Thèses sur la Tactique
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Préface de 1928
Tâche bien difficile que celle de préciser l’importance des Thèses de Rome pour le mouvement révolutionnaire. L’atmosphère politique et les contingences de la lute des classes en Italie et dans le monde, – au cours desquelles elles furent rédigées – ne peut servir, en ce cas aussi, que un élément d’appréciation et point comme un élément définitif.
La situation italienne était déjà préjugée – quant à ses développements révolutionnaires directs et immédiats – par la trahison du parti socialiste. L’autre alternative que l’histoire pose à la classe ouvrière allait en se réalisant au travers du déchaînement de l’offensive capitaliste qui manoeuvrait les patrouilles de choc de la terreur fasciste, terreur qui pouvait semer la ruine des organisations, des édifices et des vies prolétariennes, car elle était garantie par la propagande des social-démocrates et des maximalistes appelant les ouvriers à déposer les armes. Mais si sous la rafale fasciste – protégée par la trahison socialiste – tout semblait s’écrouler, en réalité, ce n’était pas le tout qui tombait. Les contrastes de classes insupprimables, la volonté insupprimable de millions d’ouvriers de se délivrer de l’esclavage, trouvaient leur réponse adéquate dans la constitution du parti communiste. Et le parti, qui avait été fondé en janvier 1921, tenait – l’année suivante – son second congrès, où la base de la discussion n’était représentée que par l’expérience d’une année de sa vie au cours de laquelle avaient été forgées les indestructibles énergies révolutionnaires et communistes, avaient été préparées les thèses qui sont republiées aujourd’hui. Sur l’expérience du travail du parti et sur ces thèses se dresse la figure gigantesque du chef de la révolution communiste en Italie, Amadeo Bordiga.
Ces thèses concluent l’effort d’un groupe qui, pendant plus d’une décade, avait combattu pour les mêmes thèses fondamentales qui devaient bouleverser l’empire russe et fonder la République des Soviets ; d’un groupe qui avait combattu pour fonder en Italie la Section de l’I.C. et qui considérait devoir continuer dans cette activité, non par la méthode qui prévalut ensuite – et qui nous porte aujourd’hui à la débâcle – de combiner les galimatias des unanimité de la confusion obtenue dans les coulisses où la tromperie et la corruption devinrent la règle -, mais par la méthode opposée qui consiste à traduire les expériences sanglantes des luttes prolétariennes en des positions politiques pour lesquelles on se battra, même si elles s’opposent avec l’orientation politique prévalante, même si cette lutte doit coûter l’abandon des postes de direction.
Et les thèses de Rome ont été l’objet de multiples dérisions. Traducteurs et charlatans qui ont infesté le mouvement révolutionnaire, ont en vain essayé de mettre les plus grands révolutionnaires contre ces thèses. En vain, car les événements survenus ont prouvé que les éléments fondamentaux de ce document sont ceux que la réalité de la lutte de classe a confirmés.
Plus de six années après, en une situation qui a vu le renforcement temporaire de la réaction fasciste et qui a réduit à l’illégalité tout le mouvement prolétarien en Italie, tandis que, sur le fond des défaites allemande, anglaise et chinoise, apparaissent les lueurs crépusculaires de la Russie des Soviets, d’aucuns qui approuvèrent les Thèses de Rome ont abandonné la gauche, ont renié les thèses pour lesquelles – à contre coeur et par une voie tortueuse – ils avaient combattu à nos côtés pour fonder le parti. Et ce sont justement ces éléments recouverts jusqu’à la gorge de responsabilités dans les défaites prolétariennes, qui voudraient profiter de la gravité de la situation italienne pour anéantir l’effort que ce prolétariat sut faire pour construire son parti de classe.
Mais la milice fasciste, le gouvernement, la terreur, la trahison socialiste, le triomphe de l’opportunisme centriste ne feront que retarder, jamais ils ne supprimeront le cours de la lutte libératrice du prolétariat. Celui-ci aura besoin, pour sa bataille de demain, d’armées de fer et pour préparer ces armées dès aujourd’hui – il a besoin d’une théorie de fer.
Les Thèses de Rome sont une partie intégrante de cette théorie et – la fraction de gauche republie celles-ci, quelle peut revendiquer aujourd’hui avec d’autant plus de vigueur que se sont séparés d’elle les opportunistes qui, par opportunisme, les avaient approuvées en 1922.
Les thèses de la Fraction Communiste Abstentionniste du Parti Socialiste Italien1 que nous reproduisons ici et qui sont extraites des numéros 16 et 17 des 6 et 27 juin 1920 de l’hebdomadaire Il Soviet, furent rédigées au printemps de la même année et approuvées par la Conférence nationale, tenue à Florence par la Fraction les 8 et 9 mai 1920.
Les « thèses » précèdent de quelques mois le II Congrès de l’Internationale Communiste (19 juillet – 7 août 1920), celui qu’on appela, à juste titre, son véritable congrès constitutif. Elles représentent l’unique apport international qui coïncide parfaitement avec les principes inspirant le corps de thèses programmatiques et tactiques qui fut plus tard élaboré par ces assises mondiales du mouvement prolétarien. Elles sont, d’autre part, un exemple clair de ce que la Gauche attendait de ces mêmes assises – comme son représentant l’exprima au cours du débat sur les « conditions d’admission à l’Internationale Communiste », et comme cela fut dit encore plus explicitement dans les articles2 publiés avant et après la constitution officielle du Parti Communiste d’Italie : à savoir un texte qui, partant de la définition générale des principes et des buts du mouvement communiste, en déduisît à la fois la critique des différentes « écoles » adverses et les normes d’action intangibles du parti (la « tactique ») à une échelle ni locale ni contingente, mais mondiale et historique, et opposât ainsi une barrière infranchissable aux trop nombreux réformistes qui s’étaient « convertis » à un communisme devenu « à la mode » (l’expression n’est pas de nous, elle est tirée du préambule aux Conditions d’admission du Komintern).
Les « thèses », en effet, ne sont pas conçues comme la plate-forme doctrinale et opérationnelle d’un parti national, mais comme un schéma des bases programmatiques et tactiques qui distinguent nécessairement le parti de la révolution communiste mondiale3. Nous avons toujours soutenu et soutenons encore qu’au sujet du programme, on ne peut concevoir ni admettre une « consultation » préalable de courants ou d’individus, ni, une fois cette consultation faite, une acceptation « par discipline » de délibérations sanctionnées par une majorité : en fait, il s’agit d’adhérer ou non à un patrimoine collectif, impersonnel et invariable, sans lequel il serait vain de se dire ou de se prétendre communiste : « À l’égard du programme – dira Bordiga au nom de la Gauche au congrès de Moscou – il n’existe pas de discipline. Ou on l’accepte ou on ne l’accepte pas ; et dans ce dernier cas, on quitte le parti. Le programme est une chose qui nous est commune à tous, ce n’est pas une chose qui est proposée par la majorité des camarades du parti ».
Ces thèses constituent, d’autre part, l’unique apport international à la solution des problèmes du mouvement communiste qui soit en parfait accord avec les positions âprement défendues par les bolcheviks : la preuve en est que, malgré la faiblesse des relations internationales à l’époque, les thèses affrontent un à un les thèmes mêmes du II Congrès mondial, sans qu’affleure jamais une seule des déviations théoriques qui commençaient à se manifester dès cette époque, particulièrement en Allemagne, à l’égard des questions fondamentales : la question du parti comme organe de la révolution prolétarienne et de sa dictature, celle des rapports entre le parti et les organisations économiques de la classe ouvrière, celle des conditions nécessaires pour la constitution des Soviets et de la nature spécifique de ceux-ci ; il en est de même pour le problème controversé du « parlementarisme révolutionnaire », au sujet duquel on ne répétera jamais assez que la position prise par la Gauche n’avait, et n’eut jamais rien de commun avec les positions d’origine anarcho-syndicaliste des abstentionnistes allemands et hollandais4. Le schéma des thèses n’a, d’autre part, rien d’académique5; sa formulation est une arme tranchante qui trace une ligne de démarcation entre le parti de classe et toute formation politique soi-disant voisine, sur le double plan de la théorie et de la pratique – deux termes que le marxisme considère comme indissociables par définition : la théorie n’est plus la théorie, si elle est isolée de la pratique (c’est-à-dire de la lutte réelle d’émancipation du prolétariat), et la pratique n’atteint pas son but, et se transforme en son contraire, si elle est détachée de la théorie et si elle s’en remet dans son développement au jeu imprévu et imprévisible des flux et des reflux des situations contingentes.
La définition, dans la première partie des thèses, de la doctrine et du programme – c’est-à-dire du but final et de la voie nécessaire qui y conduit – est, comme toujours pour nous, la condition d’une sélection organique des militants, sans laquelle serait impossible l’action efficace, sûre et disciplinée de ce que les thèses appellent, en anticipant sur les formules classiques du II Congrès, l’« organe » de la lutte révolutionnaire, c’est-à-dire du parti. Et cette définition qui exclut, ne serait-ce que comme sujet de discussion, toute « version » du marxisme fondée sur des prémisses idéalistes, exclut également toute conception de la lutte historique d’émancipation prolétarienne qui méconnaîtrait ou ignorerait les développements inévitables de cette lutte ou qui les considérerait comme pouvant déboucher sur des solutions différentes, entre lesquelles l’« expérience » seule permettrait de décider en « connaissance de cause ».
Ainsi, la présentation des fondements idéologiques (le matérialisme dialectique) et programmatiques (réalisation du communisme par l’unique voie de la conquête révolutionnaire du pouvoir et de l’exercice de la dictature prolétarienne, avec toutes les mesures d’ordre politique et économique qui en découlent, sous la direction hégémonique du parti), cette présentation qui reparaîtra sous une forme plus synthétique mais aussi mieux affirmée dans les huit points du programme de Livourne (janvier 1921) forme un tout organique avec la dénonciation et la démolition critique des doctrines adverses, et par doctrines « adverses », nous entendons non seulement celles qui émanent de la classe bourgeoise (libéralisme, démocratisme) ou de ses valets réformistes (gradualisme, réformisme, parlementarisme, ministérialisme), mais aussi celles qui dissimulent sous un langage apparemment révolutionnaire leur nature opportuniste et leur origine petite-bourgeoise : maximalisme, syndicalisme, anarchisme, ordinovisme6 et de façon générale, immédiatisme.
Il n’est pas sans intérêt de noter que cette seconde partie aussi révèle une convergence totale avec les futures thèses fondamentales du II Congrès du Komintern, à une seule différence près mais d’importance ; à savoir qu’elle condense, dans un unique texte de base, obligatoire pour tous, le verdict historique communiste condamnant toute vision du processus révolutionnaire (et donc aussi de ses buts et de ses moyens de lutte) qui nierait ou même seulement éluderait un seul des postulats programmatiques du parti selon Marx, Engels et Lénine.
Encore une fois, ce n’est pas un « luxe » théorique qui guidait la main des rédacteurs, mais une conscience précise des nécessités permanentes de la gigantesque lutte révolutionnaire du prolétariat, confirmées par le sanglant bilan de ses victoires temporaires, et plus encore de ses défaites pleines d’enseignements dans les pays de capitalisme avancé, pourris de démocratie et imprégnés d’idéologie bourgeoise depuis plus d’un siècle. Ils savaient, en effet, que la renaissance du mouvement révolutionnaire marxiste sur les ruines de la II Internationale et de ses partis, presque tous souillés par leur adhésion ouverte ou dissimulée à la guerre, et par leur capitulation devant les idoles du démocratisme interclassiste, ne serait pas pleine et durable, s’il subsistait une équivoque sur un seul de ces points-clé. De même, l’acceptation générale des principes de la destruction violente de l’Etat bourgeois, comme objectif auquel devaient tendre toutes les forces des partis communistes naissants, ne devait pouvoir recouvrir aucune divergence sur les questions fondamentales : parti (la constitution du prolétariat en classe de Marx), dictature (la constitution du prolétariat en classe dominante), rapport entre parti et classe, entre lutte politique et lutte économique, entre objectifs finaux et buts contingents, organes de combat. Le bilan des quarante années qui suivirent montre, de façon irréfutable, que le maximum de clarté doit être fait sur tous ces problèmes et sur toutes les graves déviations qui s’y sont rattachées en un siècle d’histoire du mouvement prolétarien, si on veut éviter des « récidives » trop fréquentes et des défaites fatales.
Mais c’est peut-être la troisième partie de ces thèses qui est la plus vitale pour nous, car la restauration du programme et des principes généraux du communisme révolutionnaire s’y trouve complétée par une première « codification » des normes tactiques indispensables, conformément à ce qui sera une revendication constante de la Gauche, malheureusement mal accueillie ou mal comprise par l’Internationale. On fera plus tard des gorges chaudes sur le « schématisme » dans lequel nous serions tombés en insistant pour que les grandes lignes de l’action tactique du parti dans les développements successifs de la lutte soient fixées avec le maximum de rigueur possible, et rendues tout aussi impératives que les grandes lignes du programme. Et pourtant, les vingt et une conditions d’admission, imposées quelques mois après par l’Internationale à tous les partis désireux d’y entrer, ne sont pas autre chose qu’une formulation sans appel de normes tactiques toutes impératives, puisque le fait d’en transgresser une seule était suffisant pour exclure comme non-communiste un parti qui prétendait l’être. « Il n’y a pas d’action révolutionnaire sans théorie révolutionnaire », avait proclamé Lénine. Cela ne peut signifier qu’une chose : ou bien la doctrine marxiste est le guide de l’action d’émancipation du prolétariat, ou bien elle n’est rien du tout ; confier la solution des problèmes pratiques soulevés par la lutte de classe aux sollicitations des contingences immédiates et locales signifie trahir à la fois et la doctrine et la lutte pratique, et se placer sur la pente de cet opportunisme que Lénine a défini, selon une formule valable pour toutes les époques, comme une « absence de principes ». C’est un fait que, par exemple, la tactique du parti dans les phases de révolution double, prévues par Marx pour l’Allemagne de 1848-1850, et par Lénine pour la Russie de 1917 (ou pour l’Orient dans les années suivantes), ne peut être identique à la tactique qu’exigent les pays et les phases historiques de révolution « unique » ; mais il s’agit d’une diversité prévue par le marxisme comme est prévu le camp dans lequel se rangent fatalement les partis bourgeois et les courants opportunistes dans les différentes phases de la lutte. Ou bien, pour prendre un second exemple, c’est un fait que les thèses de Lénine sur le parlementarisme révolutionnaire laissent ouverte l’éventualité, soit de la participation aux campagnes électorales et au parlement (mais toujours dans un but subversif), soit de leur boycottage ; mais il s’agit précisément d’une alternative prévue et codifiée, en rapport avec des situations prévisibles et codifiables de façon marxiste, et qui ne tolère pas de « solution de rechange ». L’« élasticité tactique » sur laquelle on insistera tant par la suite jusqu’à l’identifier avec l’éclectisme puis avec l’agnosticisme, avait toujours été rigoureusement maintenue par les bolcheviks dans des limites coïncidant avec les frontières invariables du programme ; elle n’avait jamais signifié l’abandon au caprice des situations, au hasard d’événements obscurs et impénétrables ou, pire, aux intuitions d’individus ou d’un parti prétendument immunisé une fois pour toutes contre les infections opportunistes.
