1er Mai 1934
Guerre ou révolution : voilà les aboutissants inéluctables des situations comprises dans l’époque où nous vivons. En 1914, la trahison de l’Internationale Socialiste – dernière étape de la politique réformiste – permit au capitalisme de déclencher la guerre, d’appeler les prolétariats des différents pays à s’entr’égorger, alors que l’éclosion des contradictions du régime bourgeois posait la condition pour l’attaque du prolétariat international pour la victoire révolutionnaire.
En 1917, en Russie, où existait un parti – le parti bolchevik fondé et construit au prix de longues et profondes luttes théoriques et politiques – qui s’était préparé à l’héritage du régime capitalisme, le prolétariat sut trouver son guide et c’est la victoire d’Octobre 1917 qui signa la fin de la boucherie mondiale. Les prolétaires de tous les pays, dans les tranchées, dans les armées, reconnurent, dans l’insurrection des ouvriers russes la victoire de leur classe, le chemin qu’ils devaient emprunter et en Allemagne, Autriche d’abord, dans tous les autres pays ensuite, brisèrent le lien de sang avec l’ennemi capitaliste imposant ainsi la cessation de la guerre.
Partout ailleurs qu’en Russie, faute d’un parti communiste qui ne pouvait être improvisé subitement, faute d’un guide, les mouvements des masses en révolte devaient se terminer par la série de défaites qui pèsent sur la situation actuelle et qui se manifestent au travers des prisons remplies de prolétaires, des assassinats en masse, du triomphe du fascisme, de la démocratie des pleins pouvoirs, de la faim de millions de chômeurs, de la baisse des salaires, de la destruction de toutes les conquêtes qui étaient le résultat de cinquante années de luttes sanglantes contre l’oppression capitaliste. Les victoires du capitalisme : autant de victoires du régime de la guerre contre le régime du prolétariat, seule classe pouvant s’opposer et détruire la société bourgeoise.
La chaîne des défaites de l’après-guerre nous a conduits à la situation actuelle où le spectre de la guerre se profile à nouveau. Seule, une vision réelle de la terrible situation où nous vivons est de nature à faire des manifestations de ce Premier Mai, une occasion pour la reprise du mouvement prolétarien vers la révolution, unique alternative possible pouvant remplacer l’autre issue des situations : la guerre.
PROLÉTAIRES !
L’écrasement du prolétariat allemand devait emporter dans le tourbillon l’Internationale Communiste, l’organisme que le prolétariat mondial avait bâti pour en faire le guide pour la victoire dans le monde entier. Récemment, en Autriche, des centaines et des milliers d’ouvriers ont préféré la lutte et la mort à la désertion, et, ripostant par les armes aux canons et aux avions, ont sonné en vain l’alarme aux ouvriers des autres pays : L’Internationale n’existait plus en tant qu’organisme prolétarien, elle a abandonné les ouvriers autrichiens, elle a permis que la grève général en France reste disjointe de la révolution simultané de Vienne, de Linz, de Graz.
La Russie, l’ État prolétarien qui avait été fondé en 1917 pour concentrer la lutte de la classe ouvrière mondiale, a inauguré la politique contre-révolutionnaire du « socialisme dans un seul pays », après l’expulsion de la gauche marxiste en 1927. Le réformisme d’avant-guerre prépara la trahison de 1914 en appelant le prolétariat à pénétrer graduellement au sein de l’état capitaliste. Le Centrisme, avec la politique du socialisme dans un seul pays, prépare une nouvelle trahison, en appelant le prolétariat à assister à la pénétration de l’État prolétarien au sein du système capitaliste mondial.
Ce n’est plus sur les luttes du prolétariat que le centrisme s’appuiera pour le salut de l’État ouvrier, mais c’est au capitalisme qu’on fera appel pour assurer les succès de l’industrialisation de l’U.R.S.S.
Indissolublement liés entre eux, procéderont les deux éléments centraux des situations actuelles : l’écrasement du prolétariat de chaque pays est la contrepartie des succès des plans quinquennaux et le capitalisme gagne progressivement à sa cause l’État ouvrier qui célèbrera ses victoires industrielles au même moment où le prolétariat de tous les pays est conduit, par le centrisme, et sous la direction des comités fantômes d’Amsterdam, de Pleyel, du 1er Août, etc., en dehors des mouvements de classe, et sur la ligne des revers et des catastrophes.
Il en était tout autrement tant que l’État ouvrier restait fidèle à la politique révolutionnaire, lorsque le seul appui qu’il recherchait était représenté par les luttes du prolétariat de tous les pays, et quand ses victoires n’étaient que les victoires des ouvriers du monde entier.
PROLÉTAIRES !
La crise économique, qui a nouvellement dévasté l’appareil de production du capitalisme, n’engendre nullement la libération de la classe ouvrière. Cette crise représentera une condition pour la révolution si les mouvements de révolte des masses trouvent à leur tête un parti capable de les conduire à la victoire. Dans le cas contraire la crise, qui ne peut trouver de solution dans un impossible essor du capitalisme agonisant, évoluera vers la catastrophe d’une nouvelle guerre. Et dans cette nouvelle boucherie, le prolétariat ne pourra se retrouver autour d’aucune des « patries » en guerre, ni dans la démocratie, ni dans le fascisme, ni dans le soviétisme, mais par une lutte simultanée contre la patrie fasciste, la patrie démocratique, la patrie soviétique, cette dernière s’accouplant avec la première ou la deuxième, et cela suivant les nécessités pour l’État russe de choisir l’une ou l’autre des constellations impérialistes.
Seule, une lutte, sur ces positions pourra permettre de transformer la nouvelle guerre dans la victoire de la révolution mondiale.
PROLÉTAIRES !
Bien qu’a cause des défaites, de la mort de l’Internationale, de la politique contre-révolutionnaire de l’État ouvrier, les chances d’une victoire ouvrière soient énormément réduites, c’est pourtant uniquement de puissants mouvements que peut résulter la reprise du cours qui nous évitera la guerre. Seulement ces mouvements, leur force, leur cohésion, peuvent accélérer le travail de reconstruction des partis du prolétariat que préparent les fractions de gauche des partis communistes.
En ce Premier Mai, où le capitalisme mondial peut fêter son orgie sur les débris des organismes de classe, sur la défiguration qui s’est effectuée dans l’État ouvrier, où la bourgeoisie du monde entier escompte de pouvoir souder les masses à son char pour la nouvelle guerre, les manifestations prolétariennes retireront leur signification du caractère terrible de la situation.
L’ampleur des manifestations marquera la volonté de se regrouper autour des organisations unitaires, les syndicats, pour livrer les batailles de classe, pour défendre les conquêtes ouvrières car c’est en partant de cette position qu’il est possible de rejoindre le chemin de la révolution contre lequel se trouvent, aujourd’hui comme hier, toutes forces du capitalisme, toutes les formes de sa domination.
VIVE LE PREMIER MAI !
VIVE LE FRONT UNIQUE DES TRAVAILLEURS POUR LA DÉFENSE DE LEURS CONQUÊTES ET SUR LA BASE DE LEURS SYNDICATS !
A BAS LE CAPITALISME !
VIVE LA RÉVOLUTION MONDIALE !
La bourgeoisie française expulse Trotsky
La racaille journalistique de la France démocratique a mené, ces derniers jours, une campagne de presse effrénée et d’une bassesse répugnante contre le camarade Trotsky. Le gouvernement d’Union Nationale, de Marquet à Tardieu, a compris par là que pour la bourgeoisie Française la présence de celui qui fut un des artisans de la révolution russe était indésirable : elle vient de l’expulser.
Depuis son expulsion de Russie par le centrisme, celui qui fut le compagnon de lutte de Lénine a été en butte aux persécutions continuelles de la bourgeoisie internationale. Et malgré cela, avec un courage et une énergie de fer, Trotsky a maintenu haut et ferme le drapeau de la lutte révolutionnaire face à la meute réactionnaire et centriste l’assaillant sans répit.
Il faut, aujourd’hui, que la bourgeoisie le frappe à nouveau, mette en évidence les responsabilités du centrisme, de la bureaucratie soviétique qui, non seulement l’a éloigné des ouvriers russes, l’a éloigné des conquêtes prolétariennes, dont il fut un des plus précieux artisans, mais a aussi participé au concert capitaliste pour l’expulser de tous les pays ? Que l’on se souvienne de l’attitude criminelle de l’ « Humanité », insultant lâchement Trotsky, appelant les ouvriers à le chasser. Que l’on se souvienne aussi des pressions diplomatiques de l’U.R.S.S, pour empêcher Trotsky de se fixer au Danemark ou dans un autre pays scandinave. Le centrisme comprend parfaitement que c’est seulement par la violence, les privations, les menaces, qu’il lui est possible de réduire au silence les marxistes qui s’obstinent à défendre le drapeau de l’internationalisme prolétarien. Le jour de la reddition des comptes le prolétariat international n’oubliera pas les persécutions que le centrisme fait et fit subir aux militants révolutionnaires. Et, pour Trotsky et pour tous les autres, il exigera des comptes. Mais aujourd’hui, le centrisme triomphe.
Trostky est expulsé de partout et pour lui le monde est « une planète sans visa ». Les chiennes de l’enfer capitaliste aboient sans répit : « Le traître de Brest-Litovsk » ou « le dictateur rouge les mains pleines de sang » : tels sont les cris pour Français « moyen » qu’elles déversent inlassablement. Et l’écho se répercute ailleurs, où les cris reprennent plus frénétiques contre Trotsky. Mais, précisément, le petit bourgeois qui se délecte à la lecture des « crimes atroces » commis par Trotsky dans sa villa de Ker Monique devrait savoir que c’est grâce au « traître de Brest-Litovsk » et au prolétariat russe victorieux que la boucherie capitaliste de 1914-18 a pris fin. La révolution russe a hâté la désagrégation des armées belligérantes et obligé les États capitalistes à terminer leur carnage d’ouvriers et de paysans. Si la bourgeoisie est pleinement justifiée dans son action contre les révolutionnaires, c’est vraiment une abomination que les ouvriers communistes puissent tolérer l’attitude du centrisme envers Trotsky. Que cette attitude soit faite d’un silence hypocrite ou d’injures hystériques, peu importe ; le fait est que le centrisme approuve la campagne capitaliste contre Trotsky après l’avoir expulsé de l’Union Soviétique. Contre cela, les ouvriers du parti doivent violemment s’élever. Il ne faut pas que l’expulsion de Trotsky soit accompagnée de la « protestation » verbale de la sociale-démocratie contre l’atteinte au « Droit d’Asile » ! C’est aux révolutionnaires de prendre sa défense. Et nous, que des divergences très sérieuses séparent de Trotsky, lui exprimons notre solidarité pleine et entière dans sa lutte contre les persécutions du capitalisme. C’est avec respect et admiration que nous saluons la tragédie de sa vie. Ce grand révolutionnaire exilé, démuni de tout moyen de défense, reste redouté et haï par les requins capitalistes et les centristes.
Hier c’était sa fille qui, persécutée par la police allemande, se suicidait ; aujourd’hui, à nouveau, on s’acharne sur lui. La terre est sans visa pour Trotsky et cela caractérise la situation de défaites terribles que connaît aujourd’hui le prolétariat dans tous les pays. Les ouvriers communistes du monde entier et de Russie tourneront leurs regards vers l’exemple lumineux de courage révolutionnaire que représente Trotsky et seront à ses côtés pour exiger au sein des P.C. Que l’on permette au vieux chef communiste de rentrer en Russie, afin qu’il puisse y continuer sa lutte pour la révolution mondiale.
Problèmes du front unique: Manœuvres ou unité d’acte
C’est depuis plus de dix ans que le problème du front unique est discuté au sein du mouvement révolutionnaire. Des volumes entiers ont été écrits pour propager une notion que chacun interprète un peu à sa manière. Encore aujourd’hui, ce problème est présenté particulièrement par ceux qui pourraient ne pas y avoir beaucoup à gagner comme le remède pour tous les maux dont souffre la classe ouvrière, incapable de s’opposer à l’offensive du capitalisme. Ceux-là mêmes qui, depuis l’après-guerre, n’ont fait que traiter les travailleurs dans la boue des pires compromissions, clament, pour maintenir coûte que coûte leur influence sur les masses : front unique ! Tous ceux qui, à défaut d’une perspective des événements résultant d’une sérieuse analyse de la situation, veulent agir à tout prix, se tirent d’affaire en criant, eux aussi : front unique ! Il nous parait donc nécessaire, pour contribuer à dissiper cette confusion, d’examiner ce problème, d’autant plus que notre conception se distingue nettement de tout le galimatias existant et que nous pouvons nous appuyer sur la seule expérience réelle de front unique qui ait été réalisée : l’Alliance du Travail en 1921-22 en Italie.
Toute position politique est partie intégrante d’une situation donnée. Pour l’éclaircir au point de vue théorique aussi bien que pour en établir la solution prolétarienne, il est indispensable de rappeler dans quelle situation elle surgit, les objectifs qu’elle se propose, afin de soumettre la solution qui fut donnée à l’exactitude des expériences vécues. C’est en février 1922, à l’Exécutif Élargi qui succéda au 3ème Congrès de l’I.C., que le problème du front unique fut posé, comme problème central de la tactique des partis communistes. Le 3ème Congrès s’était tenu lors d’une modification profonde de la situation dans les différents pays : la vague révolutionnaire de 1917-20 s’était résorbée avec les défaites essuyées par le prolétariat des différents pays et, en Russie, le parti bolchevik se voyait obligé de procéder à la retraite de la NEP. Une analyse approfondie des solutions du 3ème Congrès permettra d’établir que l’enjeu de la polémique d’alors ne consistait point dans le fait d’admettre ou de ne pas considérer indispensable une influence grandissante du parti sur les masses pour le succès de la lutte révolutionnaire. Les thèses de ce Congrès sur la conquête des masses devaient révéler, par après, qu’une profonde modification s’opérait alors dans le mécanisme interne du fonctionnement politique des partis communistes.
En 1917-20, on ne parlera pas de front unique. L’unité de la classe ouvrière mondiale est réalisée autour de la Russie Soviétique où l’Internationale Communiste se fonde avec la perspective du déclenchement de la révolution mondiale. En 1921, à cause des défaites prolétariennes, la situation change : nous ne disions pas en ce moment – aussi bien que nous ne le disons pas aujourd’hui, pour la situation de 1921, comme d’ailleurs pour la situation actuelle – que ce changement de situation comportasse une modification radicale des objectifs que peut et que doit s’assigner le parti du prolétariat. Les défaites de 1920 et celles qui suivirent diminuent ou même écrasent les capacités de lutte de la seule classe révolutionnaire, du prolétariat ; mais cela n’opère aucun changement, ni pour le capitalisme qui restera condamné aux convulsions et aux spasmes de son déclin, ni aux classes moyennes qui resteront incapables de prendre des positions révolutionnaires et autonomes, ni au parti socialiste qui restera un organe de domination bourgeoise, ni à la démocratie qui restera – rectifiée ou non, parlementaire au travers des pleins pouvoirs – une forme d’oppression capitaliste sur le prolétariat, ni enfin aux formations de gauche socialiste qui ne s’agitent plus au sein du cadavre de 1914, mais qui proviennent d’un organisme qui a pu se reconstruire parallèlement à la réorganisation de l’appareil étatique de domination capitaliste, qui n’expriment donc pas une réaction (comme les gauches de 1914) à un parti qui sombre dans le capitalisme mais sont bien plus un produit des répercussions de la lutte des classes au sein d’une formation politique engendrée directement par le capitalisme.
En 1921, la modification de la situation ne changeait pas les caractères fondamentaux de l’époque comme les tourmentes révolutionnaires de 1923, de 1925, 1927 et 1934 (pour ne nommer que les plus importantes) devaient pleinement le confirmer. L’armée du prolétariat mondial avait déchaîné sa bataille après la guerre mais elle ne l’avait gagnée qu’en Russie. L’unité de la classe ouvrière mondiale, en 1921, s’en trouvait donc brisée et la Deuxième Internationale qui, jusqu’alors, n’avait plus osé courir le risque de se présenter devant les masses, profite de la défaite pour réapparaître sur la scène.
Une telle modification de la situation devait évidemment avoir des conséquences sur les partis communistes. Mais le problème était le suivant : devait-on modifier la substance de la politique des partis communistes ou devait-on déduire de la contingence défavorable la nécessité d’appeler les masses à se concentrer autour des luttes partielles, restant orientées vers une issue révolutionnaire, dès que l’appel direct à l’insurrection n’était plus possible immédiatement avec les défaites encourues ? Le 3ème Congrès, l’Exécutif Élargi de 1921 et plus ouvertement le 4ème Congrès devaient donner à ce problème une solution préjudiciable aux intérêts de la cause. Cela se fait surtout au travers du problème du front unique.
Toute situation comporte deux éléments : objectif et subjectif. C’est du premier : conjoncture économique, système politique d’oppression sur le prolétariat, État et parti politique, que dépend l’éclosion des mouvements de masse. Les conditions objectives sont appelées à évoluer vers des contrastes qui dérivent à leur tour des bases du régime capitaliste, ce qui détermine l’éruption des mouvements de masse. Attribuer aux conditions subjectives l’initiative des mouvements de masses, c’est non seulement remplacer le marxisme par le volontarisme, mais c’est immobiliser le parti du prolétariat et réaliser une condition qui, loin de favoriser le mouvement prolétarien, le conduira dans une impasse : le livrera au capitalisme. Les conditions subjectives, notamment la constitution et le développement du parti de classe du prolétariat, sont évidemment un élément capital de toutes les situations, mais seulement si elles se concentrent autour du problème de la formation de la conscience de classe, ce qui revient à poser le problème de la formation d’une capacité de direction des mouvements de masse vers une issue révolutionnaire. Qu’il ne soit pas possible de départager concrètement les deux éléments qui composent les situations (lesquels ne se présentent pas comme une addition mais comme une synthèse), cela ne doit nullement nous conduire à modifier leur rôle dans la synthèse qu’est la situation. Au contraire, il faut mettre en évidence le rôle de ces deux éléments, car une altération nous conduira à une situation réactionnaire bien que l’intention soit évidemment l’opposé. En 1921-22, n’avait-on pas crié à la nécessité de conquérir les masses ? En effet, les masses vinrent au communisme, non à la suite de la politique du parti mais en conséquence du précipice des situations en Allemagne. Mais alors, l’erreur initiale mit le parti dans l’impossibilité d’agir, de transformer la situation révolutionnaire d’Octobre 1923 en une victoire du prolétariat mondial.
