THÈSES SUR LA QUESTION AGRAIRE
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Thèses de Rome sur la question agraire au Congrès de Rome du Parti Communiste d’Italie de mars 1922. Publié dans Rassegna Comunista n°17 du 30-1-1922
LES TÂCHES AGRAIRES DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT
1. – Le communisme vise à organiser systématiquement, à l’échelle mondiale, la production et la distribution des produits, dans le but d’utiliser intégralement les ressources de la nature, de réduire progressivement l’effort de travail nécessaire à l’existence de l’humanité, et de constituer une société sans classes, dans laquelle chacun donne selon ses forces et reçoit selon ses besoins. Ce sont principalement les masses laborieuses des campagnes qui tireront profit de ce bouleversement, précisément parce que, dans l’ordre capitaliste actuel de la société, elles se trouvent à un niveau de vie inférieur.
2. – L’organisation systématique de la production exige la division et la spécialisation maximales, nationales et internationales, du travail, et donc le travail collectif. Mais les conditions matérielles et techniques nécessaires au travail collectif n’existent pas dans toutes les branches de production et ne peuvent exister simultanément dans toutes les branches tant que le capitalisme est en vigueur, lequel, de par son mode de fonctionnement organique sous l’impulsion de l’intérêt individuel et de la concurrence, doit nécessairement aboutir à la prévalence de certains groupes d’intérêts au détriment d’autres. Par conséquent, la condition indispensable à la création, dans toutes les branches de production, des conditions techniques et matérielles propres à rendre possible leur socialisation et leur organisation à l’échelle nationale et internationale est l’abattement politique et économique du capitalisme et le passage du pouvoir au prolétariat par la révolution prolétarienne.
3. – On assiste ainsi à une période de transition entre le capitalisme et le communisme, au cours de laquelle la classe dominante actuelle des capitalistes disparaît sous l’effet de la socialisation de la grande industrie, des banques, des transports, etc., et où la direction de la société passe au prolétariat des entreprises socialisées. Au cours de cette période, il subsiste encore des vestiges plus ou moins importants de la production privée, aux côtés de formes économiques remontant à des phases encore plus anciennes, et il existe donc d’autres classes dont la configuration économique et sociale se distingue plus ou moins de celle du prolétariat. Cette période de transition est celle de la dictature prolétarienne.
4. – Sous la dictature, le prolétariat, devenu classe dominante, utilise le pouvoir politique conformément à ses objectifs de classe pour favoriser l’avènement, dans tous les domaines de la production, des conditions réelles nécessaires pour passer progressivement à la socialisation et à l’organisation de l’ensemble de la production. Au cours de ce long et laborieux processus, diverses formes de transition se dessinent, dans lesquelles les anciens types économiques subissent des modifications continues jusqu’à se fondre dans le type général de la grande entreprise de production, organisée selon les méthodes techniques les plus perfectionnées, gérée par l’ensemble de la collectivité et dans son intérêt. Mais c’est précisément cette modification progressive des anciennes stratifications économiques qui implique leur persistance substantielle pendant un laps de temps plus ou moins long.
5. – Sous le capitalisme, l’agriculture ne peut suivre au même rythme le développement de l’industrie ; c’est pourquoi, parmi les formes économiques arriérées qui ne peuvent être socialisées dès l’instauration de la dictature prolétarienne, faute des conditions techniques nécessaires, on trouve en Italie, outre les petites et minuscules entreprises industrielles, artisanales et commerciales, en première ligne la grande majorité des exploitations agricoles.
6. – Par conséquent, le Parti communiste, devenu parti au pouvoir avec l’avènement de la dictature prolétarienne, peut et doit procéder à l’expropriation immédiate et à la gestion étatique – directe ou par l’intermédiaire d’organisations coopératives – des grandes exploitations agricoles de type capitaliste, déjà gérées aujourd’hui sur la base d’un travail en commun, spécialisé et doté d’un équipement technique de pointe ; mais il doit absolument éviter la tentative aussi absurde qu’antimarxiste de socialiser les petites exploitations agricoles, pour la plupart familiales, dans lesquelles les moyens de production (terre, outils, inventaire, etc.) ne sont pas séparés du travail.