De même, il est vrai que certaines tactiques aujourd’hui manifestement insoutenables – comme celle du parlementarisme révolutionnaire – eurent une justification historique et une fonction positive dans une certaine période du mouvement ouvrier (et, comme la Gauche le dira au II Congrès, conservent cette justification et cette fonction dans des aires géo-historiques données) ; mais ce dont il s’agissait, c’était (et c’est toujours) de savoir si la phase ouverte pour le capitalisme et donc pour le prolétariat par la première guerre mondiale dans les pays de capitalisme non seulement mûr mais pourri (phase que l’on ne peut apprécier à l’aune d’une année ou d’un mois, mais de tout un cycle), permet d’adopter ces tactiques en vue de la bataille décisive pour le pouvoir, ou si, au contraire, notre prévision de cette issue n’impose pas nécessairement qu’on les abandonne précisément et uniquement dans l’intérêt de la préparation du parti et des masses prolétariennes à la lutte finale. Enfin, il est vrai qu’une chose est l’action du parti dans les phases de préparation à ce heurt des classes, avec toutes les manœuvres tactiques que cette préparation comporte, autre chose est son action dans les phases d’assaut direct pour le pouvoir. Mais la tactique à suivre dans la première phase n’est valable, c’est-à-dire efficace dans la pratique, que dans la mesure où elle ne rompt pas mais renforcela continuité de programme, d’agitation, de lutte, et donc aussi d’organisation, qui est le véritable gage de succès ou, en tout cas, de haute combativité dans la phase finale. Et c’est dans cette perspective que la tactique doit être prévue7, expliquée aux militants, exposée aux masses, et constamment appliquée dans les batailles quotidiennes, car c’est justement cette convergence étroite du programme, de la propagande et de l’action dans le vif de la lutte qui est la condition d’une influence non passagère et fictive, mais réelle du parti sur les couches ouvrières qui, dans la dynamique historique, dans l’affrontement inévitable prévu par le marxisme non seulement avec les partis bourgeois et leur Etat, mais aussi avec l’opportunisme, s’ouvrent à la conscience – confuse, peu importe – que la voie tracée par le parti est la seule voie possible et que sa direction est unique et irremplaçable.
Au départ, on ne tombe pas dans l’opportunisme par choix « délibéré », mais parce qu’on croit, de façon illusoire, qu’on peut atteindre le succès plus rapidement par la voie la moins ardue, la plus immédiatement accessible aux réactions instinctives des masses, et apparemment la moins hérissée d’obstacles. Le grand « art » de la tactique révolutionnaire réside dans la capacité de toujours tenir, même dans les moments les plus difficiles, un cap que nous avons prévu et proclamé comme unique. La soudure entre l’action consciente de l’organe politique et l’action physique et élémentaire des masses, processus dont la plus ou moins grande rapidité dépend certes en premier lieu de facteurs objectifs (mais le parti, en tant qu’il agit, est lui-même un facteur objectif de l’histoire), s’établira justement dans la mesure où le parti aura opiniâtrement résisté à la tentation de la voie courte, de la voie sans obstacles, de la voie « nouvelle », et où il aura suivi la voie difficile mais sûre, sur laquelle les prolétaires seront poussés non par nous mais par les faits eux-mêmes, quel que soit leur parti, quelle que soit leur catégorie, quelle que soit la couleur de leur peau.
Forte de cette conviction, la Gauche adopta, en mai 1920, ces directives tactiques que le II Congrès du Komintern confirmera avec force en leur donnant une validité statutaire (en ce qui concerne, par exemple, les syndicats, les conseils d’usine, les soviets, la propagande dans l’armée, les méthodes d’organisation, etc.) ; mais elle les compléta en condamnant par avance les fronts uniques politiques, y compris avec des forces qui acceptent le principe de la révolution violente mais qui, à cause de divergences radicales sur le plan théorique et donc de l’action, rejettent notre manière de concevoir et d’apprécier les développements ultérieurs de la lutte révolutionnaire dans le domaine bien plus difficile et vital de l’après-révolution8. Selon nous, cette condamnation valait (et vaut toujours) à plus forte raison pour les propositions de front unique avec des partis que nous considérons et dénonçons publiquement comme contre-révolutionnaires : la social-démocratie, le centrisme et leurs innombrables variantes. En 1920, année de luttes ardentes et acharnées, personne n’imaginait qu’on pourrait un jour leur tendre le rameau d’olivier d’un accord, fût-il momentané. C’est pourtant ce qu’on fit, sous le prétexte fallacieux que leur refus, prévu, de notre invitation publique, ouvrirait les yeux aux prolétaires militant encore dans leurs rangs, sans voir que cette éventualité lointaine ne pouvait compenser l’éventualité certaine que l’offre d’un bloc unique ou d’un appui parlementaire à des « partis ouvriers » en pleine putréfaction allait répandre dans l’esprit d’un nombre bien plus important de prolétaires (et de prolétaires bien autrement aguerris), entravant le processus normal d’orientation politique et pratique. Les manifestations même embryonnaires d’un abandon de la voie correcte ont leur constance dans l’histoire, et cette constance doit nous permettre de les prévoir au lieu de les subir. C’est pourquoi ces mêmes thèses préfigurent les discussions de 1921-1922 sur la question de la « conquête de la majorité ». Elles ne repoussent certes pas le principe évident que le parti n’est pas le parti s’il ne met pas tout en œuvre pour gagner sur les prolétaires le maximum d’influence compatible avec la situation objective ; mais elles refusent de prendre comme critère de l’efficacité du parti le nombre brut de ses adhérents ou le critère de l’efficacité du nombre de ses sympathisants, et de lui sacrifier l’ensemble des autres facteurs, bien plus déterminants, dont le parti ne peut s’assurer la possession que s’il sait rester ouvertement, non en paroles mais dans l’action pratique, fidèle à lui-même.
En commentant les textes suivants, nous verrons comment le problème de la tactique s’est présenté quelques années plus tard, justement sur ces questions fondamentales, d’une part pour l’Internationale, d’autre part pour la Gauche. Il nous reste ici à attirer l’attention sur le fait que la divergence mineure entre Moscou et nous, celle qui portait sur l’abstentionnisme opposé au « parlementarisme révolutionnaire », premièrement, ne modifiait en rien notre identité de vue sur les institutions démocratiques et sur le sort que le prolétariat devra leur réserver, et deuxièmement, ne mettait en cause aucune question de principe, puisque notre abstentionnisme se fondait non sur des lubies idéalistes de style anarchisant mais sur des considérations pratiques, qui le rendent impératif dans les aires géographiques et les époques historiques de capitalisme avancé ; c’était, autrement dit, la revendication d’une méthode bien plus apte à favoriser le regroupement des masses prolétariennes sur le front de la négation totale et définitive de l’ Etat bourgeois, et à concentrer les forces du parti dans la bataille pour la conquête violente du pouvoir et pour l’exercice de la dictature, ces deux manifestations suprêmes de notre antidémocratisme.
Le bilan des cinquante dernières années prouve, de façon écrasante, que le « parlementarisme révolutionnaire » fut une des failles par lesquelles – contre toute attente des partisans des « tactiques audacieuses » – des partis et des groupes purement parlementaires, et ce jusqu’à la moelle, purent entrer dans l’Internationale de Lénine. Mais beaucoup plus que cet aspect relativement secondaire de la pratique révolutionnaire, ce bilan met vivement en lumière la nécessité de bannir définitivement toute possibilité de transiger sur l’ensemble des postulats d’action du parti de classe, comme sur leurs bases de principe. Nous ne prétendions ni que le programme de l’Internationale dût nécessairement être celui que la Gauche avait formulé en 1920, ni que des thèses de doctrine de programme et de tactiques suffiraient à préserver le parti de la révolution communiste des contre-coups catastrophiques de rapports de forces défavorables, ou à lui garantir la victoire lors de situations objectives montantes. Il est toutefois certain que le processus de dégénérescence de l’Internationale n’aurait pas été aussi rapide ni aussi faiblement contrecarré, et que la reprise prolétarienne après la tourmente stalinienne ne serait pas aujourd’hui aussi difficile ni aussi douloureuse, si on avait dressé la barrière d’une plate-forme politique analogue, en en faisant la condition d’appartenance au « parti mondial unique » : on aurait risqué d’y perdre un peu en résultats numériques et en prestige, mais on y aurait gagné en clarté théorique, en efficacité pratique, et en cohésion organisative.
Au II Congrès de Moscou, la Gauche lança un cri d’alarme en avertissant l’Internationale que, chassé par la porte, l’opportunisme pourrait bien rentrer par la fenêtre – danger de plus en plus pressant à mesure que l’éloignait l’épreuve de la première guerre impérialiste, et que le premier acte de la révolution était reporté dans un futur pas forcément proche9.
Ce qui alors pouvait sembler excès de rigidité, sinon abstraction pure, apparaît aujourd’hui comme la dure mais réaliste condition de toute reprise du mouvement prolétarien marxiste, dans la fidélité à cette vision intégrale du cours des luttes de classes, de leur déroulement et de leur issue finale, dont on ne peut briser un seul maillon sans détruire, qu’on le veuille ou non, la chaîne entière.
Notes
PRÉAMBULE
Les présentes thèses ont pour objet le problème général des critères auxquels le Parti communiste doit obéir dans son action pour réaliser son programme et atteindre son but, de la méthode qu’il doit suivre pour déterminer les initiatives à prendre et la direction à donner à ses mouvements.
Dans les différentes sphères de l’action du Parti (question parlementaire, syndicale, agraire, militaire, nationale et coloniale, etc.), ce problème revêt des aspects particuliers, qui ne seront pas traités ici séparément car ils font l’objet d’autres discussions et résolutions des congrès internationaux et nationaux.
Les présentes thèses partent du programme que le Parti communiste d’Italie a adopté à Livourne et qui est l’expression et le fruit de la doctrine et de la méthode propres à l’Internationale Communiste et au Parti. Ce programme déclare :
Le Parti communiste d’Italie (Section de l’Internationale Communiste) est constitué sur la base des principes suivants :
1. Une contradiction toujours croissante entre les forces productives et les rapports de production va se développant dans la société capitaliste actuelle, entraînant l’antagonisme d’intérêts et la lutte de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie dominante.
2. Les rapports de production actuels sont protégés et défendus par le pouvoir de l’État bourgeois qui, fondé sur le système représentatif de la démocratie, constitue l’organe de défense des intérêts de la classe capitaliste.
3. Le prolétariat ne peut ni briser ni modifier le système des rapports capitalistes de production dont son exploitation dérive sans abattre le pouvoir bourgeois par la violence.
4. L’organe indispensable de la lutte révolutionnaire du prolétariat est le parti politique de classe.
Le Parti communiste, groupant dans ses rangs la partie la plus avancée et la plus consciente du prolétariat, unifie les efforts des masses travailleuses en les amenant de la lutte pour des intérêts de groupes et pour des résultats contingents à la lutte pour l’émancipation révolutionnaire du prolétariat.
Le Parti a pour rôle de répandre dans les masses la conscience révolutionnaire, d’organiser les moyens matériels d’action et de diriger le prolétariat dans le développement de la lutte.
5. La guerre mondiale a été causée par les contradictions internes incurables du régime capitaliste qui ont engendré l’impérialisme moderne. Elle a ouvert une crise dans laquelle la société capitaliste va se désagrégeant et où la lutte de classe ne peut aboutir qu’à un conflit armé entre les masses travailleuses et le pouvoir des différents États bourgeois.
6. Après le renversement du pouvoir bourgeois, le prolétariat ne peut s’organiser en classe dominante qu’en détruisant le vieil appareil d’État et en instaurant sa propre dictature, c’est-à-dire en fondant les organismes représentatifs de l’État sur la seule classe productive et en privant la bourgeoisie de tout droit politique.
7. La forme de représentation politique dans l’État prolétarien est le système des conseils de travailleurs (ouvriers et paysans) déjà en vigueur dans la Révolution russe, commencement de la Révolution prolétarienne mondiale et première réalisation stable d’une dictature du prolétariat.
8. La défense nécessaire de l’État prolétarien contre toutes les tentatives contre-révolutionnaires ne peut être assurée qu’en enlevant à la bourgeoisie et aux partis ennemis de la dictature prolétarienne tout moyen d’agitation et de propagande politique et en dotant le prolétariat d’une organisation armée pour repousser toute attaque intérieure ou extérieure.
9. Seul l’État prolétarien pourra intervenir systématiquement dans les rapports de l’économie sociale en réalisant toutes les mesures successives qui assureront le remplacement du système capitaliste par la gestion collective de la production et de la distribution.