Le problème aurait dû être posé sur une toute autre base. La reconstruction de l’unité du prolétariat mondial autour des partis communistes ne pouvait résulter que de la nouvelle et inévitable modification des situations. Le parti pouvait rester l’élément propulsif et indispensable au nouveau changement à la seule condition de maintenir intactes ses positions programmatiques et de ne pas abandonner les masses : de poser à nouveau le problème de leur concentration pour la lutte. Ce qui changeait, après les premières défaites, c’était seulement les objectifs immédiats pour cette lutte : en 1917-20, c’était la revendication de la lutte immédiate pour le pouvoir. En 1921, cette revendication devait se concrétiser autour des revendications immédiates tout en mettant très nettement en évidence l’inévitabilité de leur évolution vers la lutte pour la prise du pouvoir.
On sait que l’Internationale Communiste, en 1921-22, s’est posé tout autrement ce problème central : elle s’est assigné pour but celui de garder, à tout prix, les masses autour des partis communistes et, ne pouvant y arriver sur la base des mêmes méthodes politiques, des mêmes positions qu’en 1918-20, car la situation avait changé, s’est vu obligée de modifier substantiellement les positions et les méthodes, entraînant ainsi de nouvelles défaites. Le problème du front unique, dans les différentes formulations qui virent le jour à cette époque et qui altérèrent même le problème de la prise du pouvoir (Saxe, Thuringe) fut donc un produit des circonstances historiques profondément défavorables, un élément qui, mal résolu, troubla profondément la substance de la politique révolutionnaire sur laquelle s’était bâtie l’I.C.
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On pose généralement le problème du front unique ainsi : dans la conjoncture défavorable, le programme affiché par les socialistes acquiert une portée révolutionnaire. Le socialiste le proclame dans le but unique de tromper les masses et dans la perspective de ne jamais réaliser de mouvements autour de son programme. Le devoir des communistes consiste à attirer les social-démocrates dans un guet-apens, c’est-à-dire d’établir un accord sur la base des formulations revendiquées par les réformistes, car de leur démasquement ne peut résulter que le déplacement des masses vers le communisme. Aucune de ces trois propositions ne résiste à l’analyse marxiste, aucune d’elle n’est confirmée par les expériences.
Il faut d’abord indiquer que la contingence défavorable signifie que, provisoirement, le problème du pouvoir ne se pose pas comme un objectif réel pour la lutte des ouvriers. Cette contingence n’infirme néanmoins en rien les positions précédemment proclamées par le parti communiste, que le problème du pouvoir ne peut se résoudre que par la voie de l’insurrection, que la seule position du prolétariat envers l’État est celle de sa destruction, et qu’enfin pour réaliser ces revendications, il n’y a que le parti communiste lequel trouvera contre lui et contre les masses le bloc uni du capitalisme depuis ses formations d’extrême-droite jusqu’à celles de l’extrême-gauche (austro-marxistes). Le capitalisme fait-il recourt à une organisation fasciste de la société, s’achemine-t-il vers une telle évolution ? De cela il ne résulte pas que le programme démocratique des socialistes s’étant déjà révélé un bastion formidable de la contre-révolution, change en quoi que ce soit : les événements d’Italie, d’Allemagne et d’Autriche le prouvent d’une façon éclatante. Et ce même programme, qui a sauvé le capitalisme lors des assauts révolutionnaires du prolétariat, gardera encore une fois sa fonction réactionnaire dans la nouvelle phase qui s’ouvre devant le capitalisme. La bourgeoisie faisant appel au fascisme aura besoin du parti socialiste pour arriver au gouvernement de Hitler, de Mussolini et de Dollfuss pour faciliter l’attaque contre le prolétariat. Et les socialistes italiens, allemands et autrichiens seront, encore une fois, à leur place pour accomplir une fonction qui est indispensable à la bourgeoisie. Qu’ils soient bannis et persécutés par après, cela ne change pas d’un millimètre leur rôle ; depuis toujours, les marxistes ont su que le régime capitaliste est le régime des contradictions, que ce régime, basé sur le profit, ne peut comporter que la lutte à mort entre les capitalistes individuels, les trusts, les États, que l’organisation politique du capitalisme comporte une lutte entre les différentes formations de parti, mais il n’est jamais venu à l’idée des marxistes de considérer que les capitalistes, écrasés par leurs adversaires, les partis battus ou mitraillés par les nouveaux maîtres, puissent fournir un appoint à la lutte révolutionnaire du prolétariat.
Aussi bien que les classes, les partis également ne relèvent pas des programmes qu’ils proclament mais de la place qu’ils occupent au sein de la société. Le parti socialiste est partie intégrante du régime capitaliste et il s’acquitte de son rôle, même lorsqu’il change son programme. Les modifications qu’il y apporte n’altèrent pas sa fonction mais, bien au contraire, représentent une nécessité de changement afin de pouvoir continuer son rôle. S’il devient soviétiste comme en 1920, c’est parce qu’il sait que, seulement ainsi, il pourra continuer l’œuvre de défense du régime bourgeois ; s’il entre dans le gouvernement soviétique de Hongrie, c’est parce que, encore une fois, il peut ainsi se construire un retranchement qui lui permettra de remplir sa fonction historique.
Dans la contingence défavorable ou même très défavorable et fasciste, le programme que présente le parti socialiste, loin de pouvoir fournir une planche pour le salut de la révolution, représente une planche supplémentaire pour le salut du capitalisme, pour la victoire du fascisme, pour son maintien au pouvoir. Séparer le programme du corps socialiste dont il émane et affirmer qu’il est possible d’opérer, sur la base de ce départage, une colossale machination historique portant des forces capitalistes à appuyer le prolétariat, c’est d’abord procéder à une opération abstraite, ensuite acculer le prolétariat dans l’impasse : en faire profiter l’ennemi. Parti et programme sont intimement liés et représentent une notion qu’il est impossible de dissocier : ce programme peut avoir pour but d’égorger tout mouvement de masse, comme en Allemagne, ou bien il peut correspondre avec des mouvements de masse (ainsi qu’en Italie lors de la grève générale proclamée en Août 1922 par les socialistes maîtres de l’Alliance du Travail) ; il peut aussi s’accommoder avec des mouvements insurrectionnels (ainsi qu’en Février 1934 en Autriche) mais, dans toutes les éventualités, ce programme, loin d’acquérir une signification favorable au prolétariat, s’incorpore à la force ennemie qui le proclame pour servir les intérêts de la classe qui a engendré cette formation politique.
Les considérations qui précèdent expliquent pourquoi les différentes solutions qui ont été données au front unique ont abouti à un galimatias inextricable, alors que jamais l’objectif posé à des mouvements semblables ne s’est présenté. Front unique par en haut ou par en bas, par en haut et par en bas, avec la masse et sans les chefs, avec la masse et les chefs, autant de formulations qui – révélées ou cachées – voilent, pour ce qui concerne les socialistes, une tentative de garder leur influence sur les masses par un « tête à gauche » vers les communistes ou bien la manœuvre des communistes de gagner tantôt les organisations, tantôt les chefs, tantôt les masses. Bien entendu, dans tout cela, le mouvement et les intérêts des masses n’ont rien à voir.
Il nous reste encore à prouver que ces deux propositions : les socialistes affirment vouloir défendre telle ou telle autre conquête ouvrière, nous sommes persuadés par avance qu’ils ne veulent pas, en réalité, atteindre cet objectif, mais qu’ils affirment cette disposition uniquement pour tromper les ouvriers ; en les prenant au mot, on ne peut que déterminer leur démasquement et, en même temps, le déclenchement du mouvement. Nous avons déjà réfuté, au point de vue théorique, les propositions contenues dans ce schéma. Il nous reste à dire que les affirmations des socialistes favorables à la lutte et au front unique (comme en France actuellement) ou répondant favorablement à la démarche du parti communiste, n’ont qu’un seul but : rester à la tête des mouvements ouvriers et recevoir une sorte de consécration provenant de la participation des communistes au comité du front unique pour passer, au moment voulu, à l’étranglement du mouvement ou bien – comme ce fut le cas en Allemagne – faisant bonne mine aux communistes pour les immobiliser au sein d’un comité ayant pour fonction non d’appuyer le déclenchement du mouvement, mais d’entamer des discussions interminables se déroulant entre deux éléments fondamentalement opposés et qui ne peuvent que décourager la classe ouvrière. Il est facile de discuter, par après, de quel côté se trouvent les responsabilités dans la faillite du front unique, mais les socialistes auront toujours raison pour prouver que leurs tentatives d’amener les communistes à accepter leurs positions dans une atmosphère « loyale et cordiale » n’ont pas abouti à cause de ces derniers. Les communistes, à leur tour, auront également raison lorsqu’ils prouveront que leur tentative de transformer en appui pour le prolétariat des forces contre-révolutionnaires n’a pas réussi, et cela par la faute de ces dernières.
Il est extrêmement pénible de constater que les polémiques sur le front unique aient toujours pour objet un si grossier et répugnant bavardage mais peut-être sommes-nous ici devant une des causes – et non la moindre – de la dégénérescence du mouvement communiste actuel ?
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Nous nous sommes déjà nettement expliqués au sujet de la position que doit prendre le parti lorsque succède à la lutte ouvrière pour la conquête du pouvoir une contingence défavorable où ce problème ne peut plus être posé d’une façon immédiate. Le parti, pour conserver sa capacité de diriger les luttes révolutionnaires et pour conquérir le pouvoir lorsqu’un nouveau changement de situation s’opèrera, doit continuer sa propagande autour des problèmes du pouvoir, autour de la nécessité exclusive de l’insurrection et de la dictature du prolétariat, lutter contre toutes les autres solutions, alors que le thème central de son agitation doit consister dans l’établissement d’une série de mots d’ordre liés aux revendications immédiates et aux luttes partielles. Sur ce terrain, qui n’est naturellement pas celui du pouvoir, le front unique reste parfaitement possible, car non seulement les communistes, mais une foule d’autres organisations affirment vouloir défendre les intérêts immédiats des ouvriers. Ce n’est évidemment pas une simple affirmation qui nous permet de dire que le front unique est possible, mais c’est un problème fondamental : l’axe de la situation défavorable s’est déplacé et les masses qui se concentraient antérieurement pour la lutte pour le pouvoir se concentreront maintenant pour la lutte autour des revendications immédiates. De plus, la classe, prise dans sa signification marxiste, qui fonctionnait avant dans la direction de la destruction de l’État capitaliste et pour la fondation de l’État prolétarien, pourra reprendre son fonctionnement autour des problèmes plus limités et correspondant aux intérêts immédiats des ouvriers.
Loin de vouloir baser notre politique sur une distinction factieuse entre masses et chefs, base et sommet, nous affirmons que l’influence des partis socialistes correspond à un degré donné de l’expérience et de l’inconscience des masses, qu’il existe des ouvriers socialistes, que pas mal d’entre eux peuvent défendre leur conviction socialiste avec autant d’ardeur et de foi que pourront y mettre des communistes et, dans certaines circonstances, avec un emportement supérieur, qu’en un mot le problème qui se pose devant les communistes est celui de faire évoluer la conscience des masses, et que cela n’est possible que si l’éducation, au lieu d’être envisagée comme un produit d’académiciens qui s’intitulent marxistes, résulte d’une série progressive de luttes où le parti parvient graduellement à pénétrer les masses de l’idéologie communiste et se voit finalement appelé, par les ouvriers, à diriger leur mouvement.
La classe, dans son ensemble, restant toujours l’objectif des communistes, c’est évidemment en fonction d’elle que nous pouvons résoudre le problème du front unique, comme d’ailleurs tous les problèmes de la lutte ouvrière. Si nous affirmons qu’une analogie d’intérêts, de positions, d’organisations, est la condition indispensable pour la réalisation du front unique, c’est évidemment en considération des ouvriers et non de leurs chefs, non de leurs directions. Si nous posons le problème du lieu où l’analogie de la substance des intérêts similaires peut être établie, de l’organisation où ces intérêts et cette analogie sont posés, nous ne pouvons le résoudre autrement que sur cette base : ce sont les intérêts immédiats, économiques et politiques, l’organisation unitaire fondée pour la défense de ces revendications : le syndicat ; c’est la grève pour de tels objectifs qui pourra fournir les éléments constitutifs du front unique.
La polémique ayant ses lois et surtout pour but de profiter de l’adversaire alors que, par ces procédés, les intérêts de la classe ouvrière sont constamment identifiés avec ceux de la boutique ou de la personne des dirigeants, notre position a été baptisée tantôt de syndicaliste, tantôt de schématiste car nous voulions repousser, pour faire le front unique, les mêmes personnalités quand elles agissaient au nom du parti socialiste et non plus au nom de l’organisation syndicale. Ce n’est pas à nous d’exiger de nos contradicteurs de juger nos positions et non la caricature qui en est faite ; nous ne pouvons qu’opposer les deux critères fondamentaux : celui de la manœuvre sous ses différentes éditions, et l’autre, que nous revendiquons, de l’établissement du front unique en fonction d’une unité d’intérêts, de positions et d’organisations des ouvriers.
Nous nous opposons au front unique entre les partis politiques, non seulement pour des considérations théoriques que nous avons énoncées au sujet du rôle des partis politiques, et du parti socialiste en particulier, mais aussi parce que nous affirmons qu’il est faux, au point de vue politique, de prendre pour l’établissement d’un front unique la position d’ouvrier qui est commune aux exploités des différentes tendances et partis. Par contre, l’ouvrier socialiste ne cesse pas d’être un adversaire du communisme malgré sa position d’exploité et rien n’exclut qu’au moment de l’insurrection – les événements de 1919-20 en Allemagne sont très suggestifs à ce sujet – une partie des ouvriers socialistes prenne une attitude d’hostilité déclarée à la lutte armée du prolétariat dirigée par les communistes. Le passage des masses socialistes sous l’influence du parti, loin de pouvoir résulter d’un tourne-main ou de la prétendue habileté des chefs communistes « roulant » l’état-major socialiste dans le comité du front unique, ne peut dépendre que d’un changement de la situation. Comme nous l’avons déjà dit, le parti reste un facteur actif pour l’évolution de ce changement à la double condition de maintenir intact son programme et de présenter aux masses, dans la conjoncture défavorable, un plan de bataille encadrant leurs revendications immédiates. Au point de vue politique, le front unique ne peut être établi qu’autour du parti communiste et l’élément de base d’un tel front, loin de résider dans les manœuvres, réside uniquement dans le caractère révolutionnaire de la situation qui met à l’ordre du jour le problème du pouvoir.
Assimiler la position de l’ouvrier socialiste avec celle de l’ouvrier communiste, c’est mettre à la base du front unique deux éléments disparates et opposés, c’est préparer la certaine désagrégation du front de lutte, c’est en définitive ajouter aux difficultés de la situation un nouvel élément de trouble, c’est réaliser une condition qui, au lieu de faciliter la lutte des masses, mettra les ouvriers dans l’impossibilité foncière de pouvoir se regrouper pour la lutte contre le capitalisme.
Sur la base syndicale, ce front unique restera par contre non seulement possible, mais c’est uniquement en fonction de l’organisation syndicale que le prolétariat pourra se regrouper quand l’élément central de la situation a changé et que de la lutte immédiate pour le pouvoir politique se trouvent à l’ordre du jour les revendications immédiates. Sur la base du syndicat et des luttes partielles, le parti peut adresser une proposition de front unique qui ne comporte aucune aliénation, aucune compromission ni pour les communistes, ni pour les ouvriers de toutes les autres tendances, lesquels gardent la position élémentaire de classe pour la lutte contre le patronat. Il ne faudra pas demander à l’ouvrier socialiste de devenir communiste ou inversement, mais le parti proclamera que l’inévitable déplacement des masses vers le communisme ne peut dépendre que de l’élévation du degré de combativité de la classe ouvrière. Son appel aux masses socialistes se basera donc sur la notion suivante : regroupez-vous autour de vos syndicats, ensemble avec les ouvriers de toutes les tendances et de tous les partis et les ouvriers sans parti ; le capitalisme menace vos moindres conquêtes et, pour défendre ces dernières, aucune barrière politique ne pourra entraver vos luttes ; les communistes prennent place au premier rang du combat et sont persuadés que, seul, le déplacement des masses vers une extension de leurs luttes permettra de liquider toutes les influences capitalistes en leur sein, de pousser le parti à la direction des mouvements, de faciliter l’évolution de la situation défavorable vers les possibilités de déclenchement de l’insurrection.
Sur la base de ces prémisses, il sera possible de résoudre le problème du maximum de solidité de la lutte ouvrière et de sa direction. D’après la conception courante du front unique, ce dernier problème est posé ainsi : les communistes qui partagent avec les socialistes la direction du mouvement n’ont d’autre but que d’évincer leurs adversaires. Ils ne rateront donc aucune occasion pour noyauter de droite à gauche dans le but d’attraper des morceaux croissants des masses jusque, enfin, pouvoir chasser les traîtres. D’une telle position initiale, il résulte que l’armée ouvrière trouve à sa tête un comité dirigeant composé de deux partis qui ont pour objectif de se rouler réciproquement. Et aussi les assemblées des prolétaires en lutte connaîtront-elles l’étalages des reproches des deux concurrents à la recherche continuelle des meilleures occasions de gagner, pour les uns, les applaudissements et l’exécration pour les autres. Que devient, dans tout cela, la lutte des ouvriers ? Il est facile de le prévoir… et la condition sera certainement réalisée pour assurer la victoire de l’ennemi.
Sur la base de notre conception, le problème de la direction du mouvement, aussi bien que le problème de la modification du rapport des influences parmi les masses à l’avantage du communisme, ressortiront de cette position centrale : c’est l’extension du mouvement qui fournira la possibilité de battre à la fois le capitalisme et de débarrasser la classe ouvrière des traîtres et des partis qui luttent pour la conservation du régime capitaliste. Les communistes ne modifient en rien leur opposition aux socialistes, proclament, dès le début de la lutte, que celle-ci est vouée à un échec certain si les masses ne parviennent pas à sa libérer des influences ennemies représentées par les socialistes et leur direction, affirment aussi que le bannissement des traîtres n’est possible que par le passage à une phase plus avancée de la lutte et que c’est d’ailleurs ce passage seul qui permettra de remporter la victoire contre l’ennemi.
