L’abattoir des prolétaires en Espagne
Mme Isabelle Blume, député socialiste au Parlement Beige, écrit dans Le Peuple du 6 octobre, dans un article consacré à son reportage d’Espagne et où elle parle de Tolède :
Nous retournons au quartier général. C’est l’heure du rapport. Le capitaine-commandant de la colonne est au téléphone ; auprès de nous, le commandant de l’artillerie, un officier de carrière qui a servi trois ans en France, Comme je ne peux m’empêcher de lui parler de son ”155”, il me dit avec philosophie : ”Je peux obtenir la discipline, camarade, enseigner à pointer, instruire mes hommes. Hélas, je ne peux élargir la gueule de mes canons””. D’un geste las, il passe la main sur le front. Lui aussi sait que ses obus ne font pas grand effet.
À l’appareil, le capitaine est bref et précis. La journée a été dure. 50 grands blessés, 15 tués. Les munitions diminuent. Il reste 53 grenades.
On sent que l’ordre arrive de l’autre extrémité. Cette nuit il faut tenter une nouvelle attaque.
La réponse claque : ”Il faut donc jouer de la guitare sans corde ?”
— ”Oui”.
— ”Bien, on en jouera !”
Cette nuit, une fois de plus, on va tenter l’impossible et remplacer par des hommes les munitions absentes.
Pour bien renseigner notre lecteur, il faut dire que Mme Blume fait partie de la ”gauche” du P.O.B., tendance qui, une fois de plus, a tout récemment sauvé la cause du prolétariat russe et mondial en prenant la tête du mouvement d’étouffement des protestations contre le verdict de Moscou. Pour Mme Blume et Consorts, la révolution a très bien fait de se défendre contre Zinoviev et Kamenev. Enfin, au cours dune récente réunion de la Fédération Bruxelloise, et à l’initiative de M. Marteaux, il fut décidé d’envoyer un télégramme à MM. Blum et Litvinov pour que la question de la neutralité soit vite réexaminée et que le blocus contre l’Espagne républicaine soit levé. Ces deux récentes manifestations de la gauche péobiste sont en définitive l’expression d’un courant assez étendu qui est parvenu à empoisonner de nombreux milieux prolétariens. De la droite de Jouhaux, à la gauche de Ziromsky et à l’extrême-gauche de Thorez et Cachin, avec le récent appoint du major Attlee, tous les violons jouent la même chanson. En Espagne, le gouvernement n’a pas d’armes ; pour la victoire il faut lever le blocus et cela conformément à toutes les prescriptions de la civilisation qui veut qu’un gouvernement légal ne soit pas abandonné à l’attaque des ”rebelles” qui, par surcroît sont abondamment subventionnés et armés par les ”fascistes”.
Les socialistes de gauche et de droite sont parfaitement dans leur rôle, ils restent cohérents avec leurs devanciers d’août 1914 et le fait que les centristes leur soient solidairement unis ne peut étonner aucun prolétaire conscient qui a vu s’écrouler, avec la victoire des fascistes en Allemagne, en 1933, l’Internationale Communiste, et qui a constaté, qu’immédiatement après, la Russie Soviétique faisait son entrée triomphale dans la Société des Nations. À la récente session de la S.D.N., le problème du terrorisme a été soulevé et M. Litvinov se sera frotté les mains en se disant qu’enfin la situation sera éclaircie et qu’il lui sera possible d’appuyer une demande d’extradition contre Trotsky en la basant sur une convention collective qui a recueilli la signature de tous les États car la ”paix” ne peut avoir de signification que si elle est générale et comprend tous les pays. Évidemment, il s agit ici, comme toujours, de la paix des exploiteurs contre les exploités. Quant à l’autre, on s’y attelle tous les jours en poussant la course aux armements jusqu’à son extrême limite.
Les fascistes attaquent en Espagne. Les traîtres à la classe ouvrière de tous les pays sont à leur place quand ils réclament de leurs gouvernements respectifs des envois d’armes et munitions au gouvernement ”légal de la République”. Mais autre chose serait de lancer un appel à la classe ouvrière de chaque pays afin qu’elle se mobilise dans une lutte acharnée contre ses capitalismes respectifs. Ce serait là de la lutte de classe, ce serait là la seule solidarité à manifester aux ouvriers espagnols. Une telle action, les traîtres ne pouvaient même pas la concevoir, elle conduirait, en effet, à l’affaiblissement du capitalisme dans tous les pays et, par ricochet, arrêterait les chances de succès de l’attaque fasciste en Espagne. Cette directive n’appartient qu’à des groupes restreints de prolétaires qui s’amenuisent d’ailleurs de jour en jour si l’on considère que le parti d’unification marxiste, POUM, la C.N.T. et la F.A.I. s’insurgent contre la mystification du discours de M. Blum à Luna-Parc et demandent aux ouvriers français, non de déclencher une lutte de classe contre leur impérialisme, mais d’imposer au gouvernement de Front Populaire de lever le blocus, pour neutraliser l’aide apportée par Hitler et Mussolini aux fascistes espagnols.
M. Cachin, reprenant les critiques de Blum à Laval, disait que l’opposition à la politique des capitulations, envers les fascistes, dans la question espagnole ne signifiait nullement la guerre, tout comme l’opposition à la politique de complaisance de Laval envers Mussolini dans la question éthiopienne n’avait pas conduit au conflit armé. Admettons l’hypothèse, qui fut celle de Blum quand il n’était pas au pouvoir et qui est reprise aujourd’hui par Cachin, que la politique ”forte” envers Mussolini et Hitler mette les armées républicaines dans la possibilité de mieux se battre contre les armées de Franco, sans que pour cela une conflagration générale ne s’en suive. Qu’y aurait-il donc de changé ?
Mme Blume nous a appris dans quelles conditions étaient laissés les ouvriers à Tolède. La tragique farce de l’Alcazar de Tolède arrivait à sa conclusion. Les cadets voyaient arriver les armées blanches. Les chefs de l’armée loyale ne voyaient-ils pas la même chose ? Évidemment, oui. Que dit le gouvernement ”antifasciste” du Front Populaire ? Déloger, sauver des vies prolétariennes, quand il était devenu impossible de défendre la localité ? Pas le moins du monde : ”faire des munitions avec les hommes”. Les généraux, immédiatement après leur arrivée ont pu assouvir leur cruauté sur ces munitions humaines et c’est par centaines que les ouvriers ont été massacrés.
L’agence Havas du 5 octobre communique : ”Au moment où éclata le mouvement, le gouverneur de Jaen, qui n’était pas sûr des gardes civils, relégua 150 d’entre eux dans le séminaire de Jaen en leur laissant toutefois leurs fusils”. Le communiqué continue en annonçant que, par la suite, ces gardes se soulevèrent et repoussés par les ”gouvernementaux”, se retirèrent en un ”fortin naturel inexpugnable” où ils sont ravitaillés par avion et où ils attendent l’arrivée des armées blanches qui seraient à une cinquantaine de kilomètres actuellement.
Si l’on réfléchit à l’opposition criante qui existe entre la première et la deuxième phase des événements, l’on comprend enfin la cruelle logique des situations actuelles. Le 19 juillet, le prolétariat s’insurge contre l’attaque fasciste et déclenche la grève générale. Le prolétariat est debout, le prolétariat est lui-même, il est la classe qui est capable d’arrêter l’offensive des fascistes, il lutte avec son arme spécifique : la grève. Lutte armée, oui, mais au service d’une revendication de classe. Et à ce moment il n’existe pas de gouvernement à côté des ouvriers, pas de républicains, pas de séparatistes. Le prolétariat est terriblement fort parce qu’il est terriblement seul. Par après la situation est bouleversée. Autour des ouvriers espagnols il y a le gouvernement de Front Populaire et la sympathie de gouvernements puissants : français, anglais, russe, mais le prolétariat n’existe plus car, sorti de sa base primitive de classe, il a été cloué dans une base qui n’est plus la sienne, qui est le contraire de la sienne, celle de son ennemi de classe.
Et la tragédie commence. Les fascistes se renforcent dans la mesure même où les ouvriers se collent — au travers du gouvernement de Front Populaire — à leur bourgeoisie. À Barcelone la machine étatique capitaliste non seulement est laissée intacte, mais elle est sanctifiée lorsqu’on pousse les ouvriers à la faire fonctionner avec le maximum de rendement pour permettre la guerre militaire. Le renforcement de la machine étatique à Barcelone, à Madrid, à Valence avec son corollaire : le renforcement de la même machine à Séville et Burgos, détermine des chances toujours plus favorables pour l’attaque fasciste.
Les traîtres dans les différents pays poussent les ouvriers à invoquer l’intervention des gouvernements respectifs. Quel serait le résultat ? Mais la leçon de 1914-18 est là : tragiquement éloquente. À supposer même qu’il ne s’ensuivrait pas de conflit mondial, et que de meilleures conditions militaires pour les armées ”loyales” permettent la victoire sur les généraux, les ouvriers espagnols qui auraient lutté sous la direction, les objectifs, le contrôle du gouvernement du Front Populaire, se trouveraient demain tout comme les ouvriers français et anglais en 1918 à devoir payer avec le renforcement de leur esclavage le prix de n’avoir pas su déjouer la tromperie ennemie. La manœuvre du capitalisme, consistant à jeter les travailleurs les uns contre les autres, se serait bornée à l’Espagne, elle n’aurait pas embrasée le monde entier mais cela n’en aurait pas moins pour conséquence que le prolétariat espagnol aurait été le seul à en faire les frais.
Mais cette hypothèse n’est pas celle qui semble correspondre à l’évolution des terribles événements d’Espagne. Nos prévisions primitives semblent se confirmer. Le capitalisme était forcé de procéder à une sanglante conversion de son extrême-gauche vers l’extrême-droite. Le plan initial n’avait pas abouti : écraser d’un coup les masses dans toute l’Espagne. Pour y arriver la bourgeoisie avait besoin d’une force complémentaire à celle de l’attaque frontale des généraux. Cette force a été représentée par le Front Populaire.
De son front de classe primitif, les batailles de rues contre la bourgeoisie, les ouvriers ont été arrachés par le succès de la manœuvre du Front Populaire qui les a jetés vers le Front opposé des frontières territoriales. Et progressivement, à chaque défaite sur le front territorial, la manœuvre capitaliste a gagné de nouvelles forces agissant au sein des masses. La défaite d’Irun correspond à la formation du gouvernement d extrême-gauche de Caballero, la chute de Tolède à l’entrée du POUM et des anarchistes dans la Generalidad de Barcelone. C’est ainsi que le capitalisme espagnol suffoquait tout réaction de classe.
Mme Blume nous a dit comment le gouvernement du Front Populaire conduit les masses à l’abattoir. Les ouvriers espagnols et du monde entier se souviendront de la douloureuse tragédie actuelle, ils l’ajouteront à celle d’Allemagne, d’Italie, de Russie, des autres pays. L’ennemi capitaliste allonge la file de ses victoires contre le prolétariat, mais sur le terrain historique il est définitivement condamné : pour se venger de son incapacité de mater l’éclosion des forces de production, il amoncelle des montagne de cadavres d’ouvriers. De ces innombrables victimes jaillit la force invincible qui construira la société communiste. Les ouvriers d’Espagne se battent comme des lions, mais ils sont battus parce qu’ils sont dirigés par les traîtres dans l’enceinte de la forteresse ennemie sur les Fronts territoriaux. De leur défaite, jaillira la digue de fer de la lutte des classes contre laquelle aucune arme n’aura de puissance car les travailleurs, qui devraient la diriger contre leurs frères, sauront s’en servir contre leur ennemi de classe, pour la victoire de la révolution.
Le ventre du capitalisme français orné des plumes du paon socialiste
Les récents conflits du textile à Lille, bien qu’englobant un nombre beaucoup moins grand d’ouvriers que les mouvements de mai et juin derniers, ont soulevé une grande émotion. L’on était, en effet, à un point crucial de la politique économique du capitalisme français, de cette politique — pour nous entendre — qui fonctionne sous le nom de programme du Rassemblement Populaire. La vieille rengaine ! Blum avait dit qu’il fallait que ”le pays se fasse confiance à lui-même”, la mystique du mouvement devait suffire à résoudre le problème économique. Créer une plus grande puissance d’achat signifiait déterminer la reprise : pour augmenter la capacité d’achats, augmentons les salaires, ce qui n’aurait eu aucune influence sur les prix puisque l’intensification de la production aurait permis de fragmenter les charges fixes sur une plus ample quantité de produits, et permettait une stabilité des prix. Faisant chorus aux vieilles stupidités que M. Blum débitait, son compère Thorez dissertait d’économie marxiste en prouvant, texte en main (brrr…) que Marx avait déjà dit que dans les prix de revient, le facteur salaire intervient pour une quantité toujours inférieure à cause de la progression technique.
Quelqu’un a dit qu’il faut se méfier surtout des ouvriers parvenus. Parce qu’un bistouri leur échoit en récompense de leurs fanfaronnades, ils sont capables d’opérer comme chirurgien en chef, Thorez, ne pouvait pas comprendre que Marx, pour lutter contre le nihilisme social, prouvait que les ouvriers pouvaient lutter pour des augmentations de salaires, sans en être nécessairement extorqués par le capitalisme au travers des augmentations des prix et cela parce qu’ils mettaient leurs conquêtes au service de leur lutte de classe dont l’aboutissement ne peut être que la destruction du régime capitaliste. Car enfin, n’importe quel syllabus marxiste dit aux ouvriers que la valeur du produit est donnée par la valeur du travail qui y est incorporé et, donc, que tout est travail dans le produit, celui payé, l’autre volé, le reste étant cristallisé dans l’accumulation. Le Front Populaire en France n’a fait que remâcher de bien vieilles choses et, en juin, au travers de l’accord Matignon, au nom et pour compte du capitalisme, il a réussi ce miracle d’amener la classe ouvrière à faire volontairement confiance au capitalisme. Une opération analogue ne s’est faite en Italie et en Allemagne qu’au travers de luttes sanglantes.
En juin, la classe ouvrière eut confiance dans le capitalisme et déposa les armes de la lutte. Trois mois ne s’étaient pas encore écoulés, qu’à Lille l’alerte fut donnée. Les ouvriers en avaient assez d’être roulés, le patronat exigeait, de sa part, qu’une nouvelle saignée soit faite aux conditions de vie des ouvriers. Le chef des industriels de Lille parla clairement : en tant que patrons nous ne pouvons pas céder sans mettre en danger la vie de ”nos” entreprises ; en tant que français nous ne serons pas sourds.
Blum comprit à merveille. La dévaluation, ne pouvait plus être différée. Contre de considérables compensations fiscales et autres le patronat avait par-ci par-là concédé des augmentations de salaires et accepté de camoufler le chômage au travers des congés payés. Mais ces demi-mesures ne pouvaient pas durer indéfiniment. Il fallait arriver à une solution : c’est cela que signifiait le conflit de Lille. Le Front Populaire avait pris toutes ses dispositions pour retenir les ouvriers et Jouhaux s’était dépêché d’accourir à Lille pour parler de la nécessité de soutenir la lutte des travailleurs espagnols au travers d’une action tendant à lever le blocus contre le gouvernement républicain. Le conflit traîne. Enfin, il se résout inopinément après de longs pourparlers. Combien ont-ils obtenu les patrons ? Impossible de l’établir, d’autant plus que les récentes révélations de l’”Humanité” nous montrent bien Blum qui sait magnifiquement avoir recours aux seuls arguments capables d’agir entre compères capitalistes : au gouvernement fasciste de Mussolini, le gouvernement antifasciste de France a livré pas mal de milliards pour obtenir sans doute l’observance du pacte de neutralité en Espagne. Mais pour pouvoir dépenser des milliards pour la défense nationale, le gouvernement du Front Populaire a fait ce que n’importe quel autre gouvernement de droite aurait fait, l’État doit les trouver quelque part et puisqu’il n’est possible de trouver des capitaux qu’en les extorquant à la classe ouvrière, une si ample opération financière ne pouvait être faite qu’au travers de la dévaluation.