10. Cette transformation de l’économie et par conséquent de toutes les activités de la vie sociale aura pour effet, une fois éliminée la division de la société en classes, d’éliminer aussi peu à peu la nécessité de l’État politique, dont l’appareil se réduira progressivement à celui de l’administration rationnelle des activités humaines. »
I. Nature organique du parti communiste
1. Parti politique de la classe prolétarienne, le Parti communiste se présente dans l’action comme une collectivité opérant selon une orientation unitaire. Les mobiles initiaux qui poussent les éléments et les groupes de cette collectivité à s’organiser pour une action unitaire sont les intérêts immédiats que la situation économique suscite dans les différents groupes de la classe ouvrière. Le rôle du Parti communiste se caractérise essentiellement par l’utilisation des énergies ainsi encadrées en vue d’atteindre des objectifs qui, pour être communs à toute la classe travailleuse et situés au terme de toutes ses luttes successives, dépassent, en les intégrant, les intérêts des groupes particuliers et les revendications immédiates et contingentes que la classe ouvrière peut poser.
2. L’intégration de toutes les poussées élémentaires dans une action unitaire se manifeste à travers deux facteurs principaux : l’un est la conscience critique dont le Parti tire son programme ; l’autre est la volonté qui s’exprime dans l’organisation disciplinée et centralisée du Parti, instrument de son action. Il serait faux de croire que cette conscience et cette volonté peuvent être obtenues et doivent être exigées de simples individus, car seule l’intégration des activités de nombreux individus dans un organisme collectif unitaire peuvent permettre de les réaliser.
3. Les déclarations programmatiques des Partis et de l’Internationale communiste contiennent une définition précise de la conscience théorico-critique du mouvement. À cette conscience, comme à cette organisation nationale et internationale, on est parvenu et on parvient par une étude de l’histoire de la société humaine et de sa structure à l’époque capitaliste actuelle conduite sur la base des données et des expériences de la lutte prolétarienne réelle et dans une participation active à celle-ci.
4. La proclamation de ce programme et la désignation des hommes aux différentes fonctions de l’organisation résulte en apparence d’une consultation démocratique des délégués du parti. En réalité, elles sont le produit du processus réel qui, accumulant les éléments d’expérience, préparant et sélectionnant les dirigeants, permet au programme de prendre forme et à la structure du Parti de se hiérarchiser.
II. Processus de développement du Parti communiste
5. Le Parti prolétarien s’organise et se développe dans la mesure où la maturité et l’évolution de la société permet à une conscience des intérêts généraux et suprêmes de la classe ouvrière d’apparaître et à une action collective et unitaire de se développer dans ce sens. D’autre part, le prolétariat n’apparaît et n’agit comme classe dans l’histoire que lorsque se dessine en lui la tendance à se donner un programme et une méthode commune d’action, c’est-à-dire à s’organiser en parti.
6. Le processus de formation et de développement du parti prolétarien ne présente pas un aspect continu et régulier, mais peut passer, sur le plan national et international, par des phases très complexes et des périodes de crise générale.
Bien souvent, les Partis prolétariens ont subi une dégénérescence qui a privé leur action de son unité et de sa conformité aux buts révolutionnaires suprêmes, ou du moins a atténué ces caractères indispensables de leur activité au lieu de les accentuer. Celle-ci s’est alors fragmentée dans la poursuite d’avantages limités à tel ou tel groupe ouvrier ou de résultats contingents (réformes), adoptant dés méthodes qui compromettaient le travail révolutionnaire et la préparation du prolétariat à la réalisation de ses finalités de classe. Par cette voie, les Partis prolétariens en sont souvent arrivés à ouvrir leurs rangs à des couches et des éléments qui ne pouvaient pas encore se placer sur le terrain de l’action collective unitaire pour les buts suprêmes. Cela s’est toujours accompagné d’une révision et d’une déformation de la doctrine et du programme, et d’un relâchement de la discipline intérieure : ainsi, au lieu de donner au mouvement prolétarien un état-major de chefs aptes et décidés à la lutte, on l’a livré aux mains d’agents larvés de la bourgeoisie.
7. Sous l’influence de situations nouvelles, sous la pression des événements provoquant la classe ouvrière à l’action, il est possible de sortir d’une pareille situation et de retourner au véritable Parti de classe. Ce retour s’effectue sous forme d’une scission de la partie de l’organisation qui, en défendant le programme, en critiquant les expériences défavorables de la lutte et en formant une école et une fraction organisée au sein du vieux parti, a rétabli cette continuité indispensable à la vie d’un organisme unitaire qui se fonde sur la possession d’une conscience et d’une discipline. C’est de cette conscience et de cette discipline que naît le nouveau Parti. Tel est généralement le processus qui a conduit des Partis faillis de la IIe Internationale à la naissance de l’Internationale Communiste.
8. Le développement du Parti communiste après le dénouement d’une telle crise peut être défini comme « normal » pour la commodité de l’analyse, ce qui n’exclut pas le retour de phases critiques dans des situations nouvelles. C’est en offrant le maximum de continuité dans la défense du programme et dans la vie de la hiérarchie dirigeante (par-delà le remplacement individuel de chefs infidèles ou usés) que le Parti assure également le maximum de travail efficace et utile pour gagner le prolétariat à la lutte révolutionnaire. Il ne s’agit pas seulement d’édifier les masses, et moins encore d’exhiber un Parti intrinsèquement pur et parfait, mais bel et bien d’obtenir le meilleur rendement dans le processus réel. Comme on le verra mieux plus loin, il s’agit, par un travail systématique de propagande et de prosélytisme et surtout par une participation active aux luttes sociales, d’obtenir qu’un nombre toujours croissant de travailleurs passe du terrain des luttes partielles pour des intérêts immédiats au terrain de la lutte organique et unitaire pour la révolution communiste. Or c’est uniquement lorsqu’une semblable continuité de programme et de direction existe dans le Parti qu’il lui est possible non seulement de vaincre la méfiance et les réticences du prolétariat à son égard, mais de canaliser et d’encadrer rapidement et efficacement les nouvelles énergies conquises dans la pensée et l’action communes, pour atteindre à cette unité de mouvement qui est une condition indispensable de la révolution.
9. Pour les mêmes raisons, on doit considérer comme un processus tout à fait anormal l’agrégation au Parti d’autres partis ou fractions détachées de Partis. Un groupe, qui se distinguait jusqu’à un moment donné par une position programmatique différente et par une organisation indépendante, n’apporte pas au Parti communiste des éléments utilement assimilables, mais altère la fermeté de sa position politique et la solidité de sa structure : dans ce cas, l’accroissement des effectifs, loin de correspondre à un accroissement des forces et des capacités du Parti, pourrait bien paralyser son travail d’encadrement des masses, au lieu de le faciliter. Il est souhaitable que l’Internationale Communiste déclare au plus tôt qu’elle n’admet pas la moindre dérogation à deux principes fondamentaux d’organisation : il ne peut y avoir dans chaque pays qu’un seul Parti Communiste, et on ne peut adhérer à l’Internationale que par admission individuelle au Parti Communiste du pays donné.
III. Rapport entre le Parti communiste et la classe prolétarienne
10. La délimitation et la définition des caractères du Parti de classe, qui fondent sa structure constitutive d’organe de la partie la plus avancée de la classe prolétarienne, n’empêchent pas, mais au contraire exigent qu’il soit rattaché par des liens étroits au reste du prolétariat.
11. La nature de ces rapports se déduit de la dialectique régissant la formation de la conscience de la classe et de l’organisation unitaire du Parti. Cette formation se traduit par le déplacement d’une avant-garde du prolétariat du terrain des mouvements spontanés suscites par dés intérêts partiels de groupe sur le terrain d’une action prolétarienne générale. Mais, bien loin de le faire en niant ces mouvements élémentaires, il assure leur unification et leur dépassement dans l’expérience vivante, en poussant à leur réalisation, en y prenant une part active, en les suivant avec attention dans tout leur développement.
12. L’œuvre de propagande idéologique et de prosélytisme continuellement accomplie par le Parti est donc inséparable de l’action réelle et du mouvement prolétarien sous toutes ses formes. Ce serait une erreur banale de juger que la participation à la lutte pour des résultats contingents et limités entre en contradiction avec la préparation à la lutte révolutionnaire finale et générale. La seule existence de l’organisation unitaire du Parti, avec son indispensable clarté de programme et sa non moins indispensable solidité et discipline d’organisation, garantirait déjà par elle-même que, loin d’attribuer jamais aux revendications partielles la valeur d’une fin en soi, on considère la lutte pour les faire triompher comme un moyen d’acquérir l’expérience et l’entraînement indispensables à une réelle préparation révolutionnaire.
13. Le Parti communiste participe donc à toutes les formes d’organisation économique prolétarienne ouvertes à tous les travailleurs sans distinction de convictions politiques (syndicats, conseils d’entreprise, coopératives, etc.). Sa position fondamentale à l’égard des organismes de cette nature est qu’ils doivent comprendre tous les travailleurs se trouvant dans une situation économique donnée, et c’est en la défendant constamment qu’il y développera le plus utilement son action. Pour cela, le Parti organise ceux de ses militants, qui sont membres de ces organisations, en groupes ou cellules dépendant de lui. Au premier rang dans les actions déclenchées par les associations économiques où ils militent, ceux-ci attirent à eux et donc dans les rangs du Parti les éléments qui, au cours de la lutte, auront suffisamment mûri pour y entrer.
Ils tendent à entraîner derrière eux la majorité des travailleurs de ces associations et à conquérir les charges directrices, devenant ainsi le véhicule naturel des mots d’ordre du Parti. Le travail qu’ils accomplissent ne se limite pas à la propagande, au prosélytisme et aux campagnes électorales au sein des assemblées prolétariennes : c’est un travail de conquête et d’organisation qui se développe dans le vif de la lutte et qui aide les travailleurs à tirer les plus utiles expériences de leur action.
14. Tout le travail et l’encadrement des groupes communistes tend à donner au Parti le contrôle définitif des organes dirigeant les associations économiques. Les centrales syndicales nationales, en particulier, apparaissent comme le plus sûr moyen de diriger les mouvements du prolétariat non organisé vers le Parti. Celui-ci considère qu’il a le plus grand intérêt à éviter la scission des syndicats et des autres organisations économiques. C’est pourquoi il ne saurait s’opposer à l’exécution des mouvements décidés par leurs directions sous prétexte qu’elle est dans les mains d’autres partis. Cela ne l’empêchera pas de faire la critique la plus ouverte tant de l’action elle-même que de l’œuvre des chefs.
15. Non seulement le Parti communiste participe, comme il vient d’être dit, à la vie des organisations prolétariennes que les intérêts économiques réels engendrent naturellement ; non seulement il favorise leur extension et leur renforcement, mais il s’efforce de mettre en évidence par sa propagande les problèmes qui intéressent réellement les ouvriers et qui, dans le développement de la situation, peuvent donner naissance à de nouveaux organismes de lutte économique. Par tous ces moyens, le Parti élargit et renforce l’influence qu’il exerce sur le prolétariat par mille canaux, en mettant à profit toutes les manifestations et possibilités de manifestations dans la vie sociale.
16. Ce serait une conception complètement erronée du Parti que d’exiger de chacun de ses adhérents considéré isolément une parfaite conscience critique et un total esprit de sacrifice, et de limiter la sphère d’influence du Parti à des unions révolutionnaires de travailleurs constituées dans le domaine économique selon un critère scissionniste, et ne comprenant que les prolétaires qui acceptent des méthodes d’action données. D’autre part, on ne peut exiger qu’à une date donnée ou à la veille d’entreprendre des actions générales, le Parti ait réalisé la condition d’encadrer la majorité du prolétariat sous sa direction, ni à plus forte raison dans ses propres rangs. Un tel postulat ne peut être posé à priori sans tenir compte du déroulement dialectique du processus de développement du Parti. Cela n’a aucun sens, même abstrait, de comparer le nombre des ouvriers encadrés dans l’organisation disciplinée et unitaire du Parti ou contrôlés par lui, et celui des ouvriers inorganisés et dispersés ou affiliés à des organismes corporatifs incapables de les unir organiquement. Les conditions auxquelles doivent répondre les rapports entre le Parti et la classe pour que les actions données soient possibles et efficaces, ainsi que les moyens de les réaliser, vont être définis dans la suite de cet exposé.
IV. Rapports du parti communiste avec les autres mouvements politiques prolétariens
17. La fraction du prolétariat qui est organisée dans d’autres partis politiques ou qui sympathise avec eux est particulièrement récalcitrante à un regroupement dans les rangs et sous l’influence du Parti communiste. Tous les partis bourgeois ont des adhérents prolétariens, mais ceux qui nous intéressent ici sont surtout les partis sociaux-démocrates et les courants syndicalistes et anarchistes.
18. Le Parti doit développer une critique incessante du programme de ces mouvements et démontrer leur insuffisances pour l’émancipation du prolétariat. Cette polémique théorique sera d’autant plus efficace que le Parti pourra mieux démontrer que l’expérience confirme les critiques programmatiques anciennement formulées par lui contre ces mouvements. C’est pourquoi, dans les polémiques de cette nature, on ne doit jamais masquer les divergences de méthode, non seulement au sujet des problèmes du moment, mais au sujet des développements ultérieurs de l’action du prolétariat.
19. Par ailleurs, ces polémiques doivent se refléter dans le domaine de l’action. Participant aux luttes des organisations économiques prolétariennes même quand elles sont dirigées par les socialistes, les syndicalistes ou les anarchistes, les communistes ne se refuseront pas à en suivre l’action, à moins que la masse entière se rebelle spontanément contre elle. Ils n’en démontreront pas moins que la méthode erronée de ces chefs condamne cette action à l’impuissance ou à l’utopisme, à un point donné de son développement, alors que la méthode communiste aurait conduit à de meilleurs résultats, aux fins du mouvement révolutionnaire général. Dans la polémique, les communistes distingueront toujours entre les chefs et les masses, laissant aux premiers la responsabilité des erreurs et des fautes. Ils ne manqueront pas de dénoncer tout aussi vigoureusement l’œuvre des dirigeants qui, malgré un sincère sentiment révolutionnaire, préconisent une tactique dangereuse et erronée.