Loin de briguer des places dans les comités de direction du mouvement, les communistes les refuseront partout pour maintenir intacte, devant les masses, l’opposition irréductible des deux programmes : la révolution et la contre-révolution, pour séparer brutalement les responsabilités sur la tournure de la lutte. Loin de se présenter devant les masses pour en distraire une partie, pour évincer les socialistes, les communistes montreront à tout instant que l’enjeu de la lutte n’est pas de voir qui des deux – communistes et socialistes – saura rouler l’autre, mais que cet enjeu consiste dans la victoire contre l’ennemi. Les propositions constantes des communistes porteront donc sur les moyens de lutte à employer et la différenciation envers les socialistes s’opèrera sur la base de deux cours opposés : l’un qui porte au compromis pour l’étranglement du mouvement, l’autre à son extension pouvant seule conduire à la victoire. L’objectif essentiel des communistes étant le front le plus élargi des masses, le degré le plus haut de combativité des ouvriers, ces conditions assurant la victoire des masses et du parti à la fois, il est clair qu’au cours du mouvement le parti ne pourra avoir que l’attitude suivante : dès le début il aura proclamé son appui total au mouvement, le sort qui attend les masses si celles-ci restent sous l’emprise des traîtres, la nécessité de pousser la lutte à son développement, sa séparation des responsabilités des dirigeants, la consécration de cette séparation par le refus catégorique de participer à un bloc dirigeant qui le rendrait co-responsable du revers certain, la participation la plus active au mouvement et à la défense des ouvriers en lutte, la décision bien ferme de ne pas laisser échapper l’occasion, lorsque celle-ci se présentera, de prendre la direction de la lutte à l’exclusion de tout bloc, par l’expulsion des traîtres. Et lorsque le changement de la situation aura déterminé, dans les masses, un état d’esprit favorable à une direction communiste du mouvement, autour du parti seul se poursuivra la lutte.
Séparation des responsabilités qui doit s’accompagner de la proclamation de la discipline des communistes jusqu’au moment où les conditions se seront enfin présentées pour passer à la direction de la lutte. Cette notion est la seule condition possible pour permettre le mouvement et elle n’a rien à voir avec les manœuvres à jet continu qui transforment la lutte ouvrière en une entreprise de concurrence loyale ou déloyale, qui laisse les ouvriers non unis dans la lutte contre l’ennemi et les met devant le match que socialistes et communistes disputent entre eux pour le salut de leur boutique respective.
Et, jusque maintenant, toutes les manœuvres de front unique n’ont été qu’une entreprise que socialistes ou communistes imaginaient pour leur lutte réciproque. C’est parce que les mouvements des masses et leurs intérêts n’étaient nullement les objectifs de ces manœuvres que le front unique a constamment représenté l’expédient pour assurer le maintien d’influences contre-révolutionnaires parmi les masses : de l’influence socialiste ou centriste. C’est pour cela que le capitalisme, malgré les proclamations répétées de front unique par en haut, par en bas, par en haut et par en bas, d’organisation à organisation, avec la base et contre le sommet, n’a fait qu’enregistrer des succès dans le cours de son offensive et nous sommes arrivés à la situation actuelle où la pulvérisation du mouvement se fait simultanément à la proclamation hypocrite de tous les groupes, sur la nécessité et la volonté de réaliser le front unique conçu, non sur le front des intérêts des masses, mais sur le front des intérêts de la boutique à laquelle on appartient.
Où va l’impérialisme français
STRUCTURE
Le groupe impérialiste français est un des secteurs les plus résistants de l’économie mondiale et une analyse même succincte de ses éléments constitutifs peut fort bien étayer cette affirmation.
Assise sur une large base agricole, agglomérat d’une multitude de petites économies paysannes, la France est restée longtemps une nation retardataire du point de vue de son développement industriel, avec un appareil productif plus faible que ceux de l’Angleterre, de l’Allemagne, des États-Unis et un sol pauvre en charbon, “pain de l’industrie” ; le bassin de Lorraine fournissait de grandes quantités de minerai de fer, mais qui ne pouvaient être entièrement traitées, si bien qu’en 1913 la France était grande exportatrice de fer et se voyait dans l’obligation de céder à ses rivaux directs la matière première qu’elle-même ne pouvait transformer qu’en faibles quantités ; elle devenait ainsi la vassale de ses concurrents. La guerre a profondément modifié cette situation.
Versailles a permis au capitalisme français d’accroître ses réserves de fer du simple au double et, de plus, les mines de la Sarre lui ont apporté un précieux complément de charbon, insuffisant cependant pour résoudre favorablement le problème vital de l’approvisionnement en combustible. Cela explique pourquoi, pendant les premières années de l’après-guerre, la bourgeoisie française concentra sa politique, en jouant sur la carte de “la sécurité”, sur des projets de conquête des riches régions minières de la Ruhr.
Si ces velléités d’hégémonie continentale se brisèrent par la volonté des impérialismes anglais et américain, la France acquit cependant la possibilité d’étendre considérablement son domaine industriel et particulièrement son industrie lourde. C’est ainsi que le Comité des Forges devient une puissance de premier plan.
INDUSTRIE
En seize ans (de 1913 à 1929), la production de la fonte et de l’acier augmente de 100 % et atteint trois fois la capacité d’absorption du marché intérieur. La métallurgie française se transforme en industrie exportatrice et surgit en concurrent sérieux sur le marché mondial. Pour la fonte, le pourcentage par rapport à la production mondiale passe de 6,5 en 1913 à 10,5 en 1929, 14,7 en 1931, 13,9 en 1932 et 12,9 en 1933 : la France passe au deuxième rang après les États-Unis. En ce qui concerne l’acier, la progression est moins impressionnante, soit de 6,1 en 1913 à 7,4 en 1929 et 9,8 en 1933, plaçant la France au quatrième rang seulement. Cependant, la progression des exportations de produits métallurgiques est remarquable et, en 1929, elles passent à peu près du simple au quadruple. Tels sont les fruits de la politique tenace, féroce, des “réparations”, récoltés sur la chair du prolétariat allemand.
Cette politique s’est conjuguée avec celle de l’encerclement de l’Allemagne par des États vassaux de la France, assujettis économiquement et financièrement ; l’Europe Centrale constituait, jusqu’en 1933, une sphère d’influence française. L’établissement de liens étroits avec la Belgique, la Pologne, la Hongrie, l’Autriche, la Petite Entente, favorisait non seulement l’affaiblissement de l’Allemagne, mais assurait aussi à la France des sources de matières premières (charbon polonais, pétrole et blé roumains). Aujourd’hui, la gangue se disloque : pacte allemand-polonais, manœuvres du fascisme italien, chute de la social-démocratie autrichienne.
Par l’apport des mines de la Sarre, la production charbonnière française a augmenté en 1929 de 41 % sur 1913 et bien que les besoins intérieurs se soient fortement accrus, ils sont couverts à concurrence de 66 % en 1932 contre 61 % en 1913. Mais l’exploitation des mines est plus onéreuse qu’en Angleterre, en Belgique et en Allemagne : elles ne produisent que des charbons industriels et leur distribution est entravée d’une part par des tarifs ferroviaires élevés et, d’autre part, par le fait que les gisements sont éloignés des centres de consommation. Il en résulte que les bassins français n’ont pu constituer la base d’une grosse industrie fortement centralisée analogue à celle de la Ruhr par exemple.
Par contre, la France est riche en forces hydrauliques, mais cette particularité favorise l’éparpillement du secteur industriel en petites et moyennes entreprises de même que le fractionnement des industries dépendant de l’agriculture s’explique par le morcellement de la propriété agraire.
Un autre élément de faiblesse de l’industrie française est sa dépendance de l’étranger pour son approvisionnement en matières premières : telles le coton, la laine (pour les 90 % des besoins), celles nécessaires aux industries de la soie (surtout artificielle).
L’économie agricole s’appuie largement sur deux productions essentielles : le blé et le vin.
Le protectionnisme agraire, depuis longtemps, imprègne toute l’économie française, mais il a pris un grand développement à la fin du 19ème siècle, sous l’impulsion du ministre Méline. Jusqu’à la guerre, la paysannerie française, à l’abri du puissant mur protecteur, vivait dans une quiétude relative que venaient cependant troubler des événements tels ceux de la crise viticole de 1907, dans le Midi, explosant en manifestation de 700 000 producteurs à Montpellier, en mutinerie, en fusillades, en jacquerie.
Si, en France également, le processus de l’urbanisation et de la concentration industrielle a absorbé une fraction de la population agricole, celle-ci s’est cependant maintenue à environ 40 % de la population totale. Le morcellement parcellaire de la propriété a laissé subsister une multitude de petites entreprises individuelles. De plus, la transformation des producteurs paysans indépendants en petits capitalistes est loin d’être aussi avancée qu’aux États-Unis, qu’en Angleterre ou en Allemagne, et la prolétarisation paysanne s’en trouve ralentie ; la petite propriété s’oppose au développement des grandes cultures qui exigent l’utilisation de puissants moyens de production et d’importants capitaux. Ces facteurs ont fait de l’agriculture française une des plus retardataires d’Europe en dépit de la fertilité et de la richesse du sol : pour le froment, le rendement à l’hectare est inférieur, par rapport à la Hollande, de 50 %, à la Belgique de 40 %, au Danemark de 43 %, à l’Angleterre de 35 %, à l’Allemagne de 22 % et dépasse à peine celui de l’Italie.
La stabilité relative de la production agricole et le protectionnisme traditionnel ont cependant permis à la France d’offrir une meilleure résistance à la tourmente de la crise agricole mondiale.
Voyons maintenant quels sont les éléments qui renforcent l’armature du capitalisme français :
1° Nous venons d’indiquer l’existence d’une importante couche de petits paysans indépendants ; cette catégorie sociale, de par la position qu’elle occupe dans le processus de la production générale, n’est pas soumise à la loi du salariat et échappe à l’instabilité qui caractérise la vie du prolétariat : le producteur “indépendant”, exprimant l’unité de la production, peut encore s’approprier le produit total de son travail (indépendamment des facteurs capitalistes qui réduisent son revenu). Sa capacité d’achat, de consommation, conserve donc un équilibre relatif.
2° Une importante couche de petits bourgeois rentiers, vivant principalement sur la plus-value coloniale, transformée en intérêts d’emprunts.
3° Un secteur industriel moins concentré, composé surtout d’entreprises de la section II (Industries de consommation) à composition organique moyenne et utilisant une fraction plus grande de main d’œuvre (se traduisant par l’absence de chômage permanent), ce qui élargit le fonds de consommation : jusqu’au seuil de la crise, l’industrie cotonnière écoulait les trois quarts de sa production sur le marché intérieur, l’industrie lainière la moitié, la métallurgie les trois quarts de sa production de produits finis.
4° Un puissant appareil financier.
5° La possession d’un riche domaine colonial, prolongement du marché métropolitain et vaste réservoir de plus-value.
Examinons rapidement les deux derniers éléments :
L’oligarchie financière. – En dépit de l’extrême subdivision de la propriété et d’une répartition de la richesse plus large que dans d’autres pays, le capital, en France, est fortement concentré : 1 % de la population détient 50 % du capital total et 10 % raflent 80 % du total des biens.
Les revenus sont moins concentrés, et cela va de soi puisqu’il faut à chacun, pour vivre, ne fut-ce qu’une infime parcelle de ces revenus : 1/10ème de la population reçoit les 45 % des revenus, 50 % de la population détiennent 1 % du capital et reçoivent 18 % des revenus.
C’est en France que se vérifie le mieux l’aphorisme : “les affaires, c’est l’argent des autres”. Le pillage du “bas de laine” paysan, le drainage de l’épargne de la petite bourgeoisie en échange de titres de rentes, sont à l’origine d’une large concentration capitaliste et d’un développement du système des participations faisant de la France d’aujourd’hui l’économie impérialiste type où domine, en despote, le capital financier. Tout l’appareil économique est aux mains de quelques oligarques. Nulle part ailleurs l’État, la presse, les autres organes de la vie sociale ne subissent une telle emprise de la finance ; le monopole des émissions de valeurs est détenu par quatre banques, les opérations financières prennent le pas sur les activités économiques proprement dites : 13 milliards d’emprunts ont été émis de 1919 à 1932 en faveur de divers États, dont 42 % à la Petite Entente et à la Pologne. Le capital français est l’usurier de l’Europe.
L’Empire colonial. – Vers 1880, l’accumulation des capitaux est déjà telle que, sous l’impulsion du capital financier, commence à se développer la politique annexionniste coloniale qui va faire de la France la seconde puissance coloniale. Le trait essentiel de ce vaste empire, c’est son unité géographique (abstraction faite du domaine asiatique et de quelques autres petites possessions), qui lui confère une supériorité sur l’Empire britannique de même que l’absence de Dominions semi-indépendants et une plus grande centralisation lui donnent plus d’homogénéité et en rend l’exploitation plus directe et plus aisée. De plus, les colonies françaises sont peu industrialisées et ne s’érigent pas en concurrentes de la Métropole : elles “s’offrent” comme magnifiques sources de produits d’appoint ; l’impérialisme français dispose en Afrique du Nord : du complément de blé, de vin et de fer. En Indochine, il s’approvisionne totalement en riz. En Afrique, de cacao, d’huile ; en Nouvelle-Calédonie, de nickel, de chrome. Par contre, il y dispose de peu de laine, de coton, de soie, de lin, indispensables à ses principales industries.
D’autre part, le marché colonial est le prolongement du marché métropolitain, particulièrement pour l’industrie cotonnière qui y exporte 1/5ème de sa production et pour la construction mécanique qui y a écoulé 50 % de ses exportations en 1932.
LE CAPITALISME FRANÇAIS DANS LA CRISE
Après la guerre, l’économie française reprit son essor, avec une continuité que ne connurent pas d’autres pays industriels ; il y eut seulement un ralentissement après la stabilisation du franc en 1928. Nous avons cité les facteurs qui justifient l’entrée de la France dans la crise, seulement à la fin de 1930, et qui expliquent aussi pourquoi la crise agraire y fut enrayée. Mais, en ce début de 1934, le centre de gravité de la dépression mondiale s’est nettement déplacé vers la France. On y assiste à l’étranglement du commerce extérieur, au rétrécissement du marché intérieur, au développement à un rythme accéléré de la crise agricole, au déficit vertigineux du budget, à l’effondrement des colonies.
Production industrielle. – La courbe de la production suit à peu près celle du mouvement mondial. Fin 1933, l’indice général marque une baisse de 25 % sur 1929, la métallurgie 40 %, les textiles 20 %, la production de la fonte et de l’acier 40 %.
La dépression la plus forte s’observe en juillet 1932. Puis il y a relèvement jusqu’en juillet 1933. Depuis cette date, le recul s’accentue, particulièrement en métallurgie : pour la fonte et l’acier, la production est retombée à peu près à celle de 1932, bien que restant légèrement supérieure du fait que la grosse métallurgie est alimentée surtout par les fabrications de guerre. Pour 1934, il ne se dessine aucune perspective d’amélioration : l’avance prise par la métallurgie française, en 1933, au sein du cartel de l’acier, lui impose le stockage et la réduction de sa production ; de plus, les prix de monopole favorisent la renaissance des entreprises secondaires et la concurrence se développe entre l’Entente de l’acier et les “indépendants” d’une part, les Trusts anglais et américains d’autre part (dévaluation de la livre et du dollar). L’impérialisme japonais surgit en nouveau concurrent. Sur le marché intérieur, outre le trouble réel jeté par les entreprises indépendantes, le conflit se développe entre les producteurs d’acier (qui subissent l’emprise de De Wendel) et les producteurs de fonte brute (qui produisent séparément).
Sur le marché extérieur, la position devient intenable sous le poids des prix de revient élevés et du fardeau de l’étalon-or.
L’industrie cotonnière est durement touchée, le capital financier ayant sacrifié cette industrie aux intérêts de Manchester, en contrepartie d’avantages obtenus en faveur de la métallurgie. Le développement de la soie artificielle, la diminution de la consommation aux colonies (14 % depuis 1929), l’invasion des tissus japonais sont parmi les autres causes du marasme. La baisse de la production en poids, entre 1928 et 1932, atteint 73 %. Au Japon, l’augmentation est de 43 %. Après la baisse des salaires issue de la grande défaite prolétarienne de 1931, le patronat du Nord passe à nouveau à l’attaque, conjuguant celle-ci avec l’offensive des magnats du textile de Verviers.
LA CRISE DU VIN ET DU BLÉ
Nous avons indiqué les raisons pour lesquelles la crise agricole, facteur considérable d’aggravation de la crise mondiale, n’avait pas, en France, pris l’ampleur développée aux États-Unis (blé, coton), en Amérique du Sud (café), en Europe Centrale (blé). Mais aujourd’hui le problème du vin et du blé se pose impérieusement.
En viticulture, la réglementation de la production, le blocage des récoltes et l’intervention des crédits agricoles n’ont donné aucun résultat. La politique du soutien des prix, analogue à celle de Hoover, n’a pu que retarder la chute des prix, les faillites et l’accumulation des stocks.
Le marché du blé est dominé par les monopoles (Banque Dreyfus), les gros producteurs, les minotiers, les spéculateurs, dont l’activité spoliatrice est double en s’exerçant d’une part sur les prix maxima imposés aux paysans et, d’autre part, sur les prix minima exigés du consommateur.
Les récoltes excédentaires de 1932-33, l’arrêt des exportations résultant des représailles étrangères, contribuent cependant à l’effondrement du marché intérieur et les prix du blé descendent même jusqu’à 80 francs le quintal. En juillet 1933, les monopoles imposent la fixation d’un cours minimum de 115 francs au quintal, de sorte qu’à fin 1933 le prix inférieur imposé équivaut trois fois le prix mondial.
