Le bourrage de crane chauvin se développe en Italie parmi un prolétariat réduit à l’impuissance. Toute la presse découvre brusquement que l’État féodal d’Abyssinie représente une honte pour la civilisation, comme si l’esclavage des ouvriers italiens n’était pire encore. Et des classes sont mobilisées. Parmi les cris d’allégresse d’une foule inconsciente, des ouvriers vont attendre en Érythrée, en Somalie, que sonne l’heure où il faudra chercher la mort sur les plateaux éthiopiens. Broyé par le fascisme, le prolétariat italien est sans force pour s’opposer à un épisode de préparation de la conflagration mondiale. Au contraire, les ouvriers seront emportés par le fracas des musiques militaires, les discours patriotiques. Et que l’on ne pense pas qu’il suffit de crier « Pas un homme, pas un sou, à la guerre abyssine » pour estomper la réalité tragique de la situation. Le fait est que l’impérialisme italien mobilise victorieusement les masses, crée aujourd’hui une diversion à leur sort misérable, pendant que socialistes et centristes italiens amusent la galerie avec leurs hurlements. Pour s’opposer à la préparation de la guerre, le prolétariat devrait pouvoir opposer son insurrection au régime existant. Battu dans le monde entier, d’adversaire historique de la guerre, il en devient la proie lamentable que les traîtres de hier et de demain conduiront – malgré leur amour de la « paix » – vers les champs de bataille.
En attendant se développe largement la manœuvre de Mussolini envers l’Éthiopie. Grâce au pacte de Rome, il sait pouvoir disposer d’une certaine liberté d’action que l’impérialisme français tolérera tant qu’elle ne mettra pas en danger ses propres positions.
D’ailleurs, il est probable que le banditisme colonial de l’Italie ne s’épanouira qu’au feu d’un massacre général. Mais la méthode japonaise expérimentée en Chine, plaît beaucoup à Rome. D’abord, exploiter le moindre incident – souvent provoqué – pour masser des troupes aux points stratégiques du territoire convoité, puis s’emparer des terres « contestées » ou « troublées » par des « bandits » et enfin profiter de circonstances favorables pour déclencher une attaque de fond. Il est probable que ces circonstances seront la guerre mondiale, car trop d’intérêts se croisent en Abyssinie. D’une part l’Angleterre ne tient pas à avoir l’Italie aux frontières du Soudan, d’autre part le Japon se pose en compétiteur redoutable. Même la France, malgré toute sa bonne volonté, ne veut payer Mussolini pour son appui contre l’Allemagne qu’avec une traite sur l’avenir dont, évidemment, l’Éthiopie ferait les frais.
Il reste que l’impérialisme romain aiguise ses armes pour la guerre impérialiste ouvertement et sans crainte. La guerre doit être décisive pour l’Italie : aux promesses du dernier conflit il faut substituer une réalité qui lui permette d’acquérir enfin des colonies.
Pour nous, même en cas de conflit isolé entre l’Italie et l’Abyssinie, aucun appui ni à l’un ni à l’autre. Notre lutte reste celle qui consiste à donner aux ouvriers italiens une conscience de leurs tâches qui se dirigent vers l’écrasement du capitalisme par la dictature du prolétariat. Aujourd’hui que le despotisme de la bourgeoisie étouffe toute velléité de lutte en Italie, que la conscience de classe des ouvriers disparaît sous la botte du fascisme, les « problèmes africains » servent de puissante diversion à la situation misérable du prolétariat qui est appelé par le « Grand Conseil Fasciste » à déverser « virilement » ses souffrances, sa misère, dans le gouffre de la guerre.
Face à cette diversion capitaliste qui se dirige vers l’exploitation du nationalisme italien et le renforcement de ses positions en Afrique, les communistes ne peuvent opposer que la lutte de classes dont ils sont l’expression prolétarienne, leur fidélité au but révolutionnaire du prolétariat dont ils préparent le réveil conscient alors que les situations feront sauter le bandeau du chauvinisme qui l’aveugle. Contre la guerre impérialiste. Pour la guerre civile la plus implacable ; contre les exploiteurs et pour la révolution mondiale. Tel sera notre drapeau, face aux étapes qui conduisent à la boucherie internationale!
Doumergue, compétence médiocre et maladroite, répondait fort mal aux exigences de la bourgeoisie française, ralliée à une réorganisation de son mécanisme économique et étatique. Flandin, animé d’une plus grande souplesse jésuitique au service de qualités techniques indéniables, paraissait être un instrument plus adéquat aux projets du Capital Financier. S’il manifestait une plus intelligente adaptation à « l’esprit » et à « l’ambiance » démocratique, s’il se souciait peu de l’esprit formel des réformes projetées, il négligeait d’autant moins leur signification concrète et son gouvernement par là, devait marquer une progression de la convergence de toutes les forces sociales vers le concept de la « Nation ». Que l’on relise son discours-programme, prestigieux amalgame de sophismes, d’euphémismes, où perce parfois le ton cynique ou la note démagogique, tout aussi bien que la plus redoutable menace à l’adresse du prolétariat. Qu’une telle forme de pensée puisse séduire un Léon Blum quelconque, on le conçoit sans peine, puisque cela exprime une identité de fonction. Ce qui en ressort clairement c’est que la bourgeoisie française ne peut davantage échapper à l’élaboration de solutions au problème central qui s’impose à la classe capitaliste mondiale dans la phase transitoire menant à la guerre, nécessité d’un « malthusianisme » économique qui permette au Capital de « survivre » sur la misère prolétarienne. Ce que Flandin entend par « défendre la patrimoine collectif ou privé de la Nation », c’est évidemment la conservation de la masse totale du Capital existant dont une grande partie ne peut plus fonctionner comme tel ; c’est aussi le maintien d’une masse minimum de plus-value compatible avec l’appropriation capitaliste. Mais lorsqu’il ajoute que « le problème n’est plus, comme il a été longtemps, d’une répartition ou d’une redistribution des richesses », il faut comprendre avec lui qu’il s’agit d’amputer jusqu’aux limites extrêmes, d’une part les « revenus » de la classe produisant la plus-value et, d’autre part, les revenus des classes moyennes qui émargent à cette plus-value de même que les revenus de la paysannerie « indépendante ». « Ce qui doit se poursuivre », poursuit Flandin, « c’est la lutte contre le gaspillage de temps et d’énergie ». Donc plus de temps « gaspillé » à produire du blé, du vin, des objets INVENDABLES ! Plus de services « coûteux », de commerçants « parasitaires » ! Plus de fonctionnaires « inutiles », plus d’impôts « spoliateurs » ! Ne sont-ce pas là les caractéristiques essentielles de ce qui s’appelle la déflation ? Il y a que, Flandin, utilisant toutes les ressources d’une rhétorique subtile, nous annonce la fin du « scandale du blé », le retour à la « liberté du commerce », « l’assainissement du marché ». Mais, au fait, que signifie LE PAIN CHER ? Certes, pas un prix « rémunérateur » pour le petit paysan ! En réalité, celui-ci n’a jamais bénéficié, même dans une faible mesure, de la marge existant entre le prix du blé sur le marché libre et le prix imposé du pain, écart qui s’est accru jusqu’à atteindre aujourd’hui près du double de celui du blé payé au paysan… Et les râfleurs du profit considérable réalisé sur le dos du paysan et du consommateur ce sont les minotiers et les organismes monopolistes contrôlés par le capital bancaire. En effet, le paysan, bénéficiaire NOMINAL du prix minimum jusqu’ici fixé à 108 fr. ne peut que, de par les contraintes économiques qui l’oppriment, réaliser son blé au prix « libre » inférieur de 30 à 40 %. Certains, à ce jour, n’ont même pas vendu leur récolte de 1933. Mais en réalité jusqu’ici les monopoles également n’ont pu toujours profiter du prix minimum sur lequel s’exerçait l’influence des récoltes excédentaires et la fermeture des marchés étrangers. Flandin a comblé cette lacune. Si, en ramenant le prix minimum de 108 à 97 fr., il a favorisé une faible baisse du pain et atténué ainsi les griefs du capitalisme industriel, par contre, en substituant à la garantie effective d’achats massifs par l’État, il a créé un marché certain pour les Monopoles et les gros agriculteurs, mais non pour les petits paysans qui, bien que représentant les 9/10e de la population agricole fournissent les ¾ de la production, seront cette fois encore frustrés, parce que se trouvant dans l’impossibilité de faire correspondre leurs ventes avec les délais exigés par l’État. Quant aux charges résultant de cette politique de « soutien agricole » nous savons qui les paiera. Succinctement, le Capital Financier parvient donc à drainer une masse plus grande du surtravail de la paysannerie et par là à compenser, dans une certaine mesure, la déficience de la production de la production de la pus-value Force de Travail, il achète à rabais le travail du paysan. VOILÀ UN PREMIER RÉSULTAT. On parle beaucoup aussi d’équilibre budgétaire, de « sauvegarde du Crédit Public », protecteur du Franc. À vrai dire tous ces bavardages ne leurrent que ce « Français moyen » dont le propre est précisément de ne même pas posséder une intelligence correspondante. La politique systématique d’assistance financière aux organismes capitalistes, qui a pris en France une forme classique, liée à la croissance hypertrophique du militarisme, a fait depuis longtemps renoncer la bourgeoisie à toute orthodoxie financière ou monétaire. Le problème s’est élargi. Aujourd’hui, le Capital Financier qui dispose d’une masse énorme de capitaux dont il n’est que le dépositaire et sur lesquels il n’accorde quasi aucun intérêt, ne consent plus de crédit (ou à des conditions prohibitives) aux activités industrielles ou commerciales. De même, ont à peu près cessé les émissions d’actions ou d’obligations en faveur d’entreprises nouvelles. Il faut cependant trouver un emploi aux énormes disponibilités. Les emprunts d’État à long terme constituaient jusqu’ici un débouché rémunérateur mais ils alourdissaient le marché de l’argent. Les préférences du Capital Financier ne pouvaient donc que se porter vers les placements à court terme, en Bons du Trésor, à conditions que ceux-ci fussent aisément mobilisables. D’où « l’assouplissement » du mécanisme de la Banque de France qui vient de s’opérer. C’est ainsi que l’argent que le Capital Financier avance à l’État lui revient sous forme de subventions et de commandes de guerre aux entreprises qu’il contrôle en même temps que la créance qu’il a acquise sur l’État lui confère une hypothèque sur les revenus futurs des classes laborieuses. Loin de constituer une « calamité », le déficit budgétaire est donc l’auxiliaire précieux du Capital Financier et apparaît en quelque sorte comme un « nouveau tonneau des Danaïdes ». DEUXIÈME RÉSULTAT. Quant aux perspectives inflationnistes, nous pouvons accepter les paroles « rassurantes » de Flandin lorsqu’il met en évidence la solidité technique du franc couvert d’or à 100 %. Mais la question n’est pas là. Ce n’est pas un bilan prestigieux de la Banque de France qui conditionne la stabilité monétaire ou qui constitue un obstacle à toute dévaluation. Outre qu’une dévaluation peut être délibérément acceptée par une Bourgeoisie résolue à s’adapter aux contingences mondiales, elle peut être tout aussi résolument imposée à cette Bourgeoisie par la volonté d’un impérialisme rival (États-Unis ou Angleterre) qui, au travers du mécanisme du marché des changes, pomperait l’or de la Banque de France. Un avenir peut être pas très lointain nous fixera à ce sujet. Et nous voici devant le projet sur les accords professionnels. Il est de fait que, depuis la crise mondiale surtout, le Capitalisme répudie les lois qui jadis paraissaient imprimer un mouvement harmonieux à son système économique, telles : le marché régulateur, le mécanisme des prix. Le rétrécissement croissant des marchés se répercutant sur le volume de plus en plus comprimé de la production, lui interdit désormais de faire appel à ces lois, car ce serait contraindre les entreprises géantes mais rigides à l’abdication en faveur des entreprises moyennes qui ont conservé une plus grande souplesse d’adaptation ; ce serait favoriser une sélection à rebours que le Capital Financier ne peut tolérer. Il le peut d’autant moins que l’orientation du commerce extérieur français annihile tout optimisme. Car si la réduction de moitié du déficit de la balance par rapport à 1933 peut apparaître comme une éclaircie, le résultat en est attribuable uniquement à la compression massive des importations de matières premières et de produits alimentaires tandis que les exportations, si elles augmentent en volume continuent à baisser sensiblement en valeur pour les produits fabriqués. Le projet entend donc maîtriser les éléments perturbateurs capables de provoquer un indésirable « assainissement » des capitaux ; pour cela, il s’agit d’enlever aux entreprises moyenne toute possibilité de tirer profit de l’avantage relatif que leur apporte la conjoncture actuelle et aussi d’étouffer toute expansion des petits capitaux attirés par des nouveautés techniques. Ce que Flandin, par euphémisme, appelle « une adaptation de la production à la consommation » ou « le retour graduel à la liberté » équivaut en somme, et à la suppression radicale de toute concurrence sur le marché intérieur d’une économie où l’industrie légère et l’industrie de consommation sont encore prédominantes et, par le contrôle des prix, à l’exploitation systématique du marché et du pouvoir d’achat de la grande masse des consommateurs. VOILÀ UN TROISIÈME RÉSULTAT. Quand nous aurons ajouté que Jouhaux est membre du Comité appelé à sanctionner les ententes industrielles et que le groupe parlementaire de la S.F.I.O. se propose d’opposer au projet… des amendements, il sera facile de conclure que la République Française et démocratique ne se montre pas chiche envers l’artisan de sa « grandeur » et de sa « prospérité » : le Capitalisme.
Ce projet de résolution est soumis à la discussion par le camarade Philippe.
LA REDACTION.
1. – Les deux dilemmes : capitalisme-prolétariat et guerre-paix.
L’énonciation des points terminaux d’une situation historique doit comporter l’alignement des classes, des positions politiques pouvant les exprimer, des organismes capables de les manifester en tant que forces aptes à réaliser une fonction d’hégémonie dans la conservation, la destruction et la fondation d’un type donné d’organisation de la société.
Si l’on pose le dilemme suivant : capitalisme et guerre-prolétariat et révolution, il ne peut embrasser la réalité des situations actuelles qu’en tenant compte des rapports de force existant entre les classes, car la puissance du capitalisme a pu se reconstruire grâce à la défaite du prolétariat international empoigné aujourd’hui par le fascisme, immobilisé par la social-démocratie, dévoyé par le centrisme. En ce sens, proclamer l’imminence des dangers de guerre ne signifie, en définitive, que constater l’opposition entre l’omnipotence du capitalisme ayant pu gagner à sa cause l’Etat russe (réponse prolétarienne à la dernière guerre) et la faiblesse extrême du prolétariat anéanti en tant que force capable de bouleverser le monde capitaliste fomenteur de guerres car ses défaites sont devenues une déroute totale après la perte de l’organisme dans lequel il pouvait se reconnaître, vivre, lutter et vaincre : l’Internationale Communiste. Mais un tout autre critère est employé généralement pour l’analyse des situations. Il sera procédé à l’indication des aboutissants de la phase historique que nous vivons, afin de dresser une vision macabre de l’avenir : la guerre, sorte d’épouvantail qui permettra de rassembler – en vue d’en éviter l’apparition – toutes les forces sociales qui sommeillant dans l’inertie des contingences, se réveilleront devant la perspective du monstre de demain et acquerront ainsi la force de l’étrangler. Sur la base de cette « plate-forme » on estimera que le plus large front de concentration pour la victoire exigera que soient déterminés des courants « contre les horreurs de la guerre qui vient et pour la défense de la paix ». Le dilemme « guerre-paix » se substituera ainsi à celui exprimant l’opposition des classes et des formes de société qui y correspondent. Mais ce dilemme est non seulement incapable de contenir les deux pôles commandant l’évolution des événements mais ne peut exprimer ni les intérêts de l’une ou de l’autre des classes fondamentales de notre société. Tout comme le prolétariat, la bourgeoisie aurait tout intérêt au maintien de la paix ; et cela, est vrai pour les régimes démocratiques ou autres régimes dictatoriaux ou fascistes. Mais bien au delà de la volonté capitaliste la réalité des situations déversera son système dans cet aboutissant, dont le chemin exprimera parmi tous les éléments issus des contrastes sociaux, ses craintes et hésitations. Ni guerre, ni paix ne peuvent représenter des positions de principe autour desquelles peuvent se regrouper le capitalisme ou le prolétariat. Ainsi, la dictature prolétarienne pourra traverser des situations où son attitude sera réglée non par l’acceptation de la paix, mais par son adhésion résolue à la nécessité de la guerre, bien qu’elle ne puisse envisager le processus de son extension au travers d’elle. Par delà les intentions des hommes et des classes, la guerre et la paix sont des moments inévitables de la vie des sociétés. Choisir l’une, combattre l’autre, c’est exprimer les nécessités passagères de l’évolution, c’est réduire l’arène historique où se déclenchent les conflits des classes en une scène où s’affrontent le bien et le mal, le dieu et le démon, la raison et la démence, la justice et l’injustice, la paix entre les hommes de bonne volonté et la guerre entre les vampires. La gamme d’un cours d’événements trouve son centre non dans les manifestations inéluctables des régimes sociaux – soit même la guerre – mais dans ces régimes eux-mêmes ; c’est contre leur structure qu’il faudra mener la lutte. Par contre, si l’on veut effectuer la mobilisation des masses pour mener la bataille contre l’une des manifestations du capitalisme, on aboutira à l’embouteillage de la classe ouvrière se trouvant dans l’incapacité d’affirmer ses positions spécifiques grâce à une plateforme de lutte ne lui permettant pas d’atteindre le capitalisme. Depuis 10 ans la presse des partis qui influencent les ouvriers est remplie de résolutions, appels, propositions de front unique, pour une lutte contre la guerre. Toute cette campagne de phrases à grands effets n’a servi qu’à couvrir le plan de l’ennemi qui avant tout était celui d’écraser le prolétariat de tous les pays et non d’arriver à la guerre, alors qu’on faisait croire au prolétariat que la guerre était pour demain. Celui-ci a fini par ne plus croire et par se laisser désarmer devant l’aboutissant réel des situations que nous vivons, lesquels frayent la voie pour la guerre. Après la résorption de la première vague mondiale des révolutions de l’après guerre, le prolétariat mondial aurait dû se concentrer autour de la lutte pour ses revendications immédiates et de ses organismes de classe : ainsi il se serait préservé de la suite inéluctable : l’anéantissement de ses positions de classe de ses organismes et la guerre. L’opposition guerre-paix en remplaçant l’opposition des deux classes fondamentales : bourgeoisie et prolétariat, finit par déplacer la lutte ouvrière de sa base. Et à ce sujet il n’est nullement vrai que chaque moment de la vie du capitalisme tombe directement et immédiatement dans la guerre, quand par contre le « front de la paix » se construisant non sur la base des intérêts immédiats et historiques du prolétariat le conduit sûrement vers l’anéantissement. D’autre part, le dilemme guerre-paix doit être énergiquement repoussé parce qu’il attire les ouvriers dans le mécanisme même de la société capitaliste. En effet, pour nous borner aux situations de l’après guerre, la formule « paix » couvre la politique des impérialismes vainqueurs qui veulent garder leurs positions conquises, alors qu’on qualifie de « guerrière » la politique des impérialismes voulant reconquérir des positions perdues. A l’heure actuelle Laval appellera une politique de « paix » celle qui tend à consacrer, en un système de pactes bilatéraux, l’équilibre de Versailles, tandis que Hitler qualifiera de politique de paix celle qui s’oppose à ces pactes qui empêchant l’expansion allemande, menaceraient directement la « paix » de se poursuivre. Les uns et les autres ne font en définitive que préparer les conditions pour la guerre de demain et sont l’expression appropriée des nécessités actuelles de la société capitaliste. Donner une autre signification aux deux politiques impérialistes qui s’opposent, n’est possible qu’à la condition de reconnaître que la consécration du carnage de 1914-1918, l’acte de brigandage de Versailles représente la table sacrée de la survivance du monde et que sont pour la paix les impérialistes qui la défendent, pour la guerre ceux qui la combattent.