7. – La mesure immédiate que la dictature du prolétariat peut et doit prendre en vue de l’introduction du socialisme également dans les campagnes, est la suppression de la rente foncière non accompagnée de travail. C’est pourquoi le pouvoir prolétarien abolit immédiatement tous les droits et privilèges des propriétaires actuels non travailleurs, qu’il s’agisse de personnes privées ou d’organismes publics, de banques, d’institutions de toute nature, et transfère sans aucune forme d’indemnité la possession et la libre jouissance de la terre correspondante à ceux qui la cultivent aujourd’hui ou qui pourront la cultiver personnellement à l’avenir, en les exonérant de toute obligation envers les anciens propriétaires en matière de loyers, de redevances, de dettes, etc. ; et à la place de ces obligations et de l’ancien impôt foncier, les paysans, devenus ainsi propriétaires de la terre, auront l’obligation de remettre un pourcentage déterminé de leurs produits au gouvernement prolétarien afin de subvenir à la défense contre les inévitables tentatives contre-révolutionnaires des anciens propriétaires dépossédés et aux autres besoins de l’État prolétarien.
8. – Les terres ainsi expropriées, tout comme les établissements et installations industrielles, les moyens de transport et de communication, les capitaux bancaires et tout autre moyen de production, sont la propriété commune de l’ensemble du peuple travailleur d’Italie. Le pouvoir prolétarien les remet aux Conseils locaux des paysans, qui les attribuent aux différentes familles de paysans, en suivant des règles générales établies par le pouvoir prolétarien et visant en premier lieu à assurer la continuité et l’augmentation de la production et, si possible, à laisser les terres en possession des cultivateurs actuels.
9. – Cette attribution individuelle pourra s’étendre, si les Conseils locaux des paysans le jugent opportun et si leur proposition est approuvée par les Conseils techniques et économiques supérieurs – qui ne subordonneront pas toujours l’acceptation à la considération de la meilleure et plus grande productivité –, aux grands domaines territorialement unitaires et exploités par des salariés (en économie), où l’exploitation de la terre est toutefois actuellement menée selon des systèmes arriérés, face auxquels le morcellement en petites exploitations bourgeoises individuelles représenterait un progrès technique et assurerait une augmentation de la productivité. Est également admissible le détachement, des exploitations agricoles socialisées, des parties qui s’avéreraient nécessaires pour compléter équitablement l’attribution restante des terres aux paysans, à condition toutefois que ce détachement ne nuise pas à la capacité productive des exploitations elles-mêmes.
Les grandes exploitations agricoles socialisées, après avoir subvenu à leurs propres besoins, et dans la mesure où cela est techniquement possible, doivent mettre à la disposition des paysans locaux leurs machines, leurs outils, leurs stocks, leur bétail, leur personnel technique, etc.
Les exploitations collectives et les utilisations collectives déjà existantes seront conservées sous réserve des nécessités techniques.