A qui profite ce prix “rémunérateur” ? Et que signifie-t-il ? Puisque l’État n’intervient pas, ni sous forme d’avances sur les récoltes, ni sous forme d’achats, le petit paysan ne voit pas la possibilité d’écouler ses produits au prix fixé : pressé par ses obligations financières, il ne peut choisir le moment de la réalisation et il doit céder son blé à vil prix aux entreprises monopolistes qui l’écoulent sur le marché intérieur au prix imposé, exportant le surplus aux conditions du marché mondial ou même au-dessous, grâce aux gros profits réalisés.
Le mouvement des prix traduit fort bien la pression des monopoles : par rapport à 1929, les prix de gros ont baissé, en janvier 1934, de 40 % et les prix de détail de 7 % seulement. Depuis 1930, le coût de la vie n’a baissé que de 12,4 % et, en janvier 1934, les produits importés sont 30 % moins chers que les produits nationaux, alors que cet écart était de 25 % en août 1933. Ce détachement des prix mondiaux, s’il avantage les gros agrariens, déforce considérablement la position de concurrence de l’industrie sur le marché mondial et isole de plus en plus l’économie française.
LE COMMERCE EXTERIEUR
Que la position du capital industriel exportateur soit précaire, cela nous est encore révélé par les chiffres du commerce extérieur en 1933 ; malgré la situation privilégiée qu’elle doit aux conditions favorables que nous avons analysées précédemment, la France ne peut empêcher l’effondrement de son commerce extérieur au tiers du niveau de 1929. Les importations baissent de 52 % et les exportations de 64 %. Bien qu’en volume on constate une augmentation en 1933 par rapport à 1932, le déficit de la balance de 1933 atteint 10 milliards et s’il est inférieur à celui de 1932, cela résulte du fléchissement plus rapide des importations résultant des contingentements, surtaxe de change, etc. Mais, relativement, ce débit affirme une aggravation de la situation. Par rapport aux chiffres du commerce global, il représente : en 1913, 10 %, en 1931, 16 %, en 1932, 20 %, et en 1933, 22 % et, par rapport aux exportations, le désastre apparaît encore plus net : en 1913, 22 %, en 1931, 38 %, en 1932, 51 % et en 1933, 54 %, c’est-à-dire qu’en 1933 le déficit représente plus de la moitié du total des exportations.
Autres constatations : depuis 1929, le déficit se stabilise aux environs de 10 milliards. De plus, en 1933, la balance agricole est encore largement débitrice (7 milliards), en dépit de bonnes récoltes. La balance industrielle est aussi déficitaire et elle s’aggrave par rapport à 1932. Si les importations de matières premières pour l’industrie ont augmenté, les exportations d’objets fabriqués ont diminué, à l’exception des automobiles et des armes, et on peut en déduire que l’absorption des matières premières s’est faite surtout par les industries de guerre.
Autre indication importante : en 1933, la balance des comptes accuse un mali de plus de 5 milliards créé par les diminutions de recettes provenant du tourisme, la baisse des frets et des revenus de portefeuille ; mais un indice qui, à première vue, paraît favorable, c’est l’accroissement constant, depuis 6 ans, de la part des colonies et protectorats dans les exportations totales de la métropole : de 14 % en 1927, elle passe à 33 % en 1933. Pour ce qui concerne les importations en France, la part des colonies de 11,42 % en 1927 passe à 23 % en 1932. Le commerce avec les colonies représente, en 1933, 27 % du commerce total contre 12,5 % en 1925.
Par contre, en chiffres absolus, les exportations vers les colonies sont en régression constante depuis 1929. L’élargissement relatif du marché colonial et son rétrécissement absolu traduisent, évidemment, le recul considérable des exportations françaises vers les autres pays et si, relativement, le marché colonial s’est développé, cela signifie seulement que le capital financier, de par sa position privilégiée, a pu y accentuer sa pression. Les exportations vers les colonies ont baissé, en 1933, de 39 % sur 1929. Vers les autres pays, la chute atteint 70 % sur environ les deux tiers du commerce de 1929. D’autre part, la balance est favorable vis-à-vis de six petits pays seulement (dont la Belgique), sur 36 commerçant avec la France (à l’exception des colonies) et la balance avec le domaine colonial est déficitaire de 781 millions bien que les échanges se soient accrus de 270 millions en 1933.
La crise, de par l’aspect spécifiquement agricole qu’elle prend aux colonies, y sévit avec une intensité beaucoup plus grande que dans la métropole : le pouvoir d’achat des masses indigènes a été anéanti : en Afrique, au Sénégal, les oléagineux, le caoutchouc, principales monnaies d’échange, ne peuvent lutter contre la concurrence du Nigeria et de l’Inde. A Madagascar, le pouvoir central est obligé de soutenir les cours du café et du manioc. En Indochine, la crise du riz, aggravée par la fermeture des marchés chinois et japonais, plonge le prolétariat indigène dans le dénuement le plus complet. Le Maroc, au sol riche, à l’équipement puissant, est écrasé sous le poids des charges financières de capitaux trop abondamment investis et sa production de blé se heurte aux taxations de la Métropole. La Tunisie aussi se butte aux contingentements des vins que lui oppose la “Mère Patrie”. Son économie, de plus, est ravagée par la chute des cours des phosphates et des minerais de plomb et de zinc, et le chômage la ronge. C’est l’Algérie qui est la moins affectée de par sa proximité du marché métropolitain, son caractère départemental, son union douanière avec la France et la nécessité pour celle-ci d’importer ses vins.
CHÔMAGE
Connaissant l’ampleur du recul de l’impérialisme français, il est permis d’accueillir avec scepticisme les statistiques que la bureaucratie française fournit sur le chômage. Il est même possible des les infirmer et il suffit pour cela de consulter les rapports des inspecteurs officiels du travail. On y constate qu’en ce qui concerne les effectifs des établissements comptant au moins 100 salariés, le pourcentage des chômeurs complets est de 7,4 % en 1931 et 20,9 % en 1933. Pour les chômeurs partiels, ces taux sont respectivement de 32,5 % et de 38,2 %. Si on admet que le chômage est plus intense dans les petites entreprises et si on évalue le nombre des travailleurs de l’industrie à environ 7 500 000, on peut affirmer qu’en 1933 le nombre des chômeurs complets a augmenté de 189 % sur 1931 et se chiffre à peu près à un million et demi, que les chômeurs partiels sont environ trois millions et que, par conséquent, les chiffres du Fonds de Chômage émanent d’humoristes : 284 349 chômeurs inscrits à fin 1933. Ces mêmes statistiques avouent cependant une aggravation du chômage au début de 1934.
LE PROBLÈME FINANCIER
Au cours de la crise, au sein de tous les groupements capitalistes nationaux, le problème des finances publiques a perdu, du moins dans la réalité, son caractère purement technique, soit l’équilibre des dépenses et des recettes, pour prendre un aspect nettement politique, par la croissante intervention de l’État pour le soutien financier du capitalisme, virtuellement en faillite.
Les multiples “expériences” d’ “économie dirigée” qui se déroulent se traduisent essentiellement par un pillage systématique (qui revêt parfois des formes organiques comme aux États-Unis, la Reconstruction Finance Corporation) des caisses publiques alimentées par la petite épargne, des budgets nourris des impôts directs et indirects prélevés sur le fonds de consommation de la classe ouvrière. Ainsi, en France, la Caisse des Dépôts et Consignations possède, en 1932, plus de 30 milliards de dépôts d’épargne dont la contrepartie est investie en rentes pour 25 milliards. C’est la grande manœuvre d’achat de rente effectuée par cette Caisse qui a facilité la vaste escroquerie de 1932, dénommée conversion.
La frontière entre finances publiques et finances privées est de moins en moins délimitée. Il s’opère une interpénétration des deux activités. La théorie de la non ingérence de l’État dans l’économie privée est réfutée par ceux-là mêmes qui la défendaient farouchement aux beaux temps de la “prospérité”. Les interventions de l’État autrefois présentées comme arbitraires, inquisitoriales, incompétentes, apparaissent aujourd’hui comme devant exercer une fonction “régulatrice” susceptible non seulement de ramener cette chère prospérité, mais aussi de… renflouer les affaires non rentables, véreuses, construites sur du sable, hypertrophiées. La France fournit à cet égard un exemple fort éloquent.
Au 31 décembre 1933, la dette publique (non compris les dettes de guerre) y atteint 300 milliards en augmentation de plus de 20 milliards sur le mois de mai 1932. La dette à court terme et la dette flottante réunies atteignent 22 % du total. Le service des intérêts seul exige 12 milliards par an, soit le quart du budget. Les recours incessants de l’État à l’emprunt renforcent les exigences du capital financier qui, par l’élévation de son taux de prêt, rend “l’argent cher”, alors que la presse, vendue à ce même capital financier, mène campagne pour le crédit à bon marché !
Le volume des budgets n’a pas sensiblement fluctué depuis 1929 où il atteignait 45 milliards. Celui de 1934 s’élèvera à 50 milliards de dépenses, soit le quart du revenu national. Qu’en contrepartie des vagues successives de compressions atteignant, depuis 1932, près de 10 milliards (traitements des fonctionnaires, etc.) le budget n’ait été réduit, pour la même période, que de 5 milliards signifie que des dépenses nouvelles sont survenues ce que Régnier, le rapporteur au Sénat, est obligé de constater en dissimulant prudemment le fait que ces dépenses sont absorbées essentiellement par les subventions, l’accroissement du service financier des emprunts et des dépenses militaires.
Les grandes interventions “subventionnistes” datent de 1931, époque à laquelle Flandin fait allouer à la Banque de France 2 milliards et demi pour pertes subies par la dévalorisation de la livre (une semblable fructueuse opération a été réalisée en Belgique au bénéfice de la Banque Nationale).
En 1932, s’opère le renflouement de la non rentable Aéropostale, qui appartient à la catégorie des entreprises absorbant peu de capitaux privés mais grande consommatrice de capitaux “publics”.
La Transatlantique absorbe près de deux milliards, l’État rembourse même généreusement les créances enflées de sociétés “filiales”. La Banque Nationale de Crédit, 2 milliards. La Banque d’Alsace et de Lorraine, près d’un milliard. Ajoutons-y les interventions annuelles destinées à combler les déficits des Compagnies ferroviaires. Celui de 1933 s’élève à plus de 4 milliards. Les pleins pouvoirs financiers que le gouvernement Doumergue vient de s’octroyer doivent faciliter la recherche de la plus souple formule d’endossement de ces dépenses vertigineuses au prolétariat, à la petite épargne et à la petite paysannerie. Le programme de Germain-Martin annonce ouvertement une offensive de grand style contre la loi des assurances sociales et les traitements des fonctionnaires, l’ “élargissement” de l’assiette des impôts, mais la diminution du taux ! Et de nouveaux projets de pillage sous forme d’emprunts sont ébauchés pour août prochain, ce que l’ “Information” appelle euphémiquement : “Le Plébiscite de l’Épargne”.
PERSPECTIVES
L’économie française se trouve maintenant au plus bas de sa courbe conjoncturelle. Les contradictions entre le secteur industriel et le secteur agricole s’approfondissent. L’appui jusqu’ici le plus solide et le plus fidèle de la bourgeoisie : la masse des petits paysans individualistes et des petits rentiers conservateurs se désagrège. Le développement de la crise agraire et la dissipation de l’illusion du prix “rémunérateur” obligent la paysannerie à “bouger” (Chartres, etc.) entraînant la décomposition du radicalisme, son expression politique. En Beauce, 80 % de la dernière récolte restent invendus. Ce n’est pas la nouvelle loi valorisant le blé à 131,50 francs qui pourra résoudre le problème agraire. C’est ce qui fait dire à l’ “Information” “qu’on s’en remettrait volontiers au ciel du soin de solutionner la grande crise de notre agriculture”.
Les petits rentiers, victimes une nouvelle fois des manœuvres du capital financier, ont subi, par la conversion des 80 milliards de Bons du Trésor, non seulement une réduction du taux de la rente mais, de plus, par la chute des cours, une amputation du capital d’environ 15 % à ce jour.
Au cours de notre étude sur l’expérience Roosevelt (“Bilan” n° 3), nous avons essayé de démontrer l’impossibilité de réaliser, en régime capitaliste, une extension du marché intérieur par l’augmentation de la capacité générale de consommation et cela bien qu’aux États-Unis Roosevelt disposât de puissants moyens utilisables sur un vaste territoire aux ressources multiples et variées.
Cette constatation s’avère également juste pour la France. Si la contradiction fondamentale entre le développement de la capacité productive et la restriction relative du marché s’y affirme avec moins de profondeur qu’en Allemagne par exemple, par contre la puissance despotique des monopoles et du capital financier pèse lourdement sur le marché par le jeu des hauts prix contractant le pouvoir d’achat du prolétariat et des paysans et par l’imposition à ces derniers de bas prix en échange de leurs produits.
Le marché extérieur acquiert ainsi, par le développement même de ces contradictions, une place prépondérante dans l’évolution de la crise en France.
L’avertissement que les résultats de la balance commerciale en 1933 constituent pour la bourgeoisie française pose à celle-ci des problèmes nouveaux en matière de politique commerciale extérieure. Elle vient d’entamer la lutte en dénonçant les traités commerciaux avec l’Angleterre et l’Allemagne. De même, les relations économiques se tendent avec l’Italie, la Belgique, le Brésil, etc. La clause “de la nation la plus favorisée” a vécu. Elle ne comportait aucune possibilité de discrimination du fait que le pays qui bénéficiait de son application se voyait mis sur le même pied que tout autre concurrent dans l’application des tarifs d’entrée. Elle convenait à l’époque du libre échange et du capitalisme “libéral”. Aujourd’hui, elle est une entrave aux exigences du nationalisme économique. L’effondrement du commerce mondial et la domination monopoliste obligent les diverses bourgeoisies à substituer à la protection douanière, au moyen de tarifs, la pratique des contingentements.
Pour le premier semestre de 1933, les importations françaises contingentées s’élèvent à 45 % du total. Mais sa position de plus en plus critique sur le marché mondial oblige le capital français à opérer une nouvelle répartition des contingents, à les transformer en moyens de pression, en “monnaie d’échange”. On adopte le principe de la réciprocité, on pratique du donnant donnant : je t’achète autant, il faut que tu m’achètes autant ! Le troc apparaît sous une forme nouvelle.
Mais les deux formules : la clause de la nation la plus favorisée et la réciprocité peuvent jouer alternativement suivant les pays en cause : la première lorsque la balance commerciale est favorable, la seconde en cas de déficit.
Le mécanisme des contingents réciproques aboutit ainsi à une limitation de la concurrence sur le marché mondial tandis qu’à l’intérieur le jeu des licences renforce la puissance des monopoles et apparaît comme un des aspects de “l’économie fermée”, celle-ci ne pouvant avoir qu’un sens restreint signifiant un renforcement de l’exploitation du marché intérieur et un accroissement des capacités de lutte à l’extérieur.
Cette “économie fermée” s’élargit en “empire fermé” par l’intégration des colonies dans l’orbite de l’économie métropolitaine.
L’impérialisme français, après l’impérialisme anglais, est entré dans la voie de l’unification de son domaine colonial et probablement assisterons-nous à la conclusion d’un nouvel Ottawa : deux conférences coloniales importantes se sont déjà tenues à Paris à quelques mois d’intervalle.
A l’époque de l’exportation des capitaux et dans la période de crise générale du capitalisme qui a tari tous les débouchés des capitaux, le problème colonial pour l’impérialisme français se pose sous l’angle suivant :
a) encourager la production “à bon compte” de matières nécessaires à la métropole (pour le renforcement de son potentiel de guerre) et qui ne lui font pas concurrence, ainsi que le disait Daladier : “Nous affranchir de nos achats et sujétions vis-à-vis des pays étrangers, organiser entre la France et son domaine d’outre-mer des productions complémentaires” ;
b) le placement d’emprunts procurant un double profit issu, d’une part des intérêts extraits de la misère et des souffrances des masses indigènes, d’autre part de la fourniture de marchandises destinées non pas à la constitution d’industries pouvant se poser en concurrentes éventuelles mais à des travaux qui faciliteront l’exploitation et l’exportation des richesses : ports, chemins de fer à caractère stratégique. Près de 4 milliards de francs se dirigent encore vers l’Afrique et l’Indochine.
La politique d’investissements s’étend même à la Mandchourie où vient de se créer un consortium franco-japonais pour le développement économique du nouvel empire et qui intéresse particulièrement l’industrie lourde française : plan d’équipement des chemins de fer, mines, électricité. Le contrat porte sur une première mise de fonds de un milliard et prouve la collusion des deux impérialismes français et japonais.
Si le facteur colonial est important dans la recherche d’une issue capitaliste à la crise, il n’en reste pas moins vrai qu’elle doive, en fin de compte, être trouvée par chaque impérialisme, au travers des antagonismes sur le marché mondial. Le capital français, lui aussi, doit étendre ses débouchés, renforcer ses capacités de lutte et ranimer par là son appareil productif. Le problème de la réduction des prix de revient s’impose à lui dans toute sa complexité d’où l’importance croissante que prend l’aggravation du conflit entre les secteurs agricole et industriel. Comment opérer une réduction des salaires alors que le pain est le plus cher d’Europe ?
D’une façon générale, le capitalisme mondial, dans sa recherche de solutions à la crise, s’est attaché jusqu’ici à deux politiques essentielles qui s’opposent mais ne s’excluent pas : 1° la déflation, correspondant à une contraction de toutes les valeurs, à une réduction massive des capitaux, à la baisse des prix et acheminant à plus ou moins longue échéance à une hausse du taux de profit : c’est la politique poursuivie notamment par l’Allemagne ; 2° la politique de la hausse des prix, celle des monopoles, visant au soutien des valeurs et qui suit une ligne à direction inflationniste. C’est celle adoptée par l’Angleterre, les États-Unis.
Ces deux grandes directives capitalistes ont un objectif commun : l’abaissement des conditions de vie du prolétariat ; dans le premier cas par une réduction directe des salaires, dans le second par un abaissement indirect du pouvoir d’achat des salaires au moyen d’une dépréciation de la monnaie.
La France (et les pays à étalon-or) s’accroche encore, momentanément, à la politique “déflationniste”, mais l’accentuation de la pression monopoliste, l’extension de la politique “subventionniste” et la précarité de son commerce extérieur sont des facteurs qui, en face de concurrents résolus à utiliser toutes les ressources du dumping, la poussent à l’adoption de la politique inflationniste en faveur de laquelle un mouvement se dessine déjà.