Et maintenant qu’est-ce donc que la dévaluation ? L’amputation de la valeur de capitaux soustraits aux ouvriers et qui gisaient dans les banques faute de pouvoir être incorporés dans la production. Il faut remarquer, entre parenthèses, que depuis le gouvernement Blum la production, loin d’augmenter, avait diminué, signe évident de la gravité de la situation économique. Qui fait les frais de cette amputation ? Non les capitalistes qui ont mille moyens pour sauvegarder intégralement leurs intérêts, les uns au travers de la réévaluation des revenus variables, les autres au travers des compensations qu’ils obtiendront avec l’aide de l’État, mais les ouvriers ? Tout d’abord la décongestion de l’appareil économique bloqué, est en définitive le sacrifice de possibilités révolutionnaires de lutte du prolétariat. Ensuite les récentes discussions au Sénat et au Parlement, ont fait tomber jusqu’à l’échelle mobile des salaires, la seule — et bien faible ! — mesure qui aurait pu atténuer les conséquences néfastes pour les conditions de vie des travailleurs.
Il n’est nullement étonnant qu’une profonde commotion sociale se soit produite à la suite de la dévaluation et que la droite ait cru le moment venu pour une première mobilisation massive. Il est impossible de faire des prévisions dans une matière si complexe et dans laquelle d’ailleurs les partenaires capitalistes ne parviennent pas à avoir une perspective d’avenir. En Angleterre, la dévaluation put être faite, en 1931, sans que de profondes secousses sociales se déterminent, alors qu’en Amérique, Roosevelt lança sa double attaque contre la classe ouvrière : la Nira pour la canaliser, des armées de police pour la mitrailler. En Belgique, c’est à retardement que les conflits sociaux ont éclaté.
Pour ce qui concerne la France, il est impossible, à l’heure actuelle de dire si les réserves coloniales qu’elle possède lui permettront de répéter l’expérience anglaise, bien que tout laisse supposer que nous assisterons à brève échéance à une attaque frontale contre la classe ouvrière, si pas sous la direction de la droite, par formation intermédiaire au travers d’un gouvernement d’Union Nationale d’un type encore plus réactionnaire que celui que forma Doumergue au lendemain du 6 février 1934.
Mais quelles que soient les mesures auxquelles le capitalisme français aura recours dans un proche avenir, le devoir des communistes consiste à soulever dès maintenant, devant la classe ouvrière, la vision des dangers qui s’accumulent et la nécessité de déclencher des mouvements revendicatifs, avec la certitude que même le gouvernement du Front Populaire de Blum n’hésitera pas à employer la violence policière, comme ce fut déjà le cas pour la grève des garçons de café de Paris.
Le front de classe commence à se démantibuler en France. Pour le reconstruire il n’y a qu’un plan : celui de la lutte contre le capitalisme. Les événements d’Espagne sont là pour nous prouver que la substitution du dilemme de classe à cet autre dilemme : prolétariat-fascisme, conduit à l’immobilisation et à la destruction successive de toutes les organisations ouvrières, à l’écrasement des masses. Livrer l’attaque contre le mécanisme économique et politique du capitalisme, sur la ligne des revendications de classe au travers des instruments de lutte de classe, voilà l’unique voie que les ouvriers français devront prendre pour se défendre contre l’offensive ennemie qui projette déjà ses lueurs sinistres.
La crise dans la Fraction — Communiqué de la CE
La crise surgie dans la fraction, à la suite des événements d’Espagne, a marqué un premier point de son évolution. Les divergences fondamentales que nous avions énoncées dans notre précédent communiqué, se sont à nouveau manifestées au cours des discussions qui ont eu lieu au sein de l’organisation. Ces discussions ne se sont pas encore acheminées vers la clarification des questions fondamentales controversées et cela surtout parce que la minorité ne s’est pas encore trouvée dans la possibilité de procéder à une analyse des derniers événements d’Espagne pouvant servir de confirmation aux positions centrales qu’elle défend.
La C.E., se basant sur les notions programmatiques qu’elle défend au sujet de la construction du parti, en face de divergences d’ordre capital qui, non seulement, rendent impossible une discipline commune, mais font que cette discipline devient un obstacle rendant impossible l’expression et le développement des deux positions politiques, a considéré qu’il était nécessaire d’arriver, sur le terrain de l’organisation, à une séparation aussi nette que celle existant dans le domaine politique, où les deux conceptions sont, en réalité, un écho de l’opposition existant entre le capitalisme et le prolétariat.
La C.E. a pris acte que c’est dans la même direction que s’est orientée la minorité, laquelle vient de constituer le ”Comité de Coordination”. Ce Comité a pris une série de décisions que la C.E. s’est bornée à enregistrer, sans lui opposer la moindre des critiques et en prenant les mesures nécessaires pour faciliter la plus complète activité de la minorité. Toutefois, la C.E. a cru ne pas devoir accepter la demande de reconnaissance de la Fédération de Barcelone, car celle-ci s’est fondée sur la base de l’enrôlement de milices qui sont devenues progressivement des organes à la dépendance de l’État capitaliste. La divergence avec des membres de la fraction sur cette question des milices peut encore être soumise à l’appréciation du prochain Congrès de notre fraction, car ce contraste a surgi sur le fond d’une solidarité qui s’affirme sur les documents fondamentaux de l’organisation. Il en est tout autrement pour ceux qui voudraient adhérer à l’organisation sur la base politique de l’enrôlement dans les milices, problème dont la compatibilité avec les documents programmatiques de la fraction ne pourra être tranché que par le Congrès. Pour ces raisons, la C.E. a décidé de ne pas reconnaître la Fédération de Barcelone et de faire valoir les votes des camarades qui en font partie, au sein des groupes dont ils faisaient partie avant leur départ.
La C.E. réaffirme que l’unité de la fraction, qui a été brisée par les événements d’Espagne, ne pourra se reconstruire que sur la base de l’exclusion des idées politiques, lesquelles, loin de pouvoir engendrer une aide solidaire au prolétariat espagnol, ont accrédité parmi les masses, des forces qui lui sont profondément hostiles et dont le capitalisme se sert pour l’extermination de la classe ouvrière en Espagne et dans tous les pays.
La tragédie espagnole
Dans le numéro 33 de ”Bilan” a paru une étude très approfondie sur l’Espagne. Les événements y étant exposés sous une forme spécifiquement théorique, j’ai jugé opportun de contribuer à les éclairer à la lumière du développement du mouvement ouvrier moderne qui prit naissance dans ce pays lors de la première chute des Bourbons, en 1868.
Comme on sait, la chute d’Isabelle II — qui s’enfuit l’étranger comme Alphonse XIII, en 1931 — fut suivie d’une période mouvementée dont les phases successives sont les suivantes : tout d’abord, en octobre 1868, le gouvernement provisoire de Serrano qui, après que les Cortès constituantes de février 1869, se furent prononcées pour une monarchie démocratique, céda la place au roi Amédée de Savoie. Puis, provoquée par cette nomination, éclata la seconde guerre ”carliste” (1872-1876), fomentée par la branche proscrite des Bourbons.
Ensuite, c’est l’abdication d’Amédée en 1873 et l’instauration de la première République des Pi Y Margall, des Salmeron et des Castelar, qui dut lutter contre les Carlistes (en Biscaye et en Catalogne) et la révolte ”cantonaliste” de Séville, Cadix, Grenade, Malaga, Carthagène et Valence.
Enfin, Serrano revient au pouvoir et prépare le coup d’État Militaire qui remet de nouveau sur le trône les Bourbons en janvier 1875.
Le Conseil Général de Londres (Première Internationale) eut très peu de rapports directs avec l’Espagne, bien qu’il y eut un Secrétaire désigné pour ce pays et qui était Paul Lafargue du fait que par hasard il était né à Cuba. Le manifeste lancé par le Conseil Général en octobre 1868, après la chute d’Isabelle, pour inviter les ouvriers espagnols à faire partie de l’Internationale, resta sans écho. Ce furent, au contraire, les républicains fédéraux de la nuance Pi Y Margall qui obtinrent l’appui des ouvriers, organisés jusqu’alors dans de simples sociétés coopératives.
La première agitation directe en Espagne fut le fait de l’”Alliance” de Bakounine qui, à la fin de 1868, envoya Joseph Fanelli créer les noyaux de la Fédération Espagnole de l’Internationale. C’est ce qui explique, d’ailleurs, que celle-ci resta toujours fidèle à la conception collectiviste anarchiste, en opposition avec le ”communisme-autoritaire” de Marx et du Conseil Général de Londres. Même, quand plus tard (en 1876), la Fédération italienne de l’Internationale, sous l’impulsion de Malatesta, Cafiero et Covelli, adopta le ”communisme anarchiste”, c’est-à-dire que non seulement la terre et l’outillage, mais aussi le fruit du travail devait appartenir aux communautés, les internationalistes espagnols restèrent fidèles à leur vieille conception. On verra, par après, quand en 1910 surgit la C.N.T., qu’on employa la terminologie anarcho-syndicaliste par ce que ”collectivisme” désignait désormais les marxistes, les partis socialistes de la IIe Internationale.
C’est ainsi que le premier Congrès de la Fédération régionale espagnole (régionale signifiait pour l’Espagne : nationale) tenu à Barcelone en 1870, adopta une position apolitique. Dans le domaine économique, sa position fut tout aussi peu favorable aux mouvements de grèves. Il n’envisageait que le but final, c’est-à-dire ”la liquidation sociale et le devenir libre”.
Pour tous les internationalistes autoritaires — pour les Fédérations d’Espagne et d’Italie, comme pour les Jurassiens en Suisse et pour les ouvriers de la Vallée de la Vesdre (Verviers, Belgique), le but unique de l’association était de provoquer l’insurrection qui renverserait les gouvernements, abolirait la propriété privée, mettrait à la libre disposition des travailleurs la terre, l’outillage et substituerait à l’organisation étatiste de la bourgeoisie la libre fédération des communautés et des groupes producteurs autonomes.
Quand, en 1873, à la suite de la proclamation de la République fédéraliste (Pi y Margall) se développa ce puissant mouvement ”cantonaliste”, si l’Internationale dans son ensemble, resta en dehors des événements qu’elle jugeait ”politiques”, en même temps, elle autorisa ses membres à participer aux gouvernements locaux issus de ce mouvement parce qu’elle considérerait la décentralisation (ou ”cantonalisation”) de l’État comme propice au bouleversement social. Mais Serrano dissout l’Internationale qui, bien qu’elle déclarait compter déjà alors des dizaines de milliers de membres s’adapta sans résistance à la situation en répondant uniquement à l’ordre de dissolution par… un Manifeste de protestation adressé aux ouvriers espagnols. Et ils rentrèrent dans l’ombre jusqu’en 1881, quand les conservateurs firent place à un gouvernement plus libéral. Les Internationalistes sortirent alors de l’illégalité en créant une Fédération des travailleurs de la région espagnole, basée, elle aussi, sur le collectivisme anarchiste et qui atteignit, dès ses débuts, un certain développement. Une aile terroriste, mieux connue sous le nom de ”Main Noire” se développa surtout en Andalousie et provoqua les persécutions de 1884.
En 1888, un Congrès, qui eut lieu à Valence, dissout définitivement la Fédération Régionale et lui substitua des groupes anarchistes libres.
Ce n’est qu’en Octobre 1910, au cours d’un Congrès qui se tint à Barcelone, réunissant des organisations ouvrières de Catalogne et d’Andalousie, que fut décidée la constitution de la Confédération Nationale du Travail, à caractère syndicaliste antiparlementaire et partisan de l’action directe.
Comme nous l’avons déjà dit, la Fédération de l’Internationale, en Espagne, à part l’épisode de Lafargue, fut toujours antiautoritaire, contre Marx et le Conseil Général de Londres.
Lafargue avait réussi à gagner la majorité du Conseil Fédéral mais, exclu, il ne put que regrouper neuf membres dans la nouvelle Fédération de Madrid qu’il représenta au Congrès de La Haye (1872). Parmi ces neuf membres figurait le typographe Pablo Iglesias, le futur fondateur du Parti Ouvrier socialiste en Espagne. Ce parti, créé clandestinement, en 1879, fut définitivement fondé au Congrès de Barcelone, en août 1888, année dans laquelle les socialistes créèrent aussi leur centrale syndicale, l’U.G.T. Celle-ci était étroitement rattachée au Parti et Iglesias en était le Président, du parti et de l’organisation syndicale en même temps.
Le parti politique participa, dès ses début, à l’action politique, mais il ne remporta jamais un succès électoral. Iglesias n’entra au Parlement qu’en 1910, suite à la première coalition entre républicains et socialistes contre le gouvernement réactionnaire de Maura et l’expédition marocaine.
Le P. S. O. B. eut un caractère ”ouvriériste” et anti-intellectuel ; il considérait les intellectuels comme des trublions, bons uniquement à introduire en son sein les discussions théoriques, inutiles, selon lui. À part quelques brèves et sporadiques apparitions d’intellectuels, comme Unamuno — aujourd’hui partisan de Franco — le Docteur Vera fut pendant longtemps l’unique fidèle au mouvement. Ce ne fut que peu de temps avant la guerre qu’on vit arriver en plus grand nombre les intellectuels au parti socialiste. Parmi eux, Besteiro, Ovejeroi, Luis Araquistain sont aujourd’hui des dirigeants du ”Front Populaire”.
Le parti socialiste ouvrier espagnol, somme toute, eut depuis ses débuts, une couleur locale qu’en se plut à appeler ”pablisme” du nom de Pablo Iglesias qui mourut en 1925, à 75 ans, après avoir été depuis cinquante ans l’éducateur politique des cadres du Parti et de l’U.G.T. Cette particularité du Parti ouvrier espagnol, d’après Andrade dans son intéressante étude du réformisme, a revêtu le caractère d’une organisation du type philanthropique donnant l’accent sur le caractère moral et produisant ce type d’ouvrier que Primo de Rivera se plaisait à décorer pour ”de bons et loyaux services” à ses maîtres.
Cet ”ouvriérisme” rudimentaire du pablisme, était le reflet, dans le domaine économique, de la situation arriérée de l’Espagne où dominait surtout l’artisanat. (Non seulement Pablo Iglesias était comme nous l’avons déjà vu un ouvrier typographe, mais pendant longtemps tout le Comité Central du Parti fut, dans son entièreté, composé de typographes). Et , dans le domaine politique, il reflétait une notion élémentaire de la lutte des classes qu’aucune discussion théorique n’était venue enrichir.
Ce réformisme accentué fut une des principales causes du développement de l’anarchisme, sous des différents noms, et le fait que les ouvriers les plus avancés et les masses les plus-combattives se sont ralliées à la C.N.T. a pu faire croire que l’anarcho-syndicalisme représentait une forme plus révolutionnaire alors qu’en réalité son existence même était la preuve de l’état arriéré, du point de vue classiste, du prolétariat espagnol.
Pour bien comprendre la situation actuelle, il importe d’analyser la période qui suivit la chute de Primo de Rivera — en janvier 1930, c’est-à-dire la période d’une année de son successeur, le général Bérenguer, et le court gouvernement de concentration monarchique de l’amiral Aznar, de février 1931 jusqu’aux élections municipales d’avril de la même année et qui amenèrent une seconde chute des Bourbons.
C’est, en effet, au cours de cette période que, dans le parti socialiste, se cristallisa une crise intérieure qui aboutit à la création de deux fractions. Comme on sait, après l’instauration, en 1923, de la dictature de Primo de Rivera, le parti socialiste et l’U.G.T. pratiquèrent une politique d’adaptation au nouveau régime. En échange de cette ”neutralité bienveillante”, Primo de Rivera laissa aux socialistes une certaine liberté de propagande et les fit entrer dans les organes consultatifs du régime et dans les comités paritaires, tous postes largement rétribués et d’autant mieux acceptés que la faiblesse du mouvement ouvrier, en Espagne, avait jusqu’alors été un obstacle à la formation d’une bureaucratie appointée comme c’était le cas dans des pays où le mouvement ouvrier était plus développé.