LE PC ET LES PAYSANS DANS LA PHASE DE LA LUTTE POUR LA CONQUÊTE DU POUVOIR
10. – Le transfert de la jouissance effective de la terre aux paysans selon les modalités indiquées ci-dessus doit être considéré comme l’aboutissement de la révolution bourgeoise contre les vestiges importants de l’ordre pré-bourgeois et semi-féodal qui prévalent encore dans les rapports agraires d’une grande partie de l’Italie, surtout dans le sud et dans les îles ; et en même temps comme le premier pas vers la révolution socialiste, y compris dans les campagnes. La révolution paysanne, par la suppression de la rente foncière séparée du travail, s’impose partout dans le monde, et particulièrement en Italie, comme une nécessité inéluctable, surtout après le désastre causé par la guerre, en tant que seul moyen de freiner et d’atténuer la hausse du coût de la vie. En effet, alors que dans le régime actuel de prédominance du capitalisme financier monopoliste, la plus grande partie de la richesse tirée de la terre finit, sous forme de rente foncière, dans les poches de quelques dizaines de milliers de grands propriétaires absents et oisifs, et qu’à partir de là, elle est soit dissipée en dépenses de luxe, soit déposée dans les banques et donc absorbée par les grandes entreprises industrielles monopolistiques et par l’armement de l’État capitaliste impérialiste ; alors que si la terre passait en libre possession de ceux qui la cultivent personnellement, la part des produits actuellement confisquée au travailleur sous forme de rente seigneuriale resterait au travailleur lui-même, qui l’utiliserait pour améliorer ses conditions de vie, et naturellement aussi pour accroître la productivité du sol, dont il n’aurait désormais plus à partager les fruits avec personne, sauf la part due à l’État. Qu’il existe aussi en Italie, à un degré plus ou moins conscient, les conditions subjectives de la révolution paysanne, est prouvé par l’intolérance que ceux-ci manifestent à l’égard de leur situation, et qui se traduit par le vaste courant d’émigration qui s’est produit au lendemain de l’armistice et favorisé par les gouvernements bourgeois comme soupape de sécurité contre le mécontentement des paysans, malgré le besoin avoué de main-d’œuvre pour la « reconstruction économique ». L’intensité qu’a prise ce mécontentement de la grande masse des paysans pauvres a été démontrée par le mouvement grandiose d’occupation des terres qui s’est produit au cours du second semestre de 1920.
11. – L’aspiration du paysan italien à la libre possession de la terre ne pourra jamais être satisfaite tant que la direction économique et politique du pays restera entre les mains des magnats du capitalisme financier et industriel. Ceux-ci n’admettront jamais, par instinct de défense de classe, aucune atteinte au droit « sacré » des propriétaires fonciers actuels. De plus, la haute finance bancaire et industrielle est liée à la grande propriété foncière par de multiples liens d’affaires, et elle a donc aussi un intérêt direct à la soutenir contre les revendications des paysans. Par conséquent, seule la révolution du prolétariat, en renversant l’État des capitalistes, peut éliminer l’obstacle principal qui s’oppose aux revendications des paysans. L’alliance entre les grands capitalistes et les grands propriétaires fonciers s’oppose à la fois à l’émancipation des ouvriers du joug de l’entrepreneur et à celle des paysans du joug du propriétaire foncier : il est naturel et inévitable que les deux classes exploitées unissent à leur tour leurs forces.
12. – D’autre part, la révolution prolétarienne serait rendue très difficile, et en tout cas retardée, si le capitalisme financier et industriel, dans sa résistance, pouvait continuer à trouver le soutien des grands propriétaires dont la domination sur la campagne n’est pas ébranlée. Par conséquent, l’alliance étroite entre le mouvement du prolétariat et celui des paysans, dans le but d’arracher le pouvoir des mains des capitalistes et des propriétaires fonciers, en supprimant les institutions parlementaires, administratives, judiciaires, militaires, policières, etc., dans lesquelles s’incarne la domination bourgeoise, et de le transférer aux représentations directes et exclusives des ouvriers et des paysans, est, dans le monde entier, et notamment en Italie, une condition préalable au triomphe tant de la révolution du prolétariat industriel et agricole que de la révolution paysanne. C’est vers la mise en œuvre et l’action de cette alliance que doivent tendre les principaux efforts du P.C.
13. – Le Parti communiste italien doit s’acquitter de cette tâche par une propagande assidue et systématique de son programme agraire parmi les masses rurales, et par la conquête ou la création d’organisations de classe des travailleurs de la terre.
