Éléments de l’économie marxiste Pt.1
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Le travail que nous commençons à publier dans ce numéro constitue une réexposition de la matière économique du Premier Livre du Capital ; il n’est pas un résumé et moins encore une « vulgarisation ». L’étude de l’œuvre fondamentale de Marx exige une préparation économique, historique et philosophique dont les résultats doivent être appliqués en même temps : dans ces notes, la partie économique a été isolée dans une certaine mesure, et seule développée ; il a également été fait appel au langage mathématique plus souvent que dans l’œuvre de Marx. Mais nous voulons décevoir par avance tous ceux que le prurit des « faits nouveaux » et des « voies originales » ne laisse pas en repos : le mérite essentiel de cette étude est la fidélité (on serait même tenté d’écrire, en se souvenant d’une réplique fameuse de Lénine et pour éviter cette peine à nos adversaires : le dogmatisme). Il ne saurait s’agir ici de l’attachement à un individu ou à un nom, quelque grands qu’ils fussent, mais de la fidélité à ce corps complet de positions théoriques et pratiques, vieux déjà de plus d’un siècle, mais auquel tout le développement ultérieur n’a fait qu’apporter une série de confirmations expérimentales : le marxisme révolutionnaire.
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Il sera bon, avant tout, de donner quelques indications sur la signification de l’ensemble du Capital. Envisageons tout d’abord l’ossature de l’ouvrage : le Capital devait comprendre, dans le plan de Marx, quatre Livres ou Volumes, dont il ne put écrire que les trois premiers (on sait que, si le premier fut achevé entièrement et édité du vivant de Marx, les deux suivants furent publiés par Engels, à partir des manuscrits laissés par Marx). Le second Livre traite du « procès de circulation du capital », le troisième des aspects que revêt le procès économique dans son ensemble ; le quatrième devait exposer l’histoire de la théorie, au sujet de laquelle on trouve cependant de nombreuses indications dans les trois premiers volumes.
Il est bon de démolir cette opinion courante, très souvent utilisée à des fins révisionnistes, qui prétend que le second et le troisième Livres examinent une partie du procès économique réel qui aurait été omise dans le premier, et que cette analyse a été développée par l’auteur jusqu’à le conduire à des rectifications importantes sinon à des abandons purs et simples des doctrines principales du Livre Premier, comme celles de la plus-value, de l’accumulation du capital, de la misère croissante, etc… Cette opinion, démentie par le contexte des œuvres, même les plus récentes, parues jusqu’à la mort de Marx (1883) et par la suite, comme par les réexpositions posthumes dues à Engels, correspond à une évaluation erronée de l’ossature générale de l’œuvre. Le premier Livre couvre le domaine complet de la doctrine de Marx sur le capitalisme et ce n’est certes pas une exposition abstraite des rapports existant dans la sphère de production, qui négligerait les rapports de celle-ci avec la circulation des marchandises et la monnaie. Croire ceci équivaudrait à détruire le contenu substantiel de la méthode de Marx.
Le rapport entre le premier Livre et le reste de l’œuvre doit être défini par un critère tout différent. Malgré son incomparable richesse historique, critique, bibliographique, polémique, le premier Livre conduit d’un seul jet l’étude de tout le processus économique, qui part du premier échange (troc en nature) et passe par la naissance et l’accumulation du capital, pour parvenir à la conclusion (tracée lapidairement dans l’avant-dernier chapitre) que succèdera au capitalisme une économie sociale et non mercantile. Les faits, l’étude et les lois de la circulation sont déjà entièrement contenus dans ce développement. Mais tout ce matériel est repris dans les volumes suivants et nous pouvons dire dans tout le travail postérieur et même futur des marxistes au titre d’étude des phénomènes particuliers du développement capitaliste, dont, étant donné le caractère de la méthode, on doit continuellement tirer la vérification et le contrôle de la théorie générale et la preuve de son efficacité.
Le premier Livre nous donne donc le développement essentiel du procès capitaliste et de ses caractéristiques sociales réelles dans le rapport entre capitalistes et salariés (qui ne peut être exposé, ni même imaginé, sans tenir compte des phénomènes de la circulation et de la consommation) et trouve les lois de ce processus sans les cristalliser dans la statique d’un monde abstrait mais en les vérifiant dans toutes les situations : capitalisme naissant mis en rapport avec des types économiques différents, puis développement du capitalisme qui conquiert finalement le monde entier. Il est donc toujours tenu compte de l’ambiance historique réelle, car on ne pourra jamais dire que l’on est en présence d’un « modèle » d’économie capitaliste à l’état « pur ».
Et en fait, la première Section sur la circulation est le fondement sur lequel repose toute l’étude de la Production ; les avertissements de Marx lui-même ou de ses meilleurs commentateurs nous la présentent comme la plus difficile, surtout pour les lecteurs mal préparés, bien que sa compréhension soit tout à fait indispensable à l’intelligence de l’ensemble.
Il a été signalé également de nombreuses fois qu’une œuvre comme celle de Marx, dans laquelle tout « apriorisme » et toute métaphysique des principes ont été éliminés, doit être possédée dans toutes ses parties, et que, donc, la lecture des premiers chapitres présuppose une certaine assimilation des thèses développées dans les parties suivantes. Marx lui-même suggère à certains lecteurs de commencer à la seconde moitié du Livre, par les chapitres descriptifs et historiques, pour en venir ensuite aux chapitres décisifs de l’analyse scientifique.
Le premier Livre est donc à tout le reste de l’œuvre comme la trame fondamentale, la ligne directrice de tout le système ; il est complet en lui-même et il a été écrit par l’auteur sur la base de tous les matériaux que l’histoire économique, des origines à son époque, lui offrait, et dont il réserva l’exposition particulière aux Livres suivants.
Ce premier Livre tient la place qui appartient, dans la physique et l’astronomie modernes, aux Philosophiae Naturalis Principia Mathematica d’Isaac Newton (1687). D’un seul jet, à partir de cette découverte due à Galilée que la force agissant sur un corps matériel en mouvement est la cause, non pas de sa vitesse, mais de son accélération (c’est-à-dire en augmente ou en diminue la vitesse elle-même) le développement mathématique (employant les méthodes du calcul des quantités infiniment petites découvert par Newton) conduit directement à établir les lois du mouvement d’une planète autour du soleil et retrouve déductivement les lois que Kepler avait tirées des observations de Tycho Brahé sur les révolutions des planètes. Le principe théorique reçut ainsi une éclatante confirmation. Il est utile de noter que la première partie de l’œuvre de Newton, qui établit sous forme géométrique les propositions premières du calcul infinitésimal (redécouvert au même moment par Leibniz, sous une forme plus expressive) est pénible à étudier et même ennuyeuse. Au contraire, la déduction des chapitres suivants, dans lesquels est établie la célèbre loi de la gravitation universelle, est grandiose et brillante même dans la forme.
Les trois ou quatre énonciations simples de Galilée, Newton et Kepler rendent pleinement compte de tous les mouvements des corps du système solaire, planètes et satellites, et ont une valeur définitive dans l’histoire de la science. Ceci n’empêche pas qu’elles dérivent d’un cas pur et abstrait, celui du mouvement central, qui considère deux corps célestes seulement, alors que dans le système solaire ils sont en grand nombre. L’effet véritable est donc beaucoup plus compliqué. Déjà le « problème des trois corps » apparaît, analytiquement, comme beaucoup plus difficile et de loin. En fait, en admettant la célèbre « actio in distans » de Newton, chaque corps attire tout autre corps et en déforme plus ou moins la trajectoire. Quelque chose de semblable au passage de la forme du simple troc M = M’ de Marx au cadre général du mouvement économique d’aujourd’hui. Nous comparerons donc les livres suivants du Capital au gigantesque travail postérieur à Newton, exécuté par les astronomes qui déduisirent les mouvements particuliers des divers corps, et plus particulièrement la classique et fondamentale Mécanique Céleste de Laplace et les applications fameuses comme la découverte de Neptune par Le Verrier grâce au calcul des perturbations de l’orbite de Saturne qui lui permit de déduire la position précise de l’hypothétique Neptune, puis d’en vérifier l’existence au moyen du télescope.
La même théorie discipline donc l’étude de toutes ces déviations de détail effectives par rapport à la loi type, à la pure ellipse de Kepler, mais la loi de Newton en sort solidement renforcée et consolidée. Le processus type est absolument valable et pourtant il ne se réalise jamais. Non seulement les cieux ne sont plus immuables et incorruptibles comme pour Aristote et pour Thomas, et sont régis par la mécanique qui est valable pour le mouvement des corps terrestres