20. Le Parti communiste a pour objectif essentiel de gagner du terrain au sein du prolétariat, accroissant ses effectifs et son influence aux dépens des courants et partis politiques prolétariens dissidents. À condition qu’on ne compromette jamais la physionomie programmatique et organisationnelle du Parti, cet objectif sera atteint par une participation à la lutte prolétarienne réelle, sur un terrain qui peut être simultanément d’action commune et d’opposition réciproque avec ceux-ci.
21. Pour attirer à lui les prolétaires adhérant à d’autres mouvements politiques, le Parti communiste ne peut appliquer la méthode consistant à organiser en leur sein des fractions communistes ou de sympathisants communistes. Il est normal d’employer cette méthode pour pénétrer dans les syndicats d’où l’on ne cherche pas à faire sortir des groupes communistes organisés ; mais appliquée à des mouvements politiques, elle compromettrait l’unité organique du Parti, pour les raisons dites plus haut à propos du développement de son organisation.
22. Dans la propagande et la polémique, il ne faudra pas oublier que de nombreux travailleurs déjà mûrs pour la conception unitaire et révolutionnaire de la lutte ne se sont fourvoyés dans les rangs syndicalistes et anarchistes qu’en réaction à la dégénérescence des vieux partis sociaux-démocrates. La vigueur de la polémique et de la lutte communistes contre ces derniers sera un facteur de premier ordre pour ramener ces travailleurs sur le terrain révolutionnaire.
23. On ne peut évidemment appartenir en même temps au Parti communiste et à un autre parti politique. L’incompatibilité s’étend à tous les mouvements qui, sans être ni s’intituler partis, ont un caractère politique, et à toutes les associations dont les conditions d’admission sont des thèses politiques, en particulier la franc-maçonnerie.
V. Éléments de la tactique du parti communiste tirés de l’examen des situations
24. Dans les points précédents, les critères généraux qui règlent les rapports entre le Parti communiste et les autres organisations du prolétariat ont été établis en fonction de la nature même du Parti. Avant d’en arriver à la tactique proprement dite, il faut examiner quels éléments l’étude de la situation du mouvement peut apporter à sa détermination. Le programme du Parti communiste prévoit qu’au cours du développement qu’on lui attribue généralement celui-ci accomplira une série d’actions correspondant à des situations successives. Il y a donc une étroite connexion entre directives programmatiques et règles tactiques. L’étude de la situation apparaît donc comme un élément complémentaire de la solution des problèmes tactiques, puisque dans sa conscience et son expérience critiques, le Parti avait déjà prévu un certain développement des situations, et donc délimité les possibilités d’action correspondant à chacune d’elles. L’examen de la situation permettra de contrôler l’exactitude de la perspective de développement que le Parti a formulée dans son programme ; le jour où cet examen imposerait une révision substantielle de celle-ci le problème ne pourrait se résoudre par une simple volte-face tactique : c’est la vision programmatique elle-même qui subirait inévitablement une rectification, non sans conséquences graves pour l’organisation et la force du Parti. Celui-ci doit donc s’efforcer de prévoir le développement des situations, afin de déployer dans chacune d’elles tout le degré d’influence qu’il sera possible d’exercer ; mais les attendre et se laisser indiquer et suggérer par elles des attitudes éclectiques et changeantes est une méthode caractéristique de l’opportunisme social-démocrate. Si les Partis communistes se la laissaient jamais imposer, ils souscriraient à la ruine du communisme en tant qu’idéologie et action militantes.
25. Le Parti communiste ne possède d’unité, ne tend à réaliser le développement prévu dans son programme qu’autant qu’il groupe dans ses rangs la fraction du prolétariat qui a surmonté la tendance à se mouvoir uniquement sous l’impulsion immédiate de situations économiques particulières. Ce dépassement se réalise précisément par la voie de l’organisation politique. Si la conscience critique et l’initiative volontaire n’ont qu’une valeur très limitée pour les individus, elles se trouvent pleinement réalisées dans la collectivité du Parti, d’autant plus que celui-ci se présente comme un précurseur de ces formes d’association humaine qui, au lieu de subir passivement la loi des faits économiques, seront réellement en mesure de les diriger rationnellement, parce qu’elles auront dépassé l’informe organisation économique actuelle. C’est pourquoi les mouvements d’ensemble du Parti, au lieu d’être immédiatement déterminés par la situation, lui sont liés par une dépendance rationnelle et volontaire.
26. La volonté du Parti ne peut toutefois pas s’exercer de façon capricieuse, ni son initiative s’étendre dans des proportions arbitraires. Les limites qu’il peut et doit fixer à l’une comme à l’autre lui sont données précisément Par son programme et par l’appréciation de la possibilité et de l’opportunité d’engager une action qu’il déduit de l’examen des situations contingentes.
27. C’est en examinant la situation qu’on jugera des forces respectives du Parti et des mouvements adverses. Le premier souci du Parti doit être d’apprécier correctement l’importance de la couche du prolétariat qui le suivrait s’il entreprenait une action ou engageait une lutte. Pour cela, il devra se faire une idée exacte de l’influence de la situation économique sur les masses et des poussées spontanées qu’elle détermine en leur sein, ainsi que du développement que les initiatives du Parti communiste et l’attitude des autres partis peuvent donner à ces poussées.
Qu’il s’agisse d’une période de prospérité croissante ou au contraire de difficultés et de crises, l’influence que la situation économique exerce sur la combativité de classe du prolétariat est très complexe. Elle ne peut être déduite d’un simple examen de cette situation à un moment donné, car il faut tenir compte de tout le déroulement antérieur, de toutes les oscillations et variations des situations qui ont précédé. Par exemple, une période de prospérité peut donner vie à un puissant mouvement syndical qui, si celle-ci est suivie d’une période de crise et d’appauvrissement, peut se porter rapidement sur des positions révolutionnaires, faisant jouer en faveur de la victoire le large encadrement des masses qu’il aura conservé. Par contre, une période d’appauvrissement progressif peut désagréger le mouvement syndical au point que, dans une période ultérieure de prospérité, il n’offre plus matière suffisante à un encadrement révolutionnaire. Ces exemples (qui pourraient d’ailleurs être inversés) prouvent que « les courbes de la situation économique et de la combativité de classe sont déterminées par des lois complexes, la seconde dépendant de la première, mais ne lui ressemblant pas dans la forme ». À la montée de la première peut correspondre indifféremment, dans des cas donnés, la montée ou la descente de la seconde, et inversement.
28. Les éléments intégrants de cette recherche sont très variés. Il faudra examiner non seulement la tendance effective du prolétariat à constituer et développer des organisations de classe, mais toutes les réactions, psychologiques y compris, déterminées en son sein d’une part par la situation économique, d’autre part par les attitudes et initiatives sociales et politiques de la classe dominante elle-même et ses partis. Sur le plan politique, l’examen de la situation se complète par celui des positions des différentes classes et partis à l’égard du pouvoir d’État, et par l’appréciation de leurs forces. De ce point de vue, les situations dans lesquelles le Parti communiste peut être amené à agir et qui, dans leur succession normale, le conduisent à augmenter ses effectifs et en même temps à préciser toujours davantage les limites de sa tactique peuvent être classées en cinq grandes phases qui sont : 1. Pouvoir féodal absolutiste. 2. Pouvoir démocratique bourgeois. 3. Gouvernement social-démocrate. 4. Période intermédiaire de guerre civile dans laquelle les bases de l’État sont ébranlées. 5. Pouvoir prolétarien de la dictature des Conseils. En un certain sens, le problème tactique consiste non seulement à choisir la bonne voie pour une action efficace, mais aussi à éviter que l’action du Parti ne sorte des limites opportunes pour revenir à des méthodes qui, répondant à des phases dépassées, arrêteraient le développement du Parti et, bien pis, lui feraient perdre sa préparation révolutionnaire. Les considérations qui suivent se réfèrent à l’action du Parti dans la seconde et troisième phases politiques susmentionnées.
29. Pour vivre d’une vie organique, le Parti communiste doit posséder une méthode critique et une conscience le portant à formuler un programme propre. C’est précisément pour cette raison que le Parti et l’Internationale communiste ne peuvent accorder la plus grande liberté et élasticité de tactique aux centres dirigeants et remettre la détermination de celle-ci à leur seul jugement après examen de la situation. Le programme du Parti n’a pas le caractère d’un simple but que l’on pourrait atteindre par n’importe quelle voie, mais celui d’une perspective historique dans laquelle les voies suivies et les objectifs atteints sont intimement liés. Dans les diverses situations, la tactique doit donc être en harmonie avec le programme et, pour cela, les règles tactiques générales pour les situations successives doivent être précisées dans certaines limites, sans doute non rigides, mais toujours plus nettes et moins fluctuantes à mesure que le mouvement se renforce et approche de la victoire finale. C’est seulement ainsi qu’on parviendra au centralisme maximum dans les Partis et l’Internationale, c’est-à-dire que les dispositions prises centralement pour l’action seront acceptées et exécutées sans résistances non seulement par les Partis communistes, mais même par une partie des mouvements de masse qu’ils sont parvenus à encadrer. On ne doit en effet pas oublier qu’à la base de l’acceptation de la discipline organique du mouvement, il y a non seulement l’initiative d’individus et de groupes résultant des développements de la situation, mais une progression continue et logique d’expériences les amenant à rectifier leur vision de la voie à suivre pour obtenir la plus grande efficacité dans la lutte contre les conditions de vie que l’organisation sociale actuelle impose au prolétariat. C’est pourquoi, avant d’appeler leurs adhérents et ceux des prolétaires qui les suivent a l’action et au sacrifice d’eux-mêmes, les Partis et l’Internationale doivent exposer de façon systématique l’ensemble de leurs règles tactiques générales et démontrer qu’elles sont la seule voie de la victoire. Si le Parti doit donc définir les termes et les limites de sa tactique, ce n’est pas par désir de théoriser et de schématiser les mouvements complexes qu’il pourra être amené à entreprendre, mais en raison d’une nécessité pratique et organisationnelle. Une telle définition peut sembler restreindre ses possibilités d’action, mais elle seule garantit la continuité et l’unité de son intervention dans la lutte prolétarienne, et c’est pour ces raisons tout à fait concrètes qu’elle doit être décidée.
VI. Action tactique « indirecte » du parti communiste
30. Les conditions n’existent pas toujours pour une action tactique qu’on peut appeler « directe », puisqu’elle a le caractère d’un assaut au pouvoir bourgeois par le Parti communiste et les forces dont il dispose. Loin de se limiter au prosélytisme et à la propagande purs et simples, le Parti peut et doit alors exercer son influence sur les événements en réglant ses rapports avec les autres partis et mouvements sociaux et politiques et en exerçant sur eux sa pression de façon à déterminer un développement de la situation favorable à ses propres buts et à hâter le moment où l’action révolutionnaire décisive sera possible. Les initiatives et attitudes à adopter en pareil cas constituent un problème délicat. Pour qu’il soit résolu, la première condition est qu’elles ne soient et ne puissent sembler aucunement en contradiction avec les nécessités ultérieures de la lutte propre du Parti, selon le programme qu’il est le seul à défendre et pour lequel le prolétariat devra lutter au moment décisif. La propagande du Parti n’a pas seulement une valeur théorique ; elle résulte surtout de positions que le Parti prend quotidiennement dans la lutte prolétarienne réelle, et elle doit continuellement mettre en évidence la nécessité pour le prolétariat d’embrasser le programme et les méthodes communistes. Toute attitude qui causerait ou comporterait le passage au second plan de l’affirmation intégrale de cette propagande et qui ferait de l’obtention de tel ou tel résultat contingent une fin en soi, et non pas un moyen de poursuivre plus avant, conduirait à un affaiblissement de la structure du Parti et à un recul de son influence dans la préparation révolutionnaire des masses.
31. Dans la phase plus haut définie comme celle du pouvoir démocratique bourgeois, les forces politiques sont généralement divisées en deux courants ou « blocs » : la droite et la gauche, qui se disputent la direction de l’État.
Les partis sociaux-démocrates coalitionnistes par principe, adhèrent plus ou moins ouvertement, au bloc de gauche. Le Parti communiste n’est pas indifférent aux développements de cette lutte, que ce soit parce qu’elle soulève des points et des revendications qui intéressent les masses prolétariennes et concentrent leur attention, ou parce que sa conclusion par une victoire de la gauche peut réellement aplanir la voie à la révolution prolétarienne. Quant au problème de l’opportunité tactique de coalitions avec les éléments politiques de gauche, il faut l’examiner sans apriorisme faussement doctrinal ou sottement sentimental et puritain. On doit partir du fait que le Parti communiste ne dispose d’une initiative de mouvement qu’autant qu’il est capable de poursuivre avec continuité le travail d’organisation et de préparation d’où lui vient l’influence qui lui permet d’appeler les masses à l’action. Il ne peut donc se proposer une tactique répondant à un critère occasionnel et momentané, quitte à prévoir une brusque volte-face au moment où elle apparaîtrait dépassée, et un changement de front qui transformerait en ennemis les alliés de la veille. Si le Parti ne veut pas compromettre sa liaison avec les masses et la possibilité de la renforcer au moment où cela sera le plus nécessaire, toutes ses déclarations et attitudes publiques devront traduire sa continuité de méthode et d’intentions, c’est-à-dire être en parfaite harmonie avec la propagande pour la lutte finale et la préparation à celle-ci.