ORGANISATION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE
14. – En Italie, les salariés affectés aux travaux des champs peuvent être répartis en trois grandes catégories :
a) les ouvriers et ouvrières qui travaillent en tant que salarié dans les grandes exploitations agricoles ou de remise en état des terres de type capitaliste, dans des conditions très similaires à celles des prolétaires de l’industrie ;
b) les travailleurs salariés, engagés pour toute la campagne agricole et pour tous les travaux nécessaires sur le domaine, ou pour une durée limitée et pour des travaux spéciaux, par le propriétaire non travailleur ou son représentant, dans les domaines exploités in economia selon les systèmes rationnels de culture individuelle :
c) les travailleurs salariés auxiliaires qui, pendant toute la campagne agricole ou pour une durée limitée, travaillent sur des terres appartenant à des propriétaires exploitants ou sur des terres cultivées par des métayers.
Le Parti communiste, en organisant syndicalement cette classe, doit tenir compte des conditions différentes des diverses catégories, en formulant le programme d’action correspondant et, si nécessaire, en créant des organisations distinctes, relevant toutefois d’une seule grande organisation locale, qui dirige la lutte commune contre la bourgeoisie rurale.
15. – La catégorie a) forme presque un tout avec le prolétariat industriel, avec lequel elle partage les objectifs communistes finaux et les objectifs immédiats d’amélioration des conditions de travail, les méthodes de lutte et le type d’organisation. La dictature prolétarienne la soustraira à la servitude du capitalisme agraire et la transformera en une catégorie de travailleurs de l’État prolétarien, qui, avec les ouvriers industriels, constituera la classe dominante et assumera la gestion politique et économique de l’État. L’État prolétarien accordera à ces travailleurs des conditions de travail, de rémunération, de prévoyance et de protection sociale telles que leur situation sera supérieure à celle du petit paysan autonome, qui sera ainsi plus facilement incité à passer lui aussi dans cette catégorie. Toutefois, celle-ci devra être placée en première ligne dans la répartition des terres expropriées.
16. – Afin d’accroître et d’améliorer la production agricole, la dictature prolétarienne s’efforcera de transformer en exploitations d’État modèles, gérées selon des techniques perfectionnées, même les grands domaines qui sont conduits de manière primitive et arriérée, et auxquels le fait de l’unité administrative ne confère pas un plus grand potentiel productif. Elle emploiera donc tous les moyens possibles de persuasion et d’incitation pour amener les salariés actuellement employés dans ces domaines à accepter la transformation en exploitations agricoles d’État, ou du moins à s’associer entre eux pour les gérer en coopérative.
Dans ce dernier cas, l’État prolétarien aidera l’organisation coopérative de production par tous les moyens disponibles : capitaux, outils perfectionnés et machines, semences, engrais, travaux d’assainissement et de voirie, techniciens spécialisés, etc. Cependant, si les salariés, malgré tout, préféraient le morcellement des domaines — à l’exclusion, bien entendu, de ceux gérés selon des techniques perfectionnées —, la dictature prolétarienne, tout en avertissant que par cette voie les paysans, dans leur grande masse, ne parviendront pas à améliorer réellement leurs conditions, ne s’opposera pas au partage tant de la terre de l’ancien propriétaire que de tout l’équipement correspondant : outils, bétail, fonds de roulement, etc. Elle se réservera toutefois, dans l’intérêt de la production, le droit de surveiller et de décider de la manière dont la terre attribuée sera utilisée, en révoquant si nécessaire l’attribution à l’encontre de ceux dont la gestion de la terre représente un recul par rapport aux conditions antérieures. En revanche, même aux paysans qui préféreront cultiver individuellement la terre qui leur a été attribuée, l’État prolétarien accordera toutes les facilités possibles afin d’accroître leur productivité.
Dans la période actuelle de lutte pour la conquête du pouvoir, les revendications de la catégorie b coïncident pour l’essentiel avec celles de la catégorie précédente, de sorte qu’elles peuvent, le cas échéant, constituer une seule et même organisation.