2. – CLASSES ET GUERRE
Guerre ou paix sont deux moments de l’évolution des sociétés divisées en classes. Seule la disparition des classes permettra à l’humanité de rouler sur des rails qui ne connaîtront plus des guerres. Le décalage entre la production et les besoins humains, comportant nécessairement l’appropriation des moyens de production par une minorité privilégiée, contient en germe et l’inévitabilité de la formation des classes et l’inévitabilité des guerres. La constitution d’une société basée sur le privilège de classe ne correspond pas seulement à la nécessité d’exclure de la maîtrise de la production les classes qui vont être exploitées, mais aussi à la nécessité d’opposer Etat à Etat dans la maîtrise des moyens de production, des débouchés pour les produits. Nous reconnaissons dans la société divisée en classe non seulement les frontières qui opposent l’une à l’autre les classes, mais aussi les frontières qui opposent les Etats les uns contre les autres. Frontières entre les classes, frontières entre les Etats, germent de la même raison, expriment une égale nécessité historique une production capable d’assouvir les besoins d’une seule minorité de l’humanité. Les phénomènes donnant vie à la formation d’une classe existent depuis l’époque postérieure au communisme primitif et nous assisterons donc partout à la formation de classes exploiteuses. D’autre part, nous verrons partout un même rythme de la production, trop restreinte pour l’ensemble des populations, mais toujours plus étendue pour les capacités de consommation des classes exploiteuses. De cela surgit l’inévitabilité d’arracher des marchés à d’autres Etats qui se trouveront d’ailleurs forcés de s’orienter vers ce terrain de compétitions meurtrières. Lutte entre Etats et lutte entre les classes représentent donc le produit inévitable de la même nécessité historique ; classes opposées, Etat compétitif sont, d’autre part, des ganglions du même tissu organique d’une société divisée en classes et cela au point de vue mondial. Pour toutes les classes pré-prolétariennes, c’est à la faveur des guerres que se vérifie l’éclosion des nouvelles classes et souvent leur accession au pouvoir. Typique à cet égard est le procédé de la victoire bourgeoise dans tous les pays. L’idée de « Nation » surgit avec les révolutions bourgeoises parce que la nouvelle technique de production industrielle séparant l’exploité des moyens de production, exige d’autres moyens pour coller les masses des travailleurs au destin des classes capitalistes devant entraîner les sociétés construites à l’image de leurs privilèges, dans le giron des guerres. Dans les sociétés esclavagistes aussi bien que féodales, la dépendance de l’esclave et du serf à l’égard du moyen de production est directe et inséparable : l’acceptation de la guerre résulte de la nécessité de préserver ou d’agrandir les moyens de travail dont dépend la vie pénible de ces travailleurs. Dans la société capitaliste la scission s’est déjà faite entre le travailleur et le moyen industrialisé du travail : son incorporation dans le front capitaliste trouvera dans l’idée de « nation » les éléments pouvant les réunir au capitalisme. Pour le prolétariat le problème ne se pose plus comme pour les autres classes qui l’ont précédé ; sa mission étant non de substituer un nouveau privilège à celui des capitalistes, mais de construire, au travers de son régime transitoire dictatorial, les prémices pour la nouvelle société sans classes. Aucune possibilité n’existera d’aboutir à la victoire révolutionnaire au travers du déclenchement de guerres par l’Etat prolétarien. A ce sujet il est indiscutable que la pensée de Lénine, au sujet de la Russie Soviétique, fut constamment que l’attitude de cette dernière envers les Etats impérialistes n’était jamais fonction des possibilités militaires de l’Etat russe, mais résultait directement de la tension des rapports de classe dans les autres pays. Pour ce qui concerne les attaques de l’impérialisme allemand, aussi bien d’ailleurs qu’en 1920 lors des progrès de l’armée rouge en Pologne, la préoccupation constante de Lénine fut toujours de mesurer les actions défensives ou offensives de l’armée rouge en stricte dépendance avec l’évolution du mouvement révolutionnaire dans ces pays.
3. – LE PROLÉTARIAT ET LA GUERRE
A la racine des classes et des guerres, se trouve une égale nécessité historique. Le prolétariat ne pourra jamais suivre le chemin des classes qui l’ont précédé et qui ont pu triompher au travers des guerres ; la classe ouvrière ne peut connaître et revendiquer qu’un seul type de guerre : la guerre civile se dirigeant contre les oppresseurs dans chaque Etat et se concluant par la victoire insurrectionnelle. Cette notion centrale est la seule compatible avec la théorie marxiste, la seule correspondante aux principes de nos maîtres et de nos chefs. Il est parfaitement vrai que Marx, aussi bien que Lénine d’ailleurs, traitant du problème de la guerre sont arrivés à d’autres conclusions que celles que nous croyons correspondantes à la situation actuelle. Mais cela ne dérive nullement du fait qu’ils aient adopté à l’égard de la guerre, d’autres positions principielles que celles que nous défendons actuellement, mais cela résulte uniquement de la différence des situations historiques d’alors et d’aujourd’hui. Pour rétablir des positions de principe de Marx duquel Lénine est le plus puissant des continuateurs, il suffit d’analyser le Manifeste des Communistes qui parle avec une clarté qui n’admet pas la moindre des équivoques. Mais si Marx a pu admettre d’abord l’idée de l’adhésion du prolétariat à une guerre contre la Russie tzariste, Lénine ensuite a pu soutenir la nécessité des guerres des peuples coloniaux contre l’impérialisme ; cela dépend du fait que les situations historiques dans lesquelles nos maîtres se sont trouvés devoir agir, permirent de dresser une perspective historique où pouvait se croiser le mouvement révolutionnaire bourgeois avec le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Marx, qui se basait sur l’expérience de la révolution française, pouvait croire que dans la nouvelle phase plus avancée des révolutions bourgeoises, auraient surgies les conditions pouvant élargir la portée de la Conspiration des Egaux jusqu’à faire éclater l’opposition prolétarienne à l’effort de la bourgeoisie de tourner à son profit l’explosion mûrie des contractes historiques. Loin de nous l’idée de recourir aux petits procédés en vogue et d’établir « l’erreur » de Marx puisque les révolutions bourgeoises de 1848 et d’après ont toutes connues l’expulsion violente des tentatives d’intrusion prolétariennes. Marx a donné de telles preuves de génialité que nous le croyons d’avance indemne des attaques dont il est l’objet de la part de ces misérables rechercheurs d’erreurs, certainement très intelligents pour prophétiser un avenir qu’ils ne connaîtront jamais et qui ne les connaîtra jamais, mais qui n’ont aucun rapport avec la puissance intellectuelle de nos chefs qui, tablant sur les événements historiques qu’ils connaissaient, voulurent pousser à leur extrême les possibilités d’intervention de la classe ouvrière. Mais, ainsi que nous l’avons remarqué, pour Marx aussi bien que pour Lénine, il s’agissait d’opérer la filiation d’une révolution bourgeoise en révolution prolétarienne et non la filiation de cette révolution d’une guerre. D’une façon générale nous nous bornerons à remarquer que l’héritage de Marx et de Lénine consiste aujourd’hui à se baser sur les événements qui les ont suivis et qu’ils ne purent connaître, pour dépasser les conclusions politiques auxquelles ils étaient parvenus.
4. – ANTAGONISMES DE CLASSES ET ANTAGONISMES D’ÉTATS CAPITALISTES
Les fondements historiques qui font de la guerre et de la paix deux moments de la vie d’une société divisée en classes, se trouvent donc sur une ligne opposée à celle où peut et doit se recueillir le prolétariat. Attirer ce dernier dans le dilemme guerre-paix, c’est l’extraire de sa fonction et en faire une proie de l’alternative qui débouche de la guerre dans la paix et réciproquement de la paix dans la guerre. Entre l’une et l’autre existe une solidarité qui relie le privilège de classe à l’inévitabilité de la guerre, le lien organique qui ne peut être brisé qu’à la condition de porter atteinte au régime capitaliste qui engendre ces deux moments de sa vie. La différence fondamentale entre « période de paix » et « période de guerre » ne réside pas pour nous dans la volonté pacifiste ou guerrière du capitalisme dans son ensemble ou des groupes particuliers d’impérialistes auxquels on prête une figure démoniaque d’agresseurs. Cette différence réside dans les situations dont les unes, celles de la paix, n’ont pas encore connu l’explosion des contrastes, les autres, celles de la guerre, sont entraînées dans le précipice de contradictions qui ont couvé pendant longtemps dans les entrailles mêmes du régime capitaliste. Et puisque les contrastes inter-impérialistes ne sont en définitive qu’une expression collatérale de l’antagonisme plus profond qui se développe dans l’évolution historique et qui porte à la lutte des classes et des types d’organisation sociale, il est parfaitement vrai que lorsque les conditions pour une guerre se présentent c’est qu’ont mûri les autres conditions permettant l’éclosion de la révolution prolétarienne. En ce sens, il est absolument exact d’affirmer que la guerre est la solution capitaliste au précipice des contrastes sociaux, la rançon que le prolétariat devra payer à cause de son incapacité. L’autre face de la médaille sera représentée par la victoire de la révolution prolétarienne. La paix se relie organiquement à la situation qui en découle : la guerre et nous assistons, par exemple, à une politique de l’impérialisme français qui laissera se reconstruire l’impérialisme allemand en violation du traité de Versailles, sans s’appuyer sur ce dernier pour briser l’expansion et le réarmement du Reich. La politique de Briand, ne fait que répondre aux intérêts du capitalisme français, partie intégrante d’un système capitaliste mondial qui ne peut s’asseoir sur la domination d’un seul impérialisme dans le monde entier mais sur l’existence d’Etats opposés. Briand doit donc desserrer les chaînes qui avaient été établies à Versailles en même temps que Mac Donald favorisera ouvertement le rétablissement des positions économiques, politiques et militaires de l’Allemagne. Les formules « guerre de brigands » « butin de brigands » doivent donc être entendues non dans le sens de lutte qui tend à l’anéantissement des compétiteurs, ou à la simple conquête de marchés pour une production exorbitant les capacités d’achat établies par une société capitaliste. Il faudra considérer que au delà des intentions des vampires capitalistes, il y a une nécessité historique et que la guerre apparaît au moment où la technique de production a atteint un tel degré de développement que le régime capitaliste ne peut survivre qu’à la condition de procéder à la destruction de masses énormes de produits, d’instruments de production et de foules de prolétaires, de générations entières d’ouvriers dépassant les limites consenties à la production, par la société capitaliste. L’ingénieuse construction du Traité de Versailles trouve son explication non dans le simple partage du monde sur le dos des impérialismes vaincus (auxquels d’ailleurs on laisse les positions économiques indispensables à la reconstruction de leur puissance étatique de demain), mais dans la nécessité de disperser l’attaque montante de la classe ouvrière. Et à ce moment si l’impérialisme des différents pays ne parvient pas à déterminer un front coordonné de lutte contre l’Etat ouvrier surgissant, cela dépend de l’impossibilité de déterminer un front unitaire entre des Etats appelés à se livrer entre eux une lutte de tous les instants. Mais Versailles représente la riposte capitaliste opposée à celle fournie par Moscou, dans l’intérêt du prolétariat mondial. Que la politique centriste actuelle ne puisse nullement représenter une atteinte à l’idée de la nécessité de la fondation d’un Etat ouvrier, (on pourrait prétendre que l’évolution vers le centrisme est la rançon de la fondation même de l’Etat), cela est prouvé par la fonction révolutionnaire qu’eut l’Etat russe jusqu’en 1921 en parvenant à construire le plus puissant organisme que le prolétariat ait jamais possédé : l’Internationale Communiste.
5. – L’ÉTAT PROLÉTARIEN ET LA GUERRE
La victoire d’Octobre 1917, la fondation de l’Etat russe, ont introduit – dans le problème de la guerre – un nouvel élément d’une importance colossale. L’attitude du mouvement ouvrier devait se ressentir des conditions d’impréparation dans lesquelles venait de se trouver la classe ouvrière dépourvue, au surplus, d’une expérience historique sur laquelle pouvoir tabler. La Commune de 1871, en effet, offrait des matériaux précieux en ce qui concerne la fondation de l’Etat prolétarien, mais ne pouvait pas, parce que n’ayant pas connu cette phase supérieure, apporter des enseignements pour la gestion de cet Etat, son double croisement avec la lutte du prolétariat mondial et le cours où se déroule la lutte des Etats compétiteurs dans le domaine économique et politique, sur l’arène mondiale. A première vue, il semblait que la succession historique des positions centrales du prolétariat pouvait s’exprimer ainsi : dans l’époque des révolutions bourgeoises, intervention du prolétariat (même au cours de guerre) en vue du triomphe de la classe ouvrière (Marx) ; intervention dans les luttes coloniales contre l’oppression impérialiste du prolétariat en vue de hâter l’éclosion de la révolution prolétarienne (Lénine) ; dans la lutte de l’État prolétarien contre des Etats capitalistes, bloc du prolétariat mondial autour de l’Etat ouvrier, car de sa victoire ne peut que découler le triomphe de la révolution dans le monde entier. Et pourtant, cette succession historique ne s’est pas révélée dans les événements aussi bien, d’ailleurs, que les perspectives de Marx pour les révolutions bourgeoises, celles de Lénine pour les luttes d’indépendance des colonies. Encore une fois, il devait s’avérer que l’effort intellectuel – même des génies de la force de nos chefs – ne pouvait suffire à déterminer le chemin à emprunter : seule, l’expérience historique peut permettre la solution des problèmes conditionnant l’évolution de l’histoire. Au sujet de l’attitude de l’Etat russe envers les Etats capitalistes et de sa liaison avec le mouvement ouvrier mondial, nous constaterons d’ailleurs l’inévitable tâtonnement des cerveaux gigantesques des chefs bolcheviks et du parti dans son ensemble. Les luttes de fraction, à l’époque de Brest-Litovsk, les dissentiments entre Lénine et Trotzky témoignent des difficultés énormes que ce problème présentait alors. Actuellement il est énormément plus facile de se diriger dans ce domaine ardu et cela grâce à la maturation du processus de la dégénérescence centriste, postérieure aux efforts que firent les bolcheviks en 1917-20 pour le compte du prolétariat mondial. Il nous semble que nous pouvons départager deux étapes dans la politique internationale de l’Etat russe. La première entre 1917 et 1920, où le sort de l’Etat russe est confié au prolétariat mondial ; la seconde, qui est consacrée par l’accord de Rapallo à la Conférence de Gênes (1922) où les positions sont nettement renversées : le prolétariat mondial confie son sort à l’Etat russe, dont le renforcement devient la revendication essentielle de la classe ouvrière de tous les pays. Cela devait aboutir, en 1927, après l’écrasement des oppositions dans le parti russe, au triomphe de la théorie du socialisme dans un seul pays. Sur les massacres du Père-Lachaise, les bolcheviks ont édifié la victoire d’Octobre 1917, sur la dégénérescence centriste actuelle, sur les massacres d’aujourd’hui et les hécatombes des ouvriers russes de demain, les fractions de gauche préparent la victoire de la révolution mondiale. La dictature du prolétariat ne change et ne peut pas changer le caractère essentiel de la nature de l’Etat qui, étant un organisme de coercition, est menacé – dès sa fondation – d’être emporté par les courants sociaux qui s’appuieront sur lui (à l’intérieur de ses frontières) pour la construction et la défense de privilèges économiques et politiques et sur le terrain international, pour l’incorporer au système du capitalisme mondial. Bien évidemment, le prolétariat aurait tout avantage à ne pas fonder son Etat, mais, pour cela, il devrait pouvoir façonner l’histoire à l’image de ses idéalités, non être le produit d’une société divisée en classe, et un produit qui ne pourra déraciner les classes que le jour où la technique de production permettra le libre développement des besoins de l’humanité et leur plein assouvissement. Le contraste entre la mission communiste du prolétariat et l’œuvre coercitive de son Etat, mis en lumière par Engels et pleinement revendiqué par Lénine peut se résoudre dans la canalisation de l’Etat dans le mouvement prolétarien mondial, ou dans la ligne opposée de son encastrement dans le mécanisme du capitalisme international. Nous avons déjà indiqué les termes où se meut le capitalisme en général et le cadre de ses Etats compétitifs. Sur le plan, qui comprend tout un cycle de situations, c’est l’alternative guerre-paix qui régit le système entier. L’Etat ouvrier ne pose pas un problème d’incompatibilité morale avec la guerre et ses horreurs, mais d’incompatibilité historique et politique. L’Etat ouvrier ne se défend et ne s’étend pas au travers des guerres. Le cercle qui menace sa vie ce n’est pas l’attaque armée du capitalisme de chaque pays réalisant l’unité universelle contre lui. L’Etat ouvrier se défend, se renforce, évolue dans la mesure où le prolétariat de chaque pays se dresse contre le capitalisme qui l’opprime, dans la mesure où sa politique aide l’effort révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. En 1917-20, l’Etat russe n’a pas été sauvé grâce aux seuls prodiges et à l’héroïsme des ouvriers russes, mais surtout à cause des batailles révolutionnaires que les prolétariats de différents pays menèrent contre leur bourgeoisie respective. La disproportion apparente entre la puissance militaire dont dispose l’Etat ouvrier et les conditions dans lesquelles se trouvent les ouvriers désarmés dans les Etats capitalistes, ne peut jamais nous faire oublier la loi du développement de la révolution mondiale qui résulte de l’opposition entre les classes sur le terrain mondial et non de la lutte entre les Etats. L’Etat ouvrier restera dans le chemin révolutionnaire à la condition de faire dépendre son évolution du mouvement prolétarien mondial. Poser ce dernier à la remorque de l’Etat ouvrier ou le faire dépendre de cet Etat, c’est aussi accompagner ce dernier dans le chemin qui le conduira à la dégénérescence d’abord, à la trahison ensuite. Sans vouloir préjuger des circonstances accidentelles qui pourraient justifier la guerre de la part de l’Etat ouvrier, nous affirmons que, pour que cette guerre puisse être revendiquée par le prolétariat international, puisse représenter un acte de la vie de la défense, du développement de cet Etat il devrait s’agir exclusivement d’un moment de la guerre civile que mène le prolétariat mondial. En principe donc, nous croyons devoir repousser toute la politique basée sur la perspective de l’attaque guerrière du capitalisme mondial contre l’État russe, aussi bien que la nécessité de concentrer dans cet Etat et autour de sa défense, le prolétariat mondial. – Il en est évidemment de même pour ce qui concerne la participation de l’Etat russe à une constellation impérialiste. Dans les deux cas, l’Etat ouvrier cesse de rester dans le domaine de la lutte des classes pour laquelle il avait été fondé par le prolétariat international et entre dans le giron opposé des compétitions entre les Etats pour faire aboutir dans la guerre, la maturation des contrastes surgissant de la division de la société en classes. C’est l’alternative guerre-paix se déroulant dans les limites du régime capitaliste qui étreint l’Etat ouvrier et non l’antagonisme de classe bourgeoisie-prolétariat d’où seulement peut surgir la victoire de la révolution mondiale.