32. Une des tâches essentielles du Parti communiste pour préparer idéologiquement et pratiquement le prolétariat à la prise révolutionnaire du pouvoir est de critiquer sans pitié le programme de la gauche bourgeoise et tout programme qui voudrait se servir des institutions démocratiques et parlementaires bourgeoises pour résoudre les problèmes sociaux. La plupart du temps, c’est seulement par des falsifications démagogiques que la droite et la gauche bourgeoises parviennent à intéresser le prolétariat à leurs divergences. Les falsifications ne peuvent évidemment être démontrées par la seule critique théorique : c’est dans la pratique et le vif de la lutte qu’elle seront démasquées.
Le but de la gauche n’est nullement de faire un pas en avant pour atteindre un quelconque échelon intermédiaire entre le système économique et politique capitaliste et le système prolétarien. En général, ses revendication politiques tendent à créer de meilleures conditions de fonctionnement et de défense du capitalisme moderne, tant par leur contenu propre que par l’illusion qu’elles donnent aux masses de pouvoir faire servir les institutions présentes à leur émancipation de classe. Cela vaut pour les revendications d’élargissement du droit de vote et autres garanties et perfectionnement du libéralisme, comme pour la politique anticléricale et l’ensemble de la politique franc-maçonne. Cela vaut également pour les réformes d’ordre économique et social : ou bien elles ne seront pas réalisées, ou elles ne le seront qu’à la condition et dans le but de faire obstacle à la poussée révolutionnaire des masses.
33. Si l’avènement d’un gouvernement de la gauche bourgeoise ou même d’un gouvernement social-démocrate peut être considéré comme un pas vers la lutte finale pour la dictature du prolétariat, ce n’est pas dans le sens qu’il fournit des bases économiques ou politiques utiles, et moins encore accorde au prolétariat une plus grande liberté d’organisation, de préparation et d’action révolutionnaires. Le Parti communiste a le devoir de proclamer ce qu’il sait grâce non seulement à la critique marxiste, mais à une sanglante expérience : de tels gouvernements pourraient bien laisser sa liberté de mouvement au prolétariat aussi longtemps qu’il les considérerait et les appuierait comme ses propres représentants, mais ils répondraient par la réaction la plus féroce au premier assaut des masses contre les institutions de l’État démocratique bourgeois.
C’est donc dans un tout autre sens que l’avènement de tels gouvernements peut être utile, à savoir dans la mesure où leur œuvre constituera pour le prolétariat une expérience réelle lui permettant de conclure que seule sa propre dictature peut provoquer la défaite du capitalisme. Il est évident que le Parti communiste ne sera en mesure d’utiliser efficacement cette expérience qu’autant qu’il aura dénoncé par avance la faillite de ces gouvernements et conservé une solide organisation indépendante autour de laquelle le prolétariat pourra se regrouper lorsqu’il se verra contraint d’abandonner les groupes et les partis dont il avait initialement soutenu l’expérience gouvernementale.
34. Une coalition du Parti Communiste avec les partis de la gauche bourgeoise ou de la social-démocratie nuirait donc à la préparation révolutionnaire du prolétariat et rendrait l’utilisation d’une expérience gouvernementale de la gauche difficile. En outre, elle retarderait pratiquement beaucoup la victoire du bloc de gauche sur celui de droite. En effet, si la clientèle du centre bourgeois que ces deux blocs se disputent s’oriente à gauche, c’est parce qu’elle est à bon droit convaincue que la gauche n’est pas moins conservatrice et ennemie de la révolution que la droite.
Elle sait que les concessions proposées par elle sont en majeure partie apparentes, et que lorsqu’elles sont effectives, elles visent à freiner la montée révolutionnaire contre les institutions que la gauche accepte aussi bien que la droite. Par conséquent, la présence du Parti Communiste dans la coalition de gauche ferait perdre à celle-ci une grande partie de sa clientèle, surtout électorale, perte que l’appui des communistes ne pourrait compenser. Une telle politique retarderait probablement l’expérience au lieu de l’accélérer.
35. Il est indéniable que le bloc de gauche agite des revendications intéressant les masses et correspondant souvent, dans leur formulation, a leurs exigences réelles. Le Parti communiste ne négligera pas ce fait et ne soutiendra pas la thèse superficielle que de telles concessions sont à refuser, car seules les conquêtes finales et totales de la révolution méritent les sacrifices du prolétariat. Pareille proclamation n’aurait aucun sens, car son seul résultat serait de rejeter ce dernier sous l’influence des démocrates et sociaux-démocrates auxquels il resterait inféodé. Le Parti communiste invitera donc les travailleurs à accepter les concessions de la gauche comme une expérience sur l’issue de laquelle il exprimera les prévisions les plus pessimistes, insistant sur la nécessité pour le prolétariat de ne pas mettre en jeu son indépendance politique et d’organisation, s’il ne veut pas sortir ruiné de l’expérience. Il incitera les masses à exiger des partis sociaux-démocrates qu’ils tiennent leurs engagements, puisqu’ils se portent garants de la possibilité de réaliser les promesses de la gauche bourgeoise. Par sa critique indépendante et ininterrompue, il se préparera à recueillir les fruits du résultat négatif de ces expériences, dénonçant le front unique de toute la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire et la complicité des partis soi-disants ouvriers qui, soutenant la coalition avec une partie de la bourgeoisie, se font les agents de celle-ci.
36. Les partis de gauche et en particulier les sociaux-démocrates affichent souvent des revendications d’une nature telle qu’il est utile d’appeler le prolétariat à l’action directe pour les obtenir. En effet, si la lutte était engagée, l’insuffisance des moyens proposés par les sociaux-démocrates pour réaliser leur programme de mesures ouvrières apparaîtrait immédiatement. À ce moment, le Parti communiste pourra agiter ces mêmes revendications en les précisant, en faire un drapeau de lutte de tout le prolétariat qu’il portera en avant pour forcer les partis qui en parlent par simple opportunisme à s’employer à leur réalisation. Qu’il s’agisse de revendications économiques ou même de caractère politique, le Parti communiste les proposera comme objectif d’une coalition des organisations syndicales. Il évitera cependant la constitution de comités directeurs de lutte et d’agitation dans lesquels il serait représenté et engagé aux côtés d’autres partis, afin de retenir l’attention des masses sur le programme spécifique du communisme et de conserver sa propre liberté de mouvement pour le moment où il devra élargir la plate-forme d’action en débordant les autres partis, abandonnés par les masses après la démonstration de leur impuissance. Le front unique syndical ainsi compris offre la possibilité d’actions d’ensemble de toute la classe travailleuse. De telles actions, la méthode communiste ne peut sortir que victorieuse, car elle est la seule capable de donner un contenu au mouvement unitaire du prolétariat, et la seule qui ne partage pas la moindre responsabilité dans l’œuvre des partis qui affichent un appui verbal à la cause du prolétariat par opportunisme et avec des intentions contre-révolutionnaires.
37. La situation que nous envisageons peut prendre l’aspect d’une attaque de la droite bourgeoise contre un gouvernement démocratique ou socialiste. Même dans ce cas, le Parti communiste ne saurait proclamer la moindre solidarité avec des gouvernements de ce genre : s’il les accueille comme une expérience à suivre pour hâter le moment où le prolétariat se convaincra de leurs buts contre-révolutionnaires, il ne peut évidemment les lui présenter comme une conquête à défendre.
38. Il pourra arriver que le gouvernement de gauche laisse des organisations de droite, des bandes blanches de la bourgeoisie mener leur action contre le prolétariat et, bien loin de réclamer l’appui de ce dernier, lui refuse le droit de répondre par les armes. Dans ce cas, les communistes dénonceront la complicité de fait, la véritable division du travail entre le gouvernement libéral et les forces irrégulières de la réaction, la bourgeoisie ne discutant plus alors des avantagea respectifs de l’anesthésie démocratico-réformiste et de la répression violente, mais les employant toutes les deux à la fois.
Dans cette situation, le véritable, le pire ennemi de la préparation révolutionnaire est le gouvernement libéral : il fait croire au prolétariat qu’il le défendra pour sauver la légalité afin que le prolétariat ne s’arme ni ne s’organise. Ainsi, le jour où par la force des choses celui-ci sera mis dans la nécessité de lutter contre les institutions légales présidant à son exploitation, le gouvernement pourra l’écraser sans mal en accord avec les bandes blanches.
39. Il peut aussi se produire que le gouvernement et les partis de gauche qui le composent invitent le prolétariat à participer à la résistance armée contre l’attaque de la droite. Cet appel ne peut que cacher un piège. Le Parti communiste l’accueillera en proclamant que l’armement des prolétaires signifie l’avènement du pouvoir et de l’État prolétarien, ainsi que la destruction de la bureaucratie étatique et de l’armée traditionnelle, puisque jamais celle-ci n’obéiraient aux ordres d’un gouvernement de gauche légalement instauré dès le moment où il appellerait le peuple à la lutte armée, et que seule la dictature du prolétariat pourrait donc remporter une victoire stable sur les bandes blanches. En conséquence, le Parti communiste ne pratiquera ni ne proclamera le moindre « loyalisme » à l’égard du gouvernement libéral menacé. Il montrera au contraire aux masses le danger de consolider son pouvoir en lui apportant le soutien du prolétariat contre le soulèvement de la droite ou la tentative de coup d’État, c’est-à-dire de, consolider l’organisme appelé à s’opposer à l’avance révolutionnaire du prolétariat au moment où celle-ci s’imposera comme la seule issue, en laissant le contrôle de l’armée aux partis gouvernementaux, c’est-à-dire en déposant les armes sans les avoir employées au renversement des formes politiques et étatiques actuelles, contre toutes les forces de la classe bourgeoise.
VII. Action tactique « directe » du parti communiste
40. Dans le cas ci-dessus considéré, les revendications présentées par les partis bourgeois de gauche et social-démocrate comme les objectifs à atteindre ou à défendre retenaient l’attention des masses, et le Parti communiste les proposait à son tour avec plus de clarté et d’énergie, tout en critiquant de façon ouverte les moyens proposés par les autres pour les obtenir.
Mais il est d’autres cas où les besoins immédiats et urgents de la classe ouvrière ne rencontrent qu’indifférence auprès des partis de gauche ou sociaux-démocrates, qu’il s’agisse de conquêtes ou de simple défense. S’il ne dispose pas de forces suffisantes pour appeler directement les masses à l’action en raison de l’influence social-démocrate sur elles, le Parti communiste posera ces revendications et en appellera pour leur conquête au front-unique des syndicats prolétariens, en évitant d’offrir une alliance aux sociaux-démocrates, et même en proclamant qu’ils trahissent même les intérêts contingents et immédiats des travailleurs. La réalisation d’une action unitaire trouvera à leur poste les communistes qui militent dans les syndicats, tout en laissant au Parti la possibilité d’intervenir au cas où la lutte prendrait un autre cours, dressant inévitablement contre elle les sociaux-démocrates, et parfois même les syndicalistes et les anarchistes. Si les autres partis prolétariens refusent de réaliser le front unique syndical pour ces revendications, le Parti communiste ne se contentera pas de les critiquer et de démontrer leur complicité avec la bourgeoisie. Pour détruire leur influence, il devra surtout participer en première ligne aux actions partielles du prolétariat que la situation ne manquera pas de susciter et dont les objectifs seront ceux pour lesquels le Parti communiste avait proposé le front unique de toutes les organisations locales et de toutes les catégories. Cela lui permettra de démontrer concrètement qu’en s’opposant à l’extension des mouvements, les dirigeants sociaux-démocrates en préparent la défaite. Naturellement, le Parti communiste ne se contentera pas de rejeter sur les autres la responsabilité d’une tactique erronée. Avec toute la sagacité et toute la discipline nécessaires, il guettera le moment favorable pour passer outre aux résistances des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire l’apparition d’une situation telle dans les masses au cours du développement de la lutte que rien ne les empêcherait plus de suivre un appel du Parti communiste à l’action. Une telle initiative ne peut être prise que centralement, et en aucun cas localement par des organisations du Parti communiste ou par des syndicats contrôlés par les communistes.
41. Plus spécialement, l’expression « tactique directe » désigne l’action du Parti quand la situation l’incite à prendre, indépendamment de tous, l’initiative d’attaquer le pouvoir bourgeois afin de l’abattre ou de lui porter un coup grave. Pour pouvoir entreprendre une pareille action le Parti doit disposer d’une organisation intérieure assez solide pour lui donner la certitude absolue que les directives du centre seront parfaitement suivies. Il doit en outre pouvoir compter sur la discipline des forces syndicales contrôlées par lui afin d’être sûr qu’une grande partie des masses le suivra. Il a en outre besoin de formations militaires d’une certaine efficacité et, afin de conserver à coup sûr la direction du mouvement au cas probable où il serait mis hors-la-loi par des mesures d’exception, de tout un appareil d’action illégale, et spécialement d’un réseau de communications et de liaisons que le gouvernement bourgeois ne puisse contrôler.
Dans une action offensive, c’est le sort d’un très long travail de préparation qui peut se décider. Avant de prendre une si lourde décision, le Parti devra donc étudier à fond la situation. Il ne suffira pas qu’elle lui permette de compter sur la discipline des forces directement encadrées et contrôlées par lui, ni qu’elle l’autorise à prévoir que les liens l’unissant à la fraction la plus vivante du prolétariat ne se briseront pas au cours de la lutte. Il devra également avoir l’assurance que son influence sur les masses et la participation du prolétariat iront croissant au cours de l’action, car le développement de celle-ci réveillera et rendra effectives des tendances naturellement répandues dans les couches profondes de la masse.
42. Il ne sera pas toujours possible de proclamer ouvertement que le mouvement d’ensemble déclenché par le Parti communiste a pour but de renverser le pouvoir bourgeois. Sauf en cas de développement exceptionnellement rapide de la situation. révolutionnaire, le Parti pourra engager l’action sur des mots d’ordre qui ne soient pas encore la prise révolutionnaire du pouvoir, mais ne puissent dans une certaine mesure être réalisés que grâce à elle, bien que les masses ne les considèrent que comme des exigences immédiates et vitales. Dans la mesure limitée où ces mots d’ordre sont réalisables par un gouvernement qui ne soit pas encore la dictature du prolétariat, ils laissent au Parti communiste la possibilité d’arrêter l’action à un certain point sans porter atteinte à l’organisation et à la combativité des masses. Cela peut être utile s’il semble impossible de continuer la lutte jusqu’au bout sans compromettre la possibilité de la reprendre efficacement plus tard.
