Vive le parti unique de la revolution sociale !
Catégories: France, PCF, Stalinism
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L’histoire de la contre-révolution qui, de Lénine, a conduit à Khrouchtchev, a presque quarante ans. Le démocratisme bourgeois avait eu deux siècles pour façonner les cerveaux, tandis que le communisme n’a tenu le pouvoir que pendant quelques brèves années, dans le pays le plus arriéré d’Europe, de surcroît : c’est pourquoi bien peu de communistes ont su et savent combattre cette contre-révolution sans retomber peu ou prou dans les tabous et les revendications démocratiques. C’est donc impunément que Maurice Thorez a pu déclarer au dernier Comité du PCF :
« Staline a eu le tort de théoriser sur (sic!) ce qui n’avait été que le résultat des circonstances pour définir la nécessité, l’obligation de l’existence du seul Parti communiste dans l’œuvre de construction du socialisme. Nous avons une autre conception, plus conforme à celle de Lénine. Il faut certes un mouvement de masses puissant, comme l’a été le mouvement des ouvriers et des paysans russes en 1917 et un Parti communiste qui aide, qui guide, qui oriente, qui joue un rôle décisif : mais il peut jouer ce rôle en collaboration et dans l’union avec d’autres partis, d’autres groupements démocratiques ».
Ceci, ce n’est qu’une version parlementaire particulièrement abjecte de la critique démocratique du stalinisme dans laquelle toute « l’opposition », même non parlementariste, au communisme moscoutaire a plus ou moins versé pendant trente-cinq ans, en dépit des avertissements de notre courant. Le fait qu’on la trouve aujourd’hui dans la bouche de Thorez lui-même, en dépit de toutes ses résistances à la « déstalinisation », prouve à l’évidence que nous avions raison de nier que la révision stalinienne pût être efficacement combattue d’un point de vue tant soit peu démocratique. Entre stalinisme et démocratisme, révision stalinienne et révision parlementariste classique du marxisme, il n’y a jamais eu aucune différence de nature : une chose conduisait à l’autre, c’est aujourd’hui prouvé, et du même coup aussi le fait que la critique réellement communiste partait d’une toute autre base que toutes les variétés de critique anti-totalitaires et évitait de renier tout ou partie de la doctrine marxiste de la dictature du prolétariat.
Aujourd’hui, Thorez dit en substance : « J’ai menti pendant près de vingt ans, mais maintenant je vais avouer la vérité. En vérité, Lénine était démocrate. En vérité, il était partisan de la collaboration de tous les partis démocratiques, pour lutter contre le tsar (mais contre la république de février ?!) d’abord, pour construire le socialisme ensuite, mais les circonstances ont empêché la réalisation de ce plan. De simples circonstances, Staline a tiré sa théorie anti-démocratique du gouvernement du parti unique qui est la cause de toutes les idées fausses qui ont été depuis répandues sur le communisme ». Version d’une fausseté et d’une maladresse criantes ? Oui. Mais quand il entreprend en 1963 d’écrire une Histoire du Parti bolchevick, que fait l’historien oppositionnel Pierre Broué, qui, lui, ne déforme pas volontairement les faits et n’est aucunement maladroit ? Que juge-t-il vital de rappeler à un prolétariat ignorant ou oublieux ? Que Lénine et sa république rouge étaient beaucoup plus économes de violence à l’égard des non-bolchevicks et, à plus forte raison, des membres du Parti que Staline et son état policier, que Lénine respectait la démocratie, laquelle n’a pourtant rien à faire là-dedans, puisqu’elle signifie non point limitation de la violence contre l’adversaire, mais pouvoir de plusieurs classes, ce qui est tout autre chose. Relativement décente ou totalement obscène, la présentation démocratique du léninisme et de la révolution soviétique est la plaie de notre temps, le principal obstacle à la restauration de la doctrine marxiste de la dictature du prolétariat, et c’est en tant que telle qu’elle doit être combattue. Il en est de même pour la version qui accuse au contraire Lénine d’avoir préparé Staline et perdu la révolution par des fautes répétées contre la « démocratie ouvrière », car si elle diverge des précédentes dans la « critique » des faits, elle se place sur la même plate-forme de repentir démocratique et libéral pour les péchés totalitaires du communisme.