6. – LA GUERRE ET LES COLONIES
Ainsi que Marx l’a démontré, le mécanisme de l’économie capitaliste est conditionné non par la capacité de consommation générale de l’ensemble de la société, mais par la loi de la création de la plus-value qui est constituée par une soustraction progressive des capacités d’achat en face d’une production progressant toujours sous l’effet du développement continu de la technique de production. La plus-value est représentée par la partie du salaire qui, ne retournant pas au producteur, enlève toute possibilité d’harmonie au marché capitaliste encombré toujours plus par la masse de la production qu’il est impossible de consommer dans les limites du régime bourgeois. D’autre part, Marx contre Say et contre l’économie classique, a abondamment prouvé l’impossibilité, pour la minorité capitaliste, de consommer la partie de la plus-value qui n’est pas consacrée au renouvellement et au fonctionnement du nouveau cycle économique. La nécessité d’un marché extra-capitaliste apparaît donc comme une condition de fonctionnement du régime tout entier. Le marché colonial, où la vente du produit ne donne pas lieu au phénomène spécifique de la plus-value capitaliste – l’acheteur n’étant pas un salarié industriel – acquiert la fonction d’amortisseur du mécanisme économique en lui permettant de tamponner les chocs résultants de l’antagonisme entre une capacité de production s’accroissant dans la mesure où se restreint la capacité d’achat du marché. Nulle statistique ne peut traduire la grandeur du décalage entre la production et la consommation d’un régime capitaliste, car la capacité d’achat ne se mesure pas seulement suivant les salaires réalisés par les producteurs, mais par la valeur du travail qui augmente en proportion du développement technique ; dès lors, toute augmentation des salaires parce qu’elle ne représente pas l’accroissement de la productivité du travail (la plus-value capitaliste est, justement constituée par du travail non payé), n’agit nullement dans l’alternative des heurts éclatant dans le système capitaliste. Pour ce qui concerne les colonies, il en est de même. Marx avait déjà prouvé l’impossibilité de déterminer une harmonie dans le mécanisme économique du capitalisme au travers du marché colonial et extra-capitaliste, puisque la colonie elle-même est entraînée dans le giron de l’évolution vers l’économie industrielle. Ici aussi les statistiques sont incapables de montrer les changements survenus dans la structure de l’économie mondiale. En effet, nous ne pouvons que mesurer l’évolution de la métropole dans le commerce indigène où se développe l’industrie locale, et bien que la perte subie par les capitalismes colonisateurs soit énorme, elle ne fera pas apparaître un autre élément bien plus important. En effet, la politique impérialiste étant un frein au développement industriel des colonies, la perte devrait se mesurer non par la simple analyse des faits économiques, non par une simple comptabilisation des résultats, mais après avoir établi le poids et l’action du frein opposé par l’impérialisme métropolitain au développement industriel de la colonie. Dans le mécanisme économique, le capitalisme ne peut éviter que le salarié se transforme en son fossoyeur, car l’évolution industrielle d’où surgit la bourgeoisie détermine (à cause de la nature socialiste de l’instrument de production), les prémices pour la formation de la classe prolétarienne et pour sa victoire. En fin de compte, le capitalisme contrecarrera l’évolution historique qui le condamne, grâce à la corruption du parti du prolétariat et de la violence qui n’aura quand même qu’une fonction et une importance secondaire à l’égard de la manœuvre d’enveloppement et de corrosion du parti prolétarien. Dans les colonies, il en est de même : le capitalisme, incapable de condamner à jamais l’économie coloniale à rester une simple cliente de la production impérialiste, aura également recours à la corruption et à la violence pour empêcher la délivrance de l’économie coloniale et son plein essor industriel. Dans les fondements de la théorie marxiste, nous trouverons ainsi l’impossibilité d’une évolution pacifique des colonies vers la formation d’Etats indépendants. Les changements survenus dans l’empire colonial anglais ne font qu’exprimer les concessions impériales en face d’une réalité qu’il était impossible d’éviter ; mais ces changements auraient été autrement importants si l’Angleterre n’y avait pas opposé la digue de sa politique de compression de l’expansion économique des colonies. Les accords d’Ottawa ont renforcé provisoirement le Commonwealth, parce qu’au travers de la dévaluation du sterling et des tarifs inter-impériaux, il a été possible de garantir le marché agraire anglais aux Dominions, et assurer, d’autre part, à la métropole, les débouchés industriels qui auraient disparu au cas où sans cette dévaluation et l’abandon de toute base stable pour le sterling, les colonies anglaises avaient pu se relier avec le circuit de l’économie mondiale et développer en conséquence leur industrie. Les produits antagoniques du capitalisme sont ainsi le prolétariat et l’industrialisation des colonies. A l’égard de l’un et de l’autre, la bourgeoisie n’a d’autre réponse que la corruption et la violence. Pour ce qui concerne les colonies, il s’agira de mettre en évidence la seule classe capable de mener à terme l’évolution appelée par le développement technique mondial. La colonie représente une pièce nécessaire dans le fonctionnement du mécanisme économique entier ; c’est uniquement la seule classe pouvant détruire le régime lui-même et lui en opposer un autre qui pourra conduire à la suppression de la maîtrise impérialiste. Les terribles événements de Chine nous prouvent, d’une façon éclatante, que le danger d’une guerre d’indépendance n’a existé que parallèlement à l’éveil révolutionnaire des classes travailleuses, et que lorsque le mouvement prolétarien a été brisé, du même coup, la puissance impérialiste a été rétablie. La bourgeoisie chinoise ne pouvait jouer dans les tourmentes révolutionnaires que le même râle que les classes moyennes joueront dans la société capitaliste : elle s’est faufilée dans les rangs prolétariens, y a reçu un mandat de direction de la part du centrisme, et s’est contentée de la portion congrue que pouvait lui réserver l’impérialisme qui a ainsi brisé le développement industriel de la Chine. La bourgeoisie locale n’est que le mandataire de l’impérialisme ; seul le prolétariat colonial, en union avec le prolétariat international pourra détruire l’engrenage de l’oppression coloniale parce qu’il se dirige vers un cours de destruction totale du régime capitaliste mondial. Toute la politique de l’État ouvrier envers la Chine et les pays coloniaux devra donc être changée dans ses fondements ; les thèses de Lénine du IIe Congrès doivent être complétées dans le sens d’exclure la condition qu’elles contenaient. Ces thèses admettaient la possibilité de l’apport prolétarien aux mouvements anti-impérialistes, à la condition qu’apparaisse la possibilité de créer un mouvement prolétarien indépendant. Désormais il faudra reconnaître, après les expériences vécues, que le prolétariat indigène ne pourra donner aucune aide à ces mouvements : il en deviendra le protagoniste à la seule condition de se joindre au prolétariat international pour réaliser dans les colonies — un bond analogue à celui que franchirent les bolcheviks en Russie où ils parvinrent à conduire le prolétariat du régime féodal à la dictature du prolétariat. Dans les colonies, l’alternative guerre-paix se meut dans le cours des compétitions inter-impérialistes : la guerre d’indépendance ne pouvant se réaliser que sous la direction du prolétariat luttant à la fois contre l’impérialisme et la bourgeoisie indigène, se joignant ainsi au prolétariat mondial. Aux colonies, comme dans les pays capitalistes, le dilemme pouvant exprimer les nécessités contingentes et historiques des ouvriers reste donc celui de classe : capitalisme-prolétariat. Les colonies, dans le régime capitaliste, ne restent qu’un enjeu dans les compétitions inter-impérialistes. Les plus avantagés, au point de vue des colonies, furent évidemment les capitalismes les plus anciens et particulièrement l’Angleterre. La guerre de 1914 fut le résultat direct de l’antagonisme anglo-allemand (autour duquel se groupèrent les autres puissances), l’Allemagne étant inévitablement portée à se créer un empire colonial correspondant aux nécessités de son économie industrielle. Après Versailles, le monde ayant été partagé et aucune région nouvelle ne pouvant être donnée en pâture à la soif des impérialismes sacrifiés à ce moment, le problème d’un nouveau partage des colonies existantes se posera inévitablement. Les régions énormes qui sont encore aujourd’hui soustraites à l’emprise de l’économie capitaliste, ne peuvent entrer en ligne de compte : les capitaux nécessaires pour y actionner une économie industrielle exigeant un degré d’évolution de la technique de production qui n’existe pas encore et, d’autre part, le rythme des investissements à très longue échéance n’étant pas compatible avec les nécessités de la reproduction capitaliste. Seule, une économie mondiale communiste apportera une base industrielle dans les régions actuellement exclues du circuit économique mondial, parce que l’accumulation ne se fera plus d’après la loi du profit, mais d’après la loi de l’expansion des besoins de l’humanité, parmi lesquels entrera aussi celui de l’effort solidaire aux populations primitives. Il est à remarquer que le besoin des colonies entraîne toutes les économies existantes, sans exclure l’économie soviétique elle-même, Cette dernière a emprunté le chemin du socialisme dans un seul pays qui signifie accumulation constante et progressive de la plus-value immobilisée, et a résolument abandonné le chemin menant — sous forme d’augmentation des salaires réels —à la croissance de la valeur d’un travail en productivité progressive. De ce fait, la Russie Soviétique elle-même se trouve de plus en plus entraînée dans une course vers une production excédant toujours plus les possibilités d’achat du marché et, par conséquent, dans une course à la recherche de marchés extérieurs et partant des colonies. Le nouvel élément entré en ligne de compte est la constitution de l’impérialisme japonais qui paraît s’élever de plus en plus en facteur compétitif prétendant à un rôle de premier plan parmi les grandes puissances impérialistes. Pour ce qui est des Etats-Unis et du fait que ne possédant aucune colonie, ils ne se dirigent pas actuellement vers la conquête de ces marchés, il faudra tenir compte de deux éléments essentiels qui font de ce capitalisme le bénéficiaire de conditions historiques exceptionnellement favorables. L’économie industrielle s’y est développée – à l’encontre de tous les pays européens et du Japon aussi – sur un territoire extrêmement étendu, capable de contenir – pendant une certaine période historique – l’expansion de la production industrielle. Au surplus, si les Etats-Unis ne possèdent pas de colonies, ils ont introduit dans le monde entier des masses énormes de capitaux. Bien que cela n’ait pas la même importance que la possession de colonies, cette position fournit cependant à ce capitalisme un élément de premier ordre pour le fonctionnement de son régime. Il n’est cependant pas exclu que, du fait des considérations fondamentales que nous avons indiquées, les Etats-Unis se trouvent encore dans la possibilité, au cours de la prochaine guerre, de rester provisoirement étrangers à l’éclosion de la conflagration et de n’y participer qu’à un second moment comme ce fut le cas lors de la guerre de 1914-18. L’enjeu de la prochaine guerre restera donc la défense des colonies de la part du groupe sorti vainqueur à Versailles et l’enlèvement de celles-ci par les pays vaincus. Tout comme en 1914, le théâtre des opérations se trouvera fort probablement dans l’enceinte restreinte de l’Europe, mais les objectifs des différents impérialismes resteront ceux des colonies et tout spécialement celui de l’Asie. La position du prolétariat de chaque pays consistera en une lutte sans merci contre toutes les positions politiques qui voudraient le souder à la cause de l’une ou de l’autre constellation impérialiste, aussi bien, d’ailleurs, qu’à la cause de l’indépendance de telle ou -telle nation coloniale qui serait employée dans le but de masquer, devant le prolétariat, le caractère réel du nouveau carnage mondial.