43. Il n’est pas exclu non plus que le Parti juge opportun de lancer directement un mot d’ordre d’action tout en sachant qu’il ne s’agit pas encore de prendre le pouvoir, mais seulement de conduire une bataille dont le prestige et l’organisation de l’adversaire sortiront ébranlés et qui renforcera matériellement et moralement le prolétariat. Dans ce cas, le Parti appellera les masses à la lutte soit pour des objectifs réellement à atteindre, soit sur des objectifs plus limités que ceux qu’il se propose d’atteindre en cas de succès. Dans le plan d’action du Parti, ces objectifs devront être ordonnés selon une progression de façon à ce que chaque succès puisse constituer une plate-forme d’attente lui permettant de se renforcer pour les luttes suivantes. On évitera le plus possible la tactique désespérée consistant à se lancer dans la lutte dans des conditions telles que les seules possibilités soient ou bien le triomphe de la révolution, ou bien, dans le cas contraire, la certitude de la défaite et de la dispersion des forces prolétariennes pour une durée imprévisible. Les objectifs partiels sont indispensables pour conserver à coup sûr le contrôle de l’action, et on peut les formuler sans entrer en contradiction avec la critique que le Parti fait de leur contenu économique et social quand ils sont considérés comme des fins en soi dont les masses pourraient se satisfaire après les avoir atteintes, et non pas comme l’occasion de luttes qui sont un moyen, un pas vers la victoire finale.
Bien entendu, la détermination de ces objectifs et des limites de l’action est toujours un problème terriblement délicat ; c’est par l’expérience, et par la sélection de ses chefs, que le Parti devient capable d’assumer cette suprême responsabilité.
44. Le Parti ne doit ni croire ni faire croire que lorsque le prolétariat manque de combativité, il suffise qu’un groupe d’audacieux se lance dans la lutte et tente des coups de main contre les institutions bourgeoises pour que son exemple réveille les masses. C’est dans le développement de la situation économique réelle qu’il faut chercher les raisons qui feront sortir le prolétariat de sa prostration. Si la tactique du Parti peut et doit contribuer à ce réveil, c’est par un travail beaucoup plus profond et continu que ne peut l’être le geste spectaculaire d’une avant-garde lancée à l’assaut.
45. Le Parti se servira toutefois de ses forces et de son encadrement pour des actions menées par des groupes armés, des organisations ouvrières, et même des foules, et bien contrôlées par lui dans leur plan et leur exécution ; ayant une valeur démonstrative et défensive, ces actions sont destinées à prouver concrètement aux masses qu’avec de l’organisation et de la préparation il est possible d’affronter certaines résistances et contre-attaques de la classe dominante, qu’elles se manifestent sous la forme d’actions terroristes de groupes armés réactionnaires, ou sous la forme d’interdictions policières contre certaines formes d’organisation et d’activité prolétariennes. Le but ne sera pas de provoquer une action générale, mais de rendre à la masse abattue et démoralisée le plus haut degré de combativité par une série d’actions concourant à réveiller en elle les sentiments et le besoin de la lutte.
46. Le Parti évitera absolument qu’au cours de telles action locales la discipline intérieure des organisations syndicales ne soit violée par les organes locaux et par les communistes qui y militent. Ceux-ci, en effet, ne doivent pas en venir à une rupture avec les organes centraux nationaux dirigés par d’autres partis, car ils doivent, comme il a déjà été dit, servir de points d’appuis indispensables pour conquérir ces organes. Cependant le Parti communiste et ses militants suivront attentivement les masses en leur donnant tout leur appui lorsqu’elles répondent spontanément aux provocations bourgeoises, fut-ce en rompant avec la discipline d’inaction et de passivité imposée par les chefs des syndicats réformistes et opportunistes.
47. Dans la situation qui caractérise le moment où le pouvoir de l’État est ébranlé sur ses bases et est sur le point de tomber, le Parti communiste, déployant ses forces au maximum et menant dans les masses le maximum d’agitation sur les conquêtes suprêmes, ne laissera pas échapper l’occasion d’influer sur les moments d’équilibre instable de la situation en utilisant, tout en gardant une action indépendante, toutes les forces marchant momentanément dans la même direction que lui. Quand il sera bien sûr de prendre le contrôle du mouvement dès que l’organisation traditionnelle de l’État aura cédé, il pourra recourir à des accords transitoires avec d’autres mouvements disposant de forces dans le camp en lutte, sans pourtant faire de ceci l’objet d’une propagande et de mots d’ordre aux masses. Dans tous les cas, la seule mesure de l’opportunité de ces contacts et du bilan qu’on devra ensuite en faire, sera le succès. La tactique du Parti communiste n’est jamais dictée par des a priori théoriques ou par des préoccupations éthiques ou esthétiques, mais uniquement par le souci de conformer les moyens aux fins et à la réalité du processus historique, selon cette synthèse dialectique de doctrine et d’action qui est le patrimoine d’un mouvement appelé à devenir le protagoniste du plus vaste renouvellement social, le chef de la plus grande guerre révolutionnaire.
VIII. Le Parti communiste italien et le moment actuel
48. La phase et, par conséquent, le problème de la formation du parti, est désormais complètement dépassé en Italie. Avec le congrès socialiste de Milan, jusqu’auquel n’était pas encore définitivement rejetée la possibilité d’une modification de substance de la base de constitution du parti communiste italien par la fusion d’une fraction de gauche du parti socialiste italien qui y aurait acquis l’importance d’un élément essentiel et d’intégration – avec le Congrès de Milan et avec ses décisions cette possibilité a complètement disparu. Il dévient évident que seule la fraction extrême détachée à Livourne pouvait constituer le noyau créateur. Il est également clair, désormais, que le développement progressif normal du parti se fera désormais non en s’approchant des groupes organisés des autres formations politiques, mais seulement par l’adhésion individuelle de chaque personne qui, en entrant dans ses rangs préparés à les recevoir, n’y apportera ni désordre, ni changement, mais une force numérique et par conséquent une force d’action plus grande.
49. C’est pour cela que le parti, libre des soucis inhérents à toute période de commencement, doit se consacrer entièrement à son travail de pénétration toujours plus large parmi les masses, en organisant et en multipliant les organes de liaison entre elles et lui. Aucune branche de l’activité prolétarienne ne doit rester ignorée des communistes : syndicats, coopératives, mutuelles doivent être pénétrées, toujours plus profondément, par la constitution de groupes communistes et, avec leur aide, ils doivent être conquis aux directives du parti ; tandis que les comités d’aide variés, pour les victimes politiques, pour la Russie, etc…, doivent avoir une représentation de communistes et jouir de leur collaboration. Et cela, seulement parce que le parti ne doit se désintéresser d’aucun instrument qui peut lui permettre d’améliorer ses contacts avec le prolétariat, doit s’occuper pour satisfaire ses nécessités contingentes, mais non pour instituer des rapports durables avec les autres partis politiques, aussi subversifs soient-ils.
50. Envers ces partis, la polémique tendant à clarifier devant les travailleurs leur attitude et à dissiper l’équivoque de leurs déclarations programmatiques, doit se poursuivre infatigablement. Les socialistes et les libertaires poursuivent aujourd’hui, en Italie, sous deux formes diverses, l’affaiblissement de la classe prolétarienne : les uns par leur tactique de capitulation et de désarmement devant l’attaque du capitalisme, les autres par leur lutte contre la République des Soviets et le principe de la dictature du prolétariat à laquelle ils opposent l’apothéose vide et théorique abstraite.
La situation italienne actuelle, caractéristique de l’offensive toujours plus vaste et complète de la bourgeoisie, offre chaque jour mille arguments douloureux pour notre polémique contre les anarchistes et contre les social-démocrates qui fournissent la preuve évidente de leur incompréhension du moment qui, au lien d’être quelque chose d’exceptionnel et de transitoire, est, en réalité, un stade naturel et prévisible du régime capitaliste, une manifestation spécifique de la fonction et des objectifs de l’État démocratique.
51. On peut constater aujourd’hui en Italie une régression caractéristique de l’État en ce qui concerne son fonctionnement ; la période constitutive de l’État bourgeois qui a signifié une centralisation progressive de toutes les fonctions de gouvernement dans l’organisation d’une autorité central, trouve son reflet et sa négation dans la période actuelle dans laquelle l’unité solide de tous les pouvois, autrefois soustraits à l’arbitraire des individus, s’émiette et s’éparpille ; les pouvoirs d’État sont exercés individuellement par chaque particulier et il ne serait même plus nécessaire que l’État mette explicitement, comme cela se passe encore, à la disposition de la conservation bourgeoise ses organes de l’armée à la magistrature, du parlement aux fonctionnaires du pouvoir exécutif, puisque chacun d’eux, dans la personne de ses adeptes, use des propres attributions pour le même but, d’une façon autonome et incontrôlable.
Pour empêcher ensuite qu’au cours d’un arrêt imprévu de cette crise de dissolution, l’État puisse reprendre un contrôle quelconque sur l’activité des particuliers, la classe bourgeoise procède fréquemment à la constitution d’organes complémentaires qui, en parfait accord avec les organes réguliers lorsque ceux-ci fonctionnent selon les désirs explicites de la réaction, s’opposent à eux, au contraire, et leur sont substitués lorsqu’ils se montrent rétifs à l’acquiescement le plus plat (Comités civils, Comités de défense, etc.).
Invoquer, comme le font les social-démocrates, le retour à l’autorité de l’État et au respect des lois, indique que ceux-ci, tout en affirmant que l’État démocratique et parlementaire est un État de classe, ne parviennent pas à comprendre justement que celui-ci faillit aujourd’hui à sa tâche essentielle, en violant les lois écrites qui furent nécessaires à sa consolidation progressive, mais qui mettraient aujourd’hui en danger sa consolidation.
52. La situation italienne actuelle réunit synthétiquement en elle tous les éléments constitutifs du coup d’État, sans cependant que l’on puisse constater les faits extérieurs probants du geste militariste. La vérification progressive d’épisodes de violence annulant l’un après l’autre des conditions normales de vie sociale pour toute une classe de citoyens, la superposition aux dispositions de la loi écrite de la la volonté changeante des groupes et des individus, l’immunité assurée à ceux-ci et la persécution établie pour leurs adversaires, tout cela entraîne un acte unique, plus grandiose et plus violent, qui aurait mis ensemble en mouvement des forces plus nombreuses.
La classe bourgeoise a une parfaite conscience de cet état de choses, mais son intérêt nécessite que l’apparence extérieure d’une démocratie formelle ne soit pas détruite et que l’économie générale ne soit pas encore plus profondément troublées par un bouleversement violent qui n’offrirait pas , en définitive, à ses privilèges, un meilleur protecteur que celui qu’elle a aujourd’hui. Il est donc probable que la bourgeoisie, divisée sur l’évaluation de sa nécessité et encore suffisamment puissante pour l’étrangler, s’opposera à une tentative militariste qui amènerait le trouble et ne serait motivée que par des ambitions personnelles. Aucune nouvelle forme de gouvernement en pourrait, plus que la forme actuelle, avoir le mépris de la liberté, des droits acquis et reconnus, de la vie des ouvriers ; ce n’est que dans un perfectionnement ultérieur de l’État démocratique, plus capable de recouvrir la substance réelle du régime dictatorial de la bourgeoisie, que celui-ci pourrait en venir à ses fins. Cela viendra avec la formation d’un gouvernement social-démocrate.
53. La situation italienne actuelle grandit et mûrit justement ce stade ultérieur du martyre du prolétariat. De deux côtés on travaille à ce résultat : un fort courant de parti socialiste et les partis de gauche de la bourgeoisie tâtent le terrain pour trouver le point favorable à leur rencontre et à leur alliance. Les uns et les autres motivent leur action seulement par la nécessité de trouver et de construire une défense contre la violence destructrice fasciste et sur ce terrain ils cherchent l’accord de tous les partis subversifs et prétendent mettre fin aux polémiques et aux attaques réciproques.
Si un gouvernement social-démocrate avait la force de combattre et de vaincre le fascisme, ce dont nous font douter fortement nos convictions théoriques et les exemples de l’histoire la plus récente et qu’il advint donc nécessaire de préparer un terrain favorable à sa formation, celui-ci serait d’autant plus facilement et rapidement constitué que les communistes maintiendraient leur état de scission et leur polémique implacable contre le parti socialiste.
L’attaque communiste met en valeur le parti socialiste en face de la bourgeoisie comme civile de la violence révolutionnaire et comme obstacle et freinage au déchaînement de la lutte de classe et rend ainsi plus probable leur accord et leur alliance. Il ne faut pas, en effet, oublier que l’on a commencé à considérer comme réalisable en Italie, la collaboration socialiste avec les groupes de gauche de la bourgeoisie depuis qu’après la scission de Livourne le parti socialiste s’est libéré de tout courant communiste. Un apaisement de la lutte entre communistes et socialistes placerait ceux-ci dans la position apparente et fausse d’être partisans de la doctrine et de la pratique de la troisième Internationale, ce qui empêcherait le renforcement de la confiance qui est nécessaire à la création du bloc social-démocrate.
C’est pourquoi l’intransigeance la plus absolue envers les partis d’opposition doit être pratiquée sur le terrain de la lutte politique, même dans la prévision, pour nous trompeuse, qu’un changement des hommes dans l’État formellement inchangé puisse être possible dans un sens favorable au prolétariat.
54. Quant au fascisme, le P.C.I., même en le considérant comme une conséquence inéluctable du développement du régime, n’en tire pas la conclusion que face à lui il faille prendre une attitude de passivité inerte. Combattre le fascisme ne signifie pas croire que l’on peut annuler une fonction de la société bourgeoise, pour briser l’existence de celle-ci, ni s’illusionner en croyant que le fascisme peut être vaincu en lui-même, comme épisode séparé et isolé de l’action offensive complexe du capitalisme, mais tendre au contraire à rendre moins grave et douloureux les dommages que la violence ennemie inflige au parti.