Bien que la bourgeoisie française s’appuie sur une couche importante de petits épargnants et bien que le souvenir de la stabilisation du franc à “quatre sous” réalisée par Poincaré en 1928 ne soit pas éteint, l’éventualité de la dévaluation du franc ne doit pas être rejetée a priori. Au contraire, une telle opération peut fort bien apparaître nécessaire et profitable au Capital Financier. Le dumping, trait spécifique du capitalisme de monopole, s’impose comme arme offensive dans les compétitions impérialistes. La France devra faire choix du dumping monétaire car le dumping social n’y est pas praticable : l’énorme quantité d’or détenue par la Banque de France ne constitue pas un élément frein.
Les expériences anglaise et américaine démontrent de plus qu’il est possible de procéder à une dévaluation sans qu’il faille recourir à l’inflation proprement dite : la psychose d’inflation suffit et, en France, il est beaucoup plus facile de la créer qu’aux États-Unis ! Le problème, pour la bourgeoisie, consiste à contenir la dévaluation et les fluctuations de la monnaie dans des limites au-delà desquelles l’inflation réelle surgit et se transforme en menace sociale.
Les conséquences d’une dévaluation monétaire peuvent se résumer à ceci :
a) les industriels réalisent : 1° une réduction des prix de revient par le paiement de la force de travail en dessous de sa valeur réelle, la diminution des charges fixes. Ils empochent un surprofit résultant du décalage entre le prix des éléments de la production et les prix de vente en hausse ; 2° un développement momentané des exportations par le jeu du dumping ;
b) les agriculteurs “bénéficient” d’une hausse nominale de leurs produits qui les illusionnent quelque temps et d’une diminution de leurs charges fixes ;
c) la dévaluation ouvre une issue à la masse énorme de capitaux d’attente thésaurisés.
La France, pour éviter l’étouffement de son commerce extérieur, devra peut-être ramener sa monnaie à la parité du dollar et de la livre. Techniquement, le franc est solide. Pratiquement, cette “solidité” étouffe toute velléité d’expansion de l’impérialisme français. Nous avons suffisamment souligné, dans notre analyse de l’expérience de Roosevelt (“Bilan” n° 3), ce que vaut économiquement parlant une solution telle que la dévaluation monétaire. Le capitalisme, à travers les multiples “expériences” qu’il tente, est amené à devoir truquer, violer ses propres lois économiques. C’est donc dire que la dévaluation ne peut représenter qu’une solution provisoire. Le nivellement des conditions de concurrence provoqueront d’autres solutions, ou plutôt la seule solution capitaliste : la guerre.
La bourgeoisie française s’y prépare progressivement.
– Hier, gouvernement de gauche.
– Aujourd’hui, “concentration nationale d’apaisement”.
– Demain, jetant le dernier oripeau démocratique, un gouvernement “fort”, d’allure fasciste et s’appuyant uniquement sur toutes les forces oppressives et répressives…
Telle est la loi qui s’imposera à la République Française, “dernier rempart de la démocratie et du socialisme”.
MITCHELL
Si la Commune représentait vraiment tous les éléments sains de la société française, si elle était, par conséquent, le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier et, à ce titre, en sa qualité d’audacieux champion du travail et de son émancipation, elle avait un caractère bien marqué d’internationalisme. A une portée de canon de l’armée prussienne, qui venait d’annexer deux provinces françaises à l’Allemagne, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.
K. MARX (La Commune de Paris).
Parti - Internationale - Etat Pt.2
Ce que les situations de l’après-guerre ont réduit à néant n’est pas le marxisme, mais sa déformation, son interprétation grossière représentant hommes et classes comme des simples instruments à la merci des forces économiques. Les bataillons des nazis peuvent bien trouver des ouvriers s’extasiant devant le bûcher où brûlent les œuvres de Marx, ils peuvent aussi trouver des bras d’exploités se levant pour saluer à la romaine et applaudir le programme national-socialiste qui bannit l’hérésie marxiste responsable de tous les maux ; mais ces bataillons fascistes n’ont pu être fécondés que grâce à une altération de la théorie marxiste que social-démocrates d’abord, centristes ensuite, avaient pu effectuer en parvenant à anéantir la fonction historique de la classe prolétarienne dans la situation actuelle. Une fois brisée cette fonction, rien d’étrange que des membres de cette classe apportent leur appui à un régime dirigé contre eux, qui se donne pour but de rétablir un équilibre social autour de la classe capitaliste. Mais si le prolétariat a été écrasé, avec lui est écrasé aussi toute forme de convivance sociale, tout contrôle humain sur la force de production, et la « paix sociale » obtenue par la sujétion des ouvriers à la cause du capitalisme agonisant comporte aussi la catastrophe de la société toute entière, l’aboutissement de la société capitaliste dans la guerre : l’éclosion d’un carnage pour un nouveau partage du monde, basé sur une économie reposant sur le profit et qui ne peut trouver un souffle de vie que dans l’hécatombe des classes opprimées, la destruction des forces de production et de montagnes de produits.
Ceux qui s’étaient imaginés que la classe résultait d’une addition d’individus se trouvant sur une position économique analogue seront certainement surpris par la marche des événements actuels : leur arithmétique est contrariée par les événements politiques de tous les pays. Les ouvriers, en effet, au lieu de se concentrer autour d’un programme de lutte qui assure la défense de leurs intérêts immédiats et profiter des circonstances de la crise économique pour asséner un coup définitif au capitalisme, se voient incapables de s’opposer à l’attaque bourgeoise et restent prisonniers des différentes formations politiques qui proclament que le salut de la classe ouvrière réside dans la nécessité de ne pas livrer la bataille révolutionnaire au capitalisme et de se cantonner dans la patrie fasciste, démocratique, ou soviétique.
Nous n’hésitons pas à affirmer que la situation actuelle voit la disparition provisoire du prolétariat en tant que classe, et que le problème à résoudre consiste dans la reconstruction de cette classe. Loin d’aller rechercher des appuis en dehors de lui-même, d’attribuer aux classes moyennes anciennes ou nouvelles des fonctions qu’elles n’ont jamais eues, le prolétariat doit reconstruire ses organes vitaux et il ne peut le faire à l’heure actuelle que sur la base de cette position centrale : si le cours des situations s’étant ouvert avec Octobre 1917 est aujourd’hui brisé, c’est qu’un système de principes qui avait permis la réalisation des objectifs prolétariens en Russie, et qui n’a pu s’étendre au monde entier, s’est avéré – au cours des événements dans les autres pays – insuffisant et a enfin abouti au repliement de la Russie sur elle-même, ce qui devait signifier son incorporation dans l’atmosphère historique du capitalisme, car c’est seulement sur le terrain mondial que les classes maîtresses de la société ont, de tout temps, établi leur domination.
CLASSE ET FORMATION DE CLASSE
Une confusion initiale que l’on rencontre toujours est celle qui consiste à ne pas établir de distinction entre la classe et la formation de la classe. Nous voulons indiquer, par ces différentes formulations, deux catégories bien distinctes au point de vue historique, afin de nous préserver de l’erreur consistant à faire appel à des forces qui, ne représentant pas une classe, constituent des faux-fuyant autour desquels finissent par s’égarer les possibilités de reconstitution des organes de la formation sociale appelée à réaliser la révolution.
Le mécanisme productif donnera naissance à différentes formations de classe, celles-ci résultant à la fois de la division du travail et des formes d’appropriation des instruments du travail. Mais nombreux ont été et sont encore aujourd’hui les réflexes de l’organisation économique et si, par exemple, aujourd’hui, nous assistons à la polarisation de tous les moyens de production autour du cercle de plus en plus restreint du capitalisme financier, à la perte croissante du pouvoir par les industriels, les propriétaires fonciers, à la décomposition continue des petites productions, en un mot à un éparpillement progressif donnant lieu à la maîtrise et à l’omnipotence du capitalisme financier, nous constaterons toutefois que c’est autour de l’axe se situant à la tête de la bourgeoisie que se détermine la vie de la société actuelle. L’industriel, le propriétaire foncier, le petit producteur, ne résoudront jamais les problèmes particuliers à la position économique qu’ils occupent, mais finiront toujours par plier devant le despotisme du capital financier. C’est celui-ci qui, représentant la classe au point de vue historique, déterminera la marche des événements, alors que toutes les autres formations de classe n’auront aucun effet sur le cours de ces derniers.
La formation de classe est un produit direct, automatique de l’organisation sociale et des contrastes qui en résultent dans la lutte pour le contrôle et la possession des moyens de production. Mais, parmi toutes les formations de classe, il en existe une qui est particulièrement appelée à réaliser une révolution parce qu’une coïncidence se détermine entre la position d’exploitée qu’elle occupe et l’objectif qu’elle s’assigne : une organisation différente de la société. Il en fut ainsi pour les familles qui concentraient en elles la propriété de la terre et la propriété mobilière, au sein des communautés consanguines et qui donnèrent, par après, naissance au régime féodal ; il en a été de même pour les maîtres de métiers et les marchands qui formèrent la classe capitaliste ; il en est de même aujourd’hui pour le prolétariat qui, surgissant du salariat, devient classe dans la mesure où il réalise sa capacité de destruction de la société capitaliste et d’érection d’une société nouvelle.
Dans l’Antiquité, au Moyen-Âge, aussi bien qu’aujourd’hui, nombreuses furent les luttes, les révoltes d’autres formations sociales. Mais celles-ci, bien qu’étant le résultat inéluctable des contrastes sur lesquels les différentes sociétés étaient bâties, ne comportaient nullement une modification de l’organisation de la société. Nous pouvons encore ajouter que, parfois, il y eut aussi des regroupements sociaux qui luttèrent avec la classe nouvelle, bien que la sauvegarde de leurs intérêts économiques puisse être assurée plus par le maintien de l’ancien régime que par la nouvelle organisation. Les révoltes des paysans qui finirent par accompagner la lutte révolutionnaire de la bourgeoisie, seule classe progressive de l’époque, aboutirent à ce paradoxe : avec l’ancien régime contre qui elles étaient dirigées disparaissait aussi la possibilité de maintenir une position d’indépendance économique. D’autre part, bien que les luttes d’esclaves aient rempli des pages héroïques, ce n’est pas en fonction de ces luttes que l’esclavage sera éliminé, car la victoire de Spartacus contre Rome n’aurait pu donner aux esclaves la capacité de construire une nouvelle société.
Les luttes d’esclaves furent sans lendemain et c’est l’inutilité économique de l’esclavage qui entraîna son extinction et son remplacement par le servage. La classe est un produit synthétique où se trouvent à la fois un élément économique et politique. Économique pour ce qui est de l’identité des positions occupées en face du mécanisme productif par ses composants, historique pour ce qui est de la forme particulière de ses rapports envers l’organisation économique. La bourgeoisie en son temps, le prolétariat aujourd’hui, sont des classes parce qu’elles synthétisent une position particulière au point de vue économique et qui correspond avec un type particulier de rapports pour ce qui est des moyens de production : la production privée ou la socialisation de ceux-ci. C’est donc ces formations de classe pouvant réaliser la synthèse indiquée qui sont appelées à accéder au stade de classe agissante dans l’évolution historique. Le procédé de sa croissance peut être contrecarré provisoirement, mais c’est en définitive de celle-ci que dépendra la reprise de la marche progressive de l’humanité.
CLASSE ET SOCIETE
La vie sociale est l’attribut direct de l’espèce humaine. L’histoire de cette dernière n’est enfin que la marche progressive de différentes formes de société. Ce n’est pas au point de vue chronologique seulement que la société précède la classe, c’est au point de vue substantiel, car l’homme est inconcevable en dehors de ses rapports avec d’autres individus, c’est-à-dire en dehors de la société, et la personnalité humaine, loin de résulter d’elle-même, résulte du milieu social.
La société déborde donc la notion de la classe et, malgré l’existence de contrastes de classe dans un régime donné, le problème ne consiste pas dans l’établissement de la justesse, de la moralité de ce dernier, ou du bien fondé des revendications sociales des couches opprimées ; le problème est tout autre : il s’agit de voir si l’opposition réelle existe entre deux types de société et, ce qui est plus, si la classe appelée à réaliser une nouvelle organisation se trouve dans la condition de pouvoir accomplir réellement sa mission.
Le tissu des contrastes de classe, leur aggravation, peut aussi conduire dans une impasse comme celle ou nous nous trouvons actuellement ; d’aucuns peuvent même établir que la tragédie d’aujourd’hui consiste dans le fait que le capitalisme ne sait plus gouverner alors que le prolétariat ne sait pas encore gouverner. Mais, sur le terrain exclusif des contrastes de classe, nous n’arriverons pas à une conclusion définitive, car tout en ayant démontré – ce qui n’est évidemment pas difficile – que le prolétariat subit, avec la crise économique, une terrible aggravation de sa situation, nous ne parviendrons pas ainsi à expliquer comment ce même prolétariat ne peut parvenir à déclencher une attaque révolutionnaire pour sa libération.
C’est qu’aujourd’hui, comme toujours, la lutte entre les classes fondamentales ne se borne pas à une simple opposition de leurs intérêts respectifs, mais autour de deux types d’organisation de la société : la capitaliste et la prolétarienne. Le prolétariat, lors de la Commune aussi bien qu’en Octobre 1917, s’est affirmé, en tant que classe révolutionnaire, parce qu’il a su opposer à la société capitaliste, la forme opposée : la société socialiste.
Le cours de l’élévation du prolétariat à son rôle de classe n’est cependant pas le résultat d’une opposition préétablie, mais résulte de l’évolution de la société capitaliste elle-même. Tout le problème consiste dans la liaison des luttes de résistance avec les luttes politiques, par lesquelles le prolétariat pose sa candidature à la direction de la société.
L’évolution des contrastes de classe, au lieu de résulter uniquement des situations économiques contingentes, de sorte qu’il faudrait dire que d’autant plus misérables sont les conditions de vie imposées aux ouvriers et d’autant plus élevées seront leurs capacités révolutionnaires, se dirigera vers une lutte capable, à la fois, de défendre les intérêts immédiats des exploités et d’ébranler le régime, dans la mesure où les ouvriers réaliseront la consciente capacité de combattre pour une autre forme d’organisation de la société. Cette position est d’ailleurs pleinement confirmée par les événements de l’après-guerre, où la période de l’assaut révolutionnaire correspond à une situation d’essor économique, alors qu’avec les difficultés rencontrées après 1920 par l’État ouvrier, les différentes crises économiques peuvent mettre en lumière l’incapacité du capitaliste à rester à la direction de société, sans que les ouvriers parviennent à profiter des conditions objectives bien plus favorables qu’en 1919-1920, en s’acheminant finalement dans la voie des défaites qui nous ont conduits à la situation actuelle. Pour résoudre les problèmes inhérents à cette situation, il faut donc aborder le problème sous l’angle de la nécessité de remettre sur le métier les positions principielles de 1917 afin de les compléter pour déterminer les bases autour desquelles l’attaque contre le capitalisme deviendra possible et, après la victoire, la construction du nouvel ordre communiste.
SOCIETE, CLASSE ET INSTRUMENT DU TRAVAIL
Le critère de discrimination pour établir les différents types de société réside dans l’évolution progressive de l’instrument de travail ; cette évolution détermine, à son tour, une forme plus avancée de l’appropriation des instruments de travail de la part des différentes classes fondamentales de la société. L’usage du feu rend l’homme « indépendant du climat et du lieu » (Engels) ; par après, l’apparition des premiers outils de pierre, l’invention de l’arc et de la flèche, l’introduction de la poterie, l’élevage du bétail, sa domestication, l’introduction de céréales cultivables, déterminent l’évolution des premières gentes à caractère communiste, reposant sur la base sociale consanguine de la tribu et vivant avec une pratique scrupuleusement démocratique, vers leur dissolution qui va s’appuyer sur la spécification des familles jusqu’à ce que certaines d’entre elles centralisent bientôt la propriété des moyens de production. Lorsque l’esclave deviendra un instrument de travail trop coûteux, en face d’une agriculture qui peut déjà utiliser les instruments provenant de l’industrie naissante, c’est l’attribution de la propriété de ces moyens de production plus perfectionnés qui fondera la société féodale. La manufacture et ensuite l’industrie ne pouvaient plus supporter les liens du régime féodal et appelaient la nouvelle forme d’organisation sociale basée sur la disponibilité de ces moyens de production (au début du capitalisme – depuis le XIIe au XVIe siècle -), suivant le taux de l’accumulation du surtravail et de la plus-value par après. Mais la modification fondamentale que comportait l’industrialisation du moyen de production, dès le début appelle une autre forme de constitution sociale : c’est le prolétariat.
Ce n’est pas au point de vue de la simple logique que l’appréciation de la situation actuelle en Russie se heurterait à un non-sens historique, en cas où l’on considérait la bureaucratie soviétique en tant que classe luttant pour la conservation des privilèges qu’elle a acquis. La classe ne résulte pas du degré supérieur d’aisance économique, mais elle ressort d’un type particulier de rapports existants envers le mécanisme productif. Au reste, l’époque d’une constitution sociale pouvant établir des rapports personnels et directs avec la production est révolue depuis des millénaires, et bien que, dans certaines colonies anglaises, l’on puisse encore constater aujourd’hui l’existence de castes bureaucratiques détenant le pouvoir économique, au point de vue mondial il s’agit là de survivances, d’anachronismes, qui sont loin de pouvoir constituer le thème central de l’époque actuelle. En Russie, nous avons assisté à une expérience de gestion sociale qui dépasse le type de la société capitaliste et qui ne peut nullement être comparé à des formes de société primitive. Si d’autres forces ont pu prendre le dessus dans la courbe révolutionnaire mondiale de la lutte du prolétariat, il s’agit d’en rechercher les causes par une analyse, que l’on ne peut éviter parce qu’elle exige un effort beaucoup plus intense que la déclamation sur l’État bureaucratique en Russie et la démagogie facile qu’on peut y déverser.