7. – LA LUTTE CONTRE LA GUERRE
Nous avons déjà expliqué qu’au point de vue théorique l’alternative guerre-paix ne peut rejoindre ou se croiser avec l’alternative capitalisme-prolétariat. Entre les tenailles de la paix et de la guerre se meut le régime capitaliste ainsi que tous les autres régimes qui l’ont précédé : la participation du prolétariat au « front de la paix » signifie éviction de la classe ouvrière de son terrain spécifique et dissolution dans le système capitaliste avec son cours vers la guerre. Nous avons aussi montré que le régime capitaliste – dans son expression mondiale – ne peut conduire à l’établissement de la puissance d’un seul Etat bourgeois ayant – au travers d’une série de guerres — éliminé tous les impérialismes compétiteurs. Les mêmes causes historiques présidant à la formation des classes conduisent à la construction d’Etats compétiteurs et le prolétariat, seule force sociale pouvant supprimer les classes, est aussi le seul facteur historique pouvant conduire à l’édification d’une société qui ne connaîtra plus l’existence d’Etats s’opposant lés uns contre les autres. Sur la trace des enseignements de nos chefs, nous avons essayé de situer le problème de la guerre dans l’époque historique actuelle et de prouver que la maturation des antagonismes économiques, politiques, ne laisse plus de possibilité de participation du prolétariat ni aux guerres d’indépendance des petits Etats, ni aux guerres anti-impérialistes dans les colonies, ni enfin à sa concentration autour de l’Etat prolétarien pour sa défense contre l’attaque des Etats capitalistes. Il résulte de ces considérations que « la lutte contre la guerre » ne peut avoir de signification historique qu’à la condition d’exprimer la progression constante des positions de classe du prolétariat. Enfin, il nous semble avoir prouvé que la croissance des positions prolétariennes ne peut nullement se déterminer autour de « la lutte pour la paix ». Cette dernière, comme nous l’avons vu, a actuellement une signification politique concrète qui, loin de correspondre aux intérêts du prolétariat, ne fait qu’exprimer les besoins des impérialismes vainqueurs à Versailles et qui veulent éviter une guerre d’où pourrait sortir l’affaiblissement de leur maîtrise dans le monde au profit d’autres constellations impérialistes. Le fait que l’Etat soviétique se soit rallié à la politique de « paix » de l’impérialisme français n’est donc pas en correspondance avec les intérêts du prolétariat mondial et de la révolution russe, mais ne signifie que l’incorporation de l’Etat prolétarien dans le système capitaliste mondial. Ce que nous avons dit au sujet de la liaison organique entre les deux moments de la vie du régime capitaliste, entre la paix et la guerre, prouve clairement que préparent la guerre tout aussi bien les impérialismes qui cherchent des débouchés coloniaux que les autres qui veulent garder les conquêtes acquises. La lutte contre la guerre doit se baser sur des considérations de classe. Pour ce qui est des dix dernières années, par exemple, nous pouvons affirmer que la préparation des conditions pour la guerre s’est faite justement au travers de la « lutte pour la paix ». En effet, il est clair aujourd’hui que toute la campagne contre la guerre, menée sous les auspices des partis communistes et de l’Etat prolétarien en voie de dégénérescence, n’était, en définitive, qu’une colossale diversion qui devait avoir pour résultat de désarmer le prolétariat contre les objectifs réels du capitalisme des différents pays. Ce dernier ne se disposait pas vers le déclenchement immédiat de la guerre, mais seulement vers la préparation des conditions pour le massacre mondial, vers l’anéantissement de la classe ouvrière internationale. A cette époque, au lieu de concentrer la classe ouvrière contre les dangers de guerre, il aurait fallu la mobiliser autour de la lutte du prolétariat allemand sur lequel s’abattait l’offensive du capitalisme international se concentrant pour la victoire du fascisme dans ce pays. La lutte contre la guerre dans les situations qui se sont conclues pour la victoire de Hitler n’a eu d’autres résultats que de permettre l’écrasement du prolétariat allemand. La première vague révolutionnaire de l’immédiat après-guerre, en 1920-21, avait permis au prolétariat mondial d’affirmer comme revendication de classe immédiate elle du triomphe de la révolution moniale dont la victoire de 1917 avait été le premier jalon. Après la résorption de cette vague révolutionnaire, le prolétariat de tous les pays n’aurait pu rester sur des rails de classe qu’en constatant l’impossibilité de se regrouper pour ses revendications finales et en affirmant sa volonté de se battre pour des revendications plus limitées, mais toujours de classe : la défense de ses revendications partielles et des institutions qui peuvent les faire triompher. En même temps, il aurait dû procéder à un nouvel inventaire politique pour armer idéologiquement le parti de classe, en répétant ainsi l’effort que firent les bolcheviks après la défaite de 1905. Tout au contraire, après les défaites de 1918-21, le prolétariat des différents pays se mobilisant pour le maintien de la paix (qui n’était pas menacée à cette époque) s’est regroupé autour d’un objectif qui ne peut lui appartenir et s’est trouvé dans l’incapacité de résister au plan de l’ennemi qui, après avoir battu la révolution en 1918-20, devait passer à l’anéantissement de toutes les institutions de classe du prolétariat, pour passer, seulement après, à la phase ultérieure du déclenchement de la guerre. Nous voyons ainsi que les expériences récentes donnent, au sujet de la guerre, une confirmation nouvelle à la théorie marxiste. La classe ouvrière ne se situera sur le chemin qui la conduira à sa victoire révolutionnaire qu’à la condition de porter atteinte au mécanisme engendrant la formation de la plus-value, qu’à la condition d’arracher au capitalisme des conditions de vie toujours plus élevées. Par là, les ouvriers empêchent le fonctionnement normal de l’économie capitaliste (consistant en une soustraction progressive de la valeur du travail pour la transformer en plus-value), et en même temps renforcent leurs positions de classe. Ces dernières, d’ailleurs, ne pourront être maintenues qu’en dépassant le cadre de la lutte partielle pour aboutir à l’insurrection et à la fondation de la dictature du prolétariat. A ce sujet, les polémiques qui accompagnèrent la fondation de la Première Internationale ne nous présentent aucunement Marx comme soutenant la thèse de la progression constante des conditions de vie de la classe ouvrière sans que le mécanisme capitaliste en soit déréglé et enfin menacé. Marx combattait contre les formulations simplistes qui s’exprimaient dans le dilemme : ou la lutte révolutionnaire ou rien, puisque toute conquête partielle est illusoire, et aussi pour la nécessité d’un regroupement constant — et dans toutes les situations des ouvriers en lutte contre le capitalisme. La Première Internationale se relie directement au Manifeste des Communistes proclamant que toute lutte économique est une lutte politique et que le résultat ne consiste pas dans l’amélioration conquise par les ouvriers, mais dans la croissance des liens de solidarité et de classe ce qui, en définitive, signifie préparation des conditions pour la victoire révolutionnaire, construction et développement du parti de classe du prolétariat. La lutte contre la guerre n’est donc possible qu’à la condition de se concentrer autour des revendications partielles et de classe du prolétariat, contre lesquelles se dresse le front de la lutte « pour la paix ». Notre position peut évidemment se prêter au jeu de polémique de ceux qui voudraient la reconduire aux thèses défendues par les « économistes » et contre lesquels Lénine a combattu en aboutissant à des conclusions que nous croyons définitives. Les « économistes » soutenaient la nécessité de luttes exclusivement économiques en vue de hâter la victoire de la bourgeoisie en Russie, car de la victoire du capitalisme aurait pu surgir uniquement la prémice historique pour permettre au prolétariat de poser ses revendications politiques et révolutionnaires. Pour nous, bien au contraire, il s’agit de maintenir le prolétariat dans son domaine de classe et lorsque les situations ne présentent plus l’objectif de la révolution immédiate, de soulever le problème des revendications immédiates d’où ne peut surgir, en définitive, que la lutte insurrectionnelle ; le régime capitaliste ne pouvant fonctionner qu’à la condition, non pas de permettre l’élévation progressive des conditions de vie du prolétariat, mais de leur continuel abaissement. D’autre part, il s’avère régulièrement que ceux qui combattent notre prétendu « économisme » ne font que présenter des solutions politiques dont il est impossible de prouver le caractère prolétarien et qui, par une voie détournée, ne font que reconduire la classe ouvrière vers des institutions ennemies. Ce que nous combattons, en réalité, ce sont des positions politiques qui ne correspondent nullement aux intérêts des ouvriers : notre intransigeance sur la nécessité de la fondation d’un parti de classe prouve plutôt que notre prétendu « économisme » n’est, en définitive, qu’un simple argument, polémique sans aucune portée réelle. La lutte contre la guerre aurait pu être menée, après 1921, seulement au travers de la mobilisation de la classe ouvrière de chaque pays pour la défense des revendications immédiates. Actuellement, c’est dans la même direction que l’on pourra mener une lutte ne pouvant d’ailleurs s’orienter que vers son débouché révolutionnaire et la reconstruction du parti de classe du prolétariat, de son Internationale. Entre lutte pour les revendications partielles et lutte pour la paix, il existe la même opposition insoluble qu’entre prolétariat et bourgeoisie, entre deux régimes qui se font une guerre mortelle jusqu’à l’exécution de l’un ou de l’autre.
8. – LA GUERRE
Nous l’avons déjà dit : guerre et révolution sont deux expressions opposées d’une même situation ayant mûri l’explosion de contrastes, et ne pouvant plus évoluer entre les termes de ce que l’on appelle la période de paix où, d’ailleurs, couvent les prémices conduisant à la guerre. Mais il s’agit « d’expressions opposées », ce qui signifie aussi apparition de conditions politiques qui permettent l’exclusion de la révolution et le déclenchement de la guerre. Il appartient au simplisme anarchisant de considérer que puisque le moment est venu où le capitalisme doit armer les ouvriers, la condition est également réalisée où le prolétariat pourra faire servir ses armes au triomphe de sa cause révolutionnaire. D’autre part, la dernière guerre a liquidé définitivement toutes les idéologies qui se basant sur la perspective d’un aboutissement de la guerre vers la révolution, préconisaient la participation des ouvriers à celle-ci afin de se mettre dans la possibilité d’exploiter toutes les contingences favorables qu’il aurait été impossible d’employer en cas de refus de participation à la guerre. L’opposition guerre-révolution revêt toute son ampleur quand on considère que les conditions politiques ont pu permettre le déclenchement de la guerre parce qu’ont disparu toutes les conditions pouvant permettre non seulement la victoire, mais toute espèce de mouvement révolutionnaire, jusqu’à la moindre manifestation de la vie consciente du prolétariat. Avant 1914, il y a bien eu, dans différents pays, des puissantes manifestations ouvrières contre la guerre. Mais elles ne pouvaient nullement prendre le chemin de la lutte et de la victoire de la révolution communiste, seul instrument de l’opposition prolétarienne à la guerre. Au terme d’un processus de gangrène qui avait commencé en 1900, par le révisionnisme de Bernstein, et qui avait fini par pourrir la Deuxième Internationale, les manifestations de 1914 ne pouvaient avoir d’autre signification historique que celle d’un geste de désespoir d’un prolétariat qui s’insurge contre le sort qui l’attend, mais qui avait déjà été impuissanté par un travail de corrosion pendant de longues années se concluant par la trahison de ses organismes de classe. S’il est vrai que, pour gagner des batailles révolutionnaires, alors que les conditions lui sont le plus favorables (comme en 1918-21), le prolétariat a besoin d’un parti trempé au cours de grandes luttes politiques et idéologiques, il est aussi vrai que ce n’est pas au terme extrême de tout un processus de pourriture de son organisme, que le prolétariat pourra – en un espace de temps très limité – reconstruire l’arme de sa victoire. Tout en préconisant la participation à des manifestations qui se dérouleraient lors de la proclamation de la guerre, nous nous opposons, dès maintenant, au simplisme grossier qui voudrait faire croire à la victoire de la révolution au moment de la déclaration de la guerre. Nous proclamons ouvertement qu’il s’agira alors de sursauts désespérés des ouvriers en face d’une situation qu’il ne sera plus possible de modifier au cours de ces circonstances extrêmes. Si l’on peut prévoir que des masses ouvrières, dans certains pays, se dresseront à la dernière minute contre la guerre, pour une compréhension sérieuse des situations, il faudra surtout prévoir que l’intoxication nationaliste et patriotarde du capitalisme emportera les ouvriers enthousiastes vers la guerre. Les groupes minuscules représentant le prolétariat internationaliste, se trouveront en butte non seulement aux vexations et à la répression capitaliste, mais aussi à la haine des foules d’ouvriers que le capitalisme aura pu gagner à la cause de l’enivrement patriotard. Cette prévision a pour but d’éviter que lors de la déclaration de la guerre, des initiatives irréfléchies mais provenant toujours de la partie la plus combative des ouvriers ne mettent à la merci du capitalisme les faibles noyaux qui ont pour fonction de continuer la mission du prolétariat et de permettre à ce dernier de remporter sa victoire, quand les situations auront à nouveau bouleversé l’emprise du capitalisme sur les masses. A l’égard de la guerre de 1914, l’État prolétarien dégénéré représente non une position à l’avantage de la classe ouvrière, mais un facteur de plus dans le jeu meurtrier de l’ennemi. Nous avons déjà expliqué que le prolétariat des différents pays pourrait épouser la cause de la guerre de l’État prolétarien et se concentrer autour de sa défense à la seule condition qu’il s’agisse d’un moment de la guerre civile internationale que mène le prolétariat contre lé système capitaliste. La conflagration impérialiste apparaît au moment où les conditions pour cette guerre civile internationale ont été anéanties par un long travail que l’ennemi aura pu développer pour pourrir et gagner à sa cause l’organisme de classe que les ouvriers avaient fondé pour leur victoire révolutionnaire. D’autre part, l’État ouvrier n’a emprunté le chemin de la paix qu’en quittant le chemin où peut s’épanouir la lutte de classe du prolétariat de chaque pays. Au moment de la déclaration de guerre, l’État ouvrier ne peut qu’arriver au dernier échelon de sa politique contre-révolutionnaire et permettre au capitalisme international, d’ajouter un nouveau masque de confusion au carnage mondial, dont l’un des objectifs serait sans doute la préservation de l’épanouissement du socialisme dans un seul pays menacé par la constellation qui s’opposera à celle où se trouvera la Russie. Il est à remarquer que tout comme en 1914, le capitalisme pourra arriver à la réalisation de la guerre à la seule condition de brandir des positions politiques qui fassent croire aux ouvriers qu’ils ont tout intérêt à la guerre et à sa victoire. Ainsi leurs conditions économiques et politiques se trouveraient sauvegardées ou améliorées par l’écrasement de l’impérialisme concurrent. Même les régimes fascistes feront recours à des termes extraits de la littérature socialiste. Il est caractéristique, à ce propos, de constater que Mussolini autant que Hitler, s’ils opposent les prisons et le poteau d’exécution aux communistes qui dévoilent l’existence des classes et leurs conflits, sont les premiers à admettre que, sur l’échelle internationale, existent des nations capitalistes et prolétariennes et que l’Italie et l’Allemagne devront reconquérir la plénitude de leurs droits menacés ou contrariés par Versailles. Les groupes infimes de communistes internationalistes se trouveront en face d’un prolétariat qui traverse le dernier instant d’une dissolution de classe, préparée par un travail de longues années, développée par l’ennemi qui aura fini par gagner à sa cause, et à la cause de la guerre, les instruments fondés pour la victoire de la révolution : l’Etat ouvrier et les partis communistes. Ces communistes internationalistes auront pour devoir de resserrer les liens qui peuvent les unir sur l’échelle internationale et de proclamer ouvertement que si les forces sociales (socialistes et centristes) peuvent avoir eu raison de la lutte opiniâtre qu’il leur ont livrée pendant de longues années, c’est uniquement dans l’intérêt de l’ennemi qu’elles ont agi, et c’est pour leur compte qu’elles auront vaincu les noyaux marxistes réduits à l’impuissance en face de l’éclosion de la guerre.
La condition essentielle pour rendre possible la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile consiste justement dans la plus grande discipline idéologique – sur l’échelle internationale – des fractions de gauche des partis communistes, car – ainsi que l’a prouvé la guerre de 1914 – le triomphe de la révolution (même dans un seul pays) n’est pas le produit des luttes d’un seul prolétariat, mais le résultat de l’orientation politique, si ce n’est des luttes ouvrières, du prolétariat international atteignant sa première victoire dans un seul secteur de l’économie capitaliste, en vue de son élargissement sur le terrain mondial. Lors de la proclamation de la guerre, nous assisterons très probablement à une nouvelle floraison de mouvements « pacifistes » auxquels le prolétariat devra énergiquement refuser toute participation : la condition de la reprise de la lutte révolutionnaire consistant uniquement dans le maintien des positions de classe avec lesquelles les mouvements « pour la paix » gardent (même pendant la guerre) un rapport d’opposition irréductible. Les fractions de gauche soulèveront, au cours de ces mouvements pacifistes, les objectifs de classe et s’efforceront de prouver que la victoire de la révolution ne pourra dépendre que de la lutte que mènera chaque prolétariat dans son pays contre son propre impérialisme.
9. – LA TRANSFORMATION DE LA GUERRE IMPÉRIALISTE EN GUERRE CIVILE
Nous croyons devoir rétablir la signification historique de la formule de Lénine, au sujet de laquelle la fantaisie romancière s’est substituée à la compréhension de la réalité. La simplicité de cette formule est tellement séduisante que l’on croit en général que tout le problème consiste à prendre les mesures organisatoires et pratiques pour en assurer l’application. Et, à ce sujet, l’on présentera l’activité des bolcheviks pendant la guerre comme découlant d’un plan politique ayant pu s’épanouir totalement : du noyautage dans l’armée czariste, ils seraient passés à des actions toujours plus vastes pour aboutir enfin aux désastres militaires russes, à la chute du czarisme et, enfin, à la révolution d’octobre 1917. L’altération des données historiques sera d’autant plus rocambolesque, que le « léniniste » aura besoin de masquer le caractère opportuniste et contre-révolutionnaire de la politique qu’il préconise en faisant accepter par le prolétaire n’importe quelle compromission puisqu’au moment donné ce n’est par l’orientation politique qui compte mais l’action du « bolchevik » s’introduisant dans l’armée et transformant la guerre impérialiste en guerre civile. La formule de Lénine, que nous revendiquons d’ailleurs, n’a pas besoin de ces prémices organisatoires et ne se base pas sur une volonté des militants du parti. Elle doit trouver ses conditions dans la situation et dans son déroulement contradictoire. Encore une fois, le prolétaire marxiste ne peut inventer les circonstances, mais seulement préparer les conditions subjectives qui pourront s’épanouir quand le changement de la situation en permettra l’expansion. Si on met en parallèle la force numérique des bolcheviks avec l’énormité des masses en mouvement pendant la guerre, on pourrait affirmer, à la façon des anarchistes que le parti russe n’a eu aucune influence sur les événements et que sa victoire d’Octobre 1917 n’a été qu’un « coup de main » réussi grâce à des circonstances miraculeuses. Il en est de même si on étudie la marche des événements en Russie pendant la guerre et au cours desquels il est impossible de trouver l’intervention délibérée des bolcheviks avec des mots d’ordre correspondants à la désagrégation des armées czaristes. Il en est tout autrement si à la place des analyses fantaisistes, on substitue l’investigation marxiste. Le parti russe, au sein de la Deuxième Internationale, non seulement repoussa toutes les formulations des traîtres socialistes, en affirmant et prouvant qu’il ne s’agissait que d’une guerre de rapine impérialiste à laquelle le prolétariat ne pouvait participer en aucune façon, mais combattit aussi toutes les formes d’opposition à la guerre qui, sous le masque de pacifisme, empêchaient le prolétariat de retrouver son chemin de classe. A Zimmerwald, à Kienthal les bolcheviks feront figure de sectaires en face des socialistes italiens (particulièrement) et d’autres pays qui voulaient déclencher un puissant mouvement pour la paix. C’est bien au-delà de la trahison et de la paix, que se trouvait la position des bolcheviks pour la guerre civile ; cette dernière représentait à la fois la négation et de la guerre et de la paix. Ainsi les bolcheviks parvenaient à prévoir le seul cours pouvant mener à la fin de la guerre et parvenaient à devenir le pôle autour duquel le prolétariat russe et mondial se serait rassemblé non immédiatement mais de nombreuses années plus tard. La désagrégation d’une armée impérialiste ne se fait pas paisiblement dans une voie d’aspiration à la paix, mais exige une opposition des prolétaires à leurs gouvernements respectifs et à la hiérarchie militaire, opposition que les communistes doivent canaliser vers les mouvements révolutionnaires. Par une analyse marxiste, nous parvenons, par conséquent, à comprendre le rôle énorme qu’ont joué les bolcheviks au cours de la dernière guerre et à comprendre aussi que le poids révolutionnaire de la formule de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste, ne réside nullement dans les capacités démoniaques des bolcheviks se déguisant et travaillant dans les armées czaristes, mais dans la prévision de l’évolution des événements et de la place que non les individualités composant le parti, mais les grandes masses travailleuses pourront prendre pour le triomphe de la révolution guidées par le parti de classe. Reconduite à sa signification historique la formule de Lénine acquiert toute sa valeur non dans la signification positive d’un travail méthodique qui y correspondrait immédiatement et s’échelonnant pendant toute la durée de la guerre jusqu’en Octobre 1917 ; mais cette formulation acquerra sa signification lapidaire dans son sens de négation du ralliement du prolétariat à la cause des Empires Centraux, à la cause de l’Entente, aussi bien qu’à la cause de la paix. Tout comme dans les autres domaines, dans celui de la guerre le groupe ou le parti de la révolution n’a pas le pouvoir de changer suivant l’image de ses désirs le cours des situations, mais est forcé d’attendre l’explosion des contrastes sur lesquels se fonde toute situation en un régime de classe. Son attente n’est évidemment pas messianique mais se nourrit de tout un travail de préparation dont l’expression et l’extension suivent le cours même de l’apparition et de l’approfondissement des contrastes sociaux. Ainsi que nous l’avons expliqué, la guerre n’est possible que par l’anéantissement du prolétariat en tant que classe de la scène historique, anéantissement déterminé à son tour par tout un travail de corruption des organismes prolétariens ayant fini par trahir et rallier la cause de l’ennemi. La reconstruction de la classe prolétarienne va se croiser avec le déroulement de la guerre elle-même qui, après la période du ralliement enthousiaste des masses, ne peut connaître que les tentatives des ouvriers de briser l’appareil qui les oblige à pratiquer une œuvre qu’ils avaient considérée comme la leur et qu’ils voient désormais comme un massacre fratricide contre les ouvriers des autres pays. Au fur et à mesure que le déroulement de la guerre éveille la conscience des masses, se présentent aussi les conditions politiques pour l’application de la formule de Lénine. Si, au commencement de la guerre, les communistes internationalistes se trouveront isolés des masses, se détournant d’eux pour se laisser emporter dans l’ivresse nationaliste, par après ils pourront se relier avec les batailles grandissantes des prolétaires. Il est aussi à remarquer que ces batailles ne suivront pas le schéma d’un élargissement continu jusqu’à atteindre l’ampleur des mouvements insurrectionnels, mais que la reprise des mouvements de classe suivra le chemin de catastrophes apparaissant soudainement sans une liaison nécessaire avec des mouvements qui les précédaient. Le processus de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste devra nous confirmer dans l’inévitabilité de cet aboutissement et disperser toutes les hésitations que l’on pourrait éprouver du fait du manque de réaction de la part des ouvriers. Par rapport à la dernière guerre, il est certain que le rôle du prolétariat sera cette fois-ci énormément accru et les possibilités de reprise de la lutte de classe d’autant plus élargies. En effet, le prochain carnage se fera sous le signe d’un développement technique formidable des moyens de guerre et de la reproduction constante des engins meurtriers. D’autre part, les impérialismes de tous les pays se trouveront devant la nécessité d’actionner d’énormes ateliers industriels et d’y faire participer les populations dans leur ensemble. Ces conditions concrètes aideront le prolétariat à reprendre d’autant plus vite conscience de ses intérêts que les circonstances lui montreront qu’il est moins ardu d’enfreindre la discipline et la hiérarchie dans des ateliers, qu’il ne l’est dans les cadres d’une armée dans des tranchées éloignées du front intérieur. Les caractéristiques de la prochaine guerre doivent être constamment considérées pour déterminer l’attitude des communistes au sein des organisations syndicales lesquelles (dans les pays fascistes aussi bien que dans les pays démocratiques) seront incorporées à l’Etat et en deviendront un ganglion nécessaire pour l’éclosion de la guerre. Les communistes devront considérer que leur présence dans ces organismes pourra revêtir une importance exceptionnelle dans les circonstances nouvelles mûrissant l’explosion des contrastes ; pour cela ils refuseront de se prêter aux manœuvres que les dirigeants sociaux-démocrates ne manqueront pas de développer pour « épurer » les syndicats. La formule de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste est valable non seulement pour les Etats impérialistes, mais pour les colonies aussi bien que pour l’État prolétarien lui-même. La participation à la guerre de la Russie Soviétique ne fera que consommer l’acte définitif de la trahison des intérêts du prolétariat russe et mondial. Dans tous les pays l’objectif que la lutte du prolétariat devra s’assigner est celui de la victoire insurrectionnelle. Les considérations que nous avons développées dans les chapitres qui précèdent nous permettent d’ailleurs d’affirmer — au sujet de la structure de la société russe — que l’enjeu de la guerre étant d’éviter la victoire de la révolution (au point de vue mondial), il est certain que nous assisterons aussi à une modification profonde des ’assises sociales de l’État russe dont d’ailleurs les récentes massacres à l’égard des paysans sont les prodromes menaçants. C’est donc uniquement autour de la transformation en guerre civile de la prochaine guerre impérialiste que le prolétariat mondial pourra faire éclater sa victoire.