Le collaborationnisme arriva jusqu’à tolérer que LLargo Caballero, toujours secrétaire de l’U.G.T. fut nommé conseiller d’État. Et même, en ce qui concerne l’offre des sièges au sein de l’Assemblée nationale corporative, dont le gouvernement envisageait la création, il se révéla une unanimité pour l’acceptation, au cours des débats, du Conseil national. Seule, la crainte dune réaction des masses ouvrières empêcha le Conseil de se prononcer par un vote pour l’acceptation.
On assista à une véritable idylle social-dictatoriale. À Madrid, où à l’U.G.T. existait une opposition de communistes non encore dégénérés, les dirigeants de cette opposition se voyaient appelés à la Sûreté où quand ils n’étaient pas invités à entrer au Parti socialiste, on les défiait de continuer cette opposition sous menace d’arrestation.
Dans certaines localités de la région minière de la Biscaye, les Maisons du Peuple qui étaient aux mains des communistes, avaient été saisies par la Dictature, qui les avait attribuées aux socialistes.
Un courant ”gauchiste”, conduit par Prieto, se manifesta contre la politique de collaboration intime avec la Dictature, pratiquée par les Caballero, Saborit et la direction du Parti. Mais la crise ne vint à la surface que pendant la période suivante : celle de la dictature que continua Bérenguer.
D’un côté, Besteiro et Saborit, qui s’appuyaient sur la bureaucratie syndicale, restaient fidèles à la politique traditionnelle du ”quiétisme”, sous prétexte de ne pas faire courir d’aventures au mouvement ouvrier. En réalité, ils entendaient sauvegarder les sinécures que la dictature leur avaient données. C’est ainsi qu’ils allèrent jusqu’à saboter la préparation de grève générale qui devait éclater en décembre 1930.
D’autre part, les ”gauchistes” — Prieto et de los Rios, auxquels vint se joindre Caballero qui quitta de ce fait la clique ”pabliste” —, accentuèrent leur tactique de rapprochement avec les républicains. Ils participèrent à la préparation de la révolte militaire qui devait éclater en décembre 1930, avec l’appui de la grève générale. On sait que le soulèvement prématuré de la garnison de Jaca fit échouer ces projets.
Déjà alors, Prieto, Caballero et de los Rios firent partie du gouvernement provisoire qui avait été projeté en cas de succès. Ce furent les mêmes qui entrèrent dans le gouvernement d’Alcala Zamora en avril 1931.
Malgré cet opportunisme ou plutôt cette trahison des intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière, le mouvement ouvrier restait toujours très faible : le parti socialiste avait, en 1930, 12 815 membres et l’U.G.T., 277 011.
Quant à la C.N.T., on sait que lors de l’instauration de la dictature, elle dissout ”volontairement” les syndicats. Cette formule sauvait le principe, mais n’en signifiait pas moins l’adaptation sans résistance au nouveau régime. Ses effectifs atteignaient alors, d’après elle, un million de membres, mais n’oublions pas que pour les anarchistes espagnols ce chiffre était pour eux comme l’hécaton (cent) pour les anciens grecs : une quantité indéfinie, mais qui, en tout cas, doit donner une impression de nombre.
Déjà pendant la dictature, au sein de la C.N.T., le courant révisionniste des syndicalistes — de la nuance Pestana — s’était renforcé et était entré en lutte ouverte avec les anarchistes purs de la F.A.I. Les ”F.A.Istes” étaient, au cours de cette période, rentrés dans l’ombre — comme leurs aînés internationalistes-anti-auto-ritaires après la répression de 1874 — et, on doit le reconnaître, seuls les révisionnistes avaient manifesté, pendant la dictature, quelque activité. Ces ”révisionnistes” ou ”politiciens”, comme les appelaient leurs adversaires, les ”anarchistes-spécifiques”, se trouvaient à la tête de la C.N.T. au moment où la République fut proclamée. Leur syndicalisme ”révolutionnaire” était de la même veine que celui de Jouhaux de la C.G.T. française. On leur a accolé toute la responsabilité de la politique du ”bloc sans principes” avec les républicains, la collaboration étroite avec la bourgeoisie, signe caractéristique des premiers moments de la république espagnole. Ils se solidarisèrent avec le Manifeste publié à Barcelone par les partisans de la République, sur la base d’un programme d’action qui comportait : 1° la séparation des pouvoirs ; 2° reconnaissance à tous les citoyens, de droits individuels et sociaux ; 3° reconnaissance aux groupes fédérés en vertu de leur propre culture ; 4° liberté de pensée, Séparation de l’Église et de l’État ; 5° réforme agraire ; 6° réformes sociales au niveau des États capitalistes les plus avancés.
Voilà pour 1931.
En 1936, on verra les ”F.A.Istes” à la tête de la C.N.T., entrer non au ”Gouvernement”, mais au… ”Conseil” de la Généralité de Catalogne, avec un programme qui comporte : la création de milices, pour maintenir l’ordre public (lire : police !) ; des milices de guerre obligatoires (lire : armée !) ; défense de la petite propriété et des libertés ”traditionnelles” de la Catalogne.
Il nous reste à parler du parti communiste. Il a surgi en Espagne, comme ailleurs, dans l’immédiat après-guerre, au travers de la transformation de la Jeunesse socialiste en Parti Communiste, à laquelle est venue se joindre une gauche socialiste. Le fait que les parrains du mouvement communiste furent Borodine — dont on connaît l’activité en Chine où il fut l’artisan de la défaite du prolétariat chinois — et le député opportuniste italien Graziadei suffisent à expliquer que ce parti devait rester un avorton que l’Internationale même considérait comme la plus insignifiante de ses sections.
En se basant sur les chiffres les plus optimistes, on ne trouve que quelques centaines de membres, si toutefois on peut employer ce mot, car en 1931, le Parti Communiste espagnol ne tenait pas encore la liste de ses affiliés. Il groupait plutôt une clique d’aventuriers incompétents et sans scrupules que l’I.C., régulièrement, venait remplacer par des éléments qui ne valaient pas mieux. Pendant toute la période de la dictature, le P.C.E. ne donna pas signe de vie et resta ignoré de presque tout le monde. Une certaine influence communiste qui se fit sentir dans les syndicats en Biscaye et aux Asturies, n’était qu’une activité de quelques éléments de la base, en dehors de toute directive des chefs.
À Barcelone, principal centre industriel de l’Espagne, le Parti Communiste, jusqu’à ces derniers temps, fut absolument inexistant (il comptait une cinquantaine de membres, tout au plus, au début des événements de cette année).
La question nationaliste, qui a tant d’importance, même dans la C.N.T. — (voir ses dernières déclarations sur les libertés traditionnelles de la Catalogne) — avait provoqué, à la veille des événements de 1931, la création d’un parti communiste catalan qui soutenait l’idée de l’indépendance de la Catalogne et pour lequel il existait, non une bourgeoisie espagnole exploitant le prolétariat espagnol, mais une bourgeoisie catalane et un prolétariat catalan tous deux exploités par l’État Central. Dans ce parti, on retrouve les premiers noyaux du bloc ouvrier et paysan de Maurin, qui joua un certain rôle au début de la République et qui, par après, devait donner naissance à l’actuel P.O.U.M.
Avec Bérenguer, qui n’a fait que prolonger Primo de Rivera, se termine la période de la ”manière forte” de la bourgeoisie. Main de fer dans un gant de velours, car il faut bien dire que la férocité de la dictature n’est qu’une légende. En réalité, il n’y eut que des arrestations et même pas en très grand nombre.
Par exemple, le terrorisme à Barcelone, — exercé par ce même Anido, que la Révolution de 1936 se contenta d’emprisonner pour le laisser échapper par après — s’était manifesté auparavant, au moment de la poussée ouvrière.
La dictature fut une forme de politique instable oscillant entre les exigences des agrariens et des industries agricoles et celles des industries moyennes qui avaient pris naissance à la périphérie (l’ascension de Primo de Rivera fut poussée par l’industrie de transformation de la Catalogne).
Devant la dévaluation de la peseta, la fuite des capitaux à l’étranger, l’anarchie croissante, économique et politique (reliées à la crise mondiale), devant le danger d’une recrudescence des conflits sociaux, la bourgeoisie eut recours à une seconde manière de domination, la forme démocratique, en faisant appel à sa ”réserve” : les républicains, les socialistes, les centristes.
Les événements ultérieurs démontrent à satiété, en Espagne comme ailleurs, le caractère bourgeois de l’idéologie républicaine.
On sait maintenant que les principaux leaders républicains ne considéraient pas que leur heure fût venue. Ils craignaient, disaient-ils, de paraître trop radicaux. Tout en reconnaissant que c’était le moment de recueillir les fruits d’une situation antimonarchique et antiréactionnaire, ils estimaient que cette tâche revenait surtout aux monarchistes qui venaient de se rallier à la conception républicaine : aux Zamora et aux Maura. C’est-à-dire à ceux qui envisageaient la création d’une république parlementaire, conservatrice et catholique. Le programme minimum des républicains à cette époque comportait l’acceptation de la nomination par arrêté royal aux postes de député provincial et de conseiller (système déjà en vigueur sous Bérenguer).
Tous acceptèrent une action commune avec les politiciens des diverses tendances qui n’osaient pas encore se déclarer républicains et qui, tout en continuant à se proclamer monarchistes, réclamaient la convocation des Cortès plus ou moins constituantes. Les organisations ouvrières, y compris la C.N.T. s’engageaient à soutenir cette agitation ”dans la rue”.
Devant un mouvement ouvrier paralysé par la conception réformiste du ”pablis-me” et la passivité des anarcho-syndicalistes, à la remorque de conceptions petites-bourgeoises — grattez l’anarchiste et vous trouverez le petit-bourgeois —, on s’explique les ravages que purent faire les illusions démocratiques.
Les événements se précipitent. Après l’échec du soulèvement de décembre 1930, le gouvernement de Bérenguer fit des démarches en vue de hâter les élections générales, espérant ainsi renforcer sa position en rentrant dans ”l’ordre constitutionnel”.
La date des élections fut fixée au mois de mars 1931, mais les partis de l’opposition refusèrent d’y participer en alléguant que la loi martiale et la censure militaire leur empêchaient toute campagne électorale.
Cette menace des républicains et des socialistes de boycotter les élections s’ajoutant au fait que des milieux monarchistes toujours plus nombreux réclamaient une assemblée constituante accompagnée d’une enquête ayant pour but d’établir la responsabilité du Roi dans la dictature, provoquèrent en février 1931 la chute de Bérenguer. La tâche de constituer le nouveau gouvernement fut confiée à Sanchez Guerra, du parti libéral-historique des Romanonès, parti qui représentait les intérêts des agrariens et qui, tout en étant opposé à la dictature à cause de sa politique marocaine et extérieure, constituait le plus solide appui de la monarchie. Mais déjà, dans ce parti, quelques éléments, comme Alcala Zamora, s’étaient ralliés à la République et d’autres, comme Sanchez Guerra, étaient partisans de la convocation d’une Constituante.
Mais Sanchez Guerra échoua dans sa tentative de constituer le gouvernement, par suite du refus des républicains d’y participer.
Ce fut un gouvernement de transition qui fut constitué sous la Présidence de l’Amiral Aznar.
Tout en maintenant leur boycottage des élections parlementaires, socialistes et républicains présentèrent des listes communes aux élections municipales qui eurent lieu le 12 avril 1931. On en connaît les résultats : la défaite écrasante des monarchistes dans presque toutes les grandes villes. Les campagnes étaient restées fidèles aux partis monarchiques, mais cela n’empêcha pas le dénouement de la situation : le départ du roi Alphonse XIII et la formation d’un Gouvernement provisoire, dont Alcala Zamora fut le Président et auquel participaient trois socialistes.
Le fait que le général Sanjurjo, alors directeur général de la garde civile (gendarmerie) fut celui qui régla la conversion pacifique de la monarchie en république, était en soi déjà tout un programme.
Nous ne tarderons pas à le vérifier au cours d’un prochain article.
GATTO MAMMONE
La révolution espagnole
Cet article d’un camarade de la minorité de la fraction a été écrit le 8 août, à un moment donc où l’extrême pénurie des nouvelles ne permettait guère une analyse des événements en cours. Il n’a pas été possible de permettre à l’auteur de revoir son texte afin d’y apporter les rectifications nécessaires quant à certains faits qui y sont évoqués. Le lecteur voudra bien en tenir compte.
* * *
La chute de la monarchie, bien qu’elle se soit accomplie paisiblement et de façon chevaleresque, dans une ambiance de réjouissances et non de luttes, ouvre la crise révolutionnaire en Espagne. La dictature de Primo de Rivera en est aussi un symptôme.
La structure politique et économique de l’Espagne est entièrement construite sur l’échafaudage féodal d’un État qui, pendant quatre siècles, a vécu en parasite en exploitant un empire colonial immense, rempli de richesses inépuisables. À la fin du XIXe siècle, par la perte des dernières possessions coloniales, le rôle de l’Espagne est réduit à celui d’un pays de troisième ordre, vivotant au travers de l’exportation de sa production agraire. La crise mondiale survenue après la guerre rétrécit considérablement les marchés, amoindrit les réserves de l’accumulation qui s’était faite pendant la guerre par suite de la neutralité du pays, et pose le problème de sa transformation économique. Le stimulant des forces de production tendant à créer un appareil industriel moderne, et à susciter un marché intérieur pour la production industrielle au travers de la transformation des systèmes productifs à la campagne, se heurte à l’esprit conservateur des vieilles castes féodales privilégiées.
Cinq années de gouvernements successifs de gauche et de droite ne résolvent même pas le problème politique de la forme constitutionnelle ; la République elle-même est menacée par un parti monarchique décidé. Aucune solution n’est davantage apportée au problème économique qui ne peut trouver de solution définitive qu’au travers de la rupture violente des rapports sociaux dans les campagnes. La question agraire est d’importance primordiale ; elle ne peut être résolue dans le cadre des institutions bourgeoises, mais par la voie révolutionnaire au travers de l’expropriation sans indemnisation des latifundia et des domaines seigneuriaux.
Sur un demi-million de kilomètres carrés que représente la surface de l’Espagne, deux tiers des terres appartiennent à 20 000 propriétaires. Les bribes restantes sont laissées à vingt millions d’êtres qui consomment leur misère dans l’abrutissement et l’ignorance séculaires.
La tentative de réforme agraire de Azana ne put donner que des résultats négatifs. La confiscation, avec indemnisation aux propriétaires, est suivie d’une répartition de la terre, onéreuse pour le paysan qui doit commencer à cultiver une terre souvent aride et négligée, avec une dette initiale et sans aucun capital de circulation. Là où la répartition des terres s’est faite, une irritation se produit parmi les paysans qui n’ont pu tirer aucun avantage de la possession de la terre. Cette situation de mécontentement peut expliquer pourquoi les ”rebelles” ont trouvé dans certaines provinces agraires, un appui de la part des populations locales.
La menace d’une attaque réactionnaire à fond, après deux années de gouvernement de droite, détermine la formation d’une coalition des partis républicains et ouvriers, et provoque la victoire électorale du 16 février. La pression des masses qui ouvrent les prisons aux 30 000 emprisonnés politiques avant même que soit promulgué le décret d’amnistie, déplace le rapport des forces, mais l’espoir des masses est déçu. Au cours des cinq mois d’activité du gouvernement de Front Populaire, aucun changement radical ne se vérifie dans la situation. La situation économique, d’autre part, ne perd pas son caractère de gravité. Rien n’est fait pour tenter une solution définitive, et cela s’explique par le caractère bourgeois du nouveau gouvernement qui se borne à une défensive envers le parti monarchique en déplaçant vers le Maroc un grand nombre d’officiers infidèles au régime républicain. Ce qui explique que le Maroc était le berceau de la rébellion militaire, qui en quelques jours put compter sur une armée de 40 000 hommes complètement équipés, à l’abri de toute menace répressive. La Légion Étrangère ”La Bandera” qui a formé la base de cette armée, ne compte que très peu d’éléments étrangers (10-15 %) tandis que dans sa majorité elle groupe des espagnols enrôlés : chômeurs, déclassés, criminels, c’est-à-dire, de véritables mercenaires qu’il est facile d’attirer par le mirage d’une solde.