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Comme toutes les révolutions, la révolution russe a ses aspects fondamentaux et ses aspects contingents, des caractéristiques qui se retrouveront nécessairement dans la future Révolution communiste et prolétarienne et des particularités liées aux conditions russes des premières décades du siècle qui ne se retrouveront plus jamais. Le tout est de savoir les distinguer : sans cela, il n’y a ni doctrine, ni programme de parti.
Dans la version éhontée de Thorez, c’est précisément tout ce qui, de la révolution hybride, impure de Russie, fait une révolution authentiquement prolétarienne et communiste qui est imputé à des « circonstances » historiques contingentes. Si le Parti communiste a joué en octobre 1917 le « rôle décisif » que l’on sait, non point « en collaboration et dans l’union avec les autres partis démocratiques (sic !) », mais en lutte ouverte contre eux ; si cette lutte s’est poursuivie après l’insurrection soviétique contre la république démocratique de Février, et si les bolchevicks ont assumé seuls le pouvoir, c’était là pure « contingence », et le « tort » de Staline aurait été de l’ériger en doctrine de parti ? Mais alors, quelle est la juste doctrine de parti ? Précisément, il n’y en a pas, il n’y en a plus depuis que les exigences de la coexistence pacifique ont obligé à mettre au rancart la dernière position par laquelle Staline pouvait faire croire à une continuité à l’égard de Lénine : la dictature du prolétariat, c’est le gouvernement du parti communiste à l’exclusion de tout autre. Mais ce qui vaut pour le sous-stalinisme actuel, qui en réalité défend une position parlementaire pure et simple, en rien différente de celle de la vieille social-démocratie, vaut tout autant pour tous ces courants qui, sans tomber aussi bas, n’ont jamais eu le courage de revendiquer cette définition, que Staline a exploitée en paroles (et non point inventée !) mais trahie dans les faits, puisque son gouvernement à lui était tout autre que communiste et léninien, aussi bien internationalement que nationalement.
La politique du parti bolchevick à l’égard des partis démocratiques russes d’avant et après 1917 a été évidemment déterminée par la politique de ces partis, par leur attitude face à la révolution prolétarienne qui, de février à octobre, n’a cessé de grandir dans le cadre étroit de la révolution démocratique jusqu’à le faire voler en éclats, jusqu’à renverser la république bourgeoise de février sur ses bases débiles et à la remplacer par la glorieuse république communiste des soviets. Dire que cette politique bolchevique fut purement « de circonstances », cela revient donc à dire que la résistance acharnée des démocrates russes d’avant, pendant et après 1917 contre l’insurrection et le pouvoir prolétariens l’était aussi, en d’autres termes, que dans la révolution communiste future, les partis démocratiques pourraient agir tout autrement, qu’ils pourraient nommément « aider, guider, orienter » le mouvement révolutionnaire « en collaboration et en union » avec le Parti communiste. Voilà le grand faux et le grand mensonge, et dans le meilleur des cas la fatale illusion ; voilà en tous cas la plus grande stupidité imaginable. « Union et collaboration » des « démocrates et des communistes », mais contre quoi ? Contre un tsar, une république démocratique mort-née et un semi-féodalisme ? L’espoir n’était pas insensé, ce qui explique la patience réelle dont le bolchévisme a fait preuve à l’égard des socialistes menchévicks et démocrates ; mais précisément, la fraction la meilleure du parti bolchevick a su éviter l’erreur fatale consistant à tout miser sur un pareil espoir, a su prévoir très tôt où leur version de la révolution russe conduirait menchévicks et socialistes-révolutionnaires : dans le camp de la bourgeoisie et de la contre-révolution. Contre un État représentatif moderne fort d’une tradition séculaire et contre le capital ? Pareil espoir serait tellement insensé que même le PCF n’oserait jamais le formuler. Refuser de prévoir que si le prolétariat des pays avancés redevenait communiste et révolutionnaire, tous les démocrates se mobiliseraient furieusement