10. – LA PREPARATION DE LA REVOLUTION
La guerre est la manifestation de la trahison de l’Internationale prolétarienne, trahison résultant de tout un processus de corruption s’échelonnant pendant les années de paix. A la guerre ne s’oppose pas la paix, mais la Révolution communiste dont l’Internationale est l’instrument spécifique. Si au cours des situations précédant la guerre, le prolétariat peut rester dans le chemin qui le conduira à la victoire, à la condition de se regrouper pour ses revendications partielles, de ne jamais se détourner de sa plateforme spécifique de classe, il est aussi vrai que pour ses victoires partielles comme pour sa victoire finale, l’instrument qui lui est indispensable c’est son parti de classe, son Internationale. Le parti, l’Internationale, représentent les réponses que la classe ouvrière aura donné aux différentes périodes historiques au cours desquelles se déroule son effort révolutionnaire pour le triomphe de sa dictature, moment indispensable de l’évolution historique conduisant à la suppression des classes. Entre la Première et la Deuxième Internationale, entre la Deuxième et la Troisième il existe une filiation historique qui a porté les bolcheviks non seulement à reprendre le drapeau du socialisme que les traîtres avaient déposé dans les bras de l’ennemi, mais à construire un matériel idéologique et politique dépassant l’héritage de Marx et de Engels. Dans le chemin de l’affranchissement de la classe ouvrière mondiale, la Troisième Internationale apparaît comme l’épanouissement de la fraction bolchévique qui avait lutté au sein de la Deuxième Internationale pour le marxisme révolutionnaire et qui avait été battue par ceux qui, triomphant, conduisirent à la trahison l’organisme fondé en 1889. De la Troisième à la nouvelle Internationale il ne peut y avoir qu’une que filiation historique analogue et il appartient uniquement aux fractions de gauche de représenter aujourd’hui les noyaux pouvant s’étendre demain dans le nouvel édifice que construira le prolétariat international. C’est ainsi seulement que se préparent les conditions pour la révolution. Au cours de la guerre et de son déroulement, ainsi que nous l’avons expliqué, les conditions ne se présenteront pas pour une série de batailles partielles, mais l’objectif de la classe ouvrière ne pourra être que celui de la victoire révolutionnaire dès que les situations auront mûri les conditions pour l’éveil nouveau de la conscience prolétarienne. La victoire révolutionnaire est d’ailleurs le seul terme qu’il sera possible d’opposer à la guerre et à sa continuation. La dernière guerre prouve d’une façon éclatante que la cessation des hostilités n’a pas suivi la ligne verticale mais horizontale — ainsi que le disait un de nos chefs prolétariens. Ce n’est pas les victoires ou les revers des armées qui pouvaient conduire à la fin de la guerre, mais la reprise de la lutte des classes en Russie qui devait avoir pour résultat la désarticulation de la discipline dans les années des Empires Centraux d’abord, de l’Entente ensuite. Il en sera de même pour la prochaine guerre. La préparation de la Révolution est en définitive confiée aux fractions de gauche des partis communistes et aux efforts qu’elles réalisent dès maintenant. Au cours de la guerre, les rangs exigus de ces fractions se trouveront, au surplus, dans l’impossibilité de vivre au point de vue organisationnel, et de procéder à des consultations au travers de leurs organismes. D’autre part, les situations produiront des secousses soudaines disposant les masses à l’action de classe. A ces moments les ouvriers s’insurgeant auront un besoin criant d’avoir à leur tête des prolétaires ayant concentré la substance des expériences historiques qui conduisirent le prolétariat mondial d’Octobre 1917, à la nouvelle conflagration mondiale. Cela doit faire apparaître la nécessité urgente de pousser dès maintenant la clarification historique à un tel degré que même les individualités de ces fractions de gauche, dans l’impossibilité de consulter leur organisation, puissent s’acquitter du rôle appartenant à ces dernières et pourvoir les masses s’insurgeant, de’ la direction sans laquelle elles se trouveront à la merci de l’ennemi. Au sein de la Deuxième Internationale seuls les bolcheviks avaient fait le travail de fraction indispensable et eux seuls purent conduire le prolétariat russe à la victoire de la révolution.
C’est par l’analyse critique des événements de l’après-guerre, des victoires et défaites révolutionnaires, qu’il nous sera possible d’acquérir une vision historique de la période actuelle, assez vaste pour embrasser les phénomènes fondamentaux qu’elle exprime. S’il est juste d’affirmer que la révolution russe se trouve au centre de notre critique, de la critique qu’elle-même représenta, il faut immédiatement ajouter que l’Allemagne est l’anneau le plus important de la chaîne qui aujourd’hui garrotte le prolétariat mondial. En Russie, la faiblesse structurelle du capitalisme, la conscience du prolétariat russe, représentée par les bolcheviks, ne permit pas une concentration immédiate des forces mondiales de la bourgeoisie autour du secteur menacé, alors qu’en Allemagne tous les faits de l’après-guerre expriment cette intervention, facilitée par un capitalisme fort de ses traditions démocratiques, un prolétariat arrivant à la conscience de ses tâches précipitamment. Les événements d’Allemagne (de l’écrasement des spartakistes à l’avènement du fascisme) contiennent déjà une critique d’Octobre 1917. C’est déjà une réponse du capitalisme à des positions souvent en deçà de celles qui permirent la victoire des bolcheviks. Voilà pourquoi une analyse sérieuse de l’Allemagne devrait débuter par un examen des thèses du IIIe et Ive Congrès de l’I.C. qui contiennent des éléments allant non au delà de la révolution russe, mais l’opposant à l’assaut féroce des forces bourgeoises contre la révolution mondiale. Ces Congrès ont élaboré des positions de défense du prolétariat groupé autour de l’État soviétique alors que l’ébranlement du monde capitaliste nécessitait une offensive sans cesse croissante des ouvriers de tous les pays en même temps qu’une progression idéologique de son organisme international. Les événements de 1923 en Allemagne furent précisément étouffés grâce à ces positions heurtant de front l’effort révolutionnaire des ouvriers, événements qui, par eux-mêmes, furent le démenti le plus frappant de ces Congrès. L’Allemagne prouve clairement l’insuffisance du patrimoine idéologique légué par les bolcheviks ; non pas que leurs efforts furent insuffisants, mais ceux des communistes du monde entier et en particulier de l’Allemagne. Ainsi, quand et où fit-on la critique historique de la lutte idéologique et politique des spartakistes ? À notre avis, sauf de plates répétitions d’appréciations générales de Lénine, aucun effort n’a été fait. On part bien en guerre contre « le luxembourgisme « , on verse évidemment quelques larmes sur l’écrasement des spartakistes, on stigmatise les crimes des Noske-Scheidemann, mais d’analyse sérieuse, point. Pourtant, si Octobre 1917 contient une négation catégorique de la démocratie bourgeoise, 1919 l’exprime sur un plan plus avancé. Si les bolcheviks prouvèrent que le parti du prolétariat est un guide victorieux seulement s’il rejette, au cours de sa formation, tout alliage avec des courants opportunistes, les événements de 1923 prouvèrent que la fusion des spartakistes et des indépendants à Halle, avait été un appoint dans la confusion du P.C. Devant la bataille décisive. En somme, au lieu d’élever le niveau de la lutte prolétarienne plus loin qu’Octobre, de nier plus profondément les formes de domination du capitalisme, les compromissions avec des forces ennemies, en prévision d’un assaut révolutionnaire imminent, on ne pouvait que faciliter le regroupement des forces capitalistes dès que l’on ramenait les positions prolétariennes en dessous de celles qui permirent le triomphe des ouvriers russes. En ce sens la position du camarade Bordiga au IIe Congrès envers le parlementarisme était une tentative de pousser en avant les positions d’attaque du prolétariat mondial et la position de Lénine une tentative d’employer révolutionnairement cet élément historiquement dépassé devant une situation n’exprimant pas encore tous les éléments de cet assaut. Les événements ont donné raison à Bordiga, non sur ce fait mais sur une appréciation contenant la critique des faits de 1919 en Allemagne et consistant à élargir l’effort destructif du prolétariat avant des nouvelles batailles devant décider du sort de l’État prolétarien et de la révolution mondiale. Nous essayerons dans cet article d’examiner l’évolution des positions de classe du prolétariat allemand, afin de mettre en évidence ces éléments de principe qui peuvent compléter l’apport des bolcheviks, critiquer leur décalque dans des situations nouvelles, contribuer à l’oeuvre de critique générale des événements de l’après-guerre.
* * *
Dans la Constitution de Weimar, article 165, se trouve le passage suivant : « Ouvriers et employés y collaboreront (dans les conseils ouvriers) sur un pied d’égalité, avec les employeurs, à la réglementation des questions de salaire et de travail, ainsi qu’au développement général économique des forces productives. » Ceci caractérise au mieux une période où la bourgeoisie allemande comprit qu’elle devait non seulement élargir son organisation politique jusqu’à la démocratie la plus extrême allant jusqu’à la reconnaissance des « Räte » (Conseils ouvriers), mais aussi donner aux ouvriers l’illusion de la puissance économique. De 1919 à 1923 le prolétariat eut l’impression d’être la force politique prédominante dans le Reich. Depuis la guerre les syndicats incorporés dans l’appareil étatique étaient devenus des piliers soutenant tout l’édifice capitaliste et les seuls éléments pouvant faire converger les efforts prolétariens vers la reconstruction de l’économie allemande et d’un appareil de domination capitaliste stable. La démocratie bourgeoise revendiquée par la social-démocratie s’avéra être ici le seul moyen d’empêcher l’évolution révolutionnaire de la lutte ouvrière qui fut aiguillée vers un pouvoir politique dirigé en fait par la bourgeoisie bénéficiant de l’appui des syndicats pour remettre à flot l’industrie. C’est l’époque où fleurit « la première législation sociale du monde « , les contrats collectifs du travail, les cellules d’entreprises qui parfois tendent à s’opposer aux syndicats réformistes ou arrivent à concentrer l’effort révolutionnaire des prolétaires comme par exemple dans la Ruhr en 1921-1922. La reconstruction de l’économie allemande s’effectuant parmi cette efflorescence de libertés et de droits ouvriers aboutit, comme on sait, à l’inflation de 1923 où s’exprima en même temps que les difficultés pour un capitalisme vaincu et terriblement appauvri de remettre en marche son appareil de production, la réaction d’un prolétariat voyant son salaire nominal, sa législation sociale « kolossale « , son semblent de pouvoir politique, réduits à moins que rien. Si le prolétariat allemand fut battu en 1923, malgré les « gouvernements ouvriers » de « Saxe « , de Thuringe, un P.C. Très influant et non gangrené par le centrisme, dirigé au surplus par d’anciens spartakistes, si malgré toutes les circonstances favorables découlant des difficultés de l’impérialisme allemand la victoire fit défaut, il faut en recherche les causes à Moscou, dans les thèses des IIIe et IVe Congrès acceptées par les spartakistes et qui loin de compléter le « Programme de Spartakus » de 1919 se situent de deçà de celui-ci. Malgré ses rares équivoques le discours de Rosa contient une négation farouche des forces démocratiques du capitalisme, une perspective de révolution économique en même temps que politique et non pas de vagues « gouvernements ouvriers » et des fronts uniques avec des partis contre-révolutionnaires. À notre avis, la défaite de 1923 est la réponse des événements à la stagnation de la pensée critique du communisme décalquant au lieu d’innover, se refusant à retirer de la réalité des règles programmatiques nouvelles, alors que le capitalisme mondial occupant la Ruhr en ce moment venait objectivement à l’aide de la bourgeoisie allemande en déterminant une vague de nationalisme susceptible de canaliser ou du moins de brouiller la conscience des ouvriers et même des dirigeants du P.C.