Le meurtre du lieutenant de Castillo, socialiste, suivi le lendemain, par représailles, du meurtre de Carlos Sotelo, chef monarchiste (9 et 10 juillet), décida la droite à agir. Le 17 juillet l’insurrection commence. Elle n’a pas le caractère du pronunciamento militaire typique qui compte sur la surprise, la rapidité et a toujours des buts et objectifs limités : généralement le changement du personnel gouvernemental.
La durée et l’intensité de la lutte prouvent que nous nous trouvons devant un vaste mouvement social qui bouleverse jusqu’à ses racines la société espagnole. La preuve en est que le gouvernement démocratique, modifié deux fois en quelques heures, au lieu de se replier ou de se hâter de faire un compromis avec les chefs militaires insurgés, préfère s’allier avec les organisations ouvrières et consigner les armes au prolétariat.
Cet événement a une importance énorme. La lutte bien qu’elle reste formellement insérée dans les cadres d’une compétition entre groupes bourgeois, et bien qu’elle trouve son prétexte dans la défense de la république démocratique contre la menace de la dictature fasciste, atteint aujourd’hui une signification plus ample, une valeur profonde de classe, elle devient le levain, le ferment propulseur d’une véritable guerre sociale.
L’autorité du gouvernement est en pièces : en quelques jours le contrôle des opérations militaires passe aux mains de la milice ouvrière ; les services de la logistique, la direction en général des affaires inhérentes à la conduite de la guerre, la circulation, la production, la distribution, tout est remis aux organisations ouvrières.
Le gouvernement de fait est aux organisations ouvrières, l’autre, le gouvernement légal est une coque vide, un simulacre, un prisonnier de la situation.
Incendie de toutes les églises, confiscation de biens, occupation de maisons et de propriétés, réquisition de journaux, condamnations et exécutions sommaires, d’étrangers aussi, voilà les expressions formidables, ardentes, plébéiennes de ce profond bouleversement des rapports de classe que le gouvernement bourgeois ne peut plus empêcher. Entretemps le gouvernement intervient non pas pour anéantir, mais pour légaliser ”l’arbitraire”. On met la main sur les banques et sur la propriété des usines abandonnées par les patrons, les usines qui produisent pour la guerre sont nationalisées. Des mesures sociales sont prises : semaine de 40 heures, 15 % d’augmentation des salaires, réduction de 50 % des loyers.
Le 6 août, un remaniement ministériel a lieu en Catalogne sous la pression de la C.N.T. Companys, président de la Généralité, est obligé, paraît-il, par les organisations ouvrières de rester à sa place pour éviter des complications internationales, qui, au reste ne manqueront pas de se produire au cours des événements.
Le gouvernement bourgeois est encore debout. Sans doute, une fois le danger écarté, il essayera de reprendre désespérément l’autorité perdue. Une nouvelle phase de la lutte commencera pour la classe ouvrière.
* * *
Il est indéniable que la lutte a été déchaînée par les compétitions entre deux fractions bourgeoises. La classe ouvrière s’est rangée à l’avantage de celle dominée par l’idéologie du Front Populaire. Le gouvernement démocratique arme le prolétariat, moyen extrême de sa défense. Mais l’état de dissolution de l’économie bourgeoise exclut toute possibilité de réajustement, soit avec la victoire du fascisme, soit avec la victoire de la démocratie. Seule une intervention successive, autonome du prolétariat pourra résoudre la crise de régime de la société espagnole. Mais le résultat de cette intervention est conditionnée par la situation internationale. La révolution espagnole est strictement reliée au problème de la révolution mondiale.
La victoire d’un groupe ou de l’autre ne peut résoudre le problème général qui consiste dans la modification des rapports fondamentaux des classes sur l’échelle internationale, et de la désintoxication des masses hypnotisées par le serpent du Front Populaire. Toutefois la victoire d’un groupe plutôt que d’un autre détermine des répercussions politiques et psychologiques dont il faut tenir compte dans l’analyse de la situation. La victoire des militaires ne signifierait pas seulement une victoire sur la méthode démocratique de la bourgeoisie, mais signifierait aussi la victoire brutale et sans merci sur la classe ouvrière qui s’est engagée à fond et comme telle, dans la mêlée. La classe ouvrière serait clouée à la croix de sa défaite, de façon irrémissible et totale, comme il est arrivé en Italie et en Allemagne. En outre, toute la situation internationale serait modelée sur la victoire du fascisme espagnol. Une rafale de répression violente s’abattrait sur la classe travailleuse dans le monde entier.
Ne discutons même pas la conception qui soutient que, après la victoire des réactionnaires, le prolétariat retrouverait plus hardiment sa conscience de classe.
La victoire gouvernementale créerait des déplacements de grande importance dans la situation internationale, en redonnant conscience et hardiesse au prolétariat dans les différents pays. Sans doute ces avantages seraient en partie neutralisés par l’influence délétère d’une intense propagande nationaliste, antifasciste, fourrière de guerre des partis du Front Populaire, et en toute première ligne du parti communiste.
Il est douteux que la défaite des militaires ait comme conséquence inéluctable un renforcement du gouvernement démocratique. Par contre, il est certain que les masses, encore armées, dans l’orgueil de la victoire douloureuse et contestée mais fortes d’une expérience acquise dans l’âpreté de la bataille, demanderaient des comptes à ce gouvernement. Les poudrières idéologiques données par le Front Populaire pour confondre les masses, pourraient éclater dans les mains de la bourgeoisie elle-même.
Seule une méfiance extrême dans l’intelligence de classe des masses peut amener à admettre que la démobilisation de millions d’ouvriers qui ont soutenu un combat dur et long, puisse se vérifier sans heurts et sans tempêtes.
Mais, même dans l’hypothèse qu’à la victoire du gouvernement succède, sans frictions, le désarmement matériel et spirituel du prolétariat, on ne peut pas exclure que tous les rapports de classe seraient déplacés. Des énergies nouvelles et puissantes pourraient émerger de cette vaste conflagration sociale et l’évolution vers la formation du parti de classe en serait accélérée.
La lutte de classe n’est pas de la cire molle qui se modèle suivant nos schémas et nos préférences. Elle se détermine de façon dialectique. En politique, la prévision représente toujours une approximation de la réalité. Fermer les yeux en face de la réalité uniquement parce qu’elle ne correspond pas au schéma mental que nous nous sommes forgé, signifie s’extraire du mouvement et s’expulser de façon définitive du dynamisme de la situation.
La corruption idéologique du Front Populaire et le défaut du parti de classe sont deux éléments négatifs et d’une importance écrasante. Mais c’est justement pour cela qu’aujourd’hui notre effort doit se porter du côté des ouvriers espagnols.
Leur dire : ce danger vous menace et ne pas intervenir nous-mêmes pour combattre ce danger, est manifestation d’insensibilité et de dilettantisme.
Notre abstentionnisme dans la question espagnole signifie la liquidation de notre fraction, une sorte de suicide dû à une indigestion de formules doctrinaires.
Imbus de nous-mêmes, comme Narcisse, nous nous noyons dans les eaux des abstractions où nous nous complaisons tandis que la belle nymphe Écho se meurt de langueur par amour pour nous.
TITO.
Les problèmes de la période de transition Pt.4
On a beaucoup bavardé sur le ”produit du travail social” et sa répartition ”intégrale” et ”équitable”, formulations confuses dont la démagogie a pu facilement s’emparer. Mais le problème capital de la destination du produit social, c’est-à-dire de la somme des activités du travail, se concentre en deux questions fondamentales : comment se répartit le produit total ? Et comment se répartit la fraction de ce produit qui entre immédiatement dans la consommation individuelle ?
Nous savons évidemment qu’il n’existe pas une réponse unique valable pour toutes les sociétés et que les modes de répartition sont fonction des modes de production. Mais nous savons aussi qu’il existe certaines règles fondamentales que n’importe quelle organisation sociale se doit de respecter si elle veut subsister : les sociétés, comme les hommes qui les composent, sont soumises aux lois de la conservation qui suppose la reproduction, non pas simple, mais élargie. C’est là un truisme qu’il faut rappeler.
D’autre part, dès que l’économie brise son cadre naturel, domestique et se généralise en économie marchande, elle acquiert un caractère social qui, avec le système capitaliste, prend une signification immense, parle conflit qui l’oppose irréductiblement au caractère privé de l’appropriation des richesses.
Avec la production ”socialisée” du capitalisme, nous nous trouvons donc en présence, non plus de produits d’individus isolés, mais de produits sociaux, c’est-à-dire de produits qui, non seulement ne répondent pas à l’usage immédiat des producteurs, mais sont, outre cela, les produits communs de leur activités : ”le fil, le tissu, les objets en métal venant de la fabrique sont dès lors le produit commun de nombreux ouvriers entre les mains desquels il leur faut successivement passer avant d’être achevés. Aucun individu ne peut en dire : c’est moi qui ai fait cela ; ceci est mon produit” (Engels, Anti-Dühring).
En d’autres termes, la production sociale est la synthèse des activités individuelles et non pas leur juxtaposition ; d’où la conséquence que ”dans la société, le rapport du producteur au produit, dès que ce dernier est achevé est purement extérieur, et le retour du produit à l’individu dépend des relations de celui-ci avec d’autres individus. Il ne s’en empare pas immédiatement. Aussi bien l’appropriation immédiate du produit n’est pas son but quand il produit dans la société. Entre le producteur et les produits se place la distribution, laquelle, par des lois sociales, détermine sa part du monde des produits et se place donc entre la production et la consommation” (K. Marx : Introduction à la critique… souligné par nous, N.D.L.R.).
Cela reste vrai en société socialiste ; et quand nous disons que les producteurs doivent rétablir leur domination sur la production que le capitalisme leur a enlevée, nous ne visons pas le bouleversement du cours naturel de la vie sociale, mais celui des rapports de production et de répartition.
Dans sa Critique du Programme de Gotha, Marx, en dénonçant l’utopisme réactionnaire de la conception de Lassalle sur le ”produit du travail”, pose la question en ces termes : ”qu’est-ce que c’est que le ”produit du travail” ? L’objet créé par le travail ou sa valeur ? Et dans ce dernier cas, la valeur totale du produit ou seulement la fraction de valeur que le travail est venu ajouter à la valeur des moyens de production mis en œuvre” (nous soulignons N.D.L.R.). Il indique comment dans la production sociale – où ne domine plus le producteur individuel mais le producteur social – le concept de ”produit du travail” diffère essentiellement de celui qui considère le produit du travailleur indépendant : ”si nous prenons d’abord le mot ”produit du travail” dans le sens d’objet créé par le travail, alors le produit du travail de la communauté, c’est la ”totalité du produit social” ; produit social dont il faut défalquer les éléments nécessaires à la reproduction élargie, ceux du fonds de réserve, ceux absorbés par les frais improductifs et les besoins collectifs,ce qui transforme le ”produit intégral du travail” en un ”produit partiel” c’est-à-dire ”la fraction des objets de consommation qui est répartie individuellement entre les producteurs de la collectivité.”
En somme ce ”produit partiel” non seulement ne comprend pas la partie matérialisée du travail ancien fourni dans les cycles productifs précédents et qui est absorbée par le remplacement des moyens de productions consommés, mais encore il ne représente pas l’entièreté du travail nouveau ajouté au capital social, puisqu’il faut opérer les déductions dont nous venons de parler ; cela revient à dire que le ”produit partiel” est l’équivalent du revenu net de la société ou la fraction du revenu brut qui devrait revenir à la consommation individuelle du producteur, mais que la société bourgeoise ne lui répartit pas intégralement.
Voilà donc la réponse à la première question : ”comment se répartit le produit total ?” Il en ressort simplement cette conclusion : le surtravail, c’est-à-dire la fraction du travail vivant ou nouveau exigé par l’ensemble des besoins collectifs, ne saurait être aboli par aucun système social, mais d’entrave qu’il est dans le capitalisme au développement de l’individu, il doit être la condition du plein épanouissement de celui-ci dans la Société communiste. ”Dans le monde capitaliste comme dans le système esclavagiste, le surtravail affecte simplement la forme d’un antagonisme, puisqu’il a pour complément l’oisiveté absolue d’une partie de la société” (Le Capital). Ce qui, en effet, détermine le taux du surtravail capitaliste ce sont les nécessités de la production de plus-value, mobile de la production sociale ; la domination de la valeur d’échange sur la valeur d’usage subordonne les besoins de la reproduction élargie et de la consommation à ceux de l’accumulation de capital ; le développement de la productivité du travail incite à augmenter le taux et la masse de surtravail.
Par contre le surtravail socialiste doit être amené au minimum correspondant aux besoins de l’économie prolétarienne comme aux nécessités de la lutte des classes se poursuivant nationalement et internationalement. En réalité, la fixation du taux de l’accumulation et du taux des frais administratifs et improductifs (absorbés par la bureaucratie) se trouvera placée au centre des préoccupations du prolétariat ; mais cet aspect du problème, nous l’examinerons dans un autre chapitre.
* * *
Il faut maintenant répondre à la deuxième question posée : ”Comment se répartit à son tour le produit partiel” ? Donc la fraction du produit total qui tombe immédiatement dans la consommation individuelle, donc le fonds des salaires, puisque la forme capitaliste de rémunération du travail subsiste pendant la période transitoire.
Commençons par marquer qu’il existe une conception trop facilement accréditée chez certains révolutionnaires et suivant laquelle une appropriation collective, pour être réelle, doit entraîner ”ipso facto” la disparition des salaires et l’instauration d’une rémunération égale pour tous ; à cette proposition s’ajoute ce corollaire, que l’inégalité des salaires présuppose l’exploitation de la force de travail.
Cette conception, que nous retrouverons en examinant les arguments des internationalistes hollandais, procède d’une part – il faut le souligner une nouvelle fois – de la négation du mouvement contradictoire du matérialisme historique, et d’autre part de la confusion créée entre deux catégories différentes : force de travail et travail ; entre la valeur de la force de travail, c’est-à-dire la quantité de travail exigée pour la reproduction de cette force, et la quantité totale de travail que cette même force fournit dans un temps considéré.
Il est exact de dire qu’au contenu politique de la dictature du prolétariat doit correspondre un nouveau contenu social de la rétribution du travail qui ne peut plus être l’équivalent seulement des produits strictement nécessaires à la reproduction de la force du travail. Autrement dit, ce qui constitue le fondement de l’exploitation capitaliste : l’opposition entre la valeur d’usage et la valeur d’échange de cette marchandise particulière qui s’appelle la force de travail, disparaît par la suppression de la propriété privée des moyens de production et par conséquent disparaît aussi l’usage privé de la force du travail. Evidemment l’utilisation nouvelle de cette force et la masse de surtravail qui en résulte peuvent fort bien être détournées de leurs objectifs prolétariens (l’expérience soviétique le démontre) et ainsi peut surgir un mode d’exploitation d’une nature particulière qui, à proprement parler, n’est pas capitaliste. Mais ça c’est une autre histoire sur laquelle nous reviendrons. Pour l’instant nous n’avons à nous arrêter qu’à cette proposition : le fait que dans l’économie prolétarienne le mobile fondamental n’est plus la production, sans cesse élargie de plus-value et de capital, mais la production illimitée de valeurs d’usage, ne signifie pas que les conditions sont mûres pour un nivellement des ”salaires” se traduisant par une égalité dans la consommation. D’ailleurs, pas plus une telle égalité ne se place au début de la période transitoire, qu’elle ne se réalise dans la phase communiste avec la formule inverse ”à chacun selon ses besoins”.En réalité l’égalité formelle ne peut exister à aucun moment, tandis que le communisme enregistre finalement l’égalité réelle dans l’inégalité naturelle.
Il reste cependant à expliquer pourquoi la différenciation des salaires subsiste dans la phase transitoire en dépit du fait que le salaire, tout en conservant son enveloppe bourgeoise, a perdu son contenu antagonique. Immédiatement se pose la question : quelles sont les normes juridiques de répartition prévalant dans cette période ?