17. – On ne peut promettre à la catégorie c l’attribution de terres, celles-ci restant aux propriétaires-travailleurs actuels. Elle contribuera toutefois en première ligne à l’attribution des terres expropriées aux propriétaires seigneuriaux, s’assimilant ainsi en grande partie, quant au programme final et aux conditions que la dictature du prolétariat sera appelée à créer, à la catégorie b.
En outre, le gouvernement prolétarien veillera à faciliter par tous les moyens la conclusion d’accords libres entre ces prolétaires et leurs employeurs respectifs, afin que le travail fourni par les salariés se transforme en une participation à la gestion et aux bénéfices de l’entreprise. Aujourd’hui, les revendications de cette catégorie ne peuvent être dirigées contre l’employeur immédiat, mais contre la bourgeoisie capitaliste et agraire qui exploite les uns et les autres. Par conséquent, les conflits éventuels entre les petits propriétaires-travailleurs ou les métayers et leurs salariés doivent être résolus par des négociations pacifiques entre les organisations respectives, en recourant à la médiation et, en cas d’irréconciliabilité, à l’arbitrage obligatoire de l’organisation centrale locale. Celle-ci devra en outre veiller à ce que toute agitation des petits cultivateurs visant à améliorer les baux agricoles ou les contrats de métayage, etc., s’accompagne de la reconnaissance, de la part des métayers, etc., d’améliorations correspondantes pour leurs salariés ; et réciproquement, à ce que toute agitation syndicale de ces derniers soit intégrée et fusionnée avec une agitation des petits cultivateurs pour l’amélioration des baux agricoles et des contrats de métayage, etc.
ORGANISATION DES SEMI-PROLÉTAIRES
18. – Appartiennent à cette catégorie les paysans qui cultivent une parcelle de terre louée ou leur appartenant, mais dont la superficie n’est pas suffisante pour absorber leur force de travail et assurer leur subsistance, ce qui les oblige à compléter leurs revenus en travaillant également contre rémunération.
19. – Sauf cas exceptionnels, dont le jugement revient à l’organisation syndicale centrale locale, il n’est pas opportun de former des organisations distinctes pour cette catégorie. Ceux qui en font partie s’inscriront dans l’organisation des travailleurs salariés ou dans celle des petits propriétaires, selon que l’un ou l’autre type d’intérêts prévaut dans chacune d’elles.
ORGANISATION DES PETITS AGRICULTEURS
20. – Cette catégorie est constituée des paysans qui peuvent vivre du produit de la terre qu’ils cultivent avec leur famille, sans devoir compléter leurs revenus en travaillant ailleurs comme salariés, et sans employer normalement eux-mêmes de main-d’œuvre salariée.
2I. – À ces petits cultivateurs, la dictature prolétarienne garantit la possession pacifique et libre de la terre qu’ils cultivent actuellement, ainsi que la participation au partage des grandes propriétés confisquées, dans les limites fixées par la possibilité de cultiver ces terres supplémentaires avec leur propre force de travail et celle de leurs familles. En outre, ils bénéficieront d’autres avantages considérables que le régime bourgeois ne pourrait jamais leur offrir ; à savoir, dans le domaine économique, l’annulation de toute forme de dette, la suppression de l’impôt foncier, l’utilisation gratuite du cheptel et des récoltes des grands domaines socialisés, et tout un système d’aides financières et de travaux publics, en particulier l’utilisation à grande échelle de l’énergie électrique ; sur le plan politique, le transfert du pouvoir public dans les campagnes, des seigneurs et des autorités d’État vers ceux qui leur sont soumis, à la masse des paysans organisés en Conseils paysans, à l’exclusion de la bourgeoisie, et l’autonomie réelle de ces Conseils dans l’administration des affaires locales.