Une fois passé ce cap dangereux, le capitalisme allemand bénéficia enfin de l’aide financière de pays tels les U.S.A. Convaincus de la disparition momentanée de tout danger révolutionnaire. C’est alors l’époque d’un mouvement de concentration et de centralisation industrielles et financières sans précédent, sur la base d’une rationalisation effrénée, pendant que Stresemann succède à la série de gouvernements socialistes ou socialisant. La social-démocratie appuya cette consolidation structurelle d’un capitalisme cherchant dans son organisation disciplinaire la force de tenir tête à ses adversaires de Versailles, et agita devant les ouvriers le mythe de la démocratie économique, de la sauvegarde de l’industrie nationale, de l’avantage à traiter avec quelques patrons seulement, des prémices socialistes posées par ceux-ci. En 1925-26, jusqu’aux premiers symptômes de la crise mondiale, le mouvement d’organisation de l’économie allemande va croissant sans cesse. On pourrait presque dire que le capitalisme allemand qui put tenir tête au monde entier grâce à ses forces industrielles et à la militarisation d’un appareil économique fabuleusement puissant, a poursuivi, après les remous sociaux de l’après-guerre, son organisation économique ultra-centraliste indispensable dans la phase des guerres inter-impérialistes, en reprenant sous le fouet des difficultés mondiales le chemin de l’organisation économique de guerre. Dès 1926 se constituent les grands Konzern du Sthalwerein, de l’I.G. Farben-industrie, le Konzern d’électricité Siemens, l’Allgemeine Electrizität Gesellschaft dont la constitution est d’ailleurs facilitée par l’inflation et la hausse des valeurs industrielles qui en résulta. Déjà avant la guerre l’organisation économique en Allemagne, les Cartels, les Konzerns, la fusion du capital financier et industriel, avait atteint un degré supérieur. Mais dès 1926 ce mouvement s’accélère et des Konzerns tels ceux de Thyssens, la Rheinelbe-Union, Phoenix, Rheinische Stahlwerke, fusionnent et forment le Stahlwerein qui contrôlera l’industrie charbonnière et tous ses sous-produits ; la métallurgie et tous ce qui s’y rattache. On substituera aux fours Thomas nécessitant du minerai de fer (que l’Allemagne perd avec la Lorraine et la Haute-Silésie) des fours Siemens-Martin pouvant employer de la ferraille. Ces Konzerns contrôlent bientôt rigoureusement et sévèrement toute l’économie allemande et s’érigent comme une digue contre laquelle le prolétariat va se casser les reins ; leur développement est accéléré par les investissements de capitaux américains et en partie par les commandes russes. Mais dès ce moment le prolétariat, qui avec 1923 a perdu ses illusions quant à sa puissance politique réelle, va être entraîné dans une lutte décisive. La social-démocratie soutient le capitalisme allemand, démontre que les Konzerns sont des embryons socialistes et prône les contrats collectifs liés à la conciliation, chemin menant vers une démocratie économique. Le P.C. subit sa « bolchevisation » qui, aboutissant au « social-fascisme » coïncidera avec la réalisation des plans quinquennaux en Russie, mais le conduira à jouer un rôle analogue – non identique – à celui de la social-démocratie. Pourtant, c’est dès cette époque de rationalisation, de constitution de gigantesques Konzerns qu’apparaissent en Allemagne les bases économiques et les nécessités sociales de l’avènement du fascisme en 1933. La concentration accentuée des masses prolétariennes consécutives aux tendances capitalistes, une législation sociale jetée en pâture pour éviter des mouvements révolutionnaires dangereux, mais trop coûteuse, un chômage permanent troublant les rapports sociaux, de lourdes charges extérieures (Réparations) nécessitant des attaques continues contre les salaires déjà fort bas depuis l’inflation. Ce qui appelait surtout la domination du fascisme c’était la menace qu’avait représenté l’après-guerre – et que représentait – le prolétariat – menace dont le capitalisme put se sauver grâce au répit de la social-démocratie mais qui demandait une structure politique correspondante à la concentration disciplinaire effectuée sur le terrain économique. De même que l’unification du Reich fut précédé par une concentration et centralisation industrielles en 1865-67, l’avènement du fascisme fut précédé par une réorganisation hautement impérialiste de l’économie allemande nécessaire pour sauver l’ensemble de la classe acculée par Versailles. Quand on parle aujourd’hui des interventions économiques du fascisme, de « son » économie dirigée, « son » autarcie, on défigure passablement la réalité. Il représente seulement la structure sociale qui au terme d’une évolution économique et sociale était nécessaire au capitalisme. Faire appel au fascisme après 1919, le capitalisme allemand se décomposant lamentablement ne le pouvait, d’autant plus que le prolétariat était là, menaçant. C’est pourquoi le putsch de Kapp est combattu par les fractions du capitalisme comme d’ailleurs par les Alliés qui comprennent l’aide inappréciable des social-traîtres. En Italie, par contre, l’assaut révolutionnaire ne s’effectue pas au milieu d’une décomposition du capitalisme mais d’une conscience de sa faiblesse qui le fait se retirer lors de l’occupation des usines pour remettre son sort entre les mains des socialistes, mais qui lui permet aussi de réagir immédiatement la rafale passée et d’appeler le fascisme. En somme, toutes les innovations du fascisme, au point de vue économique, résident dans une accentuation de la « disciplinisation » économique, de la liaison de l’État et des grands Konzerns (nomination de commissaires aux diverses branches de l’économie), de la consécration d’une économie de guerre. La démocratie comme drapeau de la domination capitaliste, ne peut correspondre à une économie acculée par la guerre, secouée par le prolétariat et dont la centralisation est une position de résistance dans l’attente d’un nouveau carnage, une manière de transposer sur le plan mondial ses contrastes internes, d’autant plus qu’elle suppose une certain mobilité dans les rapports économiques et politiques, une faculté de déplacement de groupes et d’individualités qui bien que gravitant autour du maintien des privilèges d’une classe, doit néanmoins donner à toutes les classes la perception d’une élévation possible. Dans la période de développement de l’économie allemande d’après-guerre, les Konzerns liés à l’appareil d’État, exigeant de celui-ci le remboursement des concessions que les batailles ouvrières les obligeaient à consentir, enlevaient toute possibilité de survivance de la démocratie, puisque la perspective n’était pas celle de l’exploitation de colonies aux bénéfices plantureux, mais bien d’une lutte dure et âpre contre Versailles et son système de réparation et pour un droit aux marchés mondiaux. Cette voie était celle de la lutte brutale et violente contre le prolétariat et ici, comme au point de vue économique, le capitalisme allemand montrait le chemin que les autres pays devaient emprunter par de tous autres moyens. Il est évident que sans l’aide du capitalisme mondial, la bourgeoisie allemande ne serait jamais parvenue à réaliser ses objectifs. Pour permettre l’écrasement des ouvriers on dût enlever toutes les étiquettes américaines entravant l’exploitation exclusive des ouvriers par la bourgeoisie allemande ; consentir des moratoires ; finalement enlever la charge des Réparations. Il a aussi fallu l’intervention de l’État Soviétique abandonnant les ouvriers allemands pour ses plans quinquennaux, brouillant leur lutte pour devenir enfin un élément de la victoire fasciste. Un examen de la situation qui va de 1923 à mars 1933, permet de comprendre que de la Constitution de Weimar à Hitler se déroule un processus d’une continuité parfaite et organique. La défaite des ouvriers se situe après un moment de plein épanouissement de la démocratie bourgeoise et « socialisante » exprimée par Weimar et permet la reconstitution des forces capitalistes. Alors, progressivement l’étau se resserre. Bientôt c’est Hindenburg, en 1925, qui devient le défenseur de cette Constitution et pendant que le capitalisme reconstitue son armature toujours plus, la démocratie devient plus restreinte, s’élargit dans des moments de tension sociale, voit même encore des gouvernements socialistes de coalisation (H. Müller), mais dans la mesure où socialistes et centristes augmentent le désarroi des ouvriers, elle a tendance à disparaître (gouvernement Brüning et ses arrêtés-lois) pour faire place, enfin, au fascisme qui ne rencontrera aucune opposition ouvrière. Entre la démocratie, son plus beau fleuron : Weimar, et le fascisme, aucune opposition ne se manifestera : l’une permettra l’écrasement de la menace révolutionnaire, dispersera le prolétariat, brouillera sa conscience, l’autre au terme de cette évolution sera le talon de fer capitaliste consacrant ce travail, réalisant rigidement l’unité de la société capitaliste sur la base de l’étouffement de toute menace prolétarienne. Nous ne ferons pas comme ces pédants et littérateurs de tout acabit, qui après coup essayent de « corriger » l’histoire et s’efforcent de trouver une explication des événements de l’Allemagne dans une mauvaise application de telle ou telle autre formulation. Il est évident que le prolétariat allemand ne pouvait vaincre qu’à la seule condition de libérer (par les fractions de gauche) l’I.C. de la néfaste influente dissolvante du centrisme et se regrouper autour de formulations niant toutes les formes de démocratie et du « nationalisme prolétarien » en se raccrochant à ses intérêts et à ses conquêtes. À ce point de vue le « social-fascisme » n’était pas une position allant au delà du marais démocratique puisqu’il n’expliquait pas le déroulement des événements, se contentant de les confondre, mais bien une explication de la scission syndicale faite au nom de l’ISR. Aucun front unique démocratique ne pouvait sauver le prolétariat allemand, mais bien une lutte le niant ; mais cette lutte devait être dispersée, dès lors qu’elle se rattachait à un État prolétarien travaillant à la consolidation du monde capitaliste dans son ensemble.
Aussi vrai que l’on pourrait aujourd’hui parler de « fascisation » des États capitalistes aux « démocraties des pleins pouvoirs « , il aurait été juste d’en parler au cours de l’évolution capitaliste en Allemagne si par là on entendait caractériser la fonction de la démocratie « peau de chagrin » se rétrécissant graduellement pour aboutir à mars 1933. Dans ce cours historique la démocratie était un élément de poids indispensable et disparu sous les coups fascistes lorsqu’il s’avéra impossible d’étouffer la fermentation des masses sans un autre mouvement de masse. L’Allemagne plus que l’Italie nous montre déjà une transition légale de Von Papen à Schleicher et de ce dernier à Hitler, sous l’égide du défenseur de la Constitution de Weimar : Hindenburg. Mais comme en Italie, la fermentation des masses nécessitait des vagues de masses pour démolir les organisations ouvrières, décimer le mouvement ouvrier. Il est possible que le développement des situations dans nos pays marque encore une certaine progression par rapport à ces expériences et que les démocraties des pleins pouvoirs n’ayant pas en face d’elles des prolétaires ayant livré des assauts révolutionnaires d’envergure, jouissant au surplus de situations privilégiées par rapport à l’Italie et à l’Allemagne (colonies), puissent parallèlement aux interventions disciplinaires dans l’économie, parvenir à étouffer le prolétariat sans devoir balayer totalement les forces traditionnelles de la démocratie qui feront d’ailleurs un effort d’adaptation appréciable (plan de la C.G.T. en France, plan de Man en Belgique). Le fascisme allemand ne s’explique ni comme classe distincte du capitalisme, ni comme émanation des classes moyennes exaspérées. Il réalise la forme de domination du capitalisme ne parvenant plus, au travers de la démocratie, à relier toutes les classes de la société autour du maintien de ses privilèges. Il n’apporte pas un type nouveau de l’organisation sociale mais une superstructure adéquate à une économie hautement développée et devant détruire politiquement le prolétariat pour anéantir tout effort de correspondance entre les contrastes toujours plus aigus qui déchirent le capitalisme et la conscience révolutionnaire des ouvriers. Le statisticien pourra toujours invoquer la masse importante des petits bourgeois en Allemagne (5 millions pour les intellectuels, fonctionnaires y compris) pour essayer de présenter le fascisme comme « son » mouvement. Il reste que le petit bourgeois, plongé dans une ambiance historique où les forces productives, en l’écrasant et en lui faisant comprendre son impuissance, déterminent une polarisation des antagonismes sociaux autour des principaux acteurs : la bourgeoisie et le prolétariat, n’a même plus la possibilité de balancer de l’un à l’autre, mais instinctivement se dirige vers ceux qui lui garantissent le maintien de sa position hiérarchique sur l’échelle sociale. Au lieu de se dresser contre le capitalisme, le petit bourgeois, salarié au col amidonné ou commerçant, gravite autour d’une carapace sociale qu’il voudrait voir assez solide pour faire régner « l’ordre, le calme » et le respect de sa dignité, en opposition à des luttes ouvrières sans issue, qui l’énervent et brouillent la situation. Mais si le prolétariat se dresse sur ses jambes et passe à l’assaut, le petit bourgeois ne peut que se terrer et accepter l’inévitable. Lorsqu’on présente le fascisme comme le mouvement de la petite bourgeoisie on viole donc la réalité historique en dissimulant le terrain véritable où s’élève celui-ci. Le fascisme canalise tous les contrastes qui mettent en danger le capitalisme et les dirige vers sa consolidation. Il contient le désir de calme du petit bourgeois, l’exaspération du chômeur affamé, la haine aveugle de l’ouvrier désorienté et surtout la volonté capitaliste d’éliminer tout élément de perturbation d’une économie militarisée, de réduire au minimum les frais d’entretien d’une armée de chômeurs permanents. En Allemagne, le fascisme s’est donc édifié sur la double base des défaites prolétariennes et des nécessités impérieuses d’une économie acculée par une crise économique profonde. C’est sous Brüning, en particulier, qu’il prit son essor, alors que les ouvriers s’avéraient incapables de défendre leurs salaires furieusement attaqués, les chômeurs leurs allocations réduites à coups de décrets-lois. Dans les usines, les chantiers, les nazis créaient leurs cellules d’usine, ne reculèrent pas devant l’emploi de grèves revendicatives, convaincus que, grâces aux socialistes et centristes, celles-ci ne dépasseraient pas les cadres voulus ; et c’est au moment où le prolétariat s’avéra à moitié vaincu, en novembre 1932, avant les élections de Von Papen qui venait de congédier le gouvernement socialiste de Prusse, qu’éclata la grève des Transports en commun à Berlin, dirigée par fascistes et communistes. Cette grève désagrégea le prolétariat berlinois parce que les communistes s’avérèrent déjà incapables d’en chasser les fascistes, de l’élargir, d’en faire le signal d’une lutte révolutionnaire. La désagrégation du prolétariat allemand s’accompagne, d’une part, d’un développement du fascisme retournant les armes ouvrières contre celui-ci ; d’autre part, de mesures d’ordre économique, d’aide croissante au capitalisme. (Rappelons à ce sujet que c’est Von Papen qui adopta les mesures de subvention aux industries occupant des chômeurs avec le droit de diminuer les salaires). En somme, la victoire de Hitler en mars 1933 n’eut besoin d’aucune violence : c’était le fruit mûri par socialistes et centristes, un résultat normal d’une forme démocratique périmée. La violence n’eut sa raison d’être qu’après l’avènement des fascistes, non en réponse à une attaque prolétarienne, mais pour la prévenir à jamais. De force désagrégée, dispersée, le prolétariat devait devenir élément actif de la consolidation d’une société toute orientée vers la guerre. C’est pourquoi les fascistes ne pouvaient se borner à tolérer des organismes de classes dirigés cependant par des traîtres, mais devaient au contraire extirper la moindre trace de la lutte des classes pour mieux pulvériser les ouvriers et en faire des instruments aveugles des visées impérialistes du capitalisme allemand. L’année 1933 peut être considérée comme la phase de réalisation systématisée de l’œuvre de bâillonnement fasciste. Les syndicats sont anéantis et remplacés par les conseils d’entreprises contrôlés par le gouvernement. En janvier 1934 apparaît enfin le sceau juridique de cette œuvre : la Charte du Travail, qui règlement le problème des salaires, interdit les grèves, institue l’omnipotence des patrons et des commissaires fascistes, réalise la liaison totale de l’économie centralisée avec l’État. En fait, si le capitalisme italien a mis plusieurs années avant d’accoucher de son « État corporatif « , le capitalisme allemand, plus développé, y est arrivé rapidement. L’état retardataire de l’économie italienne, par rapport au Reich, rendit laborieuse l’édification d’une structure sociale comprimant automatiquement tous les sursauts éventuels des ouvriers ; par contre, l’Allemagne possédant une économie du type le plus élevé, passa immédiatement à la disciplinisation des rapports sociaux reliés intimement aux branches de la production contrôlées par des commissaires d’État. Dans ces conditions, le prolétariat allemand – comme d’ailleurs italien – n’a plus d’existence propre. Pour retrouver une conscience de classe, il devra attendre que les nouvelles situations de demain déchirent la camisole de force que lui a passée le capitalisme. En attendant, l’heure n’est certes pas à clamer quant à d’utopiques possibilités de travail illégal de masses dans les pays fascistes, ce qui a d’ailleurs jeté bien des camarades héroïques entre les mains des bourreaux de Rome ou de Berlin. Il faut considérer les organisations anciennes se réclamant du prolétariat dissoutes par l’emprise des événements capitalistes et passer au travail théorique d’analyse historique, préliminaire pour la reconstruction d’organismes nouveaux pouvant mener le prolétariat vers la victoire, par la critique vivante du passé.
Actuellement, la formule de grève générale reçoit autant d’interprétations différentes qu’il y a de courants politiques se réclamant de la classe ouvrière. Pour les uns, elle représente un fusil chargé de la défense des libertés constitutionnelles, de la démocratie ; pour les autres, c’est le moyen infaillible de mettre au pouvoir des gouvernements socialistes ; et , enfin, pour les derniers, c’est l’arme qui va permettre l’instauration « des conseils ouvriers et paysans ». Comme on voit, la plus pure fantaisie se déchaîne autour d’un phénomène qui contiendrait d’avance ou créerait « spontanément » les conditions favorables pour la lutte prolétarienne. Il est grand temps de substituer aux fadaises des charlatans, à la déformation de la réalité où s’épanouit la lutte des classes, une analyse qui au delà des mots, vise à atteindre le contenu des choses, qui à la place de formules démagogiques, marque la fonction des traîtres et des opportunistes, essaye d’aboutir à des positions condensant l’expérience du passé, les nécessités actuelles et de demain, des masses exploitées. Avant toute chose, il convient de préciser la notion suivante : la lutte des classes suit un cours qui résulte, d’une part de la maturation des antagonismes économiques et sociaux, d’autre part de la conscience historique des classes opposées. Une fois admises les circonstances générales qui déterminent les positions des protagonistes de l’histoire, on ne peut se borner à être chaque fois « pour » ou « contre », puisqu’il faut forcément admettre que, très souvent, le prolétariat dévoyé de son chemin par les forces qui agissent au nom du capitalisme, glisse vers des actes désespérés, des sursauts ultimes que le marxiste expliquera en fonction du rétablissement des véritables fondements pour la victoire communiste. Puisque les phénomènes de la lutte de classes ne se dérouleront jamais en « ligne droite », mais suivant le rapport des forces en présence, la conscience de la classe révolutionnaire, la maturation des contrastes économiques apparaît inévitablement avec des hauts et des bas, des élans victorieux ou dévoyés des masses, des actes individuels, des grèves de confusion et de désespoir. Nous n’inventons pas les conditions et manifestations de la lutte des classes, mais essayons seulement de pousser à terme les contrastes qu’elles expriment, en recherchant les meilleures bases pour la lutte du prolétariat. C’est ici qu’apparaît le problème de la grève générale. Il est évident qu’il ne s’agit pas, pour le marxiste, de rechercher une « recette » qui dispensera de l’analyse des événements parce que contenant d’avance leur solution. La grève générale, pas plus que d’autres manifestations, ne contient la base historique pour l’assaut révolutionnaire. Elle peut exprimer un moment de l’éveil de la conscience des masses, mais cette conscience est donnée par le parti d’avant-garde. Elle est une forme de la lutte, mais ne donne pas encore son contenu. Ce dernier résulte de la période générale qui limite le duel des classes, de la faculté d’intervention consciente des communistes. Chaque événement contient une multiplicité contradictoire d’éléments qui se déversent sous l’action des classes dans l’un ou l’autre sens. Une grève générale sans direction consciente, c’est une explosion de l’antagonisme des classes où l’action prolétarienne ressemble à un navire sans gouvernail. Contre les anarchistes à la Bakounine inventant des « fabriques de révolutions en Espagne », les marxistes ont opposé la nécessité de forger une conscience prolétarienne qui puisse féconder les événements ; contre les opportunistes canalisant cette conscience vers les marais du parlementarisme, Rosa Luxemburg et les gauches de la IIe Internationale ont démontré que la phase impérialiste du capitalisme faisait surgir des antagonismes où cette conscience devait se déverser pour secouer la structure du capitalisme par des mouvements économiques, politiques : des mouvements de masses. À la conception anarchiste de la « grève générale » signal de la Révolution, Rosa Luxemburg substitua un cours de maturation des antagonismes sociaux qui, loin d’être étouffés par le parlementarisme, devaient inévitablement se heurter à lui, être accélérés et dirigés par le parti révolutionnaire. Et, à ce propos, il convient de remarquer que l’on a sensiblement exagéré les divergences entre Lénine et Rosa au sujet de la spontanéité des masses. Il est évident que, de même que les expériences de Pasteur ont permis d’éliminer la théorie de la génération spontanée de la biologie, la méthode marxiste a éliminé cet élément de l’histoire. Rien n’est spontané, pour autant que notre compréhension des événements est suffisante. Chez Rosa, ce que l’on appela sa théorie de la « spontanéité », ce fut plutôt son espérance de voir les masses, étouffées par le réformisme, parvenir, au travers de l’explosion des événements, vers une conscience révolutionnaire. Une étude attentive de sa brochure sur « La grève de masse, parti et syndicats« , qui représente, en même temps qu’un exposé systématique du problème de la grève générale, une analyse de la révolution russe de 1905 – permet d’ailleurs de se rendre compte que, par « spontanéité », Rosa entend le terme d’une série de facteurs sociaux, économiques et politiques. Aussi, dans cette brochure elle dira : « L’occasion prochaine du mouvement fut toute fortuite et même accessoire : son explosion fut spontanée. Mais dans la réalisation du mouvement se montrèrent les fruits de l’agitation menée pendant plusieurs années par la démocratie socialiste : au cours de la grève générale, les propagandistes social-démocrates restèrent à la tête du mouvement, le dirigèrent et l’utilisèrent pour une vive agitation révolutionnaire ». Actuellement, après les expériences de l’après-guerre, il est clair que seulement un parti révolutionnaire soudé à sa classe par un système de principes, une vision réelle des situations, peut représenter l’élément déclenchant la bataille, mettant en branle vers une direction historique donnée tous les antagonismes hautement mûris par le choc des classes. Pris dans la tourmente des événements, dépourvu de parti ayant préalablement préparé sa base d’action, le prolétariat exprimera confusément ses aspirations, se dressera menaçant pour s’effondrer bien vite ou se fera massacrer par un capitalisme impitoyable. La « spontanéité » des masses, dans son sens vulgaire, c’est l’explosion de contrastes de classe où est absent le parti. De pareilles situations se sont présentées et se présenteront encore. Cependant, il est certain qu’il ne s’agit pas d’idéaliser notre faiblesse ou notre incapacité, mais de tendre à transformer cet état de faits en conscience agissante, de jeter parmi les ouvriers les germes qui vont s’exprimer dans leurs luttes : de primitives, les élever jusqu’à la vision de la révolution.