55. Le P.C.I., sans exclure et même en ne perdant pas de vue la possibilité que dans la situation instable puisse surgir l’occasion d’une action violente d’une partie de la bourgeoisie et en préparant donc un minimum de moyens nécessaires pour l’affronter et la surmonter, se place face au problème de l’action directe dans une attitude de préparation.
La crise mondiale de l’économie capitaliste a influé terriblement sur l’élan du prolétariat qui a vu briser ses organisations les plus fermes et qui, parce qu’il ne l’avait pas prévue, n’était donc pas préparé à la surmonter victorieusement. Le parti croit qu’il faut aujourd’hui reconstruire cette fermeté passée, guidé par la conviction que, dans une situation telle que celle qu’il traverse, un prolétariat solidement encadré et guidé par un parti révolutionnaire, pourrait, validement, passer à l’attaque. Par conséquent, construire ce parti et élargir son influence sur les masses, donner à ses adhérents la cohésion, la discipline et la préparation ; attirer derrière lui les couches toujours plus larges de la classe travailleuse ; telles sont les tâches essentielles des communistes italiens qui les résoudront en s’inspirant des thèses sur les différentes questions (syndicales, agricoles, etc.) qui seront approuvées et discutées par le présent congrès.
Thèses de Rome sur la question agraire au Congrès de Rome du Parti Communiste d’Italie de mars 1922. Publié dans Rassegna Comunista n°17 du 30-1-1922
LES TÂCHES AGRAIRES DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT
1. – Le communisme vise à organiser systématiquement, à l’échelle mondiale, la production et la distribution des produits, dans le but d’utiliser intégralement les ressources de la nature, de réduire progressivement l’effort de travail nécessaire à l’existence de l’humanité, et de constituer une société sans classes, dans laquelle chacun donne selon ses forces et reçoit selon ses besoins. Ce sont principalement les masses laborieuses des campagnes qui tireront profit de ce bouleversement, précisément parce que, dans l’ordre capitaliste actuel de la société, elles se trouvent à un niveau de vie inférieur.
2. – L’organisation systématique de la production exige la division et la spécialisation maximales, nationales et internationales, du travail, et donc le travail collectif. Mais les conditions matérielles et techniques nécessaires au travail collectif n’existent pas dans toutes les branches de production et ne peuvent exister simultanément dans toutes les branches tant que le capitalisme est en vigueur, lequel, de par son mode de fonctionnement organique sous l’impulsion de l’intérêt individuel et de la concurrence, doit nécessairement aboutir à la prévalence de certains groupes d’intérêts au détriment d’autres. Par conséquent, la condition indispensable à la création, dans toutes les branches de production, des conditions techniques et matérielles propres à rendre possible leur socialisation et leur organisation à l’échelle nationale et internationale est l’abattement politique et économique du capitalisme et le passage du pouvoir au prolétariat par la révolution prolétarienne.
3. – On assiste ainsi à une période de transition entre le capitalisme et le communisme, au cours de laquelle la classe dominante actuelle des capitalistes disparaît sous l’effet de la socialisation de la grande industrie, des banques, des transports, etc., et où la direction de la société passe au prolétariat des entreprises socialisées. Au cours de cette période, il subsiste encore des vestiges plus ou moins importants de la production privée, aux côtés de formes économiques remontant à des phases encore plus anciennes, et il existe donc d’autres classes dont la configuration économique et sociale se distingue plus ou moins de celle du prolétariat. Cette période de transition est celle de la dictature prolétarienne.
4. – Sous la dictature, le prolétariat, devenu classe dominante, utilise le pouvoir politique conformément à ses objectifs de classe pour favoriser l’avènement, dans tous les domaines de la production, des conditions réelles nécessaires pour passer progressivement à la socialisation et à l’organisation de l’ensemble de la production. Au cours de ce long et laborieux processus, diverses formes de transition se dessinent, dans lesquelles les anciens types économiques subissent des modifications continues jusqu’à se fondre dans le type général de la grande entreprise de production, organisée selon les méthodes techniques les plus perfectionnées, gérée par l’ensemble de la collectivité et dans son intérêt. Mais c’est précisément cette modification progressive des anciennes stratifications économiques qui implique leur persistance substantielle pendant un laps de temps plus ou moins long.
5. – Sous le capitalisme, l’agriculture ne peut suivre au même rythme le développement de l’industrie ; c’est pourquoi, parmi les formes économiques arriérées qui ne peuvent être socialisées dès l’instauration de la dictature prolétarienne, faute des conditions techniques nécessaires, on trouve en Italie, outre les petites et minuscules entreprises industrielles, artisanales et commerciales, en première ligne la grande majorité des exploitations agricoles.
6. – Par conséquent, le Parti communiste, devenu parti au pouvoir avec l’avènement de la dictature prolétarienne, peut et doit procéder à l’expropriation immédiate et à la gestion étatique – directe ou par l’intermédiaire d’organisations coopératives – des grandes exploitations agricoles de type capitaliste, déjà gérées aujourd’hui sur la base d’un travail en commun, spécialisé et doté d’un équipement technique de pointe ; mais il doit absolument éviter la tentative aussi absurde qu’antimarxiste de socialiser les petites exploitations agricoles, pour la plupart familiales, dans lesquelles les moyens de production (terre, outils, inventaire, etc.) ne sont pas séparés du travail.
7. – La mesure immédiate que la dictature du prolétariat peut et doit prendre en vue de l’introduction du socialisme également dans les campagnes, est la suppression de la rente foncière non accompagnée de travail. C’est pourquoi le pouvoir prolétarien abolit immédiatement tous les droits et privilèges des propriétaires actuels non travailleurs, qu’il s’agisse de personnes privées ou d’organismes publics, de banques, d’institutions de toute nature, et transfère sans aucune forme d’indemnité la possession et la libre jouissance de la terre correspondante à ceux qui la cultivent aujourd’hui ou qui pourront la cultiver personnellement à l’avenir, en les exonérant de toute obligation envers les anciens propriétaires en matière de loyers, de redevances, de dettes, etc. ; et à la place de ces obligations et de l’ancien impôt foncier, les paysans, devenus ainsi propriétaires de la terre, auront l’obligation de remettre un pourcentage déterminé de leurs produits au gouvernement prolétarien afin de subvenir à la défense contre les inévitables tentatives contre-révolutionnaires des anciens propriétaires dépossédés et aux autres besoins de l’État prolétarien.
8. – Les terres ainsi expropriées, tout comme les établissements et installations industrielles, les moyens de transport et de communication, les capitaux bancaires et tout autre moyen de production, sont la propriété commune de l’ensemble du peuple travailleur d’Italie. Le pouvoir prolétarien les remet aux Conseils locaux des paysans, qui les attribuent aux différentes familles de paysans, en suivant des règles générales établies par le pouvoir prolétarien et visant en premier lieu à assurer la continuité et l’augmentation de la production et, si possible, à laisser les terres en possession des cultivateurs actuels.
9. – Cette attribution individuelle pourra s’étendre, si les Conseils locaux des paysans le jugent opportun et si leur proposition est approuvée par les Conseils techniques et économiques supérieurs – qui ne subordonneront pas toujours l’acceptation à la considération de la meilleure et plus grande productivité –, aux grands domaines territorialement unitaires et exploités par des salariés (en économie), où l’exploitation de la terre est toutefois actuellement menée selon des systèmes arriérés, face auxquels le morcellement en petites exploitations bourgeoises individuelles représenterait un progrès technique et assurerait une augmentation de la productivité. Est également admissible le détachement, des exploitations agricoles socialisées, des parties qui s’avéreraient nécessaires pour compléter équitablement l’attribution restante des terres aux paysans, à condition toutefois que ce détachement ne nuise pas à la capacité productive des exploitations elles-mêmes.
Les grandes exploitations agricoles socialisées, après avoir subvenu à leurs propres besoins, et dans la mesure où cela est techniquement possible, doivent mettre à la disposition des paysans locaux leurs machines, leurs outils, leurs stocks, leur bétail, leur personnel technique, etc.
Les exploitations collectives et les utilisations collectives déjà existantes seront conservées sous réserve des nécessités techniques.
LE PC ET LES PAYSANS DANS LA PHASE DE LA LUTTE POUR LA CONQUÊTE DU POUVOIR
10. – Le transfert de la jouissance effective de la terre aux paysans selon les modalités indiquées ci-dessus doit être considéré comme l’aboutissement de la révolution bourgeoise contre les vestiges importants de l’ordre pré-bourgeois et semi-féodal qui prévalent encore dans les rapports agraires d’une grande partie de l’Italie, surtout dans le sud et dans les îles ; et en même temps comme le premier pas vers la révolution socialiste, y compris dans les campagnes. La révolution paysanne, par la suppression de la rente foncière séparée du travail, s’impose partout dans le monde, et particulièrement en Italie, comme une nécessité inéluctable, surtout après le désastre causé par la guerre, en tant que seul moyen de freiner et d’atténuer la hausse du coût de la vie. En effet, alors que dans le régime actuel de prédominance du capitalisme financier monopoliste, la plus grande partie de la richesse tirée de la terre finit, sous forme de rente foncière, dans les poches de quelques dizaines de milliers de grands propriétaires absents et oisifs, et qu’à partir de là, elle est soit dissipée en dépenses de luxe, soit déposée dans les banques et donc absorbée par les grandes entreprises industrielles monopolistiques et par l’armement de l’État capitaliste impérialiste ; alors que si la terre passait en libre possession de ceux qui la cultivent personnellement, la part des produits actuellement confisquée au travailleur sous forme de rente seigneuriale resterait au travailleur lui-même, qui l’utiliserait pour améliorer ses conditions de vie, et naturellement aussi pour accroître la productivité du sol, dont il n’aurait désormais plus à partager les fruits avec personne, sauf la part due à l’État. Qu’il existe aussi en Italie, à un degré plus ou moins conscient, les conditions subjectives de la révolution paysanne, est prouvé par l’intolérance que ceux-ci manifestent à l’égard de leur situation, et qui se traduit par le vaste courant d’émigration qui s’est produit au lendemain de l’armistice et favorisé par les gouvernements bourgeois comme soupape de sécurité contre le mécontentement des paysans, malgré le besoin avoué de main-d’œuvre pour la « reconstruction économique ». L’intensité qu’a prise ce mécontentement de la grande masse des paysans pauvres a été démontrée par le mouvement grandiose d’occupation des terres qui s’est produit au cours du second semestre de 1920.
11. – L’aspiration du paysan italien à la libre possession de la terre ne pourra jamais être satisfaite tant que la direction économique et politique du pays restera entre les mains des magnats du capitalisme financier et industriel. Ceux-ci n’admettront jamais, par instinct de défense de classe, aucune atteinte au droit « sacré » des propriétaires fonciers actuels. De plus, la haute finance bancaire et industrielle est liée à la grande propriété foncière par de multiples liens d’affaires, et elle a donc aussi un intérêt direct à la soutenir contre les revendications des paysans. Par conséquent, seule la révolution du prolétariat, en renversant l’État des capitalistes, peut éliminer l’obstacle principal qui s’oppose aux revendications des paysans. L’alliance entre les grands capitalistes et les grands propriétaires fonciers s’oppose à la fois à l’émancipation des ouvriers du joug de l’entrepreneur et à celle des paysans du joug du propriétaire foncier : il est naturel et inévitable que les deux classes exploitées unissent à leur tour leurs forces.
12. – D’autre part, la révolution prolétarienne serait rendue très difficile, et en tout cas retardée, si le capitalisme financier et industriel, dans sa résistance, pouvait continuer à trouver le soutien des grands propriétaires dont la domination sur la campagne n’est pas ébranlée. Par conséquent, l’alliance étroite entre le mouvement du prolétariat et celui des paysans, dans le but d’arracher le pouvoir des mains des capitalistes et des propriétaires fonciers, en supprimant les institutions parlementaires, administratives, judiciaires, militaires, policières, etc., dans lesquelles s’incarne la domination bourgeoise, et de le transférer aux représentations directes et exclusives des ouvriers et des paysans, est, dans le monde entier, et notamment en Italie, une condition préalable au triomphe tant de la révolution du prolétariat industriel et agricole que de la révolution paysanne. C’est vers la mise en œuvre et l’action de cette alliance que doivent tendre les principaux efforts du P.C.
13. – Le Parti communiste italien doit s’acquitter de cette tâche par une propagande assidue et systématique de son programme agraire parmi les masses rurales, et par la conquête ou la création d’organisations de classe des travailleurs de la terre.
ORGANISATION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE
14. – En Italie, les salariés affectés aux travaux des champs peuvent être répartis en trois grandes catégories :
a) les ouvriers et ouvrières qui travaillent en tant que salarié dans les grandes exploitations agricoles ou de remise en état des terres de type capitaliste, dans des conditions très similaires à celles des prolétaires de l’industrie ;
b) les travailleurs salariés, engagés pour toute la campagne agricole et pour tous les travaux nécessaires sur le domaine, ou pour une durée limitée et pour des travaux spéciaux, par le propriétaire non travailleur ou son représentant, dans les domaines exploités in economia selon les systèmes rationnels de culture individuelle :
c) les travailleurs salariés auxiliaires qui, pendant toute la campagne agricole ou pour une durée limitée, travaillent sur des terres appartenant à des propriétaires exploitants ou sur des terres cultivées par des métayers.
Le Parti communiste, en organisant syndicalement cette classe, doit tenir compte des conditions différentes des diverses catégories, en formulant le programme d’action correspondant et, si nécessaire, en créant des organisations distinctes, relevant toutefois d’une seule grande organisation locale, qui dirige la lutte commune contre la bourgeoisie rurale.