Marx, dans sa Critique de Gotha, nous répond : ”le droit ne peut jamais être à un niveau plus élevé que l’état économique et que le degré de civilisation sociale qui y correspond”. Lorsqu’il constate que le mode de répartition des objets de consommation n’est que le reflet du mode de répartition des moyens de production et du mode de production lui-même, il ne s’agit pour lui que d’un schéma qui se réalise progressivement. Le capitalisme n’instaure pas d’emblée ses rapports de répartition ; il le fait par étapes, sur les ruines accumulées du système féodal. Le prolétariat ne peut non plus régler immédiatement la répartition suivant des normes socialistes, mais il le fait en vertu d’un droit qui n’est autre que celui ”d’une société qui, sous tous les rapports : économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle sort”. Mais il y a en outre une différence capitale entre les conditions de développement du capitalisme et celles du socialisme. La bourgeoisie, en développant ses positions économiques au sein de la société féodale, construit en même temps les bases de la future superstructure juridique de son système de production et sa révolution politique consacre cet acquis économique et juridique. Le prolétariat ne bénéficie d’aucune évolution semblable et ne peut s’appuyer sur le moindre privilège économique ni sur le moindre embryon concret de ”droit socialiste”, car pour un marxiste, il ne peut être question de considérer comme un tel droit les ”conquêtes sociales” du réformisme. Il lui faut donc appliquer temporairement le droit bourgeois, restreint il est vrai au mécanisme de la répartition. C’est ce qu’entend Marx lorsque, dans sa Critique de Gotha, il parle de droit égal et, à son tour, Lénine, lorsque dans son État et la Révolution, il constate avec son réalisme clair et puissant que : ”dans la première phase du communisme, on trouve le phénomène curieux de la survivance de ”l’horizon étroit du droit bourgeois”, par rapport à la distribution des produits de consommation. Le droit bourgeois suppose inévitablement un État bourgeois, car le droit n’est rien sans l’appareil qui peut contraindre à observer les normes de ce droit. Donc, sous le régime du communisme, non seulement le droit bourgeois, mais même l’État bourgeois – sans bourgeoisie – va subsister pendant un certain espace de temps.”
Marx, toujours dans sa Critique de Gotha a analysé comment et en vertu de quels principes le droit égal bourgeois est appliqué : ”le droit du producteur est proportionnel au travail qu’il a fourni ; l’égalité consiste ici dans l’emploi du travail comme unité commune1.”
Et la rémunération du travail s’effectue comme suit : ”le producteur reçoit donc individuellement – les défalcations une fois faites – l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la Société. Ce qu’il lui a donné c’est son quantum individuel de travail. (Nous soulignons. N.D.L.R.) Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel ; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu’il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour le fonds collectif) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux une quantité d’objets de consommation correspondant à la valeur de son travail2. Le même quantum de travail qu’il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme.”
”C’est évidemment ici le même principe que celui qui règle l’échange des marchandises pour autant qu’il est un échange de valeurs égales. Le fond et la forme diffèrent parce que, les conditions étant différentes, nul ne peut rien fournir d’autre que son travail et que, par ailleurs, rien d’autre que des objets de consommation individuelle ne peut entrer dans la propriété de l’individu. Mais en ce qui concerne le partage de ces objets entre producteurs pris individuellement, le principe directeur est le même que pour l’échange de marchandises équivalentes : une même quantité de travail sous une forme s’échange contre une même quantité de travail sous une autre forme.” (Nous soulignons, N.D.L.R.).
Lorsque Marx parle d’un principe analogue à celui qui règle l’échange des marchandises et de quantum individuel de travail, il sous-entend incontestablement le travail simple, substance de la valeur, ce qui signifie que tous les travaux individuels doivent être réduits à une commune mesure pour pouvoir être comparés, évalués et par conséquent rémunérés par application du ”droit qui est proportionnel au travail fourni”. Nous avons déjà marqué qu’il n’existe encore aucune méthode scientifique de réduction en travail simple et que, par conséquent, la loi de la valeur subsiste dans cette fonction, bien qu’elle n’agisse plus que dans certaines limites déterminées par les conditions politiques et économiques nouvelles. Marx se charge d’ailleurs de lever les doutes qui pourraient subsister à cet égard lorsqu’il analyse la mesure du travail : ”mais un individu l’emporte physiquement et moralement sur un autre, il fournit donc dans le même temps (souligné par nous) plus de travail, ou peut travailler plus de temps ; et le travail, pour servir de mesure doit avoir sa durée ou son intensité précisées, sinon il cesserait d’être unité. Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. Il ne reconnaît aucune distinction de classe parce que tout homme n’est qu’un travailleur comme un autre ; mais il reconnaît tacitement l’inégalité des dons individuels (souligné par nous) et, par suite, des capacités productives comme des privilèges naturels. C’est donc, dans sa teneur, un droit fondé sur l’inégalité, comme tout droit. Le droit, par sa nature, ne peut consister que dans l’emploi d’une même unité ; mais les individus inégaux (et ce ne seraient pas des individus distincts, s’ils n’étaient pas inégaux) ne sont mesurables d’après une unité commune qu’autant qu’on les considère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déterminé, par exemple, dans le cas donné, qu’on ne les considère que comme travailleurs, rien de plus et indépendamment de tout le reste.”
”Autre chose : un ouvrier est marié, l’autre non ; l’un a plus d’enfants que l’autre, etc., etc. À égalité de travail et par conséquent à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter toutes ces difficultés, le droit devrait être, non pas égal, mais inégal.”
”Mais ce sont là difficultés inévitables dans la première phase de la société communiste, telle qu’elle est sortie de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement.”
De cette analyse, il ressort avec évidence : d’une part, que l’existence du droit égal bourgeois est indissolublement liée à celle de la valeur ; d’autre part, que le mode de répartition renferme encore une double inégalité : l’une, qui est l’expression de la diversité des ”dons individuels”, des ”capacités productives”, des ”privilèges naturels” ; et l’autre qui, à égalité de travail, surgit des différenciations de condition sociale (famille, etc.). ”Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et avec elle, l’antagonisme entre le travail intellectuel et le travail manuel (souligné par nous), quand le travail sera devenu, non seulement le moyen de vivre, mais même le premier besoin de l’existence ; quand, avec le développement en tous sens des individus, les forces productives iront s’accroissant ; et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : ”De chacun selon ses capacités,à chacun selon ses besoins !”. Mais dans la phase transitoire, le droit bourgeois consacre une inégalité de fait qui est inévitable parce que le prolétariat ”ne peut encore réaliser la justice et l’égalité : des différences de richesse subsisteront et des différences injustes ; mais ce qui ne saurait subsister, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme… Marx indique les phases par lesquelles doit passer la société communiste obligée de ne détruire au début que l’injuste accaparement privé des moyens de production, mais incapable de détruire du même coup l’injuste répartition des objets de consommation d’après le travail et non d’après les besoins” (Lénine, L’État et la Révolution).
L’échange de quantités égales de travail, bien qu’il se traduise en fait par une inégalité dans la répartition, n’implique donc nullement une exploitation, pour autant que le fond et la forme de l’échange soient modifiés et que subsistent les conditions politiques qui ont déterminé ce changement, c’est-à-dire que se maintienne réellement la dictature du prolétariat. Il serait donc absurde d’invoquer la thèse marxiste pour justifier une forme quelconque d’exploitation résultant en réalité de la dégénérescence de cette dictature. Par contre,la thèse tendant à démontrer que la différenciation des salaires, que la démarcation entre travail qualifié et travail non qualifié, travail simple et travail composé, sont des signes certains de dégénérescence au sein de l’État prolétarien et les indices de l’existence d’une classe exploiteuse, cette thèse doit être catégoriquement rejetée, d’une part, parce qu’elle implique l’inévitabilité de cette dégénérescence et, d’autre part, parce qu’elle ne peut en rien contribuer à expliquer l’évolution de la Révolution russe.
* * *
Nous avons déjà laissé entendre que les Internationalistes hollandais dans leur essai d’analyse des problèmes de la période de transition, s’étaient beaucoup plus inspirés de leurs désirs que de la réalité historique. Leur schéma abstrait, d’où ils excluent, en gens parfaitement conséquents avec leurs principes, la loi de la valeur, le marché, la monnaie, devait, tout aussi logiquement, préconiser une répartition ”idéale” des produits. Pour eux puisque ”la révolution prolétarienne collectivise les moyens de production et par là ouvre la voie à la vie communiste, les lois dynamiques de la consommation individuelle doivent absolument et nécessairement se conjuguer parce qu’elles sont indissolublement liées aux lois de la production, cette liaison s’opérant de ”soi-même” par le passage à la production communiste” (Page 72 de leur ouvrage déjà cité, Essai sur le développement de la société communiste).
Les camarades hollandais considèrent donc que le nouveau rapport de production, par la collectivisation, détermine automatiquement un nouveau droit sur les produits. ”Ce droit s’exprimerait par des conditions égales pour la consommation individuelle qui résident uniquement dans une mesure égale de consommation. Tout comme l’heure de travail individuelle est la mesure du travail individuel, elle est en même temps la mesure de la consommation individuelle. Par là, la consommation est socialement réglée et se meut dans une voie juste. Le passage à la révolution sociale n’est pas autre chose que l’application de la mesure de l’heure-travail sociale moyenne à toute la vie économique. Elle sert de mesure pour la production et aussi de mesure du droit des producteurs sur le produit social” (Page 25).
Mais encore une fois, cette affirmation ne peut devenir positive que pour autant qu’on en transcrive la signification concrète, c’est-à-dire pour autant qu’on reconnaisse qu’il ne peut s’agir pratiquement que de la valeur, lorsqu’on parle de temps de travail et de mesure du travail. C’est ce qu’ont omis de faire les camarades hollandais et cela les a conduit à fausser leur jugement sur la révolution russe et surtout à restreindre singulièrement le champ de leurs recherches quant aux causes profondes de l’évolution réactionnaire de l’U.R.S.S. L’explication de celle-ci ils ne vont pas la chercher dans le tréfonds de la lutte nationale et internationale des classes (c’est une des caractéristiques négatives de leur étude, qu’elle fait quasi abstraction des problèmes politiques), mais dans le mécanisme économique, lorsqu’ils proposent : ”quand les Russes allèrent jusqu’à rétablir la production sur la base de la valeur, ils proclamèrent par là et l’expropriation des travailleurs des moyens de production et qu’il n’y aurait aucun rapport direct entre l’accroissement de la masse des produits et la part des ouvriers dans cette masse” (Page 19).
Maintenir la valeur équivaudrait pour eux à poursuivre l’exploitation de la force de travail, alors que nous pensons avoir démontré, sur la base de la thèse marxiste, que la valeur peut subsister sans son contenu antagonique, c’est-à-dire sans qu’il y ait rétribution de la valeur de la force de travail.
Mais outre cela, les internationalistes hollandais faussent la signification des paroles de Marx quant à la répartition des produits. Dans l’affirmation que : l’ouvrier émarge à la répartition au prorata de la quantité de travail qu’il a donnée, ils ne découvrent qu’un aspect de la double inégalité que nous avons soulignée et c’est celui qui résulte de la situation sociale de l’ouvrier (page 81) ; mais ils ne s’arrêtent pas à l’autre aspect qui exprime le fait que les travailleurs, dans un même temps de travail fournissent des quantités différentes de travail simple (travail simple qui est la commune mesure s’exerçant par le jeu de la valeur) donnant donc lieu à une répartition inégale. Ils préfèrent s’en tenir à leur revendication de : suppression des inégalités des salaires, qui reste suspendue dans le vide parce qu’à la suppression du salariat capitaliste ne correspond pas immédiatement la disparition des différenciations dans la rétribution du travail.
Le camarade Hennaut apporte une solution semblable au problème de la répartition dans la période de transition, solution qu’il tire également d’une interprétation erronée parce qu’incomplète des critiques de Marx du programme de Gotha. Dans Bilan, page 747, il dit ceci : ”l’inégalité que laisse subsister la première phase du socialisme résulte non pas de la rémunération inégale qui serait appliquée à diverses sortes de travail : le travail simple du manœuvre ou le travail composé de l’ingénieur avec, entre ces deux extrêmes, tous les échelons intermédiaires. Non, tous les genres de travail se valent, seules ”sa durée” et ”son intensité” devant être mesurées ; mais l’inégalité provient de ce qu’on applique à des hommes ayant des capacités et des besoins différents,des tâches et des ressources uniformes”. Et Hennaut renverse la pensée de Marx lorsqu’il lui fait découvrir l’inégalité dans le fait que ”la part au profit social restait égale – à prestation égale, bien entendu – pour chaque individu, alors que leurs besoins et l’effort déployé pour atteindre à une même prestation étaient différents” tandis que, comme nous l’avons indiqué, Marx voit l’inégalité dans le fait que les individus reçoivent des parts inégales, parce qu’ils fournissent des quantités inégales de travail et que c’est en cela que réside l’application du droit égal bourgeois.
Une politique d’égalisation des salaires ne peut se placer dans la phase de transition, non seulement parce qu’elle y serait inapplicable, mais parce qu’elle mènerait inévitablement à l’effondrement de la productivité du travail.
Si, pendant le ”communisme de guerre” les Bolcheviks ont appliqué le système de la ration égale, indépendamment de la qualification et du rendement du travail, il ne s’agissait pas là d’une méthode économique capable d’assurer le développement systématique de l’économie, mais du régime d’un peuple assiégé qui bandait toutes ses énergies vers la guerre civile.
En partant de la considération générale que les variations et différences dans la qualification du travail (et sa rétribution) sont en raison inverse du degré de la technique de production, on comprend pourquoi en U.R.S.S., après la N.E.P., les variations très grandes des salaires des ouvriers qualifiés et non qualifiés3 résultaient de l’importance plus grande que prenait la qualification individuelle de l’ouvrier, par rapport aux pays capitalistes hautement développés. Dans ceux-ci, après la Révolution, les catégories de salaires pourront se rapprocher bien davantage qu’en U.R.S.S., en vertu de la loi par laquelle le développement de la productivité du travail tend au nivellement des qualités de travail. Mais les marxistes ne peuvent oublier que ”l’asservissante subordination des individus à la division du travail”, et avec elle le ”droit bourgeois”, ne peuvent disparaître que sous la poussée irrésistible d’une prodigieuse technique mise au service des producteurs.
MITCHELL
Notes
Nature et évolution de la Révolution russe : Réponse au camarade Hennaut
Cet article fait suite à la contribution en deux parties de Hennaut :
— Nature et évolution de la révolution russe (Bilan n°33)
— Démocratie formelle et démocratie socialiste (Bilan n°34)
Nous suivrons les critiques du camarade Hennaut, pas à pas, dans l’ordre même de son raisonnement, bien qu’un tel procédé ne puisse pas aboutir à des résultats définitifs. A cet effet, il nous faudrait pouvoir confronter nos thèses centrales avec celles émises et défendues par le camarade Hennaut, ce qui permettrait à la discussion d’aboutir – à défaut d’une synthèse des deux conceptions qui se serait révélée impossible – à mettre à nu – dans toute son intégralité – la divergence fondamentale entre les deux positions de principe. Or, le camarade Hennaut s’est borné à examiner, de notre étude ”Parti, Internationale, État”, seulement les chapitres consacrés à l’analyse critique de la révolution russe, ce qui lui a interdit de placer la polémique sur le seul terrain où elle pouvait arriver à des conclusions définitives, au travers de la réfutation et de la destruction d’erreurs de principe se révélant dans notre analyse de la révolution russe. Et pourtant, le camarade Hennaut croit que c’est au fond même de notre pensée qu’il y a une erreur fondamentale puisqu’il nous accusa de nous écarter de la méthode marxiste, d’y substituer l’idéalisme et le ”volontarisme” ! Mieux aurait valu, à notre avis, prouver que dans nos conceptions sur la nature de la classe, du parti, de l’État, nous commettons des erreurs qui ne peuvent que vicier définitivement l’analyse que nous avons faite de l’expérience qu’a léguée la révolution russe au prolétariat mondial.