* * *
Quand on parle de grève générale, les réformistes invoques une série d’éléments qui, apparemment, paraissent fondés. Tout d’abord, ils reprennent le vieil argument de W. Liebknecht contre Domela Nieuwenhuis : le problème de la caisse ; ensuite, ils relient grève générale à émeutes révolutionnaires, ce qui, pour eux, est synonyme de répression ; et, enfin, ils démontrent l’impossibilité d’entraîner les services publics – y compris les cheminots – ce qui rend la victoire impossible. La grève générale serait un moyen pour constituer un « Gouvernement ouvrier-paysan » en France, en Belgique ou pour porter au pouvoir la social-démocratie. Au fond, ces deux conceptions se rejoignent, bien qu’elles partent d’un point de vue opposé. En effet, avant tout, chaque grève – aussi réduite soit-elle – est l’expression d’un rapport de force entre classes antagonistes. Mais quand nous disons « rapport de force », il n’intervient pas seulement un élément de violence, mais aussi de conscience. Ce qui donne sa cohésion au prolétariat une fois en branle, c’est précisément ce ciment inspirant à sa force une direction vers où porter ses coups. Avant la guerre, dans les pays démocratiques, le mécanisme économique du capitalisme ascendant tolérait des poussées du prolétariat pour le relèvement des salaires, car au point de vue économique elles correspondaient à son essor et, au point de vue politique, elles s’exprimaient par un renforcement de la corruption de la social-démocratie. Le rapport des forces – malgré les succès des grèves économiques – était donc défavorable pour une attaque générale contre le capitalisme. C’est d’ailleurs pourquoi les grèves générales de 1902, de 1913 en Belgique devaient échouer : le P.O.B. transposant ces luttes sur le terrain parlementaire, brouillant la signification d’une révolte arrivant au terme de remous sociaux, par sa stricte limitation aux revendications du suffrage universel. Les enseignements tirés par R. Luxemburg des grèves belges, de la Révolution de 1905, devaient donc porter sur la critique que l’embourbement parlementaire de la social-démocratie, enlevant toute perspective historique aux mouvements des masses. Quand les réformistes invoquent, aujourd’hui, leurs arguments « positifs » et « matériels », ils sont évidemment dans leur rôle, puisqu’incorporés à un régime dont ils assument ainsi la défense. Pour les marxistes, ce qui importe, c’est l’appréciation des contrastes qui mûrissent dans les rapports sociaux, la lutte pour les aggraver car, par ce chemin, le prolétariat acquiert conscience de sa force, désarticule, par le bas et par le haut, la structure répressive du capitalisme, disloque les rapports de production, mais tout cela, s’il a à sa tête un guide, une conscience : un parti. Au point de vue des finances, des moyens matériels, le capitalisme ne peut être combattu par le prolétariat. C’est seulement en se dressant pour déterminer un effondrement économique et politique de la bourgeoisie qu’il y parvient. Mais, pour y arriver, il faut que les circonstances s’y prêtent, qu’il se heurte aux réformistes, qu’ils puisse acquérir une faculté de mouvement que le capitalisme ne peut plus lui permettre actuellement. Dans la phase actuelle qui évolue encore à l’ombre de l’assaut révolutionnaire de l’après-guerre, la décadence de l’économie capitaliste, acculée par ses propres contrastes, ne peut plus tolérer de grèves économiques qui, en donnant aux ouvriers une faculté de mouvement, vont leur permettre de déverser une situation, qui est chaque jour plus misérable, dans un élan de masse qui pourrait poser les bases de développement d’un parti, puisqu’actuellement l’éclosion de conflits ne peut se faire que malgré socialistes et centristes. L’effort révolutionnaire doit ainsi porter vers une lutte dépassant la résistance féroce, inspirée par l’instinct de conservation du capitalisme, afin de donner conscience aux ouvriers des possibilités réelles de combat, de la nécessité de saisir ces possibilités. L’effort doit tendre à renforcer l’ouvrier à l’usine et non inversement à diriger ses regards vers des gouvernements socialistes (de nom) et réactionnaires dans le fond. Non par « économisme », mais parce que le seul programme gouvernemental des communistes est la dictature du prolétariat et que les conditions de sa préparation, de sa réalisation, résident dans une accentuation des luttes des classes portant l’ouvrier de la lutte à l’usine, aux manifestations de rue et vers la bataille armée. Demander aux ouvriers de faire la grève générale pour des gouvernements de traîtres, c’est demander au prolétariat de confier la solution des conflits de classe à l’ennemi et non élever sa conscience à la hauteur des antagonismes qui déchirent la société actuelle. C’est pourquoi réformistes qui « réservent » (nous verrons plus loin comment) la grève générale pour la défense de la Constitution et « trotskistes » qui la désirent pour permettre, au nom d’une malencontreuse théorie de l’expérience, l’égarement de la volonté de lutte des ouvriers, se rencontrent bien malgré eux. Quant aux centristes, leurs culbutes les obligent, ici comme ailleurs, à disperser, énerver, les mouvements ouvriers, car leurs perspectives concernant les grèves partielles, le déclenchement de grèves générales au moment du recul des ouvriers (Allemagne) ont tout autant de résultats que la politique du réformisme à ce sujet. Pour le centriste, il faut déclencher des conflits partiels qu’il s’agira de faire traîner jusqu’à l’usure des ouvriers. Ainsi en fut-il, l’année dernière, avec les conflits du Textile dans le Nord de la France. Pourtant, il est clair que si des conflits parties peuvent donner le signal d’une bataille plus générale, ils peuvent aussi bien ne pas le donner. La solidarité de l’ensemble du capitalisme (qui n’est que l’expression d’une coordination de son mécanisme économique en vue d’une plus grande résistance à la crise et pour la préparation de la guerre) s’exprime aujourd’hui autour de chaque secteur menacé ; non seulement par l’appui financier au patron en lutte, l’entrée en jeu de forces répressives, mais par la mobilisation du réformisme démoralisant les ouvriers, freinant l’élargissement de chaque bataille de classe. Dans ces conditions, chaque conflit partiel qui n’est pas dirigé vers l’alerte au prolétariat afin qu’il se mette en branle et balaye le réformisme, au travers de la lutte contre le capitalisme, démoralise les ouvriers. La grève partielle, non comme mouvement d’usure, mais d’alerte ; s’élargissant si possible, ou bien de courte durée pour resurgir autre part, jusqu’à ce que le prolétariat ressente la nécessité de se mettre en branle. Voilà la position communiste ! Mais cette position se distingue des cris peureux des socialistes, du galimatias trotskiste et des misérables aventures du centrisme, par des considérations qui sont à mille lieux de la proclamation de la formule abstraite de « grève générale ». Toute la situation actuelle peut être condensée dans le dilemme suivant : ou le prolétariat parvient à atteindre une cohérence dirigée vers la bataille révolutionnaire, ou il disparaît au sein d’une société qui est entraînée vers la guerre impérialiste. Même si les termes de ce dilemme sont déjà préjugés par les événements – ce que nous croyons – cette direction subsiste pour les communistes, qui y forgeront les armes pour demain. La grève générale apparaît ici comme un élément de reconstruction de cette cohésion qui est seulement possible si elle exprime en même temps la conscience des ouvriers rejetant l’influence des forces sociales de l’ennemi. Pour cette raison, les communistes prennent pour terrain d’action les syndicats qui offrent les possibilités voulues du regroupement des ouvriers et de la lutte contre les forces contre-révolutionnaires qui minent ceux-ci. Dans les syndicats, autour d’eux, leurs effort tendent à faire converger les luttes partielles, les manifestations ouvrières, vers une conscience nette des difficultés et des possibilités des situations afin de transmettre dans l’ensemble du prolétariat les germes que l’éclosion des batailles développeront. Ils revendiquent la grève générale en connexion avec ce travail et en vue d’objectifs rattachés aux intérêts de classe du prolétariat, en sachant sérieusement que ses limites seront données par la maturité des antagonismes et la capacité du prolétariat à acquérir une conscience de ses tâches grâce à son parti. Ils ne « poussent » pas les socialistes à déclencher la grève, mais proclament que, puisque les conditions en font une question vitale pour le prolétariat, il y a lieu d’y recourir bien qu’ils sachent que les socialistes la mèneront à sa perte. La délimitation des responsabilités est ici essentielle : le mouvement gréviste n’étant rien en soi, mais valant par la conscience qu’il exprime, nous ne pourrons que proclamer la nécessité du combat inspiré par les communistes. Départager les responsabilités, tout en marchant discipliné à la lutte (même si les syndicats sont dirigés par les réformistes) permettra une lutte indépendante pour la direction du mouvement et la liquidation des réformistes qui doivent, de par leur nature, s’opposer à toute tentative de lutte acquérant un certain degré de conscience. Il est possible que la destruction légale ou non des syndicats fasse surgir d’autres organes de concentration des masses. Mais, là aussi, le problème restera posé : pour que la lutte aboutisse, il faut une direction communiste et pour qu’elle corresponde à l’élévation de la compréhension ouvrière, il faut qu’aucune compromission ne puisse être établie avec les traîtres. La lutte dans les syndicats réformistes (ou pour l’unité syndicale basée sur un programme de revendications) n’est donc qu’un élément de poids pour accélérer l’éclosion de mouvements que l’on étouffe chaque jour, une tentative de desserrer l’emprise des ennemis du prolétariat. Dans ce sens, les communistes essaient de faire de la grève générale non seulement un mouvement qui ripostera aux attaques capitalistes, redonnera sa cohésion au prolétariat, mais qui paralysera le réformisme en préparant ainsi les conditions pour une bataille plus grandiose. Mais les expériences de ces dernières années montrent clairement que le travail des socialistes et centristes est parvenu à impuissanter toute explosion de grève révolutionnaire, à en faire des manifestations favorables au capitalisme duquel on empruntera le drapeau démocratique. Les grèves générales de février en Autriche, en France, d’octobre en Espagne, méritent à ce titre d’être examinées. Pour l’Autriche, O. Bauer a écrit une brochure sur « L’insurrection des travailleurs autrichiens » où il conte comment l’austro-marxisme a aidé Dolfuss à casser les reins au mouvement prolétarien. Déjà en mars 1933 quand, à la suite d’une grève d’une heure des cheminots, le gouvernement eut renvoyé une masse de ceux-ci, la social-démocratie, devant l’effervescence des ouvriers, transposa le conflit sur le terrain du parlement afin d’empêcher toute grève générale. D’ailleurs, un Congrès socialiste avait décidé de proclamer la grève générale seulement dans les circonstances suivantes :
1° Si le gouvernement octroyait illégalement et inconstitutionnellement une Constitution fasciste. 2° Si le gouvernement destituait illégalement et inconstitutionnellement l’administration de Vienne-la-Rouge. 3° Si le gouvernement dissolvait le Parti. 4° Si les syndicats étaient dissous ou synchronisés.
De mars 1933 à février 1934, l’austro-marxisme tint le prolétariat en haleine avec sa démagogie, faisant découler la riposte ouvrière de mesures gouvernementales « antidémocratiques ». En permettant la militarisation des cheminots abandonnés par eux ; en permettant des attaques particulièrement graves contre les salaires et les allocations (ce fait est signalé sans pudeur par O. Bauer), il permit, parallèlement à la débandade d’une partie du prolétariat, le renforcement de l’appareil étatique de répression. Dans ces conditions, provoqué par l’offensive du gouvernement, le sursaut de février 1934 ne paralysa pas le capitalisme ; la grève générale fut fugitive et sans grand succès et la lutte héroïque des ouvriers autrichiens fut écrasée sans qu’apparaisse une conscience nette de la trahison socialiste. Encore une fois, il ne s’agit pas d’être « pour » ou « contre » une bataille exprimant le désespoir de l’inconscience où l’austro-marxisme plongea les ouvriers. La grève générale contint, ici, toute la faiblesse du prolétariat et, avant de pouvoir s’étendre et prendre le capitalisme à la gorge, du se modifier en lutte armée où seule marcha une partie héroïque des ouvriers. Il faut se borner à expliquer ces événements en démontrant qu’une grève générale doit reposer sur une base de classe pour pouvoir s’élever e qu’en Autriche, en la liant à la Constitution, on en faisait un simple mot démagogique à contenu capitaliste, donc sans perspective. Déclenchée malgré les socialistes, qui s’y collèrent par la suite, la grève générale exprima l’extrême faiblesse d’un prolétariat dévoyé de sa route historique par les traîtres en même temps que l’état avancé de sa dissolution au sein du régime capitaliste. Au lieu de parachever une série de mouvements, de conflits, mettant en branle toute la classe se dressant pour désarticuler l’étau capitaliste, acquérant la conscience de ses tâches et y puisant le courage de passer à la lutte armée, février en Autriche fut « spontané » en ce sens que la conscience communiste manqua alors que s’exprima une poussée primitive, brouillée d’ailleurs par les vociférations démocratiques des socialistes. En France, les circonstances furent autres, mais là aussi la grève générale du 24 février se déversa, en fin de compte, vers un renforcement de la bourgeoisie « démocratique ». La riposte ouvrière contenait la maturation des attaques capitalistes se déclenchant sous les gouvernements radicaux-socialistes et atteignant ouvriers et fonctionnaires, mais reçut une conscience étouffant sa signification. Plus clairement que l’Autriche, l’on peut constater ici que « livrée à ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre les patrons, obtenir du gouvernement telle ou telle réforme ouvrière » (Lénine) et l’on peut ajouter, pour notre époque, que les ripostes primitives des ouvriers sont nécessairement falsifiées, détournées de leur véritable chemin, lorsque de l’extérieur surgit la conscience des socialistes ou des centristes canalisant celles-ci et non une conscience communiste leur donnant une signification véritable. La grève générale du 12 pouvait donner au prolétariat français une force nouvelle seulement à la condition d’épanouir un accroissement des maturations de classe avec une conscience révolutionnaire. De même, elle ne pouvait jeter les base pour la constitution d’un noyau communiste, le parti de demain, qu’à la condition d’en retirer des enseignements pour donner aux ouvriers une base idéologique sérieuse. Dans ce sens, plutôt que d’être une expression de la puissance prolétarienne, elle fut le signe de sa faiblesse, de son incapacité à déverser les contrastes du régime vers une lutte pour sa destruction, puisque son drapeau fut la défense de la République, de la démocratie. Les batailles d’octobre, en Espagne, offrent le même tableau. La grève générale éclate (apparemment) au sujet de la défense de la Constitution et des libertés parlementaires. La révolte ouvrière est donc immédiatement revêtue d’un habit qui doit empêcher son croisement avec une conscience communiste qui, d’ailleurs, ne se manifestera pas. Elle éclate, encore une fois, au terme d’une série de défaites, devient lutte armée avant de pouvoir s’étendre et ébranler tout le pays ; n’a qu’une existence éphémère pendant que dans les Asturies le capitalisme passe au massacre des insurgés. Antérieurement, toutes les tentatives prolétariennes d’empêcher – par des grèves revendicatives – la consolidation du capitalisme sont, ou bien étouffées impitoyablement par les réformistes, ou dévoyées par les anarchistes déclenchant des grèves générales dans des périodes de reflux et suivant un baromètre souvent fantaisiste. Les journées d’octobre représentent ainsi l’explosion d’antagonismes de classe concentrés dans quelques centres névralgiques alors que tout a été mis en oeuvre pour empêcher que, dans tout le pays, ces antagonismes développent tous leurs éléments afin de dresser pour la bataille l’ensemble des ouvriers. D’autre part, leur signification reçoit également un cachet « démocratique », bien que la lutte armée des travailleurs des Asturies contre les troupes du radical-socialiste Leroux soit en opposition avec cet objectif. Ces trois expériences historiques permettent de confirmer lumineusement notre appréciation en même temps qu’elles expliquent notre position pour la France et la Belgique. Les manifestations de la lutte des classes ne peuvent trouver une issue victorieuse que si elles contiennent et les conditions mûries qui les provoquent et une conscience apportée par le Parti d’avant-garde. C’est pourquoi chaque conflit peut contenir, dans la période actuelle, une possibilité d’élargissement conséquent à la condition de voir son cours fécondé par la lutte des communistes. Les batailles de ces dernières années montrent la force des agents de l’ennemi empêchant cette conscience de se faire jour, pour entraîner dans leur giron jusqu’aux bolcheviks-leninistes et autres déchets du communisme. C’est pourquoi les communistes, lorsqu’ils préconisent le recours à la grève générale, ne se contentent pas de mettre en avant une forme de lutte, mais un programme qui s’inspire de cette conception : un mouvement en soi n’est rien, il vaut par sa substance. S’opposer à des grèves générales pour des « gouvernements socialistes » et revendiquer cette lutte comme position de défense des conditions des ouvriers, de leurs conquêtes, c’est préparer des conditions où la lutte des masses pourra renverser tous les obstacles qui obstruent son cours. Chaque lutte partielle sera pour eux un élément pour donner aux ouvriers conscience de leur situation et de la nécessité d’un mouvement général, alors qu’ils poseront ce mouvement comme condition pour liquider les conceptions socialistes parmi le prolétariat. Mais si les tentatives de lutte des ouvriers ne rencontrent pas ce guide ou s’ils se trouvent déjà dans l’impossibilité d’entendre la voix des petits noyaux communistes, les mouvements de résistance en France, en Belgique, se désagrégeront au travers de manifestations souvent imposantes mais vides de substance jusqu’au moment où le capitalisme acculera le prolétariat à des combats de désespoir voués au massacre. Les communistes participent évidemment même à des batailles où l’espoir de vaincre est préalablement anéanti (il s’avère de plus en plus que c’est vers de telles luttes que se dirige, aujourd’hui, le mouvement ouvrier) en essayant de dissiper, au cours des événements, la confusion capitaliste des traîtres. Mais ils savent que la condition pour vaincre est la disparition de toute contradiction entre la vision des ouvriers et les positions du parti, que les événements fusionnent l’une et l’autre dans leur marche ascendante alors que craque le régime sous la poussée des ouvriers et que la conscience du parti permet de chasser les agents de l’ennemi. Les phases de déclin que nous vivons ne peuvent donc servir qu’à faire comprendre la nécessité de constituer un noyau communiste qui, seul, pourra relier des batailles qui se dirigent aujourd’hui, inconsciemment, vers une destruction du capitalisme alors que la conscience du capitalisme les dirige vers sa propre consolidation.