LA NOTION MONDIALE DE LA CLASSE
Il serait évidemment impossible de procéder à une classification historique en énumérant les différentes phases sociales de la barbarie, de l’antiquité, du féodalisme, du capitalisme, en se basant sur un critère de symétrie qui nous permettrait de retrouver, dans toutes les parties du monde, un type d’organisation sociale correspondant à la forme sociale prédominante. Encore aujourd’hui, dans la période où s’ouvre la possibilité historique pour l’organisation de la société communiste, nous trouverons des formes primitives de société dans plusieurs parties du monde et, au surplus, nous pouvons affirmer que la plus grande partie du globe n’est même nullement acquise aux méthodes capitalistes de la vie sociale. Cela ne nous empêche pas de poser comme objectif à la lutte prolétarienne celui de la dictature du prolétariat et de la réalisation de bonds dans les pays arriérés, grâce auxquels ces sociétés, en quelques dizaines d’années, parcourront le trajet que les pays d’Europe auront accompli au cours de millénaires.
C’est le degré atteint par le développement du moyen de production et le type d’organisation sociale qui y correspond qui établit la forme de vie sociale de l’humanité toute entière. La coexistence de formes anachroniques dans certaines parties du monde, non seulement n’infirme pas le caractère général de l’époque, mais résulte d’une inégalité non supprimable de développement économique dépendant de facteurs atmosphériques, géologiques, biologiques qui peuvent être nivelés favorablement, à la condition seulement que le développement économique des pays les plus favorisés par les conditions naturelles soit poussé si loin qu’il sera possible de vaincre les éléments négatifs et naturels qui ont déterminé le retard économique et social. Il sera évidemment impossible de transporter les mines de charbon européennes dans l’Afrique du Sud, mais il est d’ores et déjà certain que le charbon sera remplacé par d’autres formes de combustion s’appliquant aux pays qui ne pourraient s’organiser économiquement sur une pareille base.
Le caractère mondial de la classe est d’ailleurs vérifié historiquement d’une façon indiscutable. L’empire romain, parce qu’il représentait une extension démesurée de la constitution gentilice, évoluée sur la base des familles, alors que la petite industrie urbaine et le commerce étaient assez développés du fait que ses classes ne portaient pas en elles-mêmes les capacités nécessaires pour donner naissance à une succession historique, ne trouvait pas en lui-même les forces capables de le faire évoluer vers la société féodale. C’est par l’extérieur que cette rénovation sera effectuée. Mais les tribus germaines qui envahiront l’empire romain ne garderont pas leur système d’organisation sociale, antécédent à celui se trouvant devant eux, mais s’assimileront rapidement toute la civilisation romaine et, par le démembrement de cet empire, ils ne feront que permettre l’évolution vers la nouvelle économie servile du féodalisme. A cette époque, la classe qui était appelée à s’installer au pouvoir était celle des propriétaires fonciers, l’organisation économique étant celle du féodalisme ; les Germains abandonneront immédiatement les bases de la constitution gentilice pour devenir les protagonistes de l’évolution de la société romaine vers la société féodale.
Lors de la victoire de la révolution bourgeoise, un phénomène qui prouve la notion mondiale de la classe se vérifia à nouveau. Et des pays aussi éloignés que l’Amérique sauteront des étapes pour atteindre enfin la possibilité d’épanouissement total de la société capitaliste. La guerre de Sécession ne se livre pas entre l’économie esclavagiste et l’économie féodale, mais cette dernière est évincée et c’est à la société capitaliste qu’appartiendra la victoire contre l’esclavagisme.
L’opposition actuelle est donc entre société capitaliste et société prolétarienne, et ce dilemme plane dans le monde entier. Dans les colonies aussi bien que dans les pays encore très arriérés, la force motrice réside dans les premiers noyaux d’ouvriers qui peuvent s’appuyer sur l’immense progrès industriel réalisé dans les autres pays et sur la force que constitue le prolétariat mondial. Il est évident que ces pays arriérés devront connaître des étapes intermédiaires pour arriver à la société prolétarienne, mais chacune de ces étapes ne sera franchie qu’à la condition que le prolétariat – tout faible qu’il puisse paraître au point de vue numérique à l’égard des autres formations sociales – ait conquis le pouvoir. L’expérience de la révolution chinoise est concluante à ce propos. Les revers du prolétariat chinois ont correspondu au dépècement de la Chine ; et Tchang Kaï-Chek, le bourreau des ouvriers chinois, l’expression de la bourgeoisie de ce pays, manifestera concrètement l’incapacité de son capitalisme à réaliser une tâche qui semblait spécifique à la bourgeoisie en général, c’est-à-dire l’indépendance nationale. La libération de la Chine des traités impérialistes n’est possible que sous la direction du prolétariat et au cours de la lutte pour la révolution mondiale.
L’instauration de l’État prolétarien en Russie n’ouvrait pas une phase d’opposition irréconciliable et insoluble entre les États capitalistes d’une part, l’Union Soviétique d’autre part. Cette opposition ne pouvait dériver que de la politique de l’État ouvrier. Si ce dernier, qui avait emprunté le chemin de la lutte pour la révolution mondiale, était resté fidèle à son programme initial, alors la lutte aurait été inévitable, car c’est autour de la Russie qu’auraient été fécondés les organes de la classe ouvrière. Cela aurait évidemment connu l’entrecroisement de l’expansion de l’État russe avec la victoire révolutionnaire dans d’autres pays, et c’est sur ce tableau historique qu’auraient été créées les formes de la nouvelle société communiste.
Mais la Russie a changé le drapeau de sa lutte. Et, renonçant à une politique révolutionnaire dans le monde entier, elle a bien pu obtenir son admission dans le concert des États capitalistes, en permettant ainsi au centrisme d’effectuer sa démagogie sur les victoires de l’État ouvrier, alors que celui-ci avait subi, sans lutte, la plus cuisante des défaites en modifiant les principes programmatiques sur lesquels il avait été basé. A l’heure actuelle, la classe qui domine au point de vue mondial, c’est le capitalisme. Aussi bien ici que dans d’autres domaines, le capitalisme réalise sa fonction au cours des contradictions qui sont à la base même de son système. Que des groupes d’impérialistes se fassent la guerre, cela n’altère en rien le fait que les belligérants restent des États capitalistes. De même, le fait qu’une coexistence soit établie entre les États bourgeois et l’État ouvrier n’altère en rien le caractère de la classe qui domine actuellement dans le monde entier. Si en Russie les phénomènes économiques et politiques ne correspondent pas au type du régime capitaliste, une fois que l’orientation de l’État ouvrier n’est plus vers l’appui au prolétariat de tous les pays pour l’éclosion de la révolution, mais vers la recherche de l’appui des capitalismes pour la coexistence pacifique des deux régimes, pour l’industrialisation de l’État ouvrier alors que, partout ailleurs, le prolétariat est étranglé, la condition sera établie pour incorporer la Russie au système capitaliste mondial pour un faire un élément essentiel dans la situation actuelle.
Le devoir du prolétariat est de consolider les positions politiques autour desquelles ses luttes pourront graviter et atteindre la victoire. Les contrastes de classe déterminent encore des mouvements de masse et l’expérience autrichienne est là pour prouver que, malgré l’absence totale d’un parti de classe, les ouvriers peuvent déclencher de formidables batailles. Mais l’éclosion des mouvements et la portée des contrastes sur lesquelles est assis le capitalisme, l’évolution de ces mouvements vers la victoire n’est possible qu’à la condition que son avant-garde – à l’heure actuelle les fractions de gauche – réalise le travail idéologique indispensable de construction de la charpente de la classe qui – lors de l’éclosion des mouvements – trouvera, dans la contingence favorable, des armées d’ouvriers qui n’attendent qu’une direction consciente pour leur triomphe et qui, malheureusement, ont jusqu’à présent – en dehors de la Russie en 1917 – vainement cherché les organismes ayant réalisé le travail préalable, indispensable pour la victoire de la révolution.
Une quatrième internationale ou une réplique de la Troisième Pt.1
Nous publions ici l’étude d’un camarade hollandais dont le Bulletin de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique avait entrepris la publication, ce que, faute de place, elle n’a pu faire intégralement. Le Bulletin de la Ligue présente le camarade Soep comme un de ces vieux socialistes, “militant à la gauche social-démocrate avant la guerre, communiste de la première heure et fondateur du mouvement communiste en Belgique, ce qui lui valut l’honneur de l’expulsion, honneur dû à la chaleureuse fraternité d’un de ses anciens confrères du parti, Émile Vandervelde… alors ministre de la Justice”.
Nous comptons, après la publication de cette étude, donner notre appréciation sur quelques-uns des problèmes qui y sont soulevés.
LA RÉDACTION
Si le tradition ne ment pas, il paraîtrait qu’après la décision du Congrès de La Haye, en 1872, ordonnant le transfert du Conseil Général de la Première Internationale de Londres à New York, décision marquant la désagrégation de cette première organisation mondiale des travailleurs, il paraîtrait donc que Marx, répondant à quelqu’un qui lui demandait s’il ne trouvait pas “regrettable” la disparition de cette première organisation gigantesque, aurait déclaré :
“Que ce soit un événement regrettable, c’est un fait dont personne ne doutera ; cependant, il se pourrait bien que cet événement se reproduise encore”.
Cette réponse s’avère une prophétie.
La magistrale formulation des buts de cette première Association – comme le nom et les statuts l’indiquaient – Internationale des Travailleurs débutait par ces mots :
“Considérant :
Que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ;
Que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux et pour l’abolition de tout régime de classe ;
Que l’assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes : misère sociale, avilissement intellectuel et dépendance politique ;
Que, par conséquent, l’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;
Que tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d’une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays ;
Que l’émancipation du travail, n’étant pas un problème local ou national, mais un problème social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés ;
Que le mouvement qui vient de renaître parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l’Europe, tout en réveillant de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et de continuer le plus tôt possible les efforts encore isolés ;
Pour ces raisons,
L’Association Internationale des Travailleurs a été fondée”.
Cette formulation, magistrale, disons-nous, avait une portée historique mondiale et était d’une profondeur psychologique peu commune. Et pourtant elle devint une source de division idéologique.
Cette Association de Travailleurs européenne, assemblage ténu (ce qui ne doit pas être démontré plus amplement ici), n’était pas la création d’une poignée de chefs touchés de la grâce du Saint Esprit, quoique la réaction déclarait que ce n’était que l’instrument d’une “bande de dynamiteurs”. Les documents nous apprennent que la Première Internationale ne fut pas l’œuvre de personnes, pas plus qu’elle ne fut le résultat d’événements politiques incidentels, tels la question polonaise et l’opposition des nationalités, comme le prétendaient de nombreux idéologues socialistes et anarchistes. Elle fut le couronnement organique des luttes théoriques et pratiques engagées par le mouvement ouvrier en Angleterre, dès le premier quart du 19e siècle, des luttes des ouvriers anglais pour de plus hauts salaires, luttes qui devaient entraîner, par ricochet, les ouvriers du Continent dans la bataille économique [1].
L’idée d’une Internationale des Travailleurs flottait déjà dans l’air depuis plus d’un demi-siècle, tant en Angleterre que sur le continent. Après la disparition de la “Ligue des Communistes”, la classe ouvrière de France, s’éveillant seulement à la lutte politique, connut un moment de démoralisation. Les ouvriers allemands n’étaient encore sortis qu’à moitié du “marais” du moyen-âge. Seuls, quelques braves rêveurs du genre de Weitling et de Schapper, s’agitaient. Tout le poids de la lutte idéologique reposait sur quelques individualités comme Marx et Engels, auxquels se joignirent bientôt le pré-réformiste Ferdinand Lassalle et plus tard Liebknecht. Seule la classe ouvrière d’Angleterre possédait son histoire d’insurrection prolétarienne avec ses bris de machines, ses grèves textiles, ses luttes pour le droit d’association et surtout l’épisode du chartisme. Ce ne fut pas moins un moment de lutte pour la clarification théorique et, lorsqu’on se penche sur son histoire, on y sent vivre les problèmes de notre propre époque : syndicalisme révolutionnaire ou syndicalisme à base multiple, grève générale, force physique (révolution) ou force morale (réformisme), etc.
C’est de ce milieu bariolé, formé par les idéologies d’Angleterre, de France et d’Allemagne, auxquelles il faut ajouter les petits États tels la Belgique, ce fameux “paradis du capitalisme”, et l’Italie disséminée avec ses diverses variétés de héros politiques et autres – les prototypes nobiliaires ou non nobiliaires du “Duce” – bref, c’est de ce milieu que sortit la nouvelle tendance du capitalisme, porteuse d’une nouvelle expansion. Vers 1860, cette tendance manifestait son besoin d’ordre et de repos nécessaire à l’établissement de sa puissance. La construction capitaliste à l’échelle nationale ouvrait la période “démocratique”, plaçant les travailleurs qualifiés devant les espoirs de réformes et de nivellement des droits.
La Première Internationale était l’expression de ceux qui voyaient plus loin, mais tous ne possédaient pas toutes les qualités d’esprit nécessaires. Leur loyale volonté d’aboutir était en proportion inverse de ce qu’ils pouvaient. Il n’est pas possible de donner ici en détail les péripéties des luttes idéologiques qui se déroulèrent dans l’Internationale de 1864 à 1872. La grande majorité de la direction portait la marque du milieu dont elle était issue. Et même Marx et Engels ne semblent pas avoir su se hisser au-dessus de leur propre mentalité. Leur entêtement à vouloir exécuter, malgré tout, la décision tendant à déplacer le Conseil Général de Londres à New York, qui n’était qu’une mesure dirigée contre les influences alliancistes (l’Alliance fondée par Bakounine) doit être considérée maintenant comme un geste inconsidéré. Bakounine fut, il est vrai, un idéologue par excellence. Il était cependant une volonté impulsive, mais loyale, porteur d’héroïsme, élément indispensable de la lutte pour l’émancipation du prolétariat. Il était une victime du négativisme russe et d’un hégélianisme étroit qui voyait dans la destruction l’élément créateur, et cela au point de croire qu’un “nouveau monde” ne pouvait être créé que sur les ruines d’une extermination absolue. Aucun être pensant, ayant une conscience sociale, aucun socialiste ou communiste, ne peut souscrire à un pareil nihilisme.
Marx et Engels, le premier surtout, étaient arrivés à un âge où commençait à peser la fatigue physique, l’élément combatif commençait à faiblir dans ce géant intellectuel. La mer de sang de la Commune, et la réaction mondiale, n’étaient d’ailleurs pas restées étrangères à ce drame.
Ainsi disparut la première tentative gigantesque d’ériger le prolétariat mondial en une force politique indépendante. Elle s’appuyait sur les principes du “Manifeste Communiste” et l’analyse économique du “Capital” (1ère partie) dont le souffle et l’esprit avaient inspiré l’ “Adresse Inaugurale“. Au Premier Congrès de la Deuxième Internationale, tenu à Paris en 1889, le vieux Liebknecht fit cette émouvante image : “Comme dans les batailles et les sièges de l’Antiquité, l’avant-garde jetait ses flèches par-dessus les murs, loin dans le camp ennemi, afin de pousser en avant le gros des armées assiégeantes, ainsi aussi, l’Association Internationale des Travailleurs a envoyé sa lance de la libération internationale jusqu’au milieu du bastion capitaliste, et le prolétariat l’a suivi pour la reprendre, pour diviser les armées ennemies et pour donner l’assaut à la forteresse. L’Association Internationale a indiqué à la classe ouvrière son but social, elle a montré la nécessité de sa lutte, elle a accompli sa mission. Elle n’est pas morte, elle revit dans les puissants mouvements ouvriers des divers pays, elle se perpétue dans cette Internationale. Elle vit en nous. Ce Congrès est l’œuvre de la classe ouvrière internationale [2]”.
On ne peut comprendre entièrement un phénomène que lorsqu’on envisage l’ensemble du procès ; c’est pour cela que nous avons essayé de donner une caractéristique de la Première Internationale. Un historien allemand de la Première Internationale, quoique dogmatique et quelque peu simpliste, Gustav Jaeckh, donne à la fin de son livre : “L’Internationale – Mémoire sur le quarantième anniversaire de la formation de l’Association Internationale des Travailleurs” une perspective de la Deuxième Internationale qui mérite d’être citée ici, surtout parce qu’elle nous vient des sphères révisionnistes allemandes qui avaient engagé la lutte contre le marxisme :
“Cette nouvelle Internationale est aussi l’œuvre de l’Association Internationale des Travailleurs.
Déjà, du temps de l’ancienne Internationale, la notion de l’internationalisme s’était modifiée. Jadis, sa nature et sa fonction consistaient en une centralisation poussée aussi loin que possible du prolétariat international, afin de jeter immédiatement, sur chaque point particulier où se déclenchait la lutte de classes économique, la totalité de la puissance de la classe ouvrière organisée. Après que les États bourgeois nationaux se furent constitués, la lutte de classe ouvrière est devenue partout, en premier lieu, une lutte nationale et elle prend nécessairement la forme d’une lutte électorale, d’une lutte parlementaire. Les mouvements ouvriers qui lui résistèrent, tels ceux de Belgique, d’Italie et d’Espagne, ont dû se plier à cette loi historique. De ce fait, la nouvelle Internationale est plutôt une lâche agglomération de partis nationaux consolidés. Tandis que le secret de la force de la vieille Internationale résidait dans sa puissante centralisation. Pour la nouvelle Internationale, le mobile dominant c’est l’action politique ; la vieille Internationale prouvait surtout sa force dans les luttes économiques.
Mais cette forme supérieure du parti politique n’est, à son tour, qu’une phase de l’histoire, somme toute une école de l’organisation. Le prolétariat sait que ses dernières batailles ne seront pas livrées sur le terrain parlementaire, tout comme les États nationaux de la bourgeoisie ne sont pas les formes les plus évoluées de la domination bourgeoise. L’organisation du prolétariat en classe peut, seule, donner la victoire décisive. Mais l’organisation du prolétariat en classe à l’échelle internationale ne peut être réalisée seulement dans le sens de la vieille Internationale, c’est-à-dire au sens des antagonismes économiques primitifs, comme elle ne peut l’être d’ailleurs selon le mode unilatéralement politique de la nouvelle Internationale avec son action politique prépondérante ; elle ne se réalisera qu’à l’échelon supérieur, le troisième, d’une combinaison de l’économique et du politique appliqué à l’action internationale, comme le réclamait la résolution de Vaillant, au Congrès de La Haye. La bourgeoisie se prépare aussi pour l’ultime marche. Il n’existe plus de problème de la politique bourgeoise qui n’ait de répercussion internationale. La lutte pour les droits protectionnistes ou pour la liberté du commerce a, depuis longtemps, perdu sa tendance à l’isolement national ; ce n’est plus une lutte entre l’agriculture et l’industrie, entre les villes et les campagnes, mais une lutte où les propriétaires fonciers s’entendent avec la grosse bourgeoisie, pour juguler les masses travailleuses à l’aide du pouvoir d’État organisé. C’est devenu un fragment de la lutte des classes générale. Dans tous les pays, elle a dissout les anciens partis de la bourgeoisie et est devenu le point de cristallisation et de formation de nouveaux partis bourgeois.