Nous suivrons donc, pas à pas, le camarade Hennaut et nous souhaitons que la discussion ultérieure permette, au camarade Hennaut aussi bien qu’à nous, de dépasser ce stade intermédiaire et d’affronter le débat sur les conceptions principielles.
Il nous semble, en effet, que la grandeur même des expériences vécues (la Commune et la Révolution russe) ne permet pas de conclure que le prolétariat soit incapable de forger l’arme lui permettant d’avancer fermement dans la voie de son émancipation. A supposer que notre thèse centrale soit fausse, il faut lui opposer une autre conception fondamentale autour de laquelle les masses pourraient se concentrer demain, pour atteindre leur victoire. La-dessus le camarade Hennaut, tout en se dirigeant vers une solution principielle particulière, n’en est pas encore arrivé à la présenter sous une forme achevée et force nous est donc d’attendre que, dans le cours de la discussion, l’on puisse arriver à la phase supérieure de la polémique où il sera possible de confronter les solutions fondamentales que l’on entend tirer des grandioses expériences faites par le prolétariat international.
Engels, en face de la Commune de Paris, disait : ”Voilà la dictature du prolétariat”. Luxemburg, dans un premier essai critique de la révolution russe, indiqua sur quelles bases celle-ci pouvait évoluer vers la victoire définitive. Lénine se prononça dans son ”État et Révolution”, et successivement dans les autres études qu’il écrivit au cours même des événements. Sur la trace de nos maîtres, nous ne pouvons que faire la même chose ; les événements passés contiennent la solution de nos luttes futures ; ils nous dictent la voie à suivre : notre tâche consiste à analyser ces événements, à les comprendre pour entrevoir, dès aujourd’hui, les bases sur lesquelles pourra se fonder la dictature du prolétariat de demain. La faiblesse de nos forces intellectuelles, par rapport à celles de nos chefs, est un élément qui amoindrit énormément la valeur des conclusions auxquelles nous pouvons arriver, elle ne peut être un empêchement à emprunter le seul chemin où nous devons continuer la lutte dans l’intérêt du prolétariat. Le camarade Hennaut n’a pas encore dit d’une façon définie que la thèse centrale qui puisse assurer l’évolution révolutionnaire de la victoire prolétarienne soit celle représentée par son affirmation de ”la remise de la gestion des entreprises aux ouvriers” (Comités d’usine). Cette affirmation est d’ailleurs contredite par cette autre que ”La tentative de passer aux Comités d’usine la gestion des entreprises aboutit et devait aboutir dans les circonstances de l’époque, à un échec terrible”. Encore ”D’autre part, il est certain que les Comités d’usine reflétaient l’incapacité des masses à se hisser au niveau de la construction socialiste positive et en ce sens on ne peut ne pas souscrire à ce qu’écrivait le journal du Conseil Supérieur Économique ”La Vie Economique”, en 1919 : ”La mentalité des larges masses n’est pas encore pénétrée de la conscience de leur devoir civique, ce sentiment de l’esclave qui cherche à arracher à l’État ou au capitaliste des avantages toujours nouveaux avec ou sans prétexte, n’est pas encore extirpé”. Le camarade Hennaut en arrive jusqu’à justifier le Parti bolchevik qui dépossède les Comités d’usine : ”Il ne fait pas de doute que si les bolcheviques n’avaient pas au cours de ces années mis progressivement fin aux pouvoirs des Comités d’usine, ils n’auraient pu résister aux assaut infernaux de la contre-révolution intérieure et extérieure, le pouvoir serait tombé des mains d’une force anémiée, exsangue et dont aucune vie n’entretient ou ranime l’existence. Le transfert de la gestion des entreprises des Comités d’usine à des organisations étatiques soustraites au contrôle des masses était une nécessité historique que commandaient les événements, mais il n’empêche qu’en se pliant à cette nécessité, le Parti Communiste porta un coup mortel à l’hégémonie politique des masses ouvrières et anéantit les seuls organes capables de permettre au prolétariat d’exercer un contrôle sur l’activité de la bureaucratie à laquelle allait être confiée la gestion de l’économie et d’empêcher que cette bureaucratie de simple intermédiaire, de serviteur au début, ne devienne une force indépendante poursuivant ses propres fins et finisse par s’installer en maître dans le régime” (”Les classes dans la Russie des Soviets”, pages 14 à 16). Si le camarade Hennaut était tellement convaincu que la seule forme de gestion prolétarienne de l’État consiste dans les Conseils d’usine, il est évident qu’il ne souscrirait jamais à ce qu’il appelle ”une nécessite historique”. De même, il ne pourrait écrire (”Bilan”, page 1122) que ”comme contrepartie à cette conservation du pouvoir par les bolcheviques s’inscrit l’abandon de toutes les revendications sociales qui ont fait saluer par les ouvriers du monde entier la révolution russe comme l’avant-coureur de la révolution prolétarienne : le gouvernement direct, l’abolition du salariat, l’égalité politique et économique. Les bolcheviques ont su trouver les voies qui leur conservèrent les rênes du pouvoir, mais ils n’ont pu le faire qu’en vidant la révolution aussi de son contenu communiste”. D’autre part, le camarade Hennaut affirme que ”le prolétariat aurait poussé la révolution plus avant encore, mais aurait écarté du pouvoir le parti communiste”, (”Bilan”, même page), conception qui se retrouve aussi dans le chapitre ”Le pouvoir bolcheviste forcé de dépasser les objectifs initiaux”. Il est évident que nous ne nous trouvons pas en face d’un achèvement de la pensée du camarade Hennaut pour ce qui concerne les Comités d’usine et qu’il faudra attendre, avant d’examiner cette thèse pour le moment seulement ébauchée, qu’elle soit arrivée à sa conclusion définitive.
Il est vrai que le camarade Hennaut affirme que l’immaturité des capacités techniques du prolétariat russe est à la base de son incapacité à garder le fruit de sa victoire et il en arrive à affirmer que ”La révolution bolchevique a été faite par le prolétariat, mais n’a pas été une révolution prolétarienne. La dictature du parti communiste qui nous est présentée comme la forme spécifique de la dictature du prolétariat n’était pas une dictature du prolétariat ; elle n’exprimait nullement l’état de transition entre le capitalisme et le socialisme, mais cette dictature communiste a été et est encore l’expression de la contradiction en URSS entre l’impossibilité de maintenir plus longtemps le régime de production capitaliste et l’incapacité du prolétariat de réaliser le socialisme”.
Il y a un fait qui nous est révélé par les événements d’une façon lumineuse : les batailles révolutionnaires ne surgissent point dans les pays de haute industrialisation où le prolétariat a pu acquérir ce qu’Hennaut appelle ”les capacités techniques”, mais dans les pays à économie retardataire. Nous réservant de revenir par la suite sur cet argument, nous nous bornons pour l’instant à cette simple affirmation anti-idéaliste et ”anti-volontariste” : qu’il n’est pas possible d’inventer un cours historique d’événements, qu’il faut analyser et comprendre celui qui se déroule, qu’une révolution prolétarienne peut évoluer vers la victoire définitive, qu’il s’agit pour des marxistes de retirer les enseignements que l’expérience comporte et non d’y substituer un schéma n’ayant aucune relation avec la réalité que nous vivons. Celle-ci nous prouve que, juste au moment où le parti bolchevique vidait de son contenu la révolution russe (en 1920), elle dotait le prolétariat mondial d’un organisme puissant pour la victoire de la révolution mondiale : l’Internationale Communiste. Sans considérer comme sacrées toutes les décisions prises par les bolcheviques, il nous est toutefois possible d’affirmer que le divorce entre les communistes russes et la révolution mondiale ne s’est point vérifié au moment où le prolétariat russe aurait été, paraît-il, dépossédé du contrôle de l’économie et de la production en Russie.
Nous pensons que dans l’état actuel de l’analyse historique, nous ne pouvons pas encore entamer la discussion programmatique, et qu’il est nécessaire de déterminer les conditions qui permettront ce débat de fond. Les articles du camarade Hennaut ont franchi cet état intermédiaire dans lequel nous restons. Avant d’entreprendre la réfutation des critiques qui nous ont été adressées, il nous faudra dire que nous ne pouvons pas suivre le système absolutiste du camarade Hennaut et qui consiste à considérer comme ”nul et non avenu” tout ce qui ne concorde pas avec la thèse que l’on défend. Le camarade Hennaut a trouvé que notre étude n’est, en définitive, qu’une dissertation inutile et cela, sans doute, parce que nous n’entrons pas dans l’ordre des considérations qu’il défend. Nous essayerons de prouver que, sans avoir la sotte prétention d’avoir inventé quoi que ce soit, les conceptions que nous avons défendues ne se trouvent pas infirmées par la critique qui en a été faite jusqu’ici.
* * *
Le camarade Hennaut propose de changer le titre de notre étude en y substituant celui-ci : ”Tentative de justification de la doctrine de la Fraction de Gauche à l’aide de matériaux puisés dans le développement de la révolution russe”. A part une rectification, nous sommes d’accord. Il ne s’agit pas de ”matériaux puisés dans le développement de la révolution russe”, mais de la révolution russe elle-même. Il est vrai que Hennaut relève dans notre analyse de ”nombreuses erreurs de faits”, mais puisqu’il ne nous indique pas ces erreurs et sans nullement prétendre à l’infaillibilité, nous attendons qu’il nous montre les erreurs fondamentales que nous aurions commises.
Nous ne pouvons que nous répéter : le prolétariat ne peut atteindre sa victoire que sur la base d’un programme fondamental sans lequel il ne lui est pas possible ni de vaincre son ennemi, ni de fonder sa dictature en vue de la construction de la société communiste. Tel est aussi l’avis du camarade Hennaut qui donne, lui aussi, la solution qu’il croit utile, et en dehors de laquelle il ne croit pas qu’il y ait de salut pour la classe ouvrière. Notre devoir consiste à dresser un schéma du passé pour bâtir l’avenir et il ne s’agit point d’investigations spéculatives abstraites, mais de l’inventaire d’événements historiques qui ont leur logique et contiennent déjà des solutions que la classe prolétarienne a données aux problèmes sociaux qui se présentaient devant elle. Le schéma est-il nécessaire, est-il indispensable, représente-t-il la condition même pour la vie et le succès du prolétariat ? Mais, de grâce, qu’ont fait nos maîtres ? Marx, dans le Manifeste, n’a-t-il pas osé synthétiser les événements de plusieurs siècles en quelques pages, ne les a-t-il pas synthétisés en une courte phrase : ”L’histoire de la société jusqu’à nos jours est l’histoire des luttes de classes” ? Est-ce que cela signifie que nous puissions expliquer chaque moment de la vie des individus par la formule du Manifeste ? Il ne s’agit pas de cela car, en l’occurrence, nous examinons des événements d’une importance colossale : la révolution russe ; et l’observation de Hennaut tombe donc, quand il dit : ”Rien n’est plus facile de faire d’une règle juste, dans certaines limites, une absurdité. Il suffit d’élargir les limites à l’intérieur desquelles cette règle reste valable”. Nous affirmons que les fondements de la lutte prolétarienne ne peuvent être que de nature internationale. Avons-nous inventé quelque chose, comme nous le fait dire Hennaut. Mais non, nous n’avons dit – pour employer ses mots – qu’une vérité banale que tout le monde affirme. Cette vérité, l’élargissons-nous jusqu’à la rendre inopérante parce qu’elle sort des ”limites” à l’intérieur desquelles elle reste vraie ? Mais non, parce que nous l’appliquons à un événement qui n’est pas fortuit : à la révolution russe dont, dès le début, nous tous, guidés par nos chefs, nous avons considéré que sa source, son évolution, ses insuccès, sa victoire, ne pouvaient se trouver que sur le front international. Et la vérité ”banale” que le socialisme ne peut vaincre que sur le terrain international ne signifie-t-elle pas aussi que la base de la victoire insurrectionnelle en un seul pays ne relève pas des conditions sociales particulières à ce pays, mais du niveau international atteint par la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat. Les rapports sociaux dans un pays donné sont-ils la justification principielle de la victoire dans ce pays ? Que répondent les événements ? Exactement le contraire. La Russie était bien le pays qui, abstraction faite des circonstances internationales, contenait les conditions les meilleures pour une victoire, non du prolétariat mais de la classe bourgeoise. Hennaut confirme indirectement cela quand il dit que le prolétariat s’y est trouvé dans l’impossibilité de porter à terme sa révolution. Cela prouve que nous ne pouvons expliquer les événements qu’en fonction de considérations internationales. Le capitalisme est une classe qui établit son règne internationalement, malgré l’existence d’États nationaux concurrents et opposés les uns aux autres. Et pourquoi cela ? Mais parce que la technique de production est devenue mondiale, que le moteur de l’évolution historique est aussi mondial, et qu’enfin la lutte sociale se déclenche uniquement sur ce terrain. La phrase de Lénine ”maillon le plus faible” signifie ceci et rien que ceci ”maillon le plus faible du capitalisme mondial”, rien d’autre que cela.
Nous sommes arrivés au point de saturation extrême : la bourgeoisie, la classe qui entra dans l’arène historique en levant le drapeau de l’industrialisation et qui, sur la base de ce programme, évinça les autres classes féodales privilégiées, ne peut plus porter cette industrialisation dans les pays qui se trouvent en dehors de son contrôle. En 1917, en Russie, elle se verra évincée par le prolétariat, dans la réalisation d’une tâche qu’elle avait accomplie ailleurs. Et ce que Lénine auparavant avait prouvé dans le domaine doctrinal, les ouvriers l’ont réalisé par les armes : ce n’est pas une révolution bourgeoise qui anéantira le tsarisme, mais le prolétariat. Et les événements successifs dans les autres pays, en Chine surtout, n’ont-ils pas prouvé cette même impuissance historique de la bourgeoisie à réaliser sa révolution ?
Ici se pose le problème du ”développement inégal du capitalisme”. Cela signifie, si les mots ont un sens, que le capitalisme ne peut se développer qu’inégalement dans les différents secteurs de l’économie mondiale. Mais sommes-nous arrivés ou non à la phase ultime où tout développement ultérieur du capitalisme est à jamais exclu ? La révolution russe est victorieuse parce que le prolétariat intervient en tant que classe maîtresse dirigeant les événements. Ailleurs, où le prolétariat ne parvient pas à porter à terme sa lutte, le capitalisme triomphe, mais lequel ? Un capitalisme indigène délivrant le pays du servage extérieur et anéantissant les classes patriarcale, féodale et esclavagiste ? Non ! La Chine prouve le contraire : c’est le capitalisme international qui gagne la partie et la bourgeoisie indigène est forcée de vivre à la portion congrue, de se rabattre sur une position de sujétion toujours plus abjecte en face des impérialismes des autres pays. Le camarade Hennaut nous pose le dilemme : prononcez-vous entre Staline et Trotsky sur la question du développement inégal, le premier s’en servant pour justifier le ”socialisme dans un seul pays”, le second pour expliquer en partie la victoire de la révolution. La question est toute autre. A part le fait qu’avec Trotsky nous nous sommes tous trompés en admettant la possibilité d’une évolution socialiste de l’économie soviétique basée sur cette loi de l’inégalité de développement, à part cela nous croyons que cette inégalité qui est une manifestation objective du cours historique signifie ceci : que les possibilités de la victoire révolutionnaire du prolétariat se manifestent justement là où l’état arriéré de l’économie, se heurtant violemment à la technique mondiale, empêche la bourgeoisie de faire dans sa période de décadence la révolution dans l’ordre économique et laisse au prolétariat la tâche de réaliser cette transformation sociale. Est-ce là un bien ou un mal ? C’est un fait, sur lequel il n’y a point à conjecturer ; il s’agit de l’expliquer et de commencer par reconnaître le déroulement objectif des situations historiques.