L’émancipation de l’Amérique espagnole se fit grâce à l’argent anglais. En même temps qu’en Europe, devant le danger du bloc continental, l’argent anglais et les armées de Wellington, soutenaient la révolte des espagnols contre Napoléon, dans l’Amérique espagnole ce même argent anglais soutenait au contraire une révolte qui signifiait l’écroulement de la puissance coloniale antagoniste de l’Espagne. Le ministre anglais Canning reconnaissait, dès 1824, les nouveaux Etats et l’année suivante des traitées de commerce furent contractés avec ceux-ci pendant que les banquiers anglais fournissaient des avances à ces gouvernements. On peut distinguer quatre périodes dans le développement économique de l’Amérique latine. La première période – qui va jusqu’en 1880 – est l’époque préliminaire avec son système primitif de production, fortement entravé par les conditions politiques convulsives (anarchie militaire et révolutions en permanence) et par les difficultés financières provenant du manque de capitaux. Seulement le Pérou à cette époque était exportateur de guano ; le Brésil qui avait activé sa production de café depuis 1850 n’entrait pas encore en compte comme exportateur. La seconde période – on peut la considérer ouverte par la guerre du Pacifique en 1879-1884 laquelle se termina par l’occupation, par le Chili, de la zone convoitée de salpêtre – est marquée par une stabilisation progressive des conditions politiques et financières, par la systématisation de l’industrie. L’économie sud-américaine subit une complète transformation : les richesses minérales qui avaient constitué le principal revenu dans la période d’occupation espagnole ne représentaient plus qu’une partie, quoique importante, de la production pendant que l’agriculture et l’élevage de bétail se développaient sans cesse. Par manque d’un capital national le développement économique s’effectua grâce au capital étranger. A côté des prêts contractés à Londres ou à Paris par les gouvernements sud-américains, le capital privé (surtout européen) l’Angleterre en tête, la France, l’Allemagne, ensuite les Etats-Unis, inonda l’Amérique latine, y créa les chemins de fer, aménagea les ports, établit les lignes de navigation, développa l’industrie surtout extractive. Cependant, l’industrie locale resta arriérée du fait des importations des produits manufacturés européens ou des Etats-Unis et par là même la vie économique de l’Amérique latine resta orientée vers les marchés d’outre-mer. Les clients et fournisseurs du reste du monde se livraient une concurrence acharnée pour la conquête de son marché et de son commerce. Au moment où éclata la guerre mondiale, le commerce britannique tenait la plus grosse part dans le volume des échanges de l’Amérique latine, suivi par l’Allemagne, les Etats-Unis et la France. La Grande-Bretagne, surtout dans les pays du Rio de la Plata avait investi plus d’un milliard de livres sterlings et la France (surtout au Brésil, en Argentine, au Mexique) quelques milliards de francs. L’Allemagne qui avait de son côté placé 300 millions de marks dans l’Amérique Centrale et d’autres capitaux importants dans le Brésil méridional et qui avait réussi à gagner les marchés grâce à sa technique industrielle et commerciale avancées, se trouvait déjà, quand la guerre éclata, à la seconde place en train de déloger jusqu’à l’Angleterre de ses positions. Les U.S.A. restaient encore à la troisième place concentrant momentanément la plus grande partie de son activité dans les pays avoisinants : Mexique, Amérique centrale, Cuba, etc. La troisième période depuis 1914 à 1930 est caractérisée par l’application croissante des méthodes scientifiques et intensives, en particulier pour l’industrie extractive, par l’augmentation de l’industrie manufacturière indigène, comme par exemple, l’industrie textile au Brésil. La guerre mondiale renverse les positions à l’avantage des Etats-Unis. Les pays de l’Amérique latine durent se tourner vers l’industrie nord-américaine pour se procurer les objets manufacturés. Devant une Europe affaiblie, appauvrie, les Etats-Unis enrichis énormément par la guerre, entreprirent la marche. de conquête pour devenir le facteur dirigeant de la vie économique et politique de l’Amérique latine.
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La dépendance économique a toujours pour corollaire la dépendance politique. L’or français qui avait été investi au Mexique avait fourni le prétexte à Napoléon III d’imposer l’empire de Maximilien. Les U.S.A. avaient appuyé la révolte de Juarez mais eux-mêmes ne manquèrent pas, plus tard, d’imposer leur politique au Mexique de Porfirio Diaz, qui leur avait vendu les mines. L’Allemagne rêva d’un Empire colonial au Brésil du Sud où 350.000 allemands y avait acquis 8.000 mètres carrés ou au Chili qu’on appelait orgueilleusement la Prusse de l’Amérique du Sud et où elle organisait déjà l’armée et dirigeait l’instruction. Mais le danger de l’impérialisme européen était sporadique et surtout moins obsédant que celui des U.S.A., en particulier pour les pays limitrophes (Mexique, Amérique Centrale, Iles de la mer des Caraïbes). Déjà en 1822 les Etats-Unis avaient reconnu les nouvelles Républiques en se prononçant contre tout nouvel effort de l’Espagne de reconquérir ses colonies. Dès l’année suivante la fameuse doctrine de Monroe, la formule « l’Amérique aux Américains » qui se traduit dans la pratique par défendre l’Amérique du Sud contre l’impérialisme européen : pour l’assujettir à l’impérialisme Yankee. En 1803 les Etat-Unis avaient acheté à Napoléon la Louisiane et le Mississippi ; en 1810 à l’Espagne la Floride, en 1845-48, ils démembrèrent le Mexique par l’annexion du Texas, le nouveau Mexique, l’Arizona, la Californie, le Nevada et le Colorado. En 1898 après avoir battu l’Espagne ils s’emparèrent de Porto Rico et sanctionnèrent, sous la couverture de l’amendement Platt la main mise sur Cuba. A côté de cette expansion coloniale se vérifia l’emprise d’un contrôle et d’une tutelle non seulement sur plusieurs républiques de l’Amérique Centrale et des Antilles, comme le contrôle financier direct sur Haïti, Saint-Domingue et Nicaragua, mais aussi par des missions financières pour redresser les finances et les systèmes monétaires et fiscaux en Bolivie, à l’Equateur, au Chili et en Colombie. Des 20 républiques sud américaines seulement 6, celle du Rio de la Plata et le Brésil échappèrent au contrôle ou à l’influence financière du capital Yankee. Mais même au Brésil les Rothschild de Londres, qui étaient les banquiers traditionnels du Brésil, partagent maintenant avec les banquiers de New-York le « financement » du pays. En 1903 les États-Unis fomentèrent la révolution en Colombie pour donner vie à la république « indépendante » du Panama, prémisse nécessaire pour la construction du canal, comme, par après, ils se substituèrent à la France pour les droits de construction éventuelle du canal de Nicaragua. Ils provoquèrent au Brésil la création de la république d’Acre dans la région du caoutchouc quand cette matière sembla devenir fondamentale pour l’industrie. Le président Roosevelt (le premier). et Wilson intervinrent .dans les affaires intérieures de St-Domingue, de Haïti, de Honduras ; les marins débarquèrent à plusieurs reprises au Nicaragua, partout pour protéger les biens et la sûreté des étrangers. En réalité il s’agissait, comme bien on pense, de la réalisation d’une défense de leurs intérêts.
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Six ans après la fin de la guerre mondiale la participation des Etats-Unis au trafic extérieur total de l’Amérique du Sud – c’est-à-dire à l’exclusion du Mexique, de l’Amérique Centrale et des Antilles – s’élevait à 22 % ; ils absorbaient 19 % des exportations et fournissaient les 26 %. des importations. En ce qui concernait l’approvisionnement en produits manufacturés la concurrence des U.S.A. se manifestait surtout sur les marchés les plus proches ; leur part dans l’importation totale qui était 24,2 pour le Brésil, 23,4 pour l’Argentine, 23,5 pour le Chili, 37,6 pour le Pérou, 40,3 pour l’Equateur, atteignait déjà les 50 %. en Colombie et les 55 % pour le Vénézuela.
En ce qui concernait les exportations sud-américaines, les Etats-Unis étaient devenus les principaux clients des Etats tropicaux ; leur part dans les exportations totales qui atteignaient 43 % pour le Brésil, 35 % pour l’Equateur, 81 % pour la Colombie, est restée réduite dans les pays tempérées : Argentine 8,3 %, Uruguay 12,2 %, ceux-ci livrant des produits semblables à ceux des Etats-Unis. Neuf ans après (à la. conférence économique pan-américaine de 1927) le président Coolidge démontra comment à cette date les Etats-Unis avaient déjà conquis la première place dans le commerce extérieur de l’Amérique latine. Il exposa comment de 1914 à 1925 ils furent acheteurs des 40 % des exportations totales, c’est-à-dire plus de deux fois la. part de la Grande Bretagne et presque le trente pour cent de plus de la part réunie de l’Angleterre, la France, l’Allemagne, tandis qu’en 1900 l’Amérique latine importait de Grande-Bretagne autant que les Etats-Unis et l’Allemagne ensemble et en 1913 encore elle continuait d’importer de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, prise séparément, plus qu’elle n’importait des Etats-Unis. Maintenant ces derniers ont occupé la première place également dans les importations. Wall-Sreet supplante la City et le marché de Paris dans le rôle de commanditaire qu’ils avaient joué dans le développement industriel de l’Amérique en portant de 900 millions (ou 1.200 millions d’après d’autres statistiques) à 4,814 millions de dollars le chiffre de capitaux investis. Cette marche de l’impérialisme nord-américain est prouvée par les statistiques suivantes. La première montre l’augmentation des capitaux nord-américains investis dans tous les pays de l’Amérique latine, en millions de dollars, en 1918 et 1928. Argentine de 40 à 450 ; Bolivie 10-85 ; Chili 15-451 : ; Costa-Rica 7-46 ; Cuba 220-1.500 ; Equateur 10-30 ; Guatemala 10-37 ; 28 : Haïti 4-28 ; Honduras 3-40 ; Mexique 800-1.288 ; Nicaragua 3-20 ; Panama 3-31 ; Paraguay 4-18 ; Pérou 35-169 ; St-Domingue 4-28 ; Salvador 3-35 ; Uruguay 5-77 ; Brésil 20-388. La dernière statistique qui est de 1930 donne enfin le tableau comparatif de la distribution des capitaux étrangers dans-la seule Amérique du Sud, c’est-à-dire, excepté le Mexique, l’Amérique Centrale et les Antilles, en millions de dollars :
Angleterre
Etats-Unis
Autres pays
Totaux
Argentine
2020
501
500
3021
Brésil
1336
431
725
2492
Chili
318
483
300
1101
Uruguay
206
90
272
568
Pérou
100
169
120
389
Vénézuela
88
172
37
297
Colombie
40
182
20
242
Bolivie
43
91
31
165
Paraguay
23
18
36
77
Equateur
19
30
2
51
Totaux
4103
2167
2043
8403
Les pays soulignés sont ceux où le capital américain a dépassé le capital anglais.
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La quatrième période est l’actuelle, celle qui prélude au prochain conflit inter-impérialiste pour un nouveau partage du monde.
La crise économique mondiale a éprouvé d’une façon épouvantable l’Amérique latine dont (comme nous l’avons vu), toute l’économie dépendait de l’exportation des grands produits du sol ou de l’élevage et plus particulièrement d’un ou de deux produits au maximum. Le café intervenait pour 70 % dans l’exportation du Brésil, pour 61 % en Colombie ; le sucre pour 77 % au Cuba ; les céréales et les produits d’élevage constituaient les 80 % des exportations de l’Argentine ; les différents produits animaux les 84 % de celles de l’Uruguay : les nitrates avaient constitué les 50 % des exportations du Chili ; l’étain les 83 % de celles de la Bolivie ; les pétroles les 74 % de celles du Vénézuéla. D’autre part le manque d’un marché intérieur (seulement le développement des Etats de la zone tempérée, tels : l’Argentine et le Chili a ouvert un marché secondaire aux produits de l’Amérique tropicale, au café brésilien, au sucre péruvien, en même temps qu’il permit aux Etats tropicaux, d’acheter en Amérique du Sud même une partie du blé et des farines qu’ils consomment) dû au fait que la grande masse de la population, les indigènes (dans la seconde partie de cet article nous traiterons avec ampleur le problème des indigènes en Amérique du Sud), expropriés des terres qui appartenaient à la communauté agraire, minés par l’alcool et la misère ne peuvent offrir qu’un champ très restreint comme consommateur. La crise de l’Amérique latine s’explique donc clairement par le fait qu’il s’agissait d’un pays d’élevage et de culture ou de mines dont l’exportation était composée de grands produits de base de l’alimentation ou de l’industrie ou des minerais bruts dont la valeur a baissé sur les marchés mondiaux de 50-70 % au-dessous des valeurs des cours des années prospères 1924-29. Le froment argentin de 49 schilling-or le quintal en 1924 à 15 en 1933 ; le café du Brésil qui cotait (1929) à New-York 15.8 cents la livre, 8 cents en 1932 ; le sucre cubain de 4.75 cents la livre en 1927 à moins que 2 cents en 1933. La situation est pire encore pour les minéraux : le cuivre qui valait 18 cents la livre en 1929 n’en valait plus que 5 en 1933 ; l’étain de 300 livres la tonne à 80 en 1932. On brûle le café au Brésil, on tue le bétail en Argentine, mais la situation catastrophique n’en est pas modifiée. La conséquence se reflète sur les exportations au point que la valeur or des exportations de 1933 par rapport à celles de 1929 n’était plus que de 31 % pour l’Argentine, de 32 % pour le Brésil et de 13 % pour le Chili. Les Etats s’adonnent aux mesures restrictives du protectionnisme qui provoque la débâcle des importations qui tombent de 30 % plus bas de ce qu’elles étaient en 1929. Les Etats-Unis eux-mêmes, sous les coups de la crise, ont dû ralentir si non arrêter leur expansion économique naguère si prodigue d’interventions diplomatiques ou armées et de démonstrations navales dans les luttes intestines de l’Amérique latine, ils semblent se dérober maintenant à tout engagement. Ils refusent d’intervenir pour faire cesser la guerre entre le Paraguay et la Bolivie pour la possession du Chaco ; ils n’interviennent même pas à Cuba à la suite des récents troubles quoique d’autre part leur adhésion à l’indépendance des Philippines signifie. sur le terrain économique, une concession à l’industrie sucrière de Cuba qui avait à craindre la concurrence du sucre des Philippines si celles-ci restaient sous l’hégémonie des Etats-Unis. Dans tous les cas l’affaiblissement de l’intervention nord-américaine en Amérique latine est une conséquence de la situation intérieure des U.S.A. et nullement une conséquence d’une action pour l’indépendance économique des républiques sud-américaines. Naturellement tous les nationalistes de ces pays affirmeront la nécessité de la création d’un capital national, la nécessité de l’affranchissement de la sujétion étrangère – en particulier de la dangereuse voisine du Nord. On parle d’une Union douanière entre les pays de l’Amérique latine, d’une unification de la monnaie. Mais en réalité jusqu’à présent l’action des pays restés plus ou moins libres de l’influence américaine : l’Argentine, le Brésil. le Chili (l’A.B.C. d’après le pacte d’alliance signé en 1915 à Buenos-Ayres) auxquels on peut ajouter l’Uruguay, reste encore dans le domaine de l’avenir et même la constitution d’une fédération de l’Amérique Centrale, dans le passé sabotée par les intrigues des Etats-Unis, n’est l’objet d’aucune nouvelle tentative. Il est encore trop tôt aujourd’hui pour tirer les conséquences du relâchement des Etats-Unis dans l’Amérique latine, mais deux faits sont déjà acquis. D’un côté la nouvelle avance de la Grande-Bretagne – surtout au travers du Canada – dont la part dans les importations qui étaient tombées de 28 % en 1910 à 15 % en 1931 remonte à 21 % du chiffre global des importations en 1933. L’autre facteur c’est l’intervention du Japon. Avant la guerre le Japon avait essayé de s’implanter au Mexique, au Chili avec lequel il avait conclu un traité commercial, et particulièrement au Pérou. Mais en général les pays de l’Amérique latine s’étaient dressés contre l’immigration japonaise. La raréfaction de la main-d’oeuvre due à l’arrêt de l’immigration a obligé l’État de San-Paolo à introduire par contrat 5.000 japonais par an pour les plantations de café. Même le Mexique ouvre aujourd’hui ses portes à l’immigration nippone. L’inondation des marchés sud-américains par le Japon fait partie des tentatives de conquête mondiale marchés par l’impérialisme japonais.