratiques des ouvriers». Et l’on prétend que, seuls, les centristes sont les champions de la démocratie bourgeoise !
Et, enfin, avec la dernière phase des événements d’Espagne, alors qu’il est bien clair que la guerre impérialiste est là et qu’elle massacre impitoyablement des milliers de prolétaires et leurs familles, dans un moment où «l’ordre» règne à Barcelone comme à Burgos, Trotski va parler solennellement. IL lance son «dernier avertissement». Il est sencé tirer les enseignements de deux années de guerre au nom et pour le compte de la IV e Internationale.
Mais Trotski promet beaucoup et se contente de peu. Il s’en voudra de contredire Monsieur Crux (et pour cause !) et se bornera à le compléter modestement. Laissons de côté le bavardage du type de celui où il prétend que le duel essentiel en Espagne fut celui du bolchevisme et du menchevisme. Bien entendu, le courant bolchevik était exprimé «d’une façon achevée» par la section trotskiste. Or, comme elle n’a jamais existé avant ces derniers mois (et encore en théorie), qu’elle groupera quelques éléments fraîchement importés (c’est l’aveu que nous trouverons dans «La lutte ouvrière» de Belgique) en Espagne, on s’imagine l’importance du «duel» entre menchevisme et bolchevisme.
Trotski, lorsqu’il ne comprend plus rien, se tire d’affaire avec des analogies historiques. Rappelons-nous les divagations sur Thermidor : une fois Thermidor était une perspective, une autre fois l’on découvrait qu’il était derrière nous et tout cela pour expliquer la situation russe qui n’avait rien à voir avec la révolution française. En Espagne, il fallait reproduire le schéma de la Révolution russe pour faire comprendre que l’on ne savait pas expliquer les événements d’Espagne.
La réalité est que les soi-disant mencheviks, comme les soi-disant bolcheviks (sous leur version «achevée» ou «inachevée») ont défendu la même position centrale : aujourd’hui pour la défense de la démocratie et la défaite de Franco, alors que «demain», on discutera les problèmes de la révolution.
Oh ! Bien sûr, les trotskistes veulent faire la guerre et la révolution en même temps, mais, pour arriver à la révolution, ils veulent défendre la démocratie et c’est ici que se trouve le traquenard où ils poussent les ouvriers. C’est ainsi qu’ils deviennent complices du Front populaire pour faire la guerre et étouffer toute possibilité révolutionnaire.
Trotski montre dans son article, que lorsque les ouvriers se soumettent à la direction de la bourgeoisie, au cours de la guerre civile, leur défaite est inévitable. Mais Crux ne disait-il pas que, malgré tout, la victoire de Caballero sur Franco n’était pas impossible ? Et, pourtant, les ouvriers se soumirent à la direction bourgeoise ! Ah ! Oui, il fallait lutter avec Caballero sans se soumettre à lui, n’est-ce pas ? Trotski voyage décidément dans la lune, car l’État capitaliste qui prenait entre ses mains l’armée républicaine, posait le problème ainsi : la guerre antifasciste sera menée par lui selon les critères bourgeois ou il n’y aura pas de guerre, mais un front unique direct et non dissimulé avec Franco. On ne pouvait faire la guerre avec la bourgeoisie démocratique et en même temps s’en séparer. Deux années ont prouvé que, sur ce terrain, les prolétaires devaient abdiquer progressivement leurs aspirations sociales, au nom des intérêts de la guerre dont le représentant était l’État et admettre le rétablissement de la légalité.
Seulement il reste le terrain des subterfuges où Trotski trouvera toujours un refuge. On s’est allié, en Espagne, avec «l’ombre de la bourgeoisie», car cette dernière aurait passé, dans sa grosse majorité, du côté de Franco. Mais il est des «ombres» bien puissantes, car celle de l’Espagne républicaine conservait l’État capitaliste intact et s’inféodait, en plus des partis du Front populaire, les anarchistes, le POUM et les trotskistes eux-mêmes. Personne ne songeait à se lancer à l’assaut du pouvoir, à détruire l’État et à renverser la bourgeoisie, car on ne lutte pas contre une «ombre». Néanmoins, très vite, «l’ombre» s’est corporifiée dans la répression anti-ouvrière et a disposé d’agents socialistes et centristes agissant avec une vigueur remarquable pour faire de chaque épisode de la guerre, un épisode du rétablissement traditionnel du rythme de la société bourgeoise emportée dans le tourbillon du massacre.