22. – Tant que dure le régime bourgeois, les petits cultivateurs se divisent en deux catégories, avec des intérêts immédiats distincts : d’une part ceux qui sont déjà propriétaires de la terre qu’ils cultivent, d’autre part ceux qui la tiennent simplement en location, en métayage, en fermage, etc. Pour ces derniers, le programme immédiat consiste en l’amélioration des contrats actuels de métayage, de location, de métayage, etc., et en la réduction progressive de la part de la production actuellement due en argent ou en nature au propriétaire seigneurial, jusqu’à la suppression complète de cette part, c’est-à-dire à l’expropriation de l’ancien propriétaire. La première catégorie, ayant déjà la libre possession de la terre, n’a pas d’intérêt direct dans les revendications susmentionnées ; cependant, ses membres ont souvent besoin d’étendre leur possession actuelle et aspirent donc eux aussi à l’occupation des terres seigneuriales. De plus, les uns et les autres ont des intérêts communs de défense contre l’exploitation exercée par la bourgeoisie rurale et citadine, sous forme de charges publiques, de prêts onéreux, de renchérissement monopolistique des produits industriels, etc. Étant donné qu’il existe entre ces deux catégories une telle communauté d’intérêts immédiats, et que, pour le reste, leurs intérêts sont certes différenciés mais non contradictoires, elles peuvent toutes deux se regrouper au sein d’une seule organisation, distincte certes de celles des prolétaires et des semi-prolétaires, mais faisant partie, avec celles-ci, de la même organisation centrale locale, noyau du futur Conseil des paysans.
23. – La forme d’organisation typique des petits propriétaires cultivateurs est la coopérative de production, d’assainissement, d’achat et d’utilisation de machines, d’engrais, etc., de vente des produits, etc.
LES PROPRIÉTAIRES AGRICOLES MOYENS
24. – Cette catégorie est constituée des propriétaires qui cultivent directement les terres grâce à leur propre travail et à celui de leur famille, mais qui recourent en outre normalement à une main-d’œuvre salariée complémentaire. Ces propriétaires moyens, soucieux de conserver la possibilité d’exploiter les prolétaires et semi-prolétaires ruraux, de spéculer sur la hausse des prix des produits agricoles, et menacés par l’expropriation de la partie de terre qui dépasse les capacités de leur travail personnel, ne peuvent être idéologiquement ralliés à la révolution prolétarienne. Par conséquent, le mouvement syndical révolutionnaire n’a aucun intérêt à les organiser ; au contraire, il doit entraver et combattre les organisations qu’ils pourraient constituer, soutenir pleinement contre eux les revendications de leurs salariés et, après la prise du pouvoir, les exclura normalement des Conseils paysans.
Cependant, il n’est pas non plus impossible d’obtenir la neutralité de cette catégorie, ou du moins d’une partie de celle-ci. Ceux qui en font partie ne sont généralement pas des capitalistes, et n’ont donc aucun intérêt à la conservation du régime capitaliste en tant que tel, ni à s’opposer à la socialisation de la grande industrie. La dictature du prolétariat, en tant que phase de transition, leur laissera la possession de toute la partie de terre qu’ils peuvent cultiver personnellement, et dans certains cas même d’une partie dépassant cette possibilité, lorsque cela est requis par l’intérêt de la production, ou qu’il y a libre accord entre eux et les salariés, par exemple sur la base de la transformation du salaire en part de participation au produit. D’autre part, la dictature du prolétariat apportera aux propriétaires moyens les mêmes avantages qu’aux petits : abolition de l’impôt foncier, des dettes privées, des redevances, des hypothèques, des loyers emphytéotiques, etc. ; politique générale de l’État prolétarien visant à favoriser tout particulièrement la production agricole et à aider les agriculteurs à introduire des systèmes agricoles plus rentables, etc. Par conséquent, une politique de compromis et d’accords entre les organisations rurales révolutionnaires et ces propriétaires-paysans moyens est possible, et donc nécessaire.