A l’inégalité du développement économique correspond aussi une inégalité de développement politique, mais dans un sens inverse. Là où le capitalisme a le pouvoir depuis des décades ou des siècles et où les conditions les meilleures sont réalisées pour la ”gestion socialiste” par le prolétariat (Hennaut dit les ”capacités techniques”), là aussi le prolétariat se trouve au point de vue politique dans les conditions les moins favorables et justement parce que son ennemi de classe y est le plus puissant. Il est évident qu’il aurait mieux valu que la révolution gagne en Angleterre et non en Russie ! Mais que pouvons-nous changer au fait qui nous montre encore aujourd’hui le prolétariat anglais emprisonné par la corruption des Trade-Unions, alors que, par exemple, pour bâillonner l’esprit révolutionnaire du prolétariat italien le capitalisme a dû recourir au fascisme.
Le camarade Hennaut pour expliquer ces événements doit user d’un calembour : ”une révolution qui est faite par le prolétariat mais qui n’est pas prolétarienne”. Et, en bon marxiste, il s’appuie pour cela sur ”les facteurs sociaux” que nous, les ”volontaristes”, nous aurions mis de côté pour inventer une nouvelle interprétation de la théorie de la lutte des classes. Tout d’abord nous ne comprenons pas comment, sur la base de ces facteurs sociaux qui rendent possible la conjecture (facile à faire) sur l’inévitabilité de la dégénérescence d’une révolution qui n’était pas prolétarienne dès ses débuts, il est possible d’expliquer les événements de 1917-20 en Russie où, de l’avis de Hennaut, le prolétariat réalisait des formes socialistes de gestion économique (ce qui est impossible à faire, car il ne s’agit pas de conjecturer, mais d’expliquer un fait). Mais les ”rapports sociaux” peuvent-ils être expliqués dans l’enceinte d’un pays donné, et isolés de leur contexture internationale ? A notre avis, cela est impossible, car l’essence même de la théorie marxiste est d’ordre international. D’ailleurs la réalité ne fait que concrétiser la théorie marxiste qui considère les différentes époques de l’histoire, non au point de vue des secteurs nationaux, mais de l’enchevêtrement de ces derniers dans le milieu international qui les influence. Les facteurs économiques sont les éléments primaires pouvant expliquer le déroulement des événements mais c’est déformer le marxisme que de vouloir les cantonner à un seul pays, au lieu de les placer dans l’ambiance mondiale dont, d’ailleurs, ils relèvent. Et encore une fois, nous n’avons pas ici en vue une manifestation accessoire de la lutte sociale, mais son aboutissement extrême – la révolution. Nous sommes donc dans l’enceinte spécifique où la notion centrale doit être appliquée. L’enchevêtrement des facteurs nationaux et internationaux dont parle le camarade Hennaut est évidemment une notion parfaitement juste mais à la condition de se baser sur la réalité qui voit la situation d’un pays dépendre de l’ensemble international dont il est d’ailleurs partie intégrante. Mais le camarade Hennaut substitue à la réalité de l’évolution sociale internationale un tracé d’un tout autre ordre. Il commence par nier la nature prolétarienne des luttes qui ne se déclenchent pas dans les secteurs économiquement évolués et il conclut en considérant que la seule sauvegarde possible du caractère révolutionnaire de la conquête ouvrière dépend de la possibilité qu’aurait la masse de gérer l’économie du pays. C’est dans cette possibilité que résiderait aussi la condition pouvant permettre au prolétariat vainqueur de rester dans le chemin du développement de la révolution mondiale. Pour ce qui concerne la Russie, cette possibilité était exclue dès l’abord, parce que les rapports sociaux du pays ne le permettaient pas. Mais en principe peut-on poser pareil problème ? Pour le poser, il faudrait commencer par admettre qu’une fois la bourgeoisie renversée les conditions seraient réalisées pour une gestion socialiste de la production. Or, la révolution russe oppose un démenti cruel à cette assertion. Après la défaite du capitalisme, la lutte de classe continue, sous des formes extrêmement différentes il est vrai, mais elle continue et la classe ouvrière se trouve dans la nécessité de créer des organismes qui défendent ses intérêts dans la phase transitoire entre le capitalisme et le socialisme. Ces conditions absolues pour la gestion socialiste de la production n’existent dans aucun pays, même dans le plus développé économiquement. Et cela parce que le socialisme est d’ordre international, ou n’est pas…
Dans l’ordre économique, nous pouvons affirmer cette vérité centrale que les conditions pour une gestion économique des collectivités ou des individualités ouvrières (conseils d’usine) existeront seulement lorsque l’expansion de la technique de production sera tellement élevée – au point mondial – que le problème ne se posera plus, la disparition des classes ayant fait disparaître le prolétariat et ayant mûri les prémisses de la révolution communiste. Même après la victoire insurrectionnelle dans un pays donné, il ne faut pas fausser la nature des organismes ouvriers qui doivent rester des organes de la lutte de classe et non devenir des organismes appelés à gérer la production. Il est vain d’affirmer que l’État cesse d’être prolétarien parce qu’il faut maintenir des organismes de classe (syndicats et conseils d’usine). Comme le disait Engels, l’État est un ”fléau” dont le prolétariat hérite ; il est un organisme qui s’oppose fondamentalement à la mission historique du prolétariat, dès sa fondation il représente une condition négative pour le développement des luttes ouvrières : qu’il soit fondé sur la base des Conseils Supérieurs de l’Économie ou sur les Conseils d’usine, qu’il soit dirigé par le parti communiste ou soumis à l’autorité des assemblées libres d’ouvriers, il reste une institution de contrainte économique et politique. Le camarade Hennaut croit pouvoir trouver une solution à ce problème au travers d’expédients d’ordre juridique (la possession par la classe ouvrière du mécanisme économique), alors que pour nous la question est politique et qu’elle ne peut être résolue que par la classe ouvrière qui, tant que dure la lutte de classe, a besoin de ses organes de classe pour se défendre contre l’État qu’il ne vaincra qu’à la condition de se relier à la lutte de la classe ouvrière mondiale : celle-ci restant isolée, elle serait même écrasée.
Pour conclure sur ce point, nous croyons devoir insister sur les notions qui paraissent être les enseignements capitaux à retirer de la révolution russe :
a) La structure même du mécanisme productif doit être bouleversée : au système capitaliste de l’accumulation par la progressive soustraction de la plus-value, il faut opposer celui se basant sur le taux d’accumulation consenti par la capacité productive de l’appareil économique, compte tenu de la nécessité d’un avancement progressif des conditions de vie de la classe ouvrière ;
b) La classe ouvrière, pour pouvoir résoudre tous les problèmes qui se poseront après la prise du pouvoir, doit garder tous ses organismes de classe et l’entière liberté d’employer ses moyens spécifiques de lutte, y compris évidemment la grève, pour ce qui concerne les entreprises socialisées ou non. Cette considération fondamentale s’applique à toutes les autres manifestations de la vie ouvrière (assistance, mutualité, éducation, sport, etc.) dont elle ne peut céder le contrôle et la direction à l’État ;
c) La dictature du prolétariat ou, pour être plus précis, la dictature du parti communiste ne peut vouloir signifier autre chose que ceci : c’est uniquement au travers du parti de classe que le prolétariat peut réaliser la conscience politique qui le rendra apte à la lutte et à la victoire pour la révolution communiste mondiale. Ce parti de classe, à l’opposé de ce que firent les bolcheviks, pouvait être sauvegardé pour le prolétariat et la révolution mondiale à la seule condition que la classe ouvrière puisse y agir par le canal des luttes de fractions lesquelles se dirigent vers une opposition de programmes quant à l’évolution de la lutte du prolétariat du pays et international, pour la victoire du communisme ;
d) La pluralité des partis se heurte à l’idée même de la dictature du prolétariat, car admettre des partis adverses signifie poser la condition pour le rétablissement du pouvoir ennemi anéanti. Comme il est nécessaire d’écraser les pouvoirs économiques et politiques de l’ennemi (car la lutte révolutionnaire ne peut être conçue sur le plan de la supériorité de la gestion économique du prolétariat par rapport à celle du capitalisme), il est nécessaire aussi de ne pas laisser subsister des partis dont l’existence même pose celle de la classe ennemie ; pour ce qui est des différentes idéologies bourgeoises qui se répandent directement ou indirectement au sein de la classe ouvrière, aucune mesure despotique n’est possible et la lutte policière contre socialistes, anarchistes, etc., non seulement ne résout pas les problèmes de la lutte communiste contre ces idéologies, mais conduit à l’altération progressive de la nature même du parti prolétarien qui devient de plus en plus le prisonnier de l’État. Ces idéologies anti-communistes seront acheminées vers les organismes de classe où elles seront forcées de se manifester autour d’objectifs propres au prolétariat. La liberté de ”fraction”, de la presse, de réunion au sein des syndicats, peut parfaitement marcher de pair avec la dictature du parti communiste que le prolétariat pourra garder à sa classe parce qu’il y garde la faculté de construction des fractions ;
e) Au point de vue international, la révolution russe montre la nécessité de confier la direction de l’organisme international aux partis qui, agissant en des milieux où la lutte de classe garde toute son ampleur directe par l’existence de l’ennemi capitaliste, se trouvent en de meilleures conditions pour poursuivre la lutte pour la victoire communiste internationale que le parti de l’État prolétarien. Cette observation fut déjà faite par le camarade Bordiga après le 5ème Congrès de l’Internationale Communiste.
Le camarade Hennaut prétend que nous n’agissons que sur les symptômes de la dégénérescence soviétique. A notre avis nous opérons sur le point central de cette formidable expérience, alors que lui, qui cherche la solution sur le terrain juridique de la possession de l’appareil économique, s’écarte non seulement du nœud du problème, mais aussi de la méthode marxiste du matérialisme historique.
* * *
Les foudres du camarade Hennaut ne nous ont pas été épargnées au sujet d’un article publié par ”Bilan” à l’occasion des trois anniversaires (l’assassinat de Luxemburg, Liebknecht et la mort de Lénine). Dans cet article, la thèse centrale qui y était soutenue est l’impossibilité d’opposer Lénine à Luxemburg, mais de considérer l’un et l’autre comme deux gigantesques expressions de deux courants du mouvement prolétarien mondial. Nous nous opposions à ce que l’on en arrive à les opposer l’un à l’autre dans les deux différents ”courants” créés par des épigones : le léninisme et le luxembourgisme, et, à ce sujet, nous nous insurgions contre la spéculation que font de Luxemburg ceux qui osent se réclamer d’elle et qui ”fricotent” (tel le SAP et ses satellites) dans les mêmes milieux politiques qui portent l’écrasante responsabilité de l’assassinat de ce grand chef de la révolution prolétarienne.
Mais, paraît-il, suivant les camarades hollandais (PIC), il faut considérer qu’il y a opposition flagrante entre l’un et l’autre, que ou bien on est pour Lénine ou bien pour Rosa, l’un excluant l’autre. Hennaut écrit (”Bilan”, page 1121) après avoir reporté des passages de Rosa : ”Il s’agit de deux façons différentes de réaliser la dictature du prolétariat. Mais il ne s’agit pas là d’une simple divergence de l’esprit, de deux manières différentes de concevoir. En tant que marxistes, nous devons savoir que toute opposition de concepts abrite, dissimule des antagonismes sociaux, des oppositions de classes. A la base des divergences entre Luxemburg et les bolcheviques se trouvait la différence dans le contenu des révolutions allemande et russe”. Poser ainsi le problème nous oblige à devoir repousser celui-ci de fond en comble (et que le camarade Hennaut nous permette pour une fois de le rejoindre dans sa hautaine attitude) et à affirmer que la pire injure que l’on puisse faire à Rosa est de considérer qu’une opposition de classe, aussi dissimulée soit-elle, la séparait de Lénine. Disons en passant qu’il est au moins curieux de constater que l’ultimatisme des camarades hollandais, pour l’un ou l’autre, s’arrête d’emblée dès que l’analyse fondamentale des divergences est entamée. Sur les questions de l’accumulation par exemple (et si nous ne faisons pas erreur), les camarades hollandais acceptent comme parfaitement conforme à la pensée de Marx la position de Lénine pour ce qui concerne les phénomènes de la formation de la plus-value, alors qu’ils acceptent la position de Luxemburg pour ce qui est de la nécessité du marché extra-capitaliste pour le fonctionnement du système dans son ensemble. L’absence ou l’épuisement du marché extra-capitaliste créerait les conditions pour la maturation de la conscience de classe dans l’ensemble de la classe ouvrière. Nous ne sommes pas encore à même d’aborder l’étude des divergences qui opposèrent Lénine et Luxemburg dans les questions de l’accumulation. Nous nous bornons pour le moment [phrase tronquée dans l’original, probablement : à rappeler l’existence de ces divergences].
Et venons au problème soulevé dans la brochure de Rosa dont le sort n’a pas été plus clément que celui d’Engels et de Lénine : la mort nous a enlevé ces chefs immédiatement après qu’ils avaient écrit des articles qui ont servi à toutes les mystifications : Engels avec la préface de 1894, Lénine, avec ses articles sur la Coopération, Luxemburg avec la brochure sur la ”Révolution russe”. Et bien nous l’avouons sans la moindre crainte de lèse-majesté : nous sommes contre la partie de la brochure ayant trait aux questions de la démocratie et approuvons complètement l’autre partie qui se rapporte aux questions nationales. Sommes-nous inconséquents pour cela ? Autant que les bolcheviks à l’égard desquels Rosa écrivait : ”Tandis que vis-à-vis de l’Assemblée Constituante, du suffrage universel, de la liberté de presse et du droit de réunion, bref de tout ce qui constitue les libertés démocratiques, fondamentales pour les masses populaires et dont l’ensemble formait le ”droit de libre disposition” pour la Russie elle-même, ils faisaient preuve du mépris le plus glacial, ils montaient le droit de libre disposition des nations en joyau de la politique démocratique… pour l’amour duquel devraient se taire tous les points de vue pratiques de la critique réaliste”. Et nous nous permettons de dire que Rosa elle-même était inconséquente au même titre que les bolcheviks lorsqu’elle n’appliquait pas les mêmes critères qui la guidaient dans les questions nationales à celles ayant trait à l’organisation de la dictature du prolétariat. L’expérience survenue après la mort de Rosa, la dégénérescence de la Russie soviétique, prouve que les possibilités existent pour le capitalisme d’attirer dans son orbite un pays où la bourgeoisie a été écrasée, le même danger donc que celui qu’elle voyait à très juste raison pour ce qui concerne les questions nationales.
Rosa a écrit cette brochure en 1918, à une époque où les situations n’avaient pas encore montré la puissance contre-révolutionnaire des forces de la démocratie qui devaient par après se charger de la faire assassiner. Les idées qu’elle développe dans cette brochure avaient cours dans les milieux de la gauche marxiste de la Deuxième Internationale et il suffirait de rappeler les thèses de Lénine sur les questions coloniales (de 1914) pour y rencontrer des formulations à peu près identiques. Lénine, parce qu’il opérait dans un milieu où la révolution prolétarienne avait déjà éclaté, pu dès le début de 1918 traduire en des notions politiques fondamentales sur la démocratie l’enseignement des nouvelles situations. Rosa ne le pu pas parce que la démocratie allemande en favorisa l’assassinat, si ce n’est qu’elle en donna l’ordre formel.
Après la mort de Rosa, aucune équivoque n’est plus possible, la démocratie est le fourrier du fascisme en Italie et en Allemagne. Elle est le drapeau autour duquel les masses sont mobilisées pour le carnage mondial, comme le prouve le Front Populaire. Jusqu’au temps de Rosa, les marxistes pouvaient même accepter le titre de démocrates-socialistes, employer indifféremment le mot de démocratie et de socialisme : maintenant ils ne le peuvent plus, et lorsqu’on veut s’en rapporter à Rosa pour ressusciter ces formulations, on commet le pire des outrages à l’égard d’un chef qui ne pouvait nullement prévoir ce qui arriverait. En effet, Rosa se base sur l’évolution des révolutions précédentes pour anticiper sur la révolution russe, et elle ne pouvait faire autrement car il lui manquait ce que nous avons aujourd’hui : la défaite des prolétariats italien et allemand justement parce qu’ils ne sont pas parvenus à opposer les armes de l’insurrection à la manœuvre contre-révolutionnaire du capitalisme.