Certes, on trouve, de-ci de-là, dans ce «dernier avertissement» des mots qui laisseraient supposer une innovation et surtout une prise de position plus sérieuse, mais ce ne sont que des mots. Le problème de l’État n’est pas traité. Les ouvriers doivent-ils lutter dans l’armée républicaine, dont le contenu de classe est déterminé par la classe au pouvoir ? Oui, fait comprendre Trotski, mais il faut que les masses révolutionnaires aient «un appareil étatique qui exprime directement et immédiatement leur volonté». Cet appareil, ce sont les Soviets. Pourtant, en Russie, les Soviets ont surgi et sont passés aux bolcheviks sur la base d’une perspective de défaitisme et de destruction de l’armée bourgeoise. Mais il est vrai que, pour sauvegarder la révolution permanente, Trotski se doit de défendre la démocratie républicaine contre Franco et cela exclut le défaitisme. Evidemment, dans ces conditions, les Soviets resteront une chimère, mais au moins on aura la consolation d’y avoir pensé.
Plus loin, Trotski envisage bien de riposter à la guerre civile que la bourgeoisie mène contre le prolétariat, dans la zone républicaine, mais il oublie de nous dire comment. En luttant comme «les meilleurs combattants sur le front», ainsi qu’il l’expliquait aux anarchistes qui auraient trouvé dans cela la possibilité de dénoncer devant les masses les positions des traîtres ! Oui ! Comment le prolétariat peut-il mener une guerre civile sans rien ébranler, sans rien détruire des fronts militaires ? Enigme que Trotski laisse aussi ténébreuse du commencement à la fin. Faut-il préconiser la fraternisation des exploités des deux fronts pour anéantir l’Etat capitaliste, en tout premier lieu ? C’est ici que se trouve la ligne de démarcation entre les partisans honteux ou enthousiastes de la guerre impérialiste d’Espagne ou de Chine et des internationalistes.
Trotski et sa VI e Internationale ont choisi. Les événements d’Espagne l’ont prouvé catégoriquement. Nous aussi nous avons choisi et c’est pourquoi ce qui nous sépare, ce ne sont pas seulement des divergences, mais des problèmes de classe. Les «leçons» trotskistes sont destinées à répéter l’exoérience d’Espagne dans d’autres pays et leurs «avertissements» sont nettement des divagations destinées à brouiller davantage le cerveau des ouvriers qui pourraient les lire.
Notes Internationales
Monsieur Neville Chamberlain a prononcé, le 24 mars, à la Chambre des Communes, le discours attendu sur les obligations internationales de la Grande-Bretagne : assistance immédiate à la France et à la Belgique en cas d’agression… (au même titre, d’ailleurs, qu’au Portugal, à l’Égypte et à l’Irak) et liberté de jugement de la position à prendre au cas où la France interviendrait si la Tchécoslovaquie était attaquée. Il a, de plus, proclamé la continuation de la politique de non-intervention en Espagne et souhaité un dénouement favorable, à brève échéance, des pourparlers avec l’Italie. Et pour ce qui concerne la politique intérieure, il a souligné — comme de bien entendu — la nécessité d’un réarmement intensif.
Les travaillistes, opposition de Sa Majesté, ont confirmé cette opposition en demandant, pour sauver la Paix, qu’on intervienne directement en Espagne en levant l’embargo pour, en fin de compte, ne présenter aucune motion dans ce sens.
Pour ne pas sortir du domaine des grands discours, mentionnons aussi celui de Mussolini du 30 mars, devant le Sénat. Pour parer à la mauvaise impression découlant de son attitude passive devant les événements d’Autriche — lui qui, en 1934, sur une simple menace d’intervention allemande en Autriche, avait mobilisé contre « les Allemands au Brenner », devant le fait accompli, envoie un télégramme de félicitations à Hitler — il a prononcé un discours dans lequel il a vanté, « avec une puissance toute romaine, la grandiose réalité de l’Italie guerrière ». Il a annoncé en même temps que la prochaine guerre sera guidée par lui, comme ce fut d’ailleurs le cas pour l’expédition éthiopienne. (Ceci n’est guère flatteur pour Badoglio !) En réalité, Mussolini a étalé aux yeux des impérialistes les 8 ou 9 millions de soldats italiens, la puissance de l’aviation italienne, la supériorité absolue des sous-marins italiens, qu’il pourrait jeter dans un conflit mondial… ; mais il s’est bien gardé de dire que, du point de vue économique, il ne pouvait rien apporter de concret, les matières premières pour la guerre lui faisant totalement défaut : pas de pétrole, peu de charbon et pas du meilleur (1/4 de la consommation totale en temps de paix) et encore moins de fer (900.000 tonnes par an, tandis que la consommation actuelle de l’acier atteint déjà 2 millions de tonnes).
De même que les régimes démocratiques du passé — si dédaignés par le fascisme — jetaient sur le marché mondial comme main-d’œuvre « exploitable à merci », l’excédent de la population, aujourd’hui, le régime fasciste offre ce même excédent comme « chair à canon ». Nous laissons de côté le fait de la débâcle économique de l’Italie, si chère aux antifascistes. Le ministre des Finances, Guarnieri, a récemment dû reconnaître, devant la Chambre, que la balance commerciale de 1937 accusait un déficit de cinq milliards et demi et que la réserve d’or n’était que de 4 milliards de lires dévaluées, soit 2 milliards 900 millions sur la base de la parité.
Mais nous avons déjà démontré qu’une telle situation économique qui, suivant les canons de l’économie classique, serait catastrophique, n’a pas empêché : l’Italie, de conquérir l’Éthiopie et d’intervenir en Espagne ; le Japon, de conquérir une bonne partie de la Chine, et l’Allemagne, de réaliser l’Anschluss et tout cela sans argent et sans matières premières ! C’est donc que, argent et matières premières, leur ont été fournis par ceux qui les possèdent, soit directement, soit au travers des pays « neutres » (l’autarcie n’étant en grande partie qu’un bluff à usage interne).
Les tractations commerciales et financières en cours entre l’Italie et la Grande-Bretagne ne sanctionneront donc qu’un état de fait existant, qui se traduit déjà dans les échanges commerciaux. En 1937, les exportations anglaises vers l’Italie se montent à 4.940 millions de lires, tandis que les exportations italiennes vers l’Angleterre atteignent 7.821 millions de lires.
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L’Anschluss est maintenant un fait accompli. En moins d’une semaine, l’Autriche, d’État souverain, est devenue province du Reich ! « L’Autriche est maintenant satisfaite », a déclaré Hitler. La preuve suffisante doit en être que Himmler, chef de la police politique, a précédé le Führer à Vienne pour y organiser la Gestapo ! Tout comme autrefois, l’arrivée du bourreau annonçait celle du prince…
Les arrestations se comptent par milliers et les « suicides » par centaines.
Un plébiscite aura lieu le 10 avril, en même temps que les élections au Reichstag pour la Grande-Allemagne : « Approuves-tu le retour de l’Autriche au Reich allemand et votes-tu la liste de notre Führer Hitler ? » On peut prévoir le résultat : 98 ou 100 p. c. des votants répondront oui et les gardiens de la légalité seront ainsi apaisés !
On se préoccupe, dans certaine presse, de savoir si l’Allemagne a fait ou non une bonne affaire en annexant l’Autriche… On remarquera, à ce propos, que, dans le domaine agricole, l’Autriche ne peut produire en excédent que des produits laitiers ; dans le domaine des matières premières, elle produit du fer, mais en quantité très minime par rapport aux besoins de l’Allemagne, qui a perdu les 3/4 de ses bassins. La richesse la plus importante que l’Autriche puisse fournir à l’Allemagne c’est le bois, puisque le 1/3 du territoire autrichien est couvert de forêts. L’Anschluss ne remédie donc à aucune des difficultés essentielles auxquelles se heurte la réalisation de l’autarcie allemande. Le pétrole lui fait toujours défaut, produit qui sera le nerf de la guerre motorisée de demain.
La Banque Nationale Autrichienne possède, en réserve-or et en devises étrangères, 422 millions de schillings, presque 200 millions de Reichsmark… Joli apport, certes, pour la Reichsbank, qui n’en possède que 76 millions… Mais la balance commerciale autrichienne est déficitaire et va s’ajouter au déficit de la balance allemande (37 millions de marks pour janvier et 17 millions de marks pour février).
Du point de vue économique toujours, les avantages les plus importants de l’Anschluss sont certainement ceux qui découlent de la liaison étroite de l’Autriche avec les pays danubiens, bien que, depuis 1935, l’Allemagne occupe déjà la première place dans le commerce extérieur de ces pays. En 1937, les importations autrichiennes provenant d’Allemagne figuraient pour 16 p.c. du total et celles des pays danubiens pour 37 p.c. ; les exportations vers l’Allemagne se chiffraient par 14,7 p.c. et celles vers les pays danubiens par 30 p.c. Après l’annexion qui fait de l’Autriche et de l’Allemagne un « tout » économique, l’intervention du Reich dans le commerce extérieur des pays danubiens intervient pour 20 p. c. dans le commerce de la Tchécoslovaquie, 43 p.c. dans celui de la Hongrie, 39 p.c. dans celui de la Yougoslavie, 32 p.c. dans celui de la Roumanie et 53 p.c. dans celui de la Bulgarie. Ces chiffres, naturellement, ne sont pas absolus, puisque si, par exemple, l’Allemagne fournit maintenant à l’Autriche le charbon que, naguère, elle achetait à la Tchécoslovaquie et à la Pologne, ceux-ci, automatiquement, réduiront leurs achats. Néanmoins, l’Anschluss signifie bien l’emprise économique du Reich sur la Mittel-Europa où il peut plus facilement échanger ses produits fabriqués contre des matières premières ; minerais (bauxites), fibres, textiles, pétrole.
Nous laisserons de côté l’aspect stratégique qui découle de ce nouveau « Drang nach Osten ».
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Maintenant que 6.700.000 Allemands d’Autriche ont été rachetés, restent toujours « non rachetés » les 3 millions d’Allemands de la Tchécoslovaquie. Qu’aujourd’hui le pays danubien représente un des points les plus faibles de la stabilité — ou plutôt de l’instabilité — internationale, cela ne fait aucun doute. Cependant, cette situation dépend plus des traités imposés par les pays vainqueurs (pays démocratiques d’aujourd’hui), que des agissements du bloc des pays agresseurs (ou « fascistes »). Dans le même temps qu’on réduisait l’Autriche et la Hongrie à l’état de « pays résidus », on créait une Tchécoslovaquie qui, sur 14 millions d’habitants, compte 3 millions 300.000 Allemands et 700.000 Hongrois et on attribuait à la Roumanie 1 million et demi de Hongrois, 800.000 Ukrainiens, 400.000 Allemands.
La Tchécoslovaquie a bénéficié de presque toutes les ressources économiques de l’Autriche des Habsbourg : 85 p.c. des mines de charbon, les 2/3 de la production du fer et de l’acier, 60 p.c. de la mécanique, 75 p.c. de l’industrie textile et presque toute l’industrie sucrière.
La réalisation de la « Grande-Allemagne », dont l’annexion de l’Autriche ne peut représenter que la première étape, devrait provoquer un heurt avec la Tchécoslovaquie, bastion avancé en territoire allemand (l’historique quadrilatère bohémien) ourlé de populations ethniques allemandes.
Une attaque de la Tchécoslovaquie au travers de l’Autriche, par le Sud-Ouest, est relativement plus facile que par les autres côtés et, de plus, la Tchécoslovaquie a devant elle une Hongrie nettement hostile et une Pologne nettement inféodée à l’axe Rome-Berlin.
Henlein, l’agent hitlérien en Bohême, a vu son influence augmenter au fur et à mesure du développement du nazisme et le front unique des partis allemands peut être considéré comme achevé. Les social-démocrates allemands ont fini par sortir du gouvernement. Ils déclarent se sentir Allemands et prêts à négocier avec les autres partis allemands, c’est-à-dire avec Hitler.
Les Allemands des Sudètes s’entremêlent aux populations tchèques, même dans les régions frontières où ils se trouvent concentrés et leur rattachement au Reich ne pourrait signifier que le démembrement de la Tchécoslovaquie.
La transformation de cette république en un État fédéral tchèque, slovaque et allemand ne pourrait jamais être qu’une solution transitoire.
Les minorités ethniques polonaises et hongroises sont, elles aussi, en ébullition. Même le bloc tchécoslovaque commence à s’effriter. En effet, il ne faut pas oublier que, sur 9 millions et demi de Tchécoslovaques, 2 millions et demi sont Slovaques. Les « frères » slovaques, déjà éloignés des Tchèques par des siècles de domination hongroise et auxquels Masaryk avait promis, en 1918, la complète autonomie dans le nouvel État, se sentent opprimés par la bourgeoisie tchèque, ce qui s’explique aisément du fait qu’ils représentent la partie la plus arriérée, économiquement et culturellement, de la nation.
La Pravda écrit : « Pour avoir l’hégémonie de l’Europe du Sud-Est », le fascisme allemand a conquis l’Autriche. Dans ce même but, il prépare l’agression contre la Tchécoslovaquie. La République tchécoslovaque se présente comme la première ligne de défense de la Démocratie (le D majuscule n’est pas de nous) contre l’agression fasciste ». Après la chute de la « démocratie » autrichienne, voilà la « démocratie » tchécoslovaque en danger : nouvelle manœuvre du Front Populaire, les centristes en tête, pour faire marcher les ouvriers si un nouveau foyer de guerre devait s’allumer…
La nature de cette « démocratie » tchécoslovaque se vérifie dans le fait que, depuis 1933, une loi prévoit : l’interdiction, par simple décret, de toute organisation considérée comme hostile à l’État, l’annulation des élections et même l’institution de camps de concentration pour les « délinquants » politiques. En d’autres termes, c’est l’application de la formule « Défendre la Démocratie par la Dictature », suivant l’expression même de Masaryk.
Le parti agraire qui, depuis la création de l’État tchécoslovaque, dirige effectivement le pays en s’appuyant soit sur la droite, soit sur la gauche, comme c’est le cas depuis 1929 avec la coalition bourgeoise-socialiste, semble être de plus en plus favorable à un accord semblable à celui de juillet 1936 entre l’Autriche et le Reich et à une entrée de Henlein dans le gouvernement, frayant ainsi le chemin au fascisme, fonction spécifique aujourd’hui de la « Démocratie ».
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Un nouveau foyer de guerre a failli s’allumer dans l’Europe orientale mais, cette fois, entre la Lituanie et la Pologne. Comme on s’en souviendra, la Pologne s’empara, en 1920, de Vilna, capitale historique de la Lituanie, par un coup de main de la même nature que celui de d’Annunzio contre Fiume. La Pologne désavoua Żeligowski, mais garda Vilna… Depuis ce temps, toutes relations politiques, commerciales et ferroviaires avaient été interrompues, de même que toutes communications postales, par la Lituanie en signe de protestation. Aujourd’hui, la Pologne prenant prétexte de l’assassinat d’une sentinelle polonaise, envoie un ultimatum auquel la Lituanie devait répondre endéans les 48 heures et concentre son armée à la frontière. Il s’agissait d’un pays de 33 millions d’habitants armés jusqu’aux dents s’attaquant à un État de moins de 3 millions d’habitants et absolument dépourvu sous tous les rapports. La Lituanie n’a pu, naturellement, que se soumettre et rétablir les rapports interrompus depuis 18 ans. Cette lutte qui, du point de vue capitaliste, avait été un non-sens, avait correspondu à une nécessité de politique intérieure pour le gouvernement de Kaunas. Pologne et Lituanie étaient bien en lutte, mais toutes deux persécutaient, de la même manière, tout mouvement de classe du prolétariat.
Cette brusque intervention de la Pologne, qui a suivi de près le voyage du colonel Beck chez Mussolini et les dirigeants du nazisme allemand, a été considérée comme un coup de sonde dirigé contre l’U.R.S.S., pour le compte de ces deux pays, afin de se rendre compte de la réaction vis-à-vis d’un conflit qui la touchait de près.
On prête à la Pologne l’intention de conquérir la Lituanie (ce qui reconstituerait l’ancien royaume polonais) ou tout au moins de s’emparer de Memel et du bassin du Niémen, pour pouvoir rétrocéder, par après, le couloir de Dantzig à l’Allemagne.
L’attitude de l’U.R.S.S. a été très réservée : tout en déplorant l’agression polonaise qui aurait dû, d’après elle, saisir la S.D.N. de la question, — chose qui, du reste, avait été faite il y a quelques années — elle a conseillé à la Lituanie de céder. Naturellement, la presse centriste a exploité le conflit pour défendre sa thèse habituelle du « bloc des agresseurs » dont la Pologne jouerait le rôle de provocateur en Europe orientale.
Une nouvelle éclosion de la guerre impérialiste semble donc avoir été évitée, du moins momentanément, tandis que sur le secteur espagnol, il semble qu’on se dirige rapidement vers le dénouement.
Il est certain que l’Espagne « républicaine » est aux abois. Le front d’Aragon a été défoncé, les troupes nationalistes ont rejoint la Méditerranée et la séparation de la Catalogne de la frontière française est presque un fait accompli. L’Allemagne et l’Italie ont-elles envoyé de nouvelles troupes ? Cela a une valeur secondaire parce que Franco a certainement davantage besoin de matériel que d’hommes. D’ailleurs, l’Angleterre est disposée à continuer d’ignorer « officiellement » l’envoi de matériel du moment qu’on n’envoie plus d’hommes. Voilà la base qui rend possible les pourparlers entre l’Italie et l’Angleterre, ainsi que la promesse de l’Italie de ne pas s’établir définitivement ni au Maroc ni dans les Baléares. Ces conditions remplies, que Franco gagne, peu importe à l’Angleterre, puisqu’elle est sûre que c’est à elle que l’Espagne rouge ou fasciste demandera les capitaux nécessaires à la reconstruction du pays. Mais il est certain que cette politique de « non-intervention » de l’Angleterre, brutalement confirmée par Chamberlain, dans son dernier discours, n’a pu que contribuer à l’écroulement du régime de Valence. Les centristes ont sacrifié un de leurs deux sièges dans le nouveau ministère Negrín — ministère de liquidation — au profit du représentant de la C.N.T. Les anarcho-syndicalistes, en dépit des centaines de prolétaires tués par le gouvernement républicain, des 5.000 emprisonnés, sont rentrés dans le gouvernement pour mieux accomplir leur tâche contre-révolutionnaire consistant à pousser les ouvriers, fatigués de la guerre et commençant à voir clair, à rester sur les fronts militaires.
Si donc, la cause du socialisme et de la démocratie est tout à fait compromise dans le Vieux Monde, trouve-t-elle de meilleurs défenseurs dans le Nouveau ? Roosevelt a, jusqu’ici, du moins en paroles, affirmé son attachement à la Démocratie, et Cárdenas, au Mexique, vient de refuser le pétrole aux pays fascistes, en même temps qu’il envoie des armes au gouvernement républicain.
Que le gouvernement du Mexique envoie des armes au gouvernement républicain, n’est malheureusement que trop vrai, car elles servent à mater les ouvriers ; mais, en ce qui concerne le pétrole, l’affirmation des centristes a reçu un démenti formel par l’annonce « de l’envoi de 1.080.000 barils de pétrole » mexicain en paiement partiel du matériel allemand « récemment arrivé au Mexique ».
Nous allons d’ailleurs dire quelques mots sur le « socialisme au Mexique ». « Cárdenas exproprie les magnats du pétrole », écrit la presse centriste ; « les larrons américains et anglais »… au profit du prolétariat mexicain ? Pas du tout. C’est au profit de larrons indigènes, mais c’est le prolétariat qui fera les frais de l’indemnité à payer aux compagnies étrangères, même si des « ouvriers » sont appelés par le gouvernement à siéger dans les nouveaux conseils d’administration.
Le prétexte de cette décision de Cárdenas de nationaliser les compagnies pétrolières a été le refus de ces sociétés à capitaux étrangers (américains, anglais, hollandais) d’apporter certaines améliorations aux conditions de leurs ouvriers, améliorations décidées par la Commission d’arbitrage après la grève de l’année passée et ratifiées par toutes les hautes instances mexicaines, y compris la Cour Suprême. Les capitalistes, naturellement, n’y perdront rien : ils seront indemnisés de la contre-valeur de leurs intérêts. Quant aux ouvriers, ils sont déjà invités par le gouvernement à faire le sacrifice du gain (et même davantage) acquis par ces décisions.
Cette expropriation fait partie de la politique démagogique de Cárdenas qui, venu au pouvoir en 1934, ne fait qu’employer les méthodes pratiquées par son prédécesseur Calles, autrefois « socialiste » et « ouvriériste » et, aujourd’hui, naturellement « fasciste ». Cárdenas, lui aussi, mène une campagne contre la puissance du clergé catholique et « fait la révolution agraire ». Son parti s’appelle maintenant « Parti des paysans, des ouvriers et des soldats pour la lutte contre le despotisme et l’oppression » et représente une édition mexicaine de Front Populaire.
Le problème agraire étant fondamental dans ce pays, c’est sur lui qu’est fondé le Plan sexennal de Cárdenas. En 1910, à la chute du régime dictatorial de Porfirio Díaz, agent de l’impérialisme yankee, 2 p.c. de la population agraire possédaient 80 p.c. de la terre cultivée ; la Constitution de 1917 donna à l’État la propriété souveraine du sol et du sous-sol et la possibilité pour lui d’exproprier les latifundia et d’attribuer les terres aux Comités agricoles des paysans sans terre. Jusqu’aujourd’hui, 17 millions sur 121 millions d’hectares de terres cultivées ont été distribués à ces Comités qui n’englobent qu’un million de paysans. 3 millions de péons attendent encore leur part… Voilà quels sont les minces résultats obtenus après 28 ans de « révolution bourgeoise démocratique » au Mexique.
Ces paysans ne possèdent que leur ignorance, leur misère et leur soif de la terre, ce qui explique le fait que Cárdenas peut se faire passer pour le successeur des Zapata et des Magón.
Cárdenas « favorise » aussi les organisations ouvrières parce que, presque toutes, sont enrégimentées dans la Confédération des Travailleurs du Mexique (C.T.M.) dont le dirigeant, Toledano, agent de la bourgeoisie mexicaine, affecte cependant des sympathies pour Moscou, ainsi que le démontre son intervention pour l’expulsion de Trotsky, du Mexique. La C.T.M. est la masse de manœuvre de Cárdenas, tout comme la C.R.O.M., dirigée par Morones et la bureaucratie syndicale, appendice de celle de l’American Federation of Labor, l’avait été pour Calles qui l’a entraînée dans sa chute.
Il existe enfin une Centrale C.G.T-iste contrôlée par les anarchistes dont la politique en Amérique latine, comme en Espagne, a toujours été celle d’être à la remorque de tout mouvement de politiciens bourgeois… pour justement ne pas faire de politique !
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La sentence du procès des XXI — ou, d’après la terminologie courante, le procès contre le bloc anti-soviétique des droitiers et des trotskystes — a été une condamnation à mort pour 18 des accusés, parmi lesquels Boukharine, Rykov, Yagoda, Krestinsky… On annonce déjà un nouveau procès-massacre dont seront victimes les témoins de l’accusation d’aujourd’hui : Ossinsky et les S.R. de gauche. Chacun de ces procès appelle un autre et l’horrible anneau ne pourra être brisé que par un nouvel « Octobre ».
Nous passerons sur les détails de l’accusation, bien qu’il nous semble que, cette fois, Vichinsky, l’ancien liquidateur de droite et maintenant procureur général du parti, ait exagéré… À quand son tour comme saboteur de la « justice » soviétique ? Il nous a donné une nouvelle édition des événements de 1918 pour les besoins de la cause : il nous a montré Boukharine et les communistes de gauche de l’époque se mettant d’accord avec les socialistes révolutionnaires pour renverser le régime soviétique, préparer l’assassinat de Lénine et… naturellement de Staline. (Mais pas celui de Trotsky, parce que, comme on nous l’apprend maintenant, c’est Staline qui a créé l’Armée Rouge et non Trotsky, cité une seule fois dans les publications glorifiant le XXe Anniversaire de la création de l’Armée Rouge, pour y apparaître comme traître ayant, en 1918, « ouvert la frontière de la Patrie socialiste à l’invasion allemande »).
Plus récemment, ces mêmes accusés se seraient rendus responsables de la mort de Gorky, de Koubyshev et de Menzhinsky, etc…
Que le centrisme cherche à exterminer toute la génération d’Octobre pour la discréditer aux yeux du prolétariat russe et international, qu’il cherche à supprimer tous ceux qui, par leur passé, pourraient devenir un drapeau de ralliement du prolétariat, qu’il jette en gage, au capitalisme international, en vue de la prochaine guerre, les cadavres des artisans de la première révolution prolétarienne, tout cela a été maintes fois développé.
Reste toujours la question de l’attitude des accusés qui, cette fois encore, ne s’est pas démentie. En excluant l’hypothèse qu’ils adoptent cette attitude pour sauver leur tête car sans valeur depuis le premier procès. En écartant, comme nous le faisons, l’idée de la torture physique ou du « drogage », il ne reste plus que la pression morale qui peut très bien être accompagnée de la persécution exercée contre les proches (nous ne savons pas jusqu’à quelle génération), torture morale qui ne peut manquer d’avoir une forte influence sur une génération déjà usée par la tension des années de la Révolution.
Des procès à huis clos, comme ceux contre Toukhatchevsky et les chefs de l’Armée Rouge, contre Enoukidzé et Karahan ou contre les dirigeants du Kazakhstan, à Alma-Ata (le jour même du procès de Moscou), se font contre les irréductibles. D’autres, enfin, seront exécutés isolément et « suicidés », comme Tomsky.
Le procès public se monte lorsqu’on a pu réunir quelques noms connus auxquels on a joint un certain nombre d’accusés se prêtant à l’infâme comédie. Mais, alors, il ne s’agit plus que de loques humaines manœuvrées par l’accusation. Et nous entendons tous les accusés répéter d’une manière lancinante : « nos organisations contre-révolutionnaires », « notre activité contre-révolutionnaire », nous entendrons Rykov même, après la condamnation, faire appel à ses partisans non encore démasqués, à se faire connaître des bourreaux.
Dans tout cela, à côté de la pente glissante des rétractations et des capitulations dont tous les accusés font usage, entre d’une façon décisive la mystique du parti : « servir, même au prix de la vie, même au prix du déshonneur du Parti, la Révolution contre l’ennemi extérieur qui se prépare à l’attaque de l’État socialiste, contre le danger fasciste qui menace de s’étendre partout.
Le monde capitaliste se réjouit : tout le régime soviétique est donc bien pourri… à l’exception de Staline. Mais Staline n’est-il pas lui-même responsable d’un télégramme envoyé ensemble avec Kamenev de leur lieu de déportation au Gouvernement Provisoire ? N’est-il pas responsable, avec le même Kamenev, traître déjà exécuté, de toute la politique du parti bolchevique suivie jusqu’en avril et flétrie par Lénine ?
Le Popolo d’Italia, dans un éditorial — et nous savons bien que ceux-ci sont, si non pas écrits, tout au moins inspirés par Mussolini lui-même — dit textuellement : « En mettant l’Europe devant la férocité de leurs tribunaux, en nous montrant la vraie figure, désormais immuable, de la Russie bolchevique, Staline rend un grand service au fascisme en tuant un grand nombre de ses amis déclarés ».
La presse centriste, toujours prompte à mettre en évidence les citations que la presse fasciste fait de nos écrits, se garde bien, cette fois-ci, de faire allusion à cette collusion — dans les faits et non dans les mots — de Staline et de Mussolini.
Communiqué du Bureau International sur le cas Eiffel
Le Bureau avait été saisi, par le Cde Eiffel, d’une demande d’enquête afin d’établir les bases éventuelles des accusations portées contre lui par l’organe trotskyste mexicain La IV Internacional, qui le présentait comme un agent de la Gépeou.
Déjà la « Lettre Ouverte » des fractions belge et italienne de la gauche communiste internationale, publiée dans le nº 44 de Bilan et le nº 7 de Communisme, avait très exactement posé le problème. Adressée au « Centre pour la IV° Internationale », et après avoir précisé que la publication trotskyste ne pouvait laisser aucun doute quant à la nature politique des mobiles de la dite accusation, cette lettre demandait que les mesures soient prises pour faire cesser une campagne qui, sur les traces des méthodes staliniennes, visait à ameuter les ouvriers contre les « agents du fascisme » que seraient les internationalistes luttant pour la fraternisation, le défaitisme révolutionnaire et contre la guerre impérialiste.
La Section Belge du Centre pour la IV° Internationale, s’empressa de communiquer à la fraction belge qu’elle allait demander des renseignements à la direction internationale afin d’éclaircir cette affaire. Jusqu’à présent et malgré les sollicitations du Bureau, ni la section belge, ni le centre international, n’ont donné de réponse à la lettre ouverte.
Par contre, le Boletín Interno d’octobre 1937, publiait — pour mettre ses lecteurs au courant des opinions contraires à celles des trotskystes dans le conflit sino-japonais — un article attribué à tort ou à raison au prétendu agent de la Gépeou devenu, pour la circonstance, rédacteur extraordinaire du Bulletin. Le même Boletín, ainsi que le numéro d’octobre 1937 de La IV Internacional, ont publié d’autres attaques contre le Cde Eiffel, pour prouver que sa position de défaitisme révolutionnaire dans le conflit sino-japonais était fille naturelle de ses anciennes conceptions de membre du Parti Communiste Indépendant d’Allemagne. La preuve était donc faite par les dénonciateurs eux-mêmes que, non seulement dans le domaine de la dénonciation, mais aussi dans les procédés politiques, les trotskystes s’en tenaient à la méthode centriste et ce pour éviter l’analyse des problèmes politiques.
Le Bureau, qui accepta de mener l’enquête, mais non conjointement à d’autres organisations ayant une position anti-prolétarienne dans les questions cruciales actuelles du mouvement (guerres d’Espagne et de Chine), s’adressa aux milieux européens de l’émigration allemande et reçut des réponses définitives sur le passé de l’intéressé qui le mettent à l’écart des accusations trotskystes. En même temps, la R. W. L. à qui le Bureau s’était adressé et dont Eiffel faisait précédemment partie, n’a pas cru devoir répondre aux demandes de renseignements du Bureau.
Dans ces conditions, le Bureau estime devoir classer l’affaire et signaler au mépris des travailleurs, les agissements de ceux qui font appel à l’aide de la police, aussi bien qu’à l’excitation des prolétaires, pour avoir raison des prolétaires internationalistes.
Le Bureau conclut en affirmant que, par cette résolution sur un cas personnel bien délimité, il n’entend nullement donner une solution au problème politique de la formation de la fraction de la gauche communiste au Mexique, problème qui n’avance nullement malgré les sollicitations répétées adressées au « Grupo de Trabajadores Marxistas » dont l’activité semble s’être bornée au Manifeste sur les événements de Barcelone, et à une polémique avec les trotskystes. Le Bureau ne cesse d’avoir l’espoir de voir ce groupe s’orienter vers la formation de la fraction de gauche au travers d’une analyse de la situation nationale et internationale, pour fixer les notions principielles de la lutte du prolétariat mexicain et mondial.