15. – La catégorie a) forme presque un tout avec le prolétariat industriel, avec lequel elle partage les objectifs communistes finaux et les objectifs immédiats d’amélioration des conditions de travail, les méthodes de lutte et le type d’organisation. La dictature prolétarienne la soustraira à la servitude du capitalisme agraire et la transformera en une catégorie de travailleurs de l’État prolétarien, qui, avec les ouvriers industriels, constituera la classe dominante et assumera la gestion politique et économique de l’État. L’État prolétarien accordera à ces travailleurs des conditions de travail, de rémunération, de prévoyance et de protection sociale telles que leur situation sera supérieure à celle du petit paysan autonome, qui sera ainsi plus facilement incité à passer lui aussi dans cette catégorie. Toutefois, celle-ci devra être placée en première ligne dans la répartition des terres expropriées.
16. – Afin d’accroître et d’améliorer la production agricole, la dictature prolétarienne s’efforcera de transformer en exploitations d’État modèles, gérées selon des techniques perfectionnées, même les grands domaines qui sont conduits de manière primitive et arriérée, et auxquels le fait de l’unité administrative ne confère pas un plus grand potentiel productif. Elle emploiera donc tous les moyens possibles de persuasion et d’incitation pour amener les salariés actuellement employés dans ces domaines à accepter la transformation en exploitations agricoles d’État, ou du moins à s’associer entre eux pour les gérer en coopérative.
Dans ce dernier cas, l’État prolétarien aidera l’organisation coopérative de production par tous les moyens disponibles : capitaux, outils perfectionnés et machines, semences, engrais, travaux d’assainissement et de voirie, techniciens spécialisés, etc. Cependant, si les salariés, malgré tout, préféraient le morcellement des domaines — à l’exclusion, bien entendu, de ceux gérés selon des techniques perfectionnées —, la dictature prolétarienne, tout en avertissant que par cette voie les paysans, dans leur grande masse, ne parviendront pas à améliorer réellement leurs conditions, ne s’opposera pas au partage tant de la terre de l’ancien propriétaire que de tout l’équipement correspondant : outils, bétail, fonds de roulement, etc. Elle se réservera toutefois, dans l’intérêt de la production, le droit de surveiller et de décider de la manière dont la terre attribuée sera utilisée, en révoquant si nécessaire l’attribution à l’encontre de ceux dont la gestion de la terre représente un recul par rapport aux conditions antérieures. En revanche, même aux paysans qui préféreront cultiver individuellement la terre qui leur a été attribuée, l’État prolétarien accordera toutes les facilités possibles afin d’accroître leur productivité.
Dans la période actuelle de lutte pour la conquête du pouvoir, les revendications de la catégorie b coïncident pour l’essentiel avec celles de la catégorie précédente, de sorte qu’elles peuvent, le cas échéant, constituer une seule et même organisation.
17. – On ne peut promettre à la catégorie c l’attribution de terres, celles-ci restant aux propriétaires-travailleurs actuels. Elle contribuera toutefois en première ligne à l’attribution des terres expropriées aux propriétaires seigneuriaux, s’assimilant ainsi en grande partie, quant au programme final et aux conditions que la dictature du prolétariat sera appelée à créer, à la catégorie b.
En outre, le gouvernement prolétarien veillera à faciliter par tous les moyens la conclusion d’accords libres entre ces prolétaires et leurs employeurs respectifs, afin que le travail fourni par les salariés se transforme en une participation à la gestion et aux bénéfices de l’entreprise. Aujourd’hui, les revendications de cette catégorie ne peuvent être dirigées contre l’employeur immédiat, mais contre la bourgeoisie capitaliste et agraire qui exploite les uns et les autres. Par conséquent, les conflits éventuels entre les petits propriétaires-travailleurs ou les métayers et leurs salariés doivent être résolus par des négociations pacifiques entre les organisations respectives, en recourant à la médiation et, en cas d’irréconciliabilité, à l’arbitrage obligatoire de l’organisation centrale locale. Celle-ci devra en outre veiller à ce que toute agitation des petits cultivateurs visant à améliorer les baux agricoles ou les contrats de métayage, etc., s’accompagne de la reconnaissance, de la part des métayers, etc., d’améliorations correspondantes pour leurs salariés ; et réciproquement, à ce que toute agitation syndicale de ces derniers soit intégrée et fusionnée avec une agitation des petits cultivateurs pour l’amélioration des baux agricoles et des contrats de métayage, etc.
ORGANISATION DES SEMI-PROLÉTAIRES
18. – Appartiennent à cette catégorie les paysans qui cultivent une parcelle de terre louée ou leur appartenant, mais dont la superficie n’est pas suffisante pour absorber leur force de travail et assurer leur subsistance, ce qui les oblige à compléter leurs revenus en travaillant également contre rémunération.
19. – Sauf cas exceptionnels, dont le jugement revient à l’organisation syndicale centrale locale, il n’est pas opportun de former des organisations distinctes pour cette catégorie. Ceux qui en font partie s’inscriront dans l’organisation des travailleurs salariés ou dans celle des petits propriétaires, selon que l’un ou l’autre type d’intérêts prévaut dans chacune d’elles.
ORGANISATION DES PETITS AGRICULTEURS
20. – Cette catégorie est constituée des paysans qui peuvent vivre du produit de la terre qu’ils cultivent avec leur famille, sans devoir compléter leurs revenus en travaillant ailleurs comme salariés, et sans employer normalement eux-mêmes de main-d’œuvre salariée.
2I. – À ces petits cultivateurs, la dictature prolétarienne garantit la possession pacifique et libre de la terre qu’ils cultivent actuellement, ainsi que la participation au partage des grandes propriétés confisquées, dans les limites fixées par la possibilité de cultiver ces terres supplémentaires avec leur propre force de travail et celle de leurs familles. En outre, ils bénéficieront d’autres avantages considérables que le régime bourgeois ne pourrait jamais leur offrir ; à savoir, dans le domaine économique, l’annulation de toute forme de dette, la suppression de l’impôt foncier, l’utilisation gratuite du cheptel et des récoltes des grands domaines socialisés, et tout un système d’aides financières et de travaux publics, en particulier l’utilisation à grande échelle de l’énergie électrique ; sur le plan politique, le transfert du pouvoir public dans les campagnes, des seigneurs et des autorités d’État vers ceux qui leur sont soumis, à la masse des paysans organisés en Conseils paysans, à l’exclusion de la bourgeoisie, et l’autonomie réelle de ces Conseils dans l’administration des affaires locales.
22. – Tant que dure le régime bourgeois, les petits cultivateurs se divisent en deux catégories, avec des intérêts immédiats distincts : d’une part ceux qui sont déjà propriétaires de la terre qu’ils cultivent, d’autre part ceux qui la tiennent simplement en location, en métayage, en fermage, etc. Pour ces derniers, le programme immédiat consiste en l’amélioration des contrats actuels de métayage, de location, de métayage, etc., et en la réduction progressive de la part de la production actuellement due en argent ou en nature au propriétaire seigneurial, jusqu’à la suppression complète de cette part, c’est-à-dire à l’expropriation de l’ancien propriétaire. La première catégorie, ayant déjà la libre possession de la terre, n’a pas d’intérêt direct dans les revendications susmentionnées ; cependant, ses membres ont souvent besoin d’étendre leur possession actuelle et aspirent donc eux aussi à l’occupation des terres seigneuriales. De plus, les uns et les autres ont des intérêts communs de défense contre l’exploitation exercée par la bourgeoisie rurale et citadine, sous forme de charges publiques, de prêts onéreux, de renchérissement monopolistique des produits industriels, etc. Étant donné qu’il existe entre ces deux catégories une telle communauté d’intérêts immédiats, et que, pour le reste, leurs intérêts sont certes différenciés mais non contradictoires, elles peuvent toutes deux se regrouper au sein d’une seule organisation, distincte certes de celles des prolétaires et des semi-prolétaires, mais faisant partie, avec celles-ci, de la même organisation centrale locale, noyau du futur Conseil des paysans.
23. – La forme d’organisation typique des petits propriétaires cultivateurs est la coopérative de production, d’assainissement, d’achat et d’utilisation de machines, d’engrais, etc., de vente des produits, etc.
LES PROPRIÉTAIRES AGRICOLES MOYENS
24. – Cette catégorie est constituée des propriétaires qui cultivent directement les terres grâce à leur propre travail et à celui de leur famille, mais qui recourent en outre normalement à une main-d’œuvre salariée complémentaire. Ces propriétaires moyens, soucieux de conserver la possibilité d’exploiter les prolétaires et semi-prolétaires ruraux, de spéculer sur la hausse des prix des produits agricoles, et menacés par l’expropriation de la partie de terre qui dépasse les capacités de leur travail personnel, ne peuvent être idéologiquement ralliés à la révolution prolétarienne. Par conséquent, le mouvement syndical révolutionnaire n’a aucun intérêt à les organiser ; au contraire, il doit entraver et combattre les organisations qu’ils pourraient constituer, soutenir pleinement contre eux les revendications de leurs salariés et, après la prise du pouvoir, les exclura normalement des Conseils paysans.
Cependant, il n’est pas non plus impossible d’obtenir la neutralité de cette catégorie, ou du moins d’une partie de celle-ci. Ceux qui en font partie ne sont généralement pas des capitalistes, et n’ont donc aucun intérêt à la conservation du régime capitaliste en tant que tel, ni à s’opposer à la socialisation de la grande industrie. La dictature du prolétariat, en tant que phase de transition, leur laissera la possession de toute la partie de terre qu’ils peuvent cultiver personnellement, et dans certains cas même d’une partie dépassant cette possibilité, lorsque cela est requis par l’intérêt de la production, ou qu’il y a libre accord entre eux et les salariés, par exemple sur la base de la transformation du salaire en part de participation au produit. D’autre part, la dictature du prolétariat apportera aux propriétaires moyens les mêmes avantages qu’aux petits : abolition de l’impôt foncier, des dettes privées, des redevances, des hypothèques, des loyers emphytéotiques, etc. ; politique générale de l’État prolétarien visant à favoriser tout particulièrement la production agricole et à aider les agriculteurs à introduire des systèmes agricoles plus rentables, etc. Par conséquent, une politique de compromis et d’accords entre les organisations rurales révolutionnaires et ces propriétaires-paysans moyens est possible, et donc nécessaire.
LA PROPRIÉTÉ SEIGNEURIALE
25. – Aux propriétaires fonciers qui ne font que s’approprier une partie des produits de la terre cultivée par d’autres colons, fermiers, métayers, etc., la dictature prolétarienne n’a rien à offrir. S’il s’agit de seigneurs qui ne fournissent aucun travail personnel aux champs, mais en tirent néanmoins un revenu de manière parasitaire, ainsi que de spéculateurs capitalistes qui louent de vastes étendues de terrain pour les sous-louer ensuite aux paysans, ils seront sans aucun doute expropriés, intégralement et sans aucune forme d’indemnité. S’ils participent personnellement à la culture de la terre, seule la partie de terre qu’ils peuvent exploiter par leur travail direct et celui de leur famille sera épargnée par l’expropriation, sous réserve de compléter l’expropriation au premier signe de résistance et de rébellion.
C’est pourquoi cette classe sera, dans les campagnes, l’adversaire le plus farouche du Parti communiste et, à l’avenir, de la dictature prolétarienne. C’est contre elle que s’orientera principalement la lutte des organisations révolutionnaires paysannes qui, comme premier objectif, devront se fixer le désarmement des seigneurs et de leurs sbires (camorristes, mazzieri, fascistes, gardes blancs, bref, de toutes sortes), garanti par leur propre armement.
SECTION AGRAIRE DU PARTI COMMUNISTE
26. – Afin d’assurer le travail de propagande, d’agitation et d’organisation parmi les masses rurales, ainsi que la formation, la liaison et l’activité des groupes communistes au sein des organisations locales et centrales de travailleurs de la terre déjà existantes, le Congrès décide qu’une Section agraire soit constituée au sein du Comité exécutif du Parti, composée d’un ou plusieurs membres du Comité exécutif et d’autres camarades, choisis par le Comité exécutif parmi ceux qui possèdent la plus grande compétence en matière d’agriculture et d’organisation.
27. – Le travail de la Section agraire se déroulera en contact et en collaboration permanents avec le Comité syndical du Parti communiste.
28. – La Section agraire n’est qu’un organe exécutif qui ne fait que mettre en œuvre, concrètement et localement, les directives politiques et organisationnelles tracées par le Comité exécutif du Parti, sur la base des délibérations des Congrès nationaux et internationaux. Elle peut également être constituée dans un lieu autre que celui du Comité exécutif, de préférence dans le sud de l’Italie.
29. – Elle s’occupe principalement :
a) d’organiser, d’unifier et de discipliner le travail d’agitation et de propagande parmi les paysans, par la création de comités agricoles pour chaque région agricole, élus par les organisations locales du Parti et correspondant directement avec la Section ; l’envoi de propagandistes et la diffusion de brochures et de journaux (il est proposé de fonder deux journaux hebdomadaires et bimensuels, l’un pour les prolétaires agricoles et l’autre pour les petits cultivateurs).
b) à diriger et à unifier le travail des groupes communistes au sein des organisations rurales déjà existantes, en l’orientant vers la conquête de ces organisations mêmes ;
c) à promouvoir la création de nouvelles organisations, en les faisant systématiquement adhérer aux organisations de classe existantes (Fédération des travailleurs de la terre et Fédération des coopératives), bien qu’elles soient encore dirigées par des éléments réformistes et contre-révolutionnaires, et ce dans le but d’empêcher la scission au sein de la classe ouvrière rurale et d’accroître, dans les organisations actuelles, l’influence des éléments révolutionnaires, en facilitant leur conquête ;
d) maintenir les liens les plus étroits, tant au niveau local que national, entre les organisations qui suivent la tactique du Parti communiste ;
e) donner, après autorisation du Comité exécutif du Parti, les directives concernant les luttes à caractère local et régional, et éventuellement aussi celles impliquant la masse des travailleurs agricoles de tout le pays.