contre lui pour défendre leur pluri-partisme et leur « planification démocratique » du capitalisme n’est pas tant une énorme sottise qu’une impossibilité pure et simple. Ce que le PCF « prévoit » est en fait tout autre : c’est que le prolétariat ne redeviendra plus jamais communiste ni révolutionnaire, et que d’ailleurs, il ne le doit pas, sous peine de conduire l’humanité à sa perte par destruction atomique. Le cadre qu’il assigne à la classe ouvrière n’est plus celui d’une révolution socialiste ni pure ni impure, ni même d’une « révolution anti-fasciste » ou « anti-gaulliste » à laquelle il se garde bien d’appeler, et qui est au reste inconcevable, la tâche des révolutions étant de remplacer un type historique d’État de classe par un autre, et non de défaire des gouvernements ! Dans ce cadre mesquin et misérable, toutes les « collaborations » et « unions » de tous les partis imaginables sont bien possibles, et la doctrine du parti unique devient un malencontreux et inutile fardeau : seulement le communisme n’y a plus de place. Par contre, si par « construction du socialisme », on entend réellement destruction du capitalisme, alors le seul programme politique possible c’est l’exclusion du pouvoir de tous les partis qui s’y opposent ou simplement hésitent sur sa nécessité, sans la moindre tolérance pour leur coupable propagande et à plus forte raison leur agitation, sans la moindre crainte superstitieuse et absurde que la défaite puisse surgir du relèvement de l’ennemi (et exclusivement de lui), mais d’un manque d’égards démocratiques à son encontre.
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La doctrine communiste de la révolution et de la contre-révolution russe aboutit à des conclusions exactement opposées non seulement à celles de Maurice Thorez et du PCF d’aujourd’hui mais à celles de toutes les variétés trotskystes ou anti-trotskystes d’opposition : l’aspect contingent de la révolution bolchevique, c’est précisément tout ce qu’elle gardait de démocratique en tant que révolution socialiste impure et qui va de la définition du pouvoir comme « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », à la proclamation d’une constitution, à l’alliance gouvernementale éphémère avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, à la relative tolérance des bolchevicks à l’égard de leurs critiques et de leurs adversaires etc. – bref, toutes les caractéristiques sur lesquelles on insiste généralement avec le plus de complaisance, pour le plus grand dommage de la clarté doctrinale, quand ce n’est pas pour dissimuler un passage pur et simple au camp bourgeois. Son aspect fondamental, le seul que l’histoire retiendra, c’est l’affirmation ouverte et courageuse de son programme de classe, l’exercice sans faiblesse du pouvoir envers et contre tous les ennemis du communisme, sans les hécatombes fratricides des révolutions bourgeoises (cela incombait à Staline !) mais sans crainte d’exercer la contrainte, même contre de prétendus socialistes, même – dans le cas extrême et malheureux de Cronstadt – contre des ouvriers insurgés.
Si finalement, c’est Staline qui est venu, c’est en raison de tout autres causes que l’exercice du pouvoir par un seul parti. Et cent Staline ne nous auraient pas fait réviser notre doctrine communiste : il n’y a qu’un seul et unique parti de la révolution sociale, celui qui est capable de mener les masses à l’assaut du pouvoir bourgeois ; sa constitution est le résultat le plus difficile, mais aussi le plus haut de toute la phase historique capitaliste, le but ultime de toute la science marxiste et de toutes les controverses doctrinales apparemment les plus éloignées de la « pratique ». Sa formation signifie rien de moins que la constitution du prolétariat en classe, sa victoire que l’érection de celui-ci en classe dominante. Son maintien, sans partage avec aucun autre, sans recul sur le programme d’aucun autre à la tête de l’État prolétarien, c’est-à-dire de la lutte anti-capitaliste, c’est la condition encore jamais réalisée de la victoire définitive du socialisme. Vive donc le parti unique de la révolution sociale ! Vive donc le pouvoir totalitaire de la classe prolétarienne !