Dans tous les pays, elle s’est liée à l’impérialisme insatiable pour le “baver” [3] du riche butin de l’usure du pain et du monopole. La lutte pour les droits protectionnistes ou la liberté du commerce est devenue un mouvement international.
La nature même du parlementarisme devait se modifier sous le coup de ces changements. Les représentations populaires ont cessé, depuis longtemps, d’être des points stratégiques de la bourgeoisie contre la couronne et contre le pouvoir d’État. Les gouvernements se sont échappés du contrôle financier du parlement à l’aide du système automatique des ressources indirectes, et la bourgeoisie n’a plus aucun intérêt de respecter sa doctrine parlementaire de jadis. Ainsi, cette institution bourgeoise est devenue, à son tour, un appareil de l’État de classe et cet État de classe est international.
A quel point l’esprit de classe de la bourgeoisie fonctionne nous est démontré, d’une façon particulière, par la guerre russo-japonaise. Autrefois, la bourgeoisie raisonna en citoyenne du monde, ensuite nationalement, maintenant elle raisonne en chauvin. Aujourd’hui elle se sent une classe, rien qu’une classe, et ce sentiment domine tous les autres. La Russie, que la bourgeoisie montante laissait si profondément comme centre de la Sainte-Alliance, est à nouveau honorée comme le dernier rempart de la domination de classe. Les prolétaires russes, s’ils se rebellaient contre le tsarisme, deviendraient, aux yeux du bourgeois allemand, plus dangereux que les cosaques ou les culottes rouges (soldats français).
Ainsi, nous voguons à pleines voiles vers la troisième et dernière période. C’est la période des trusts et des cartels internationaux contre lesquels les syndicats s’organisent internationalement. C’est la période de l’impérialisme, de la politique mondiale de la bourgeoisie, où le prolétariat opposera sa politique mondiale de paix et de culture à la politique mondiale du poing armé. Cette dernière phase du règne de la bourgeoisie se terminera par la réalisation de cette promesse, que l’Adresse Inaugurale avait modestement formulé comme une tâche de l’avenir : “Se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir”. Cela sera le triomphe de la culture sur la barbarie, de la paix sur le militarisme et le marinisme, de la Commune du travail et de la liberté sur l’État de classe de l’exploitation et de l’oppression, des esclaves du salariat sur l’esclavage parasitaire. L’Internationale n’est pas seulement un souvenir du passé, une acquisition du présent, mais aussi une tâche de l’avenir ; en elle s’accomplit le but final du mouvement ouvrier : la levée des antagonismes entre nations par la liquidation des antagonismes de classes”.
Cela nous mènerait trop loin que de donner un aperçu général historique de la consolidation politique et économique du dernier quart du 19e siècle. La Deuxième Internationale grandit sur un terrain national, mais ses chefs, surtout les Liebknecht, Bebel et autres, étaient moralement acquis à l’esprit et à la psychologie politique de la Première Internationale. Ils étaient ses élèves.
Le cours historique du mouvement ouvrier par la disparition de l’ancienne Internationale, la destruction des courants socialistes français et l’embourgeoisement du mouvement ouvrier en Angleterre, mirent à l’avant-plan le mouvement allemand et lui accordèrent un rôle dirigeant dans la nouvelle Internationale. Ce fait est d’une importance capitale. Et il convient d’attacher tout l’intérêt qu’il mérite à l’influence des milieux dirigeants allemands. Marx nous a appris à ne pas juger un phénomène social ou politique seulement d’après ses résultats, mais bien plus d’après le développement historique des forces qui l’engendrent et l’accompagnent. Dans sa brillante critique philosophique de l’ “idéologie allemande”, il rappelait aux philosophes allemands que, avant de pouvoir faire leur histoire, les hommes avaient dû vivre les conditions d’où l’histoire était surgie. Avant de vivre, il faut qu’existent les moyens matériels qui conditionnent cette vie. Il en était ainsi il y a cent mille ans et il en est encore de même de nos jours. Marx savait aussi bien que n’importe qui que, quoique prédominante, la substance matérielle n’était pas l’unique catégorie. Avec la satisfaction des besoins matériels primordiaux, ces besoins accrurent. Il y a tendance à accroître, améliorer et affiner la substance matérielle. L’expérience et la conscience réagissent à leur tour et deviennent des potentiels indépendants qui croisent l’existence matérielle. C’est pour cela que Marx a appelé sa méthode d’explication matérialiste, non pas économique, mais historique, ou – ce qui était pour lui équivalent – dialectique.
Celui qui veut expliquer l’histoire doit donc débuter en marquant comment et par quels moyens les hommes ont fait leur vie. C’est une règle qui s’applique aussi à l’histoire de la Deuxième Internationale.
II
Ce serait une manière bien peu déterministe que d’expliquer le devenir de la Deuxième Internationale et de ses chefs en n’employant que l’épithète trahison. Ceux qui le font – comme d’autres se contentent encore de le faire par rapport à la Troisième Internationale – manipulent, d’une manière par trop subjectiviste, le dynamisme de l’histoire de 1889 à 1914.
Personne ne pourrait soutenir qu’un Bebel et un Liebknecht, et à priori pas même un Bernstein, poursuivaient consciemment la mécanisation des doctrines socialistes et leur ravalement à une idéologie petite-bourgeoise. Et pourtant, l’analyse de l’histoire ne pourrait nier que la direction qu’imprimèrent Liebknecht et Bebel – pourtant des élèves de Marx et d’Engels – au mouvement socialiste, par leur subordination pratique et l’attachement psychologique à l’idéologie de “l’État populaire” de Lassalle, n’était d’essence spécifiquement allemande et même prussienne. Les hommes ne peuvent se défaire complètement de leurs anciennes traditions et de leurs vieilles idoles que dans un procès idéologique complètement neuf. Bebel et Liebknecht – pour ne nommer que ces deux purs honnêtes – n’ont pas extirpé le fiel chauvin qui subsistait dans le mouvement ouvrier allemand, malgré l’épisode des lois exceptionnelles contre les socialistes et l’affirmation bruyante de leur détachement de toute patrie. La classe ouvrière réclamait, dans le cadre national, un relèvement économique et politique de sa situation matérielle et morale.
Des “jeunes” apportèrent, vers 1890, des preuves morales de l’embourgeoisement du parti et de sa contamination par le chauvinisme. F. Domela Nieuwenhuis, appuyant les “jeunes”, avait raison en sonnant l’alarme dans son livre : “Socialisme en danger“. Mais tout cela ne pouvait pas être admis par la masse qui voyait dans son parti allant de succès (parlementaire !) en succès, l’instrument prédestiné de son émancipation. Les ouvriers ayant une profession se sentent toujours attirés vers l’organisation par le désir de faire valoir directement leur mérite professionnel. Aussi, ils sont plus enclins à se laisser prendre aux illusions réformistes que les ouvriers membres des partis politiques à qui on fait quand même miroiter, quoique dans le lointain, le but général du mouvement.
Le réformisme n’est que le rapetissement petit-bourgeois des buts socialistes et leur adaptation à l’idéologie et à la pratique du capitalisme. Vu sous l’angle du dynamisme historique du mouvement ouvrier, il est le réflexe des désirs et besoins ouvriers immédiats, transformé en une disposition d’esprit bureaucratique par la direction.
Nous parlerons plus particulièrement de la direction du mouvement. Mais il importe de souligner que la pratique réformiste existe dès avant la campagne internationale du révisionnisme théorique. Ni Kautsky, ni Bernstein n’apportèrent du neuf. Ce qu’ils donnèrent n’était que sophismes dans lesquels on essayait d’introduire quelques schémas théoriques de Marx. Quant à prouver quoique ce soit à l’aide de ces “théories”, il n’en était guère question. Seuls les Russes Plekhanov et Lénine, et surtout Rosa Luxemburg, surent garder le fil d’Ariane dans le labyrinthe spirituel de cette école scolastique. Sous l’auréole de la politique de la démocratie parlementaire s’épanouissait le raffermissement national du capitalisme. Derrière les coulisses de ce parlementarisme pacifique se rassemblait le potentiel inhérent aux groupements capitalistes nationaux, entraînés dans la concurrence mondiale. C’était la recherche vers l’expansionnisme de forces de production étouffant dans les cadres nationaux des débouchés et qui devait trouver sa destinée : l’impérialisme.
L’impérialisme politique est à l’impérialisme économique ce qu’est l’ombre à la lumière, quoiqu’il semble souvent que l’ombre naît avant la lumière. Le capital ressemble au héros de Goethe qui voulait le bien mais engendrait le mal, et parfois engendrait le bien tout en voulant le mal. Le démon qui possède le capitalisme a montré l’obsession de ce dernier à conquérir le monde.
La direction de la Deuxième Internationale a cru pouvoir arrêter ces forces sociales objectives grâce à sa force idéologique. Ne pensait-elle pas qu’avec tant de députés, tant de syndiqués et tant d’argent dans les puissantes caisses d’organisation, elle aurait pu conjurer le péril d’une conflagration. Et n’avait-elle pas surtout mis son espoir suprême dans la force de sa diplomatie politique. Dans son dernier discours, prononcé au Cirque Royal de Bruxelles quelques jours avant le déclenchement de la guerre, Jaurès exprima cette présomption dans cette phrase : “Attendez, camarades, demain vous verrez ce que peut la diplomatie socialiste !”. Karl Liebnecht lui répondit en 1915 : “Des sages s’imaginent pouvoir empêcher l’œuvre satanique des diplomates et, pourtant, il suffit d’un tourne-main pour transformer les premiers en instruments des derniers”. Et c’était vrai ! Les chefs de la Deuxième Internationale avaient toujours prétendu détenir la force. Les résolutions de Stuttgart (1907) et de Bâle (1912) avaient été les points culminants de cette affirmation de puissance.
Il faut se demander ici : ces chefs trompaient-ils sciemment quand ils affirmaient leur puissance ? Leur foi n’était-elle qu’imposture, semblable à l’industrie des sorciers des temps primitifs ? Il y a lieu de tenir compte du réflexe psychologique que subissent les chefs qui se trouvent appelés à diriger les masses. Les besoins de ces masses se modifient continuellement, tandis qu’eux, les chefs, continuent à vivre des idées qui leur donnèrent leur pouvoir et qui se trouvent déjà être en contradiction avec les intérêts de ces masses, donc de la classe. Le professeur Robert Michels, dans son étude : “Soziologie des Parteiwezens“, a entrepris de démontrer, à l’aide d’une masse de matériaux se rattachant à la structure et au fonctionnement interne des partis de la plupart des pays de l’Europe occidentale, le procès psychologique des chefs de la Deuxième Internationale.
Pareille collusion fut impossible en Russie. L’illégalité, vers laquelle le despotisme russe avait poussé le mouvement socialiste, enlevait toute base organique à une pareille transformation. La classe ouvrière et surtout son avant-garde – et même des gens du type de Martov et des syndicalistes – sentaient toute l’absurdité d’une acclimatation des doctrines bernsteiniennes en Russie. Au surplus, l’analyse impitoyable d’un Lénine et ses critiques contre Martov trouvèrent, dans l’avant-garde socialiste, un appui immédiat. Cette circonstance, ainsi que la situation sociale d’avant-guerre en Russie, permirent aux bolcheviks de développer leur lutte contre les mencheviks – et même contre les mencheviks de gauche – sans la limiter aux dimensions de querelles intestines de parti comme ce fut le cas en Europe occidentale. Du crétinisme parlementaire avec ses gestes de Caïn, de la bureaucratisation des syndicats selon l’exemple allemand et anglais, de coopératives adoptant comme maxime : les affaires sont les affaires, il n’en fut pas question ou très peu seulement, en Russie. Ce ne fut que pendant la guerre que l’abcès des théories réformistes perça et ceci grâce à l’excès du nationalisme.
A. SOEP
Salut à la "Verita"
Ces derniers temps a enfin paru l’organe de la section italienne de la Ligue Communiste Internationaliste (Bolcheviks-léninistes), édition italienne de la “Vérité”. Ce dernier fait signifie déjà tout un programme, quand on connaît l’évolution de cette dernière au travers des innombrables manoeuvres, imbroglios, scissions, pour aboutir à la situation actuelle où en France pullulent les groupes, les ligues, les cercles et les clubs qui prétendent représenter la réaction prolétarienne à la dégénérescence centriste, qui a privé le prolétariat de son parti de classe. Mais la “Verita”, par sa parution, semble signifier que l’on trouve que la situation est vraiment trop claire dans le mouvement communiste italien où existe un organisme qui lutte, depuis des années, pour reconstruire les bases et les cadres du mouvement communiste, où, au surplus, cet organisme peut se réclamer d’une continuité d’événements, d’expériences, de formulations programmatiques qui se relient à l’avant-guerre, qui traversent les épreuves de la guerre, de la révolution russe, qui se consolident dans la scission du parti socialiste, dans la fondation du parti communiste, dans la construction de ce parti au feu de la guerre civile, dans la lutte au sein de l’Internationale pour des positions de gauche, et cela depuis 1920. Bien trop claire était la situation au sein du mouvement communiste italien pour qu’on ne soit tenté de répéter la manoeuvre de jeter la confusion sur la même ligne que celle qui dura des années et partit de Moscou sous la direction de Zinoviev, pour aboutir – contre la majorité du parti – à la constitution d’un comité centre-droite, plébiscité avec des systèmes dignes de Mussolini, au Congrès de Lyon de 1927.</p<
* * *
Cependant, une confrontation des positions de notre fraction avec celles du courant qui est dirigé par le camarade Trotski, effectuée sur la base des expériences accumulées par le prolétariat italien, aurait pu avoir un résultat favorable pour la résolution des problèmes complexes qui se posent devant la classe ouvrière de tous les pays. Mais ce n’est pas sur ce chemin que se place la “Verita”, ce qui, du reste, ne nous étonne pas : les caractéristiques de l’affairiste, du tricheur et du flibustier ne se perdent pas avec le changement d’habitation et Ferroci, Blasco et consorts restent ce qu’ils étaient au sein du parti. Si aujourd’hui ils s’appellent bolcheviks-léninistes, ils ne modifient pas, fut-ce d’un millimètre, la fonction qu’ils avaient quand ils s’appelaient bolcheviks-antitrotskistes.
L’éditorial “Pour la Quatrième Internationale” affirme stérile notre position qui consiste à “crier, rien que crier” sur la nécessité de reconstruire les partis de la révolution. C’est exact, nous crions. Eux le construisent, ce parti, en prenant une place de premier plan là où il s’agit de jeter de la confusion. Au sein du parti, en participant à toutes les manoeuvres contre Bordiga et Trotski, par après au sein de l’Opposition où, sans la moindre pudeur politique, ils ont brigué, au travers de la lutte contre les “bordiguistes”, les postes de direction internationale et de la Ligue française, quelques jours seulement après s’être détachés de la direction du parti et d’avoir fait des déclarations “philo-bordiguistes”. Nous crions parce que, contre la politique du redressement, nous avions préconisé, dès notre fondation, la nécessité de reconstruire les cadres des partis communistes ; nous crions parce que, aujourd’hui encore, nous affirmons que ces cadres ne se reconstruisent pas avec le parti maximaliste qui représente la prolongation du “glorieux parti socialiste” qui a conduit aux défaites de 1919-20.
Eux le reconstruisent aujourd’hui, le nouveau parti : comme hier, en faisant du bruit et de la confusion pour entraver le travail difficile de notre fraction, installés pour cela aux postes dirigeants du parti ou de l’Opposition ; en plein accord avec les adversaires de Trotski ou en le rongeant aujourd’hui en accord avec Balabanova.
Les “notes sur le parti du prolétariat en Italie” (la 4e Internationale surgit avec l’appui de ces notes…) contiennent le passage suivant : “Ce ne fut pas la scission de Livourne qui donna vie au fascisme en Italie, mais celui-ci sortit de la faillite de la révolution prolétarienne provoquée par le parti socialiste italien, le seul parti des travailleurs dans les années 1919-20”. Plus loin, ils écrivent : “La politique du parti communiste dut celle de “préférer” Mussolini à Turati. Oui, telle fut, en substance, la politique communiste jusqu’à la Marche sur Rome. Les résultats, plus qu’aucun document, sont là pour en témoigner”.