Rosa écrit dans sa brochure :
”Et cette vive action constante de l’état d’esprit et de la maturité politique des masses sur les corps élus devrait s’arrêter précisément en temps de révolution devant le schéma immuable des enseignes de partis et des listes de candidats ? Mais c’est tout le contraire. C’est justement la révolution qui crée, par l’ardeur de sa flamme, cette atmosphère politique, le pouls de la vie nationale, agissant instantanément de la façon la plus admirable sur les corps représentatifs. C’est justement là-dessus que reposent toujours les scènes émouvantes que l’ont sait au stade de début de toutes les Révolutions, où de vieux parlements réactionnaires ou très modérés, élus sous l’ancien régime par un suffrage restreint, deviennent soudain des porte-paroles héroïques de la Révolution, des foudres de guerre. L’exemple classique, c’est le fameux Long-Parlement d’Angleterre qui, élu et réuni en 1642, resta sept ans à son poste, et qui reflète dans son sein toutes les vicissitudes mouvantes de l’opinion publique, de la maturité politique, des dissensions de classes, du progrès de la Révolution jusqu’à son point culminant, de l’escarmouche respectueuse avec la couronne sous un speaker à genoux, jusqu’à la suppression de la Chambre des Lords, l’exécution de Charles 1er et la proclamation de la République.
”Et cette même transformation merveilleuse ne s’est-elle pas reproduite dans les États Généraux de France, dans le Parlement censitaire de Louis-Philippe, et même – dernier exemple, le plus frappant, que Trotsky avait à sa portée – dans la Quatrième Douma de Russie qui, élue en l’an de grâce 1909, sous la domination la plus obstinée de la contre-révolution, sentit tout-à-coup, en février 1917, comme Saint Jean, le souffle subversif passer dans ses cheveux et devint le point de départ de la Révolution ?”.
Nous avons voulu faire cette longue citation pour bien mettre en évidence l’état d’esprit dans lequel se trouvait Rosa qui reprochait aux bolcheviks d’avoir supprimé l’Assemblée Constituante et rétorquait à Trotsky que, si celle-ci était devenue hostile à l’effervescence révolutionnaire du pays, il fallait procéder à une nouvelle consultation électorale sur la base du suffrage universel. Les événements survenus par après en Occident ont démontré que malgré le suffrage universel, la bourgeoisie a pu briser l’effort révolutionnaire du prolétariat et que les Gouvernements les plus démocratiques, loin de refléter la poussée révolutionnaire des masses, ont représenté la forteresse extrême permettant la victoire de l’ennemi. Rosa écrivait que ”la quatrième Douma, le produit le plus réactionnaire du très réactionnaire système électoral des quatre classes sorties du coup d’État, se transforma soudain en instrument de la Révolution”.
Les événements de l’après-guerre ont définitivement clos une époque historique. La révolution russe ouvre un nouveau chapitre : la démocratie est l’extrême réserve contre-révolutionnaire de la bourgeoisie. L’expérience russe elle-même prouve que ce n’est pas dans la voie qui a conduit à la défaite des prolétariats des autres pays que le prolétariat russe aurait pu se frayer le chemin de sa victoire. Même après avoir banni la bourgeoisie, ”la dictature de la classe ouvrière” ne peut être établie que sur des fondements et des institutions de classe, jamais au travers du suffrage universel.
Tout comme Marx, Rosa aussi avait cru que, une fois la bourgeoisie écrasée, les conditions auraient été réalisées pour l’épanouissement de la démocratie. L’expérience russe prouve que les prévisions de nos chefs ne se sont pas réalisées et que les principes de la lutte des classes exigent que la solution soit trouvée dans une autre direction, la lutte des classes persistant même après la victoire insurrectionnelle.
* * *
Nous en venons maintenant à la question du parti. Ici, le camarade Hennaut réalise un véritable ”ersatz” lorsqu’il croit que notre thèse se base sur ”l’indépendance du parti et de la classe”. A ce propos, nous nous en tenons aux formulations du 2ème Congrès de l’Internationale où il est dit que ”les notions de parti et de classe doivent être distinguées avec le plus grand soin”, ce qui ne veut pas dire que le parti soit indépendant de la classe. Pour préciser, nous pensons que le parti est non seulement l’expression de la classe, mais qu’il en représente à chaque instant les capacités, la force, les possibilités et ce à tous les points de vue. Le camarade Hennaut, qui croit que polémiquer c’est ridiculiser, a certainement lu de bien nombreuses fois que même les ouvrages fondamentaux de nos maîtres n’ont été créés que parce qu’à l’époque où ils ont été écrits la classe ouvrière se trouvait à un point avancé de sa conscience, de ses capacités de lutte politique.
Mais il y a un problème sur lequel la clarté devrait enfin se faire. Est-il vrai ou non que la classe ouvrière a été battue mille fois, parce que mille fois, au lieu de trouver l’organisme qui pouvait la guider à la victoire, elle a été prisonnière de chefs et de cadres qui l’ont trahie. Chaque fois que les situations ont permis à la classe ouvrière de se jeter dans la lutte révolutionnaire, ce n’est jamais la supériorité armée de l’ennemi, de ses appareils d’oppression qui nous ont conduit à la défaite, mais toujours l’intervention d’une force hostile au prolétariat qui a capté la confiance de celui-ci et l’a conduit dans la voie où il devait être exterminé par le capitalisme. Est-ce cela ou bien n’avons-nous rien compris aux événements d’Allemagne, d’Italie, de Chine et des autres pays ? Or, le problème se pose : comment le prolétariat peut-il arriver à atteindre cette conscience qui lui permettra d’utiliser une situation révolutionnaire pour arriver à la victoire définitive ?
C’est un leurre de croire que les ouvriers puissent par eux-mêmes arriver à élaborer le programme de la révolution. Le capitalisme est là pour les en empêcher, non seulement pour les situations actuelles, mais pour l’avenir immédiat où pèsera sur les ouvriers l’héritage de siècles d’exploitation et de servage. C’est une minorité de la classe ouvrière qui est chargée de cette fonction. Une minorité qui rencontre des difficultés terribles pour comprendre et agir dans les situations. Cette minorité se concentre dans le parti de classe qui est chargé d’une mission que la classe dans son ensemble ne peut pas réaliser. Et comment s’affirme cette délégation ? Mais par le fait que ce parti agit, s’instruit, s’éduque non sur la base de spéculations abstraites, mais sur la base de la lutte de classe, de ses institutions spécifiques, de ses objectifs uniques, et cela est bien loin, le camarade Hennaut en conviendra, de la substitution que nous aurions faite de la lutte des partis à la lutte des classes. Le parti peut-il se tromper ? Mille fois, oui. Il doit être même sous la hantise du doute perpétuel, mais encore une fois, c’est sur le front de la lutte des classes qu’il pourra retrouver non seulement les causes de ses erreurs, mais aussi la possibilité d’atteindre la phase plus avancée de la lutte.
Il est suggestif de remarquer que nous qui sommes les plus acharnés défenseurs de la nécessité du parti, nous sommes aussi ceux qui nous opposons à jeter ou accréditer parmi les masses des positions politiques qui lui sont absolument étrangères et hostiles.
Oui, nous affirmons que la base de fondation et de développement du parti consiste dans l’adhésion à un programme donné. Mais qu’est-ce donc que ce programme ? Le produit d’une spéculation d’illuminés ? Mille fois, non. C’est la concrétisation, la cristallisation en des idées, de grandioses batailles historiques où le prolétariat a inscrit les pages fondamentales de sa théorie révolutionnaire.
Nous n’avons pas la moindre difficulté à reprendre intégralement à notre compte les idées de Lénine sur le parti. Alors que Lénine ne pouvait se baser que sur la faillite des Trade-Unions, aujourd’hui nous pouvons y ajouter la faillite de bien d’autres formes d’organisations ouvrières que l’on avait cru pouvoir substituer au parti de classe : les Conseils d’usine ont pu, eux aussi, être mis à l’épreuve en Italie, en Allemagne, en Autriche. Et la dégénérescence soviétique ne s’inscrit nullement au désavantage du parti de classe. Staline a été forcé d’assassiner même les vestiges de ce parti pour pouvoir encastrer définitivement la Russie Soviétique dans l’engrenage du capitalisme mondial.
Les rapports du parti et de la classe sont-ils despotiques ? Nous ne sommes nullement accusés de cela, mais c’est uniquement pour mieux préciser notre idée que nous nous sommes posés cette question. Les rapports entre le parti et la classe ne se posent que sur la base de l’élévation simultanée du parti et de la classe à une capacité toujours supérieure vers la victoire finale. Le parti ne devra jamais avoir recours à des formes de contrainte, mais considérer que s’il est chargé d’une mission que la classe ne peut accomplir dans son ensemble, il ne lui reste qu’à agir pour aider la classe ouvrière à atteindre un degré toujours plus avancé de sa conscience, ce qui lui permettra aussi de faire progresser le parti lui-même. ”L’organisation du prolétariat en classe et donc en parti”, dit le Manifeste. Des piles immenses de livres ont été écrites par l’avant-garde du prolétariat sur l’expérience cuisante d’un siècle de luttes ouvrières. Il nous appartient à nous, issus de la dégénérescence de la révolution russe, d’essayer de tirer les enseignements de cette défaite. Aujourd’hui nous ne pouvons que balbutier. Demain, quand les situations permettront à nouveau au prolétariat d’intervenir avec ses luttes révolutionnaires, le nouveau parti, la nouvelle Internationale construiront, avec le nouveau programme, l’arme indispensable pour la victoire de la classe ouvrière.
Le prolétariat n’a pas besoin d’éclaireurs, mais il a besoin d’un parti. En octobre 1917, le parti de classe existait en Russie seulement et c’est là que nous avons eu la victoire. En d’autres pays la situation révolutionnaire s’est aussi présentée mais nous n’avons pas eu la victoire, parce que nous n’avions pas le parti. Le matérialisme historique nous permet évidemment de nous expliquer pourquoi le parti existait en Russie et non ailleurs. Mais la discussion ne tend pas à l’impossible : à créer aujourd’hui le parti de classe quand les conditions n’en existent pas encore. La discussion tend uniquement à diriger les faibles énergies survécues du prolétariat des différents pays vers une voie qui a fait son épreuve historique et qui est d’ailleurs la manifestation directe des notions doctrinales du marxisme.
Le camarade Hennaut nous harcèle de ”pourquoi la révolution russe a dégénéré ?” et puisque nos réponses ne sont pas conformes au schéma qu’il s’est fait de la révolution (la possession par les ouvriers des moyens de production), il en arrive à la conclusion que nous n’expliquons rien du tout et que nous avons un passe-partout qui nous permet d’escamoter le problème.
Pour rendre plus aisée la polémique, nous estimons utile de condenser en quelques idées centrales les divergences qui nous opposent au camarade Hennaut :
1) Les révolutions, leur éclosion, aussi bien que leur évolution ultérieure, ne peuvent être considérées qu’en fonction de considérations internationales. Il est non seulement impossible de construire le socialisme dans un seul pays, mais aussi d’en établir les bases. Dans le pays où le prolétariat a vaincu, il ne s’agit point de réaliser une condition du socialisme (au travers de la libre gestion économique de la part du prolétariat) mais seulement de sauvegarder la révolution, ce qui exige le maintien de toutes les institutions de classe du prolétariat.
2) La théorie des Conseils d’usine rompt avec le marxisme parce qu’elle substitue à la théorie prolétarienne de la lutte de classe mondiale, celle consistant à trouver des solutions dans le domaine juridique, solution qui détruit le principe marxiste de l’opposition foncière entre l’État et le prolétariat et admet l’hypothèse qu’une structure de l’État prolétarien sur la base des Conseils (donc, un changement purement formel) puisse sauvegarder la révolution du prolétariat vainqueur.
3) Les classes se fondent uniquement sur le terrain du mécanisme de la production et de l’appropriation de la plus-value en construisant ainsi une économie basée sur le profit. En Russie, où la différenciation n’est pas encore arrivée au point de déterminer l’appropriation privée des moyens de production, nous n’avons pas encore de classe capitaliste. Le phénomène russe et sa dégénérescence sont une confirmation éclatante du marxisme que la lutte des classes est d’ordre international, qu’une économie capitaliste mondiale peut très bien s’accommoder avec des formes de gestion économique qui lui sont opposées, soit qu’elles soient basées sur le servage féodal, ou qu’elles soient basées sur la socialisation des moyens de production. Le capitalisme belge s’accommode fort bien de colossales coopératives de production et de consommation. Sur une échelle bien plus large, le capitalisme mondial a prouvé qu’il peut s’accommoder de la persistance de l’économie soviétique. Pas plus que la bureaucratie belge, la bureaucratie soviétique ne peut se hausser à la hauteur d’une classe fondamentale de la société.
4) La solution prolétarienne aux problèmes issus de la dégénérescence soviétique consiste dans la poursuite du chemin parcouru jusqu’aujourd’hui par le prolétariat de tous les pays, c’est-à-dire à enrichir le patrimoine de la lutte du prolétariat mondial. Ce n’est nullement par hasard que les appréciations les plus apparemment à gauche sur la situation russe s’accompagnent de positions de droite et d’extrême-droite dans les problèmes de la lutte du prolétariat dans tous les pays. On escamote la base même du marxisme quand on parle de classe exploiteuse alors que l’appropriation privée des moyens de production n’existe pas encore. On escamote encore une fois le marxisme quand au lieu de porter à un point plus avancé le programme politique que nous a légué la révolution russe, on reste même en deçà des réalisations politiques de la révolution russe.
VERCESI
La crise dans la fraction (communiqué du Comité de coordination )
COMMUNIQUE DU ”COMITE DE COORDINATION”
La minorité de la fraction italienne de la gauche communiste, après avoir examiné les événements espagnols et acté les informations reçues de vive voix par un délégué qui s’est rendu sur place :
NIE toute solidarité et responsabilité avec les positions prises par la majorité de la fraction au travers de la presse (”Prometeo”, ”Bilan”, Manifestes, etc.) ;
APPROUVE l’attitude prise par le groupe des camarades qui, contre le veto opposé par la C.E., se sont rendus en Espagne pour défendre, les armes à la main, la révolution espagnole, même sur le front militaire ;
CONSIDÈRE que les conditions pour la scission sont déjà posées, mais que l’absence des camarades combattants enlèverait aujourd’hui, à la discussion, un élément indispensable, politique et moral, de clarification ;
ACCEPTE le critère de renvoyer à un prochain Congrès la solution définitive à donner aux divergences ;
RESTE donc, au point de vue de l’organisation – sinon plus idéologiquement – dans les rangs de la fraction à condition que lui soit garantie la libre expression de la pensée de la minorité tout autant dans la presse que dans les réunions publiques.
DECIDE :
D’ENVOYER immédiatement en Espagne un de ses délégués et successivement, si cela devient nécessaire, un groupe de camarades pour développer un travail conséquent au sein et en accord avec l’esprit de l’avant-garde du prolétariat espagnol, partout où il se trouve, afin d’accélérer le cours de l’évolution politique du prolétariat en lutte, jusqu’à la complète émancipation de toute influence capitaliste et de toute illusion de collaboration de classe en associant – quand cela sera possible – à ce travail politique les camarades qui se trouvent actuellement au front ;
DE NOMMER un Comité de Coordination qui règlera les rapports entre les camarades, la Fédération de Barcelone (dont on demande la reconnaissance immédiate) et les camarades des autres pays, afin de définir, à l’égard de la C.E., les rapports que la minorité aura avec elle ;
AUTORISE les camarades de la minorité à combattre les positions de la majorité et à ne pas diffuser la presse et tout autre document basé sur les positions officielles de la fraction ;
EXIGE que le présent ordre du jour soit publié dans le prochain numéro de ”Prometeo” et de ”Bilan” ;
CONCLUT par l’envoi d’un salut fraternel au prolétariat espagnol qui défend la révolution mondiale dans les milices ouvrières.
LA MINORITE DE LA FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE.