Parti Communiste International

INTRODUCTION, 1970

Catégories: Party Theses

Article parent: Thèses sur la Tactique

Les thèses de la Fraction Communiste Abstentionniste du Parti Socialiste Italien1 que nous reproduisons ici et qui sont extraites des numéros 16 et 17 des 6 et 27 juin 1920 de l’hebdomadaire Il Soviet, furent rédigées au printemps de la même année et approuvées par la Conférence nationale, tenue à Florence par la Fraction les 8 et 9 mai 1920.

Les « thèses » précèdent de quelques mois le II Congrès de l’Internationale Communiste (19 juillet – 7 août 1920), celui qu’on appela, à juste titre, son véritable congrès constitutif. Elles représentent l’unique apport international qui coïncide parfaitement avec les principes inspirant le corps de thèses programmatiques et tactiques qui fut plus tard élaboré par ces assises mondiales du mouvement prolétarien. Elles sont, d’autre part, un exemple clair de ce que la Gauche attendait de ces mêmes assises – comme son représentant l’exprima au cours du débat sur les « conditions d’admission à l’Internationale Communiste », et comme cela fut dit encore plus explicitement dans les articles2 publiés avant et après la constitution officielle du Parti Communiste d’Italie : à savoir un texte qui, partant de la définition générale des principes et des buts du mouvement communiste, en déduisît à la fois la critique des différentes « écoles » adverses et les normes d’action intangibles du parti (la « tactique ») à une échelle ni locale ni contingente, mais mondiale et historique, et opposât ainsi une barrière infranchissable aux trop nombreux réformistes qui s’étaient « convertis » à un communisme devenu « à la mode » (l’expression n’est pas de nous, elle est tirée du préambule aux Conditions d’admission du Komintern).

Les « thèses », en effet, ne sont pas conçues comme la plate-forme doctrinale et opérationnelle d’un parti national, mais comme un schéma des bases programmatiques et tactiques qui distinguent nécessairement le parti de la révolution communiste mondiale3. Nous avons toujours soutenu et soutenons encore qu’au sujet du programme, on ne peut concevoir ni admettre une « consultation » préalable de courants ou d’individus, ni, une fois cette consultation faite, une acceptation « par discipline » de délibérations sanctionnées par une majorité : en fait, il s’agit d’adhérer ou non à un patrimoine collectif, impersonnel et invariable, sans lequel il serait vain de se dire ou de se prétendre communiste : « À l’égard du programme – dira Bordiga au nom de la Gauche au congrès de Moscou – il n’existe pas de discipline. Ou on l’accepte ou on ne l’accepte pas ; et dans ce dernier cas, on quitte le parti. Le programme est une chose qui nous est commune à tous, ce n’est pas une chose qui est proposée par la majorité des camarades du parti ».

Ces thèses constituent, d’autre part, l’unique apport international à la solution des problèmes du mouvement communiste qui soit en parfait accord avec les positions âprement défendues par les bolcheviks : la preuve en est que, malgré la faiblesse des relations internationales à l’époque, les thèses affrontent un à un les thèmes mêmes du II Congrès mondial, sans qu’affleure jamais une seule des déviations théoriques qui commençaient à se manifester dès cette époque, particulièrement en Allemagne, à l’égard des questions fondamentales : la question du parti comme organe de la révolution prolétarienne et de sa dictature, celle des rapports entre le parti et les organisations économiques de la classe ouvrière, celle des conditions nécessaires pour la constitution des Soviets et de la nature spécifique de ceux-ci ; il en est de même pour le problème controversé du « parlementarisme révolutionnaire », au sujet duquel on ne répétera jamais assez que la position prise par la Gauche n’avait, et n’eut jamais rien de commun avec les positions d’origine anarcho-syndicaliste des abstentionnistes allemands et hollandais4. Le schéma des thèses n’a, d’autre part, rien d’académique5; sa formulation est une arme tranchante qui trace une ligne de démarcation entre le parti de classe et toute formation politique soi-disant voisine, sur le double plan de la théorie et de la pratique – deux termes que le marxisme considère comme indissociables par définition : la théorie n’est plus la théorie, si elle est isolée de la pratique (c’est-à-dire de la lutte réelle d’émancipation du prolétariat), et la pratique n’atteint pas son but, et se transforme en son contraire, si elle est détachée de la théorie et si elle s’en remet dans son développement au jeu imprévu et imprévisible des flux et des reflux des situations contingentes.

La définition, dans la première partie des thèses, de la doctrine et du programme – c’est-à-dire du but final et de la voie nécessaire qui y conduit – est, comme toujours pour nous, la condition d’une sélection organique des militants, sans laquelle serait impossible l’action efficace, sûre et disciplinée de ce que les thèses appellent, en anticipant sur les formules classiques du II Congrès, l’« organe » de la lutte révolutionnaire, c’est-à-dire du parti. Et cette définition qui exclut, ne serait-ce que comme sujet de discussion, toute « version » du marxisme fondée sur des prémisses idéalistes, exclut également toute conception de la lutte historique d’émancipation prolétarienne qui méconnaîtrait ou ignorerait les développements inévitables de cette lutte ou qui les considérerait comme pouvant déboucher sur des solutions différentes, entre lesquelles l’« expérience » seule permettrait de décider en « connaissance de cause ».

Ainsi, la présentation des fondements idéologiques (le matérialisme dialectique) et programmatiques (réalisation du communisme par l’unique voie de la conquête révolutionnaire du pouvoir et de l’exercice de la dictature prolétarienne, avec toutes les mesures d’ordre politique et économique qui en découlent, sous la direction hégémonique du parti), cette présentation qui reparaîtra sous une forme plus synthétique mais aussi mieux affirmée dans les huit points du programme de Livourne (janvier 1921) forme un tout organique avec la dénonciation et la démolition critique des doctrines adverses, et par doctrines « adverses », nous entendons non seulement celles qui émanent de la classe bourgeoise (libéralisme, démocratisme) ou de ses valets réformistes (gradualisme, réformisme, parlementarisme, ministérialisme), mais aussi celles qui dissimulent sous un langage apparemment révolutionnaire leur nature opportuniste et leur origine petite-bourgeoise : maximalisme, syndicalisme, anarchisme, ordinovisme6 et de façon générale, immédiatisme.

Il n’est pas sans intérêt de noter que cette seconde partie aussi révèle une convergence totale avec les futures thèses fondamentales du II Congrès du Komintern, à une seule différence près mais d’importance ; à savoir qu’elle condense, dans un unique texte de base, obligatoire pour tous, le verdict historique communiste condamnant toute vision du processus révolutionnaire (et donc aussi de ses buts et de ses moyens de lutte) qui nierait ou même seulement éluderait un seul des postulats programmatiques du parti selon Marx, Engels et Lénine.

Encore une fois, ce n’est pas un « luxe » théorique qui guidait la main des rédacteurs, mais une conscience précise des nécessités permanentes de la gigantesque lutte révolutionnaire du prolétariat, confirmées par le sanglant bilan de ses victoires temporaires, et plus encore de ses défaites pleines d’enseignements dans les pays de capitalisme avancé, pourris de démocratie et imprégnés d’idéologie bourgeoise depuis plus d’un siècle. Ils savaient, en effet, que la renaissance du mouvement révolutionnaire marxiste sur les ruines de la II Internationale et de ses partis, presque tous souillés par leur adhésion ouverte ou dissimulée à la guerre, et par leur capitulation devant les idoles du démocratisme interclassiste, ne serait pas pleine et durable, s’il subsistait une équivoque sur un seul de ces points-clé. De même, l’acceptation générale des principes de la destruction violente de l’Etat bourgeois, comme objectif auquel devaient tendre toutes les forces des partis communistes naissants, ne devait pouvoir recouvrir aucune divergence sur les questions fondamentales : parti (la constitution du prolétariat en classe de Marx), dictature (la constitution du prolétariat en classe dominante), rapport entre parti et classe, entre lutte politique et lutte économique, entre objectifs finaux et buts contingents, organes de combat. Le bilan des quarante années qui suivirent montre, de façon irréfutable, que le maximum de clarté doit être fait sur tous ces problèmes et sur toutes les graves déviations qui s’y sont rattachées en un siècle d’histoire du mouvement prolétarien, si on veut éviter des « récidives » trop fréquentes et des défaites fatales.

Mais c’est peut-être la troisième partie de ces thèses qui est la plus vitale pour nous, car la restauration du programme et des principes généraux du communisme révolutionnaire s’y trouve complétée par une première « codification » des normes tactiques indispensables, conformément à ce qui sera une revendication constante de la Gauche, malheureusement mal accueillie ou mal comprise par l’Internationale. On fera plus tard des gorges chaudes sur le « schématisme » dans lequel nous serions tombés en insistant pour que les grandes lignes de l’action tactique du parti dans les développements successifs de la lutte soient fixées avec le maximum de rigueur possible, et rendues tout aussi impératives que les grandes lignes du programme. Et pourtant, les vingt et une conditions d’admission, imposées quelques mois après par l’Internationale à tous les partis désireux d’y entrer, ne sont pas autre chose qu’une formulation sans appel de normes tactiques toutes impératives, puisque le fait d’en transgresser une seule était suffisant pour exclure comme non-communiste un parti qui prétendait l’être. « Il n’y a pas d’action révolutionnaire sans théorie révolutionnaire », avait proclamé Lénine. Cela ne peut signifier qu’une chose : ou bien la doctrine marxiste est le guide de l’action d’émancipation du prolétariat, ou bien elle n’est rien du tout ; confier la solution des problèmes pratiques soulevés par la lutte de classe aux sollicitations des contingences immédiates et locales signifie trahir à la fois et la doctrine et la lutte pratique, et se placer sur la pente de cet opportunisme que Lénine a défini, selon une formule valable pour toutes les époques, comme une « absence de principes ». C’est un fait que, par exemple, la tactique du parti dans les phases de révolution double, prévues par Marx pour l’Allemagne de 1848-1850, et par Lénine pour la Russie de 1917 (ou pour l’Orient dans les années suivantes), ne peut être identique à la tactique qu’exigent les pays et les phases historiques de révolution « unique » ; mais il s’agit d’une diversité prévue par le marxisme comme est prévu le camp dans lequel se rangent fatalement les partis bourgeois et les courants opportunistes dans les différentes phases de la lutte. Ou bien, pour prendre un second exemple, c’est un fait que les thèses de Lénine sur le parlementarisme révolutionnaire laissent ouverte l’éventualité, soit de la participation aux campagnes électorales et au parlement (mais toujours dans un but subversif), soit de leur boycottage ; mais il s’agit précisément d’une alternative prévue et codifiée, en rapport avec des situations prévisibles et codifiables de façon marxiste, et qui ne tolère pas de « solution de rechange ». L’« élasticité tactique » sur laquelle on insistera tant par la suite jusqu’à l’identifier avec l’éclectisme puis avec l’agnosticisme, avait toujours été rigoureusement maintenue par les bolcheviks dans des limites coïncidant avec les frontières invariables du programme ; elle n’avait jamais signifié l’abandon au caprice des situations, au hasard d’événements obscurs et impénétrables ou, pire, aux intuitions d’individus ou d’un parti prétendument immunisé une fois pour toutes contre les infections opportunistes.

De même, il est vrai que certaines tactiques aujourd’hui manifestement insoutenables – comme celle du parlementarisme révolutionnaire – eurent une justification historique et une fonction positive dans une certaine période du mouvement ouvrier (et, comme la Gauche le dira au II Congrès, conservent cette justification et cette fonction dans des aires géo-historiques données) ; mais ce dont il s’agissait, c’était (et c’est toujours) de savoir si la phase ouverte pour le capitalisme et donc pour le prolétariat par la première guerre mondiale dans les pays de capitalisme non seulement mûr mais pourri (phase que l’on ne peut apprécier à l’aune d’une année ou d’un mois, mais de tout un cycle), permet d’adopter ces tactiques en vue de la bataille décisive pour le pouvoir, ou si, au contraire, notre prévision de cette issue n’impose pas nécessairement qu’on les abandonne précisément et uniquement dans l’intérêt de la préparation du parti et des masses prolétariennes à la lutte finale. Enfin, il est vrai qu’une chose est l’action du parti dans les phases de préparation à ce heurt des classes, avec toutes les manœuvres tactiques que cette préparation comporte, autre chose est son action dans les phases d’assaut direct pour le pouvoir. Mais la tactique à suivre dans la première phase n’est valable, c’est-à-dire efficace dans la pratique, que dans la mesure où elle ne rompt pas mais renforcela continuité de programme, d’agitation, de lutte, et donc aussi d’organisation, qui est le véritable gage de succès ou, en tout cas, de haute combativité dans la phase finale. Et c’est dans cette perspective que la tactique doit être prévue7, expliquée aux militants, exposée aux masses, et constamment appliquée dans les batailles quotidiennes, car c’est justement cette convergence étroite du programme, de la propagande et de l’action dans le vif de la lutte qui est la condition d’une influence non passagère et fictive, mais réelle du parti sur les couches ouvrières qui, dans la dynamique historique, dans l’affrontement inévitable prévu par le marxisme non seulement avec les partis bourgeois et leur Etat, mais aussi avec l’opportunisme, s’ouvrent à la conscience – confuse, peu importe – que la voie tracée par le parti est la seule voie possible et que sa direction est unique et irremplaçable.

Au départ, on ne tombe pas dans l’opportunisme par choix « délibéré », mais parce qu’on croit, de façon illusoire, qu’on peut atteindre le succès plus rapidement par la voie la moins ardue, la plus immédiatement accessible aux réactions instinctives des masses, et apparemment la moins hérissée d’obstacles. Le grand « art » de la tactique révolutionnaire réside dans la capacité de toujours tenir, même dans les moments les plus difficiles, un cap que nous avons prévu et proclamé comme unique. La soudure entre l’action consciente de l’organe politique et l’action physique et élémentaire des masses, processus dont la plus ou moins grande rapidité dépend certes en premier lieu de facteurs objectifs (mais le parti, en tant qu’il agit, est lui-même un facteur objectif de l’histoire), s’établira justement dans la mesure où le parti aura opiniâtrement résisté à la tentation de la voie courte, de la voie sans obstacles, de la voie « nouvelle », et où il aura suivi la voie difficile mais sûre, sur laquelle les prolétaires seront poussés non par nous mais par les faits eux-mêmes, quel que soit leur parti, quelle que soit leur catégorie, quelle que soit la couleur de leur peau.

Forte de cette conviction, la Gauche adopta, en mai 1920, ces directives tactiques que le II Congrès du Komintern confirmera avec force en leur donnant une validité statutaire (en ce qui concerne, par exemple, les syndicats, les conseils d’usine, les soviets, la propagande dans l’armée, les méthodes d’organisation, etc.) ; mais elle les compléta en condamnant par avance les fronts uniques politiques, y compris avec des forces qui acceptent le principe de la révolution violente mais qui, à cause de divergences radicales sur le plan théorique et donc de l’action, rejettent notre manière de concevoir et d’apprécier les développements ultérieurs de la lutte révolutionnaire dans le domaine bien plus difficile et vital de l’après-révolution8. Selon nous, cette condamnation valait (et vaut toujours) à plus forte raison pour les propositions de front unique avec des partis que nous considérons et dénonçons publiquement comme contre-révolutionnaires : la social-démocratie, le centrisme et leurs innombrables variantes. En 1920, année de luttes ardentes et acharnées, personne n’imaginait qu’on pourrait un jour leur tendre le rameau d’olivier d’un accord, fût-il momentané. C’est pourtant ce qu’on fit, sous le prétexte fallacieux que leur refus, prévu, de notre invitation publique, ouvrirait les yeux aux prolétaires militant encore dans leurs rangs, sans voir que cette éventualité lointaine ne pouvait compenser l’éventualité certaine que l’offre d’un bloc unique ou d’un appui parlementaire à des « partis ouvriers » en pleine putréfaction allait répandre dans l’esprit d’un nombre bien plus important de prolétaires (et de prolétaires bien autrement aguerris), entravant le processus normal d’orientation politique et pratique. Les manifestations même embryonnaires d’un abandon de la voie correcte ont leur constance dans l’histoire, et cette constance doit nous permettre de les prévoir au lieu de les subir. C’est pourquoi ces mêmes thèses préfigurent les discussions de 1921-1922 sur la question de la « conquête de la majorité ». Elles ne repoussent certes pas le principe évident que le parti n’est pas le parti s’il ne met pas tout en œuvre pour gagner sur les prolétaires le maximum d’influence compatible avec la situation objective ; mais elles refusent de prendre comme critère de l’efficacité du parti le nombre brut de ses adhérents ou le critère de l’efficacité du nombre de ses sympathisants, et de lui sacrifier l’ensemble des autres facteurs, bien plus déterminants, dont le parti ne peut s’assurer la possession que s’il sait rester ouvertement, non en paroles mais dans l’action pratique, fidèle à lui-même.

En commentant les textes suivants, nous verrons comment le problème de la tactique s’est présenté quelques années plus tard, justement sur ces questions fondamentales, d’une part pour l’Internationale, d’autre part pour la Gauche. Il nous reste ici à attirer l’attention sur le fait que la divergence mineure entre Moscou et nous, celle qui portait sur l’abstentionnisme opposé au « parlementarisme révolutionnaire », premièrement, ne modifiait en rien notre identité de vue sur les institutions démocratiques et sur le sort que le prolétariat devra leur réserver, et deuxièmement, ne mettait en cause aucune question de principe, puisque notre abstentionnisme se fondait non sur des lubies idéalistes de style anarchisant mais sur des considérations pratiques, qui le rendent impératif dans les aires géographiques et les époques historiques de capitalisme avancé ; c’était, autrement dit, la revendication d’une méthode bien plus apte à favoriser le regroupement des masses prolétariennes sur le front de la négation totale et définitive de l’ Etat bourgeois, et à concentrer les forces du parti dans la bataille pour la conquête violente du pouvoir et pour l’exercice de la dictature, ces deux manifestations suprêmes de notre antidémocratisme.

Le bilan des cinquante dernières années prouve, de façon écrasante, que le « parlementarisme révolutionnaire » fut une des failles par lesquelles – contre toute attente des partisans des « tactiques audacieuses » – des partis et des groupes purement parlementaires, et ce jusqu’à la moelle, purent entrer dans l’Internationale de Lénine. Mais beaucoup plus que cet aspect relativement secondaire de la pratique révolutionnaire, ce bilan met vivement en lumière la nécessité de bannir définitivement toute possibilité de transiger sur l’ensemble des postulats d’action du parti de classe, comme sur leurs bases de principe. Nous ne prétendions ni que le programme de l’Internationale dût nécessairement être celui que la Gauche avait formulé en 1920, ni que des thèses de doctrine de programme et de tactiques suffiraient à préserver le parti de la révolution communiste des contre-coups catastrophiques de rapports de forces défavorables, ou à lui garantir la victoire lors de situations objectives montantes. Il est toutefois certain que le processus de dégénérescence de l’Internationale n’aurait pas été aussi rapide ni aussi faiblement contrecarré, et que la reprise prolétarienne après la tourmente stalinienne ne serait pas aujourd’hui aussi difficile ni aussi douloureuse, si on avait dressé la barrière d’une plate-forme politique analogue, en en faisant la condition d’appartenance au « parti mondial unique » : on aurait risqué d’y perdre un peu en résultats numériques et en prestige, mais on y aurait gagné en clarté théorique, en efficacité pratique, et en cohésion organisative.

Au II Congrès de Moscou, la Gauche lança un cri d’alarme en avertissant l’Internationale que, chassé par la porte, l’opportunisme pourrait bien rentrer par la fenêtre – danger de plus en plus pressant à mesure que l’éloignait l’épreuve de la première guerre impérialiste, et que le premier acte de la révolution était reporté dans un futur pas forcément proche9.

Ce qui alors pouvait sembler excès de rigidité, sinon abstraction pure, apparaît aujourd’hui comme la dure mais réaliste condition de toute reprise du mouvement prolétarien marxiste, dans la fidélité à cette vision intégrale du cours des luttes de classes, de leur déroulement et de leur issue finale, dont on ne peut briser un seul maillon sans détruire, qu’on le veuille ou non, la chaîne entière.

Notes

  1. Comme on le sait, notre courant, qui s’était déjà organisé à la fin de 1918 autour de l’ hebdomadaire Il Soviet dans la ligne de la longue bataille soutenue durant la guerre sur les mêmes positions que Lénine et que la Gauche de Zimmerwald, se constitua en Fraction Communiste Abstentionniste au sein du Parti Socialiste Italien au début de juillet 1919. L’adjectif « abstentionniste » fut conservé essentiellement pour distinguer notre Fraction de celle de Serrati, qui se proclamait elle-aussi « communiste » ; mais, comme cela saute aux yeux en lisant ces Thèses, ce qui notre courant caractérisait et le définissait, ce n’était pas la question particulière de l’abstentionnisme, mais son adhésion totale à la doctrine révolutionnaire communiste, rétablie dans son intégralité par les bolcheviks, et dont les maximalistes italiens avaient une idée extrêmement confuse dans le meilleur des cas, et complètement déformée dans le pire. ↩︎
  2. Voir Il Soviet n°24 du 3 octobre 1920 (Au sujet du Congrès communiste international), ainsi que Rassegna Comunista n°4 du 31 mai 1921 (Parti et action de classe) : « Il aurait peut-être été préférable qu’au lieu de traiter les arguments dans l’ordre où il les a traités dans les différentes thèses, toutes théorico-tactiques, le Congrès définisse les bases de la théorie et du programme communiste, puisque l’adhésion des partis à l’Internationale devrait dépendre en premier lieu de leur acceptation de cette théorie et de ce programme ; il aurait ainsi pu formuler les règles d’action fondamentales que tous les adhérents doivent observer strictement dans la question syndicale, agraire, coloniale, etc. ». ↩︎
  3. L’exigence du programme unique pour toutes les sections de l’ Internationale Communiste – qui de cette façon serait finalement devenue le « parti communiste mondial » – était si forte dans la Gauche qu’au II Congrès son porte-parole, dont le rôle dans la formulation définitive des conditions d’admission fut déterminant, demanda qu’au lieu d’inviter, comme on le faisait dans le projet initial des bolcheviks, « les partis qui conservent encore les anciens programmes social-démocrates » à les « réviser sans retard », et à « élaborer un nouveau programme communiste adapté aux conditions particulières de leur pays et conçu dans l’esprit des délibérations de l’ Internationale Communiste », on prescrive au contraire « d’élaborer un programme dans lequel les principes de l’Internationale Communiste soient fixés d’une manière non équivoque et entièrement conforme aux résolutions des congrès internationaux : la minorité du parti qui se déclare opposée à ce programme doit, pour cette raison, être exclue de l’organisation du parti ». On aurait ainsi exclu par avance les « exceptions nationales », qui fourniront aux groupes opportunistes une arme précieuse pour éluder les questions de fond et serviront ensuite à faire passer la désastreuse formule des « voies nationales au socialisme », manifestation extrême de la trahison.
         Voir Les Conditions d’admission à l’ I.C., dans Programme Communiste n°43-44. ↩︎
  4. Voir à ce sujet les volumes I et I bis de notre Histoire de la Gauche, et le volume « O preparazione rivoluzionaria o preparazione elettorale, 1919-1926 » (brochure en français : La question parlementaire dans l’ I.C, Parti et classe).
    ↩︎
  5. C’est à dessein que nous parlons de « schéma », car dès cette époque la Gauche revendiquait la nécessité de donner une formulation stable à toute une série de points programmatiques et tactiques, fût-ce au prix d’une certaine simplification, d’ailleurs inévitable, et qui est loin d’être sans efficacité pour l’action pratique, puisque ces points sont et doivent être aussi des mots d’ordre ! ↩︎
  6. Doctrine du groupe de Turin organisé autour de la revue L’Ordine Nuovo. ↩︎
  7. La définition de la tactique (ou action) « directe » et « indirecte » du parti se trouve dans les Thèses de Rome de 1922. ↩︎
  8. Ceci valait et vaut en particulier pour les anarchistes, les syndicalistes révolutionnaires, etc., dans le cadre d’une polémique aussi vieille que le marxisme, et qui fut particulièrement âpre en Italie (voir dans le tome 1 de la Storia della Sinistra les articles intitulés : « L’erreur de l’unité prolétarienne – Polémique sur plusieurs fronts », et « Le front unique révolutionnaire ? », tirés du Soviet du 1 et 15-6-1919). ↩︎
  9. Contre toute prétendue « reconstruction » posthume des faits historiques, il nous faut rappeler ici que le jugement de la Gauche sur les potentialités révolutionnaires des années 1920-1921 (comme on peut le voir dans le discours déjà cité de notre représentant au Congrès de Moscou) était bien moins optimiste que celui des bolcheviks et, par là même, du Komintern ; et nous le disons non par scrupule… professoral de rétablir la « vérité », mais parce que cela répond à l’objection éculée que nous font ceux pour qui la voie que nous tracions convenait (« peut-être ») pour une situation révolutionnaire, mais n’offrait pas d’ « alternative » pour des situations de reflux. La réalité est que, alors comme aujourd’hui, nous nous préoccupions non pas tant de la première heure de la révolution – où les meilleures forces prolétariennes trouvent tout naturellement et presque mécaniquement leur chemin et, à condition qu’il y ait le parti, le suivent jusqu’au bout – que de la dure veille révolutionnaire, pendant laquelle il est si facile d’oublier, dans l’ardeur de l’enthousiasme, que « qui n’est pas avec nous est contre nous » (la phrase est de Marx et de Rosa Luxembourg, et non de Mussolini), et encore plus des difficiles lendemains, qui peuvent nous réserver des temps d’arrêt ou, pire, des défaites, quand il est presque fatal de sacrifier à une illusoire perspective de survie immédiate les raisons de notre combat de toujours. Et c’est cela même qui fonde ce qu’on peut cette fois appeler notre « optimisme », le même que celui de Marx, Engels et de Lénine dans les périodes les plus sombres, comme dans les périodes les plus éclatantes de la montée prolétarienne à l’assaut du « ciel » de la révolution communiste. ↩︎