LA PROPRIÉTÉ SEIGNEURIALE
25. – Aux propriétaires fonciers qui ne font que s’approprier une partie des produits de la terre cultivée par d’autres colons, fermiers, métayers, etc., la dictature prolétarienne n’a rien à offrir. S’il s’agit de seigneurs qui ne fournissent aucun travail personnel aux champs, mais en tirent néanmoins un revenu de manière parasitaire, ainsi que de spéculateurs capitalistes qui louent de vastes étendues de terrain pour les sous-louer ensuite aux paysans, ils seront sans aucun doute expropriés, intégralement et sans aucune forme d’indemnité. S’ils participent personnellement à la culture de la terre, seule la partie de terre qu’ils peuvent exploiter par leur travail direct et celui de leur famille sera épargnée par l’expropriation, sous réserve de compléter l’expropriation au premier signe de résistance et de rébellion.
C’est pourquoi cette classe sera, dans les campagnes, l’adversaire le plus farouche du Parti communiste et, à l’avenir, de la dictature prolétarienne. C’est contre elle que s’orientera principalement la lutte des organisations révolutionnaires paysannes qui, comme premier objectif, devront se fixer le désarmement des seigneurs et de leurs sbires (camorristes, mazzieri, fascistes, gardes blancs, bref, de toutes sortes), garanti par leur propre armement.
SECTION AGRAIRE DU PARTI COMMUNISTE
26. – Afin d’assurer le travail de propagande, d’agitation et d’organisation parmi les masses rurales, ainsi que la formation, la liaison et l’activité des groupes communistes au sein des organisations locales et centrales de travailleurs de la terre déjà existantes, le Congrès décide qu’une Section agraire soit constituée au sein du Comité exécutif du Parti, composée d’un ou plusieurs membres du Comité exécutif et d’autres camarades, choisis par le Comité exécutif parmi ceux qui possèdent la plus grande compétence en matière d’agriculture et d’organisation.
27. – Le travail de la Section agraire se déroulera en contact et en collaboration permanents avec le Comité syndical du Parti communiste.
28. – La Section agraire n’est qu’un organe exécutif qui ne fait que mettre en œuvre, concrètement et localement, les directives politiques et organisationnelles tracées par le Comité exécutif du Parti, sur la base des délibérations des Congrès nationaux et internationaux. Elle peut également être constituée dans un lieu autre que celui du Comité exécutif, de préférence dans le sud de l’Italie.
29. – Elle s’occupe principalement :
a) d’organiser, d’unifier et de discipliner le travail d’agitation et de propagande parmi les paysans, par la création de comités agricoles pour chaque région agricole, élus par les organisations locales du Parti et correspondant directement avec la Section ; l’envoi de propagandistes et la diffusion de brochures et de journaux (il est proposé de fonder deux journaux hebdomadaires et bimensuels, l’un pour les prolétaires agricoles et l’autre pour les petits cultivateurs).
b) à diriger et à unifier le travail des groupes communistes au sein des organisations rurales déjà existantes, en l’orientant vers la conquête de ces organisations mêmes ;
c) à promouvoir la création de nouvelles organisations, en les faisant systématiquement adhérer aux organisations de classe existantes (Fédération des travailleurs de la terre et Fédération des coopératives), bien qu’elles soient encore dirigées par des éléments réformistes et contre-révolutionnaires, et ce dans le but d’empêcher la scission au sein de la classe ouvrière rurale et d’accroître, dans les organisations actuelles, l’influence des éléments révolutionnaires, en facilitant leur conquête ;
d) maintenir les liens les plus étroits, tant au niveau local que national, entre les organisations qui suivent la tactique du Parti communiste ;
e) donner, après autorisation du Comité exécutif du Parti, les directives concernant les luttes à caractère local et régional, et éventuellement aussi celles impliquant la masse des travailleurs agricoles de tout le pays.