Auparavant, le “chroniqueur” avait écrit que la fonction du parti consistait à transformer la retraite ouvrière en une nouvelle offensive révolutionnaire, ce qui le conduit à affirmer que l’erreur essentielle du parti consistait dans le fait qu’il aurait “préféré” Mussolini à Turati. La preuve ? Les résultats qui, cette fois-ci, ne dépendraient plus de la trahison socialiste de 1919, mais de la politique du parti “bordiguiste”. Évidement, ces gens ont approuvé totalement le “bordiguisme” jusqu’au moment où la dégénérescence de l’Internationale leur permit de participer à la croisade “antibordiguiste” et “antitrotskiste”. Mais laissons de côté ces questions. Il reste le fait que le parti aurait préféré Mussolini à Turati. Où cela est-il écrit, on ne le sait pas, mais il est évident que le parti aurait dû préférer le “moindre mal” de Turati, appliquer une politique que Severing a bien su réaliser pour féconder Hitler. Que ces gens comprennent, une fois pour toutes, que, pour le prolétariat, ne se pose pas le choix, la “préférence” pour l’une ou l’autre forme de gouvernement, mais que se pose au contraire, comme problème permanent, celui de la lutte contre tout gouvernement, et cela sur la base de l’orientation dirigée vers la dictature prolétarienne. Que si le prolétariat appuie Turati, il prépare – comme l’Autriche le prouve – Mussolini, et que si, au contraire, il réalise l’attaque révolutionnaire contre un gouvernement socialiste, il prépare non Mussolini, mais Lénine. Cela pour les notes que l’on pourrait appeler “politiques”. Mais les notes contiennent aussi cette autre perle : “Le coup d’État fasciste ? Impossible. Mais qu’il vienne. Autant d’eau en plus au moulin communiste. Ainsi parlait-on et agissait-on alors. On empoignait le fusil contre les chemises noires, mais, en même temps, la politique “bordiguiste”, en jetant dans le même sac fascistes et socialistes, en employant la méthode du coup de poing contre les socialistes, a creusé entre socialistes et communistes, un fossé infranchissable et a dilapidé les sacrifices de sang de l’avant-garde prolétarienne organisée dans le parti communiste”. Autant de mots, autant de falsifications. Il est parfaitement exact que les communistes, pour défendre la propagande communiste, ont dû se défendre aussi contre la violence des socialistes qui voulaient empêcher la propagande du parti. Mais seulement des charognes peuvent aujourd’hui écrire que le parti a mis dans le même sac socialistes et fascistes quand, au contraire, c’est grâce au parti “bordiguiste” (?) que fut prise l’initiative de regrouper les prolétaires socialistes, communistes, syndicalistes et de toutes les tendances, autour de l’Alliance du Travail, contre laquelle s’étaient opposés, dans un premier moment, les organes dirigeants du parti socialiste et de la Confédération du Travail. Il ne s’agit plus ici de discussions politiques, comme pour ce qui concerne le prétendu isolement du parti communiste de l’époque envers les masses ; la vérité est que le parti a marché de succès en succès au sein des organisations prolétariennes et ce qui reste encore aujourd’hui de capital communiste en Italie découle de l’exemple héroïque fourni par des prolétaires qui, grâce à des directives communistes, surent fonder un parti dans des conditions qu’aucun autre prolétariat n’a traversées. Ces falsifications prouvent qu’il ne s’agit pas de discussions, de confrontations critiques de positions politiques, mais d’une tentative d’imbroglios et de confusion que l’édition italienne de la “Vérité” espère pourvoir accomplir dans le mouvement italien. Mais, avec de la boue, on ne discute pas : on l’évite. Avec des gens qui ont endossé toutes les chemises et qui aujourd’hui encore, passent parmi la méfiances des autres militants de l’Opposition des autres pays, avec ces gens-là, on règle le compte d’avance : ou vous aurez la pudeur élémentaire de passer dans un lazaret politique pour vous désinfecter de tous les miasmes avec lesquels vous avez infesté le parti d’abord, l’Opposition de gauche ensuite, ou bien, si vous voulez vous ouvrir un chemin au travers des imbroglios, de la confusion et des scandales, vous ne méritez autre chose que le mépris des prolétaires qui ont connu, non seulement les tortures du fascisme, mais aussi les attaques envenimées au sein du parti des Ferroci, Blasco, Santini et consorts qui se sont réveillés, un beau matin et subitement, des trotskistes 100 %.
Mais la “Verita” contient encore un salut du camarade Trotski, ainsi qu’une de ses photographies où il se trouve en compagnie de Lénine. Trotski écrit que la “Verita” est un journal marxiste, ce qui veut dire que notre journal (“Prometeo”) n’est pas marxiste. Réponse indirecte à notre document où nous affirmions que Trotski rompait avec le marxisme quand il préconisait la construction de la Quatrième Internationale en collaboration avec les gauches socialistes et avec des formations étrangères aux deux Internationales. Mais Trotski exagère vraiment quand il parle de journal marxiste. Ah ! non ! Il est tout à fait faux que Marx et Lénine aient construit l’Internationale en suivant un procédé analogue à celui suivi par Trotski. Marx a pris l’initiative de la dissolution de la Première Internationale et a survécu treize années après ce fait, sans proclamer la nouvelle Internationale. Lénine, après la trahison de la Seconde Internationale, a attendu la victoire révolutionnaire en Russie avant de proclamer la fondation de la Troisième Internationale. Marx et Lénine n’ont même pas entrevu la possibilité de faire appel, pour le nouvel organisme, à des forces qui étaient liquidées par l’expérience historique, qui avaient clôturé leur cycle. Et nous, qui nous opposons à toute répétition mécanique, même de ce que firent Marx et Lénine, nous ne nous limitons pas à nous croire marxistes parce que nous répétons les procédés suivis par nos maîtres. Seulement, nous demandons que l’on nous donne des arguments pour nous prouver qu’un nouveau procédé doit être appliqué. Mais, sur ce terrain, on ne nous offre aucune indication politique. Au surplus, le moment n’est-il pas venu pour une Cinquième Internationale, après l’avortement de la Quatrième, dans laquelle le S. A. P. s’apprête à partir, où le O. S. P. hollandais est déjà en lutte avec le parti socialiste révolutionnaire (bolcheviks-léninistes) et où le N. A. P norvégien et le I. L. P anglais ont adopté des autres orientations ? Mais non, en un siècle de luttes prolétariennes, trois Internationales ont vu le jour et chacune d’elles a marqué, par des événements historiques, un cycle d’expériences. Non ! L’heure n’est pas encore venue, d’autant plus que Trotski préconise la Quatrième Internationale pour une meilleure défense de l’État russe, donc sur la base d’un facteur essentiel qui, parce qu’il n’a pas perdu ses caractères de classe, démontre d’une façon évidente que le cycle historique ouvert par la fondation de la Troisième Internationale et la révolution russe ne s’est pas encore clôturé.
La photographie du camarade Trotski en compagnie de Lénine nous semble vraiment déplacée. Pour nous, qui avons une conception matérialiste, et non idéaliste du chef prolétarien, il résulte d’une façon évidente qu’un chef prolérarien, qu’il soit de la force géniale de Trotski, est exposé à subir le sort de la classe qui l’a engendré : du prolétariat russe, d’une classe qui ne pouvait donner plus que ce qu’elle a donné d’énorme au prolétariat international. Qu’un chef, même de la force de Trotski, improvise une opposition internationale et une nouvelle Internationale, au lieu de suivre le chemin de Lénine, qui se concentre dans la formule du travail de fractions, et il sombrera dans les griffes des affairistes de la politique du type de Molinier, Blasco et consorts. Cette photographie ne peut donc avoir qu’une simple valeur historique et marquer aux prolétaires l’hommage qu’ils doivent à ceux qui surent les conduire à la victoire. Mais, dans la contingence actuelle, à côté de Trotski devait se trouver non Lénine, mais Molinier ou son édition italienne Blasco. Et bien que Trotski soit un homme de grande ressource et qui, dans l’avenir, sentira le dégoût de la compagnie actuelle, cela ne démentira pas les faits présents : depuis quelques années, c’est bien dans cette posture et dans cette compagnie que les événements l’ont placé.
Maximo rejoint le front de la contre révolution centriste
Nous publions ci-dessous intégralement la lettre que Maximo a adressée à la commission de contrôle du parti bolchevik russe. Depuis plus de deux ans, notre fraction avait perdu tout contact avec Maximo, qui, dans ce document digne de figurer parmi les déclarations du type de celles de Zinoviev, dissipe aujourd’hui l’équivoque. Aucune comparaison n’est possible entre son attitude et celle d’un Rakovski demandant à rentrer dans le parti sans renoncer à ses opinions justifiant son geste erroné par le fait qu’il prit part directement à la révolution russe qu’il pense devoir défendre aujourd’hui par une trêve avec les centrisme.
Les déclarations de Maximo contiennent, au contraire, une renonciation totale, ainsi que des réserves timides et équivoques destinées à disparaître devant un éventuel ultimatum centriste.
Maximo fut expulsé du P.C.R. parce qu’il avait revendiqué la nécessité de la constitution de fractions, c’est-à-dire sur une base de positions dépassant celles de l’Opposition russe actuelle. Aujourd’hui, il demande à rentrer dans le parti non parce qu’il a modifié son jugement sur le problèmes des fractions (il est plutôt équivoque à ce sujet), mais sur la base de la révision de problèmes politiques liés à la question russe. À ce propos, il accepte complètement la théorie centriste de la coexistence pacifique du monde soviétique et capitaliste, en y ajoutant l’argumentation employée par tous les révisionnistes. Les austro-marxistes ne déclaraient-ils pas qu’on devait aller de compromis en compromis jusqu’à ce que soit déclenchée une attaque frontale ? Severing ne disait-il pas qu’on devait rester sur la défensive pour mieux préparer l’offensive quand le fascisme aurait déclenché son attaque ? Quand le fascisme est passé à l’attaque, on a bien vu ce que signifiait “vous verrez quand sera venu le moment” ! Ainsi en est-il pour la Russie. Quand l’heure de la guerre viendra, elle ne pourra faire autrement que d’aboutir aux conclusions de la politique de la coexistence avec le monde capitaliste en participant à un des blocs capitalistes qui entreront en lutte.
Maximo dissipe l’équivoque qui durait depuis deux ans par un renoncement total des positions de gauche. La fraction ne peut qu’en prendre acte.
LA COMMISSION EXÉCUTIVE DE LA F.G.I.
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À LA COMMISSION DE CONTRÔLE DU COMITÉ CENTRAL DU P.C.R.
L’expérience d’une longue période, après mon expulsion du parti, a déterminé un profond changement des idées qui m’avaient mis en opposition, de sorte qu’après une réflexion profonde et avec la pleine conscience du sérieux de mon évolution, j’ai décidé de demander ma réintégration dans le parti.
Si, d’un côté, l’insuccès des fractions m’a fait réfléchir sur leur inutilité et sur leur anachronisme, j’ai compris l’inconsistance des arguments que moi-même j’avais élaborés pour les soutenir, parce que je ne tenais pas compte des nécessités des nouvelles formes de discipline de fer, sans lesquelles les partis communistes cesseraient d’être des partis d’action pour se transformer en palestres académiques ; d’autre part, mon contact immédiat avec la construction de l’économie soviétique – occupé comme je l’étais directement dans la production – m’a convaincu que le développement des fractions, non seulement augmenterait les difficultés de la construction socialiste, mais créerait un terrain favorable pour les manoeuvres et les embûches des forces contre-révolutionnaires.
Mon expulsion du parti coïncida avec la période dans laquelle on élaborait fiévreusement le programme d’action pour les transitions décisives de la période de la NEP à celle de la construction du socialisme. Je ne tins pas compte des très grandes exigences de discipline d’une période aussi délicate : et je ne pouvais faire autrement, parce que je niais à priori la possibilité de construire le socialisme en Russie, sans l’appui de triomphes révolutionnaires dans les autres États capitalistes. Ausii, dans ce domaine, l’expérience des indiscutables succès obtenus, les progrès gigantesques de l’industrialisation de l’agriculture, le contrôle ainsi assuré sur la campagne, les classes en voie de disparition, et tout ce que, nécessairement, une telle situation reflète dans la vie sociale, tout cela m’a poussé à un réexamen des problèmes.
J’ai opposé schématiquement les constructions socialiste et capitaliste en partant de la conception de l’unité dans l’économie mondiale et j’ai conclu par leur incompatibilité. Ainsi il aurait dû s’avérer qu’à défaut du triomphe de la révolution dans les pays capitalistes (ou transitoirement dans certains des plus importants), la Russie n’aurait pu développer son économie socialiste, et, dès le début, aurait déterminé la coalition des États capitalistes, nonobstant leurs divergences. Par conséquent, la guerre aurait empêché la construction du socialisme et se serait conclue nécessairement par le triomphe de la révolution dans d’autres pays ou par la perte plus ou moins longue des conquêtes de la Révolution d’Octobre.
L’expérience a condamné, avec mes prévisions, les erreurs de la doctrine qui les avaient déterminées, et m’a convaincu que l’unité de l’économie mondiale n’existe qu’à l’état potentiel. Les contrastes entre l’état potentiel et l’état des faits en provoquant des crises et des conflits entre les États capitalistes et en rendant impossible une entent entre eux permet à l’État soviétique, en vertu d’une habile politique internationale, une coexistence relativement pacifique avec eux, et, en conséquence, au travers de grandes difficultés, de construire le socialisme. Cela a permis, tout en ne supprimant pas l’antinomie entre capitalisme et socialisme, à la Russie de s’affirmer comme un facteur économique et politique de premier ordre sur le terrain international, et il ne peut plus être ignoré par les États capitalistes qui, sous la pression des crises et des conflits, sont obligés d’orienter leur politique vers une plus ou moins grande cordialité à son égard. Il est à prévoir que la prochaine agression contre la Russie, en coïncidant peut-être avec la guerre entre États capitalistes, trouvera en Russie le socialisme fondamentalement réalisé, ou tellement renforcé sur ses bases, qu’il ne sera plus possible d’empêcher son développement ultérieur.
Et je ne considère pas l’hypothèse des mouvement révolutionnaires et de solidarité que, sans doute, la guerre déterminerait du sein du prolétariat international : cela regarde en général toute la politique du Komintern qui m’a trouvé comme opposant. Je veux souligner que ce pas cette opposition en elle-même qui a déterminé mon expulsion du parti, mais sa forme (fraction) et la coïncidence occasionnelle et non de principe avec certaines critiques de l’opposition russe déjà condamné comme “trotskiste”
Je souligne aussi l’incompatibilité qui existe et qui a déjà été sanctionnée, entre la soi-disant Opposition de gauche dans le passé et la soi-disant Opposition de gauche internationale dirigée par Trotski, avec la gauche italienne. Mais je dois ajouter que je salue avec enthousiasme la campagne redoublée pour l’application des 21 points, adoptés au 2e Congrès, pour l’admission des partis communistes dans l’Internationale ; ainsi que la continuelle élaboration du problème du front unique qui tend à éviter les mauvaises applications qu’il y eut malheureusement dans le passé, parce qu’il est étroitement lié à la question syndicale, qui attend une solution plus satisfaisante par l’étude plus soignée des situations, des expériences et avec l’aide des postulats de classe, d’une activité disciplinée des organisations du parti pour assurer l’influence nécessaire sur la majorité des masses ouvrières. Je ne vois, en somme, aucune raison sérieuse d’opposition au Komintern ; et la nouvelle orientation de mes idées que j’ai rapidement indiqué et que j’aurai peut-être la possibilité de développer plus largement, me garantit que je pourrai, dans l’avenir, maintenir mes éventuelles divergences dans les limites consenties par la discipline absolue et de fer du parti.
Je n’ai pas l’intention de me soustraire aux responsabilités de mon activité fractionnelle du passé. Mais j’affirme que mon retour en Russie m’a permis d’avoir ce contact direct avec l’activité économique soviétique qui m ’aida à me libérer de toutes les erreurs et des sophismes qui m’avaient éloigné du parti.
MAXIMO (Moscou, mars 1934)
Une tragédie de l’émigration italienne
Le 12 mars 1934 l’avocat socialiste Clerici était tué dans des circonstances assez troublantes qui ne furent éclaircies que le 17 mars à un meeting de la salle Bullier, où l’émigré politique Dans Bonfanti se tuait d’un coup de revolver. Il fut trouvé porteur de deux lettres dans lesquelles il avouait avoir tué Clerici et son intention d’abattre Cachin, Ferrucci, Chauvel, le directeur du Secours Rouge International, ainsi que “deux chiens bordiguistes”.
Aussitôt, l’ “Humanité”, à grand fracas, annonça le complot policier, et Vaillant-Couturier, grand faiseur de romans feuilleton, relatait qu’à Bullier tout était prêt pour l’assassinat de Cachin : les Croix de feu, les Anciens Combattants, les Jeunesses Patriotes, jusqu’aux agents de police qui ce soir-là, n’étaient pas à leur poste pour la surveillance habituelle autour de Cachin. Évidemment, c’est grâce à l’action de masse du parti que le complot a été éventé. Le “Populaire” aussi parla du provocateur qui mangeait à deux râteliers. Cela parce que dans les poches de Bonfanti on trouva une carte de chômeur de la C.G.T.U., établie en son nom, ainsi qu’une carte au nom de Corbetta, pour bénéficier des soupes populaires organisées par le Fascio de Paris. Évidemment, pour le “Populaire”, le prolétaire affamé qui se procure une fausse carte devient automatiquement un vendu au fascisme : les rédacteurs du “Populaire” ne connaissent certainement pas les misères et les souffrances rencontrées par les prolétaires émigrés. Il faut remarquer que notre fraction a toujours soutenu, contre le parti, que les émigrés ne doivent pas avoir recours aux oeuvres d’assistance du consulat italien, mais cela ne nous conduit pas à accuser Bonfanti de s’être vendu au fascisme.
Les centristes connaissent parfaitement et l’homme et les faits. Bonfanti avait été condamné en 1922, à la suite d’un incident avec les fascistes, à huit ans de prison, qu’il purgea en Italie. En prison, il fit son éducation politique et, évadé d’Italie avec l’appui du parti, il fut envoyé en Russie où il devait prendre bientôt une position particulière contre la direction du parti, position sans aucun rapport avec des positions défendues par les différents groupes oppositionnels. Sorti de Russie, il se rend en France, où il est arrêté et condamné. Pendant sa détention, le centrisme italien exécutait sa “campagne contre la provocation” et Bonfanti y fut compris : l’avocat envoyé par le Secours Rouge lors de son jugement déclara publiquement que l’accusé était probablement un instrument policier de Mussolini. Expulsé de France, il se rend en Belgique, où il est arrêté deux fois, alors qu’à la suite du communiqué du parti, il ne rencontrait qu’une sourde méfiance à son égard. Rentré à nouveau en France, il espère trouver en Clerici un élément qui le lavera de l’accusation infâmante qui pèse sur lui. Mais Clerici, connaissant le communiqué du parti, ne veut pas assumer la responsabilité d’éclaircir son cas. Et Bonfanti, chassé de partout, s’aigrit, sombre dans le désespoir et la folie, tue Clerici et, enfin, se suicide.
Ce drame poignat révèle les conditions terribles où vit la partie la plus abandonnée de l’émigration italienne. Un prolétaire sur qui huit années de prison ont laissé une marque profonde se trouvera en butte à toutes les persécutions imaginables, à la faim, à la misère et, abandonné de tous, sombrera dans la démence. La tragédie de Bonfanti est un appel aux prolétaires de tous les pays pour le soutien de l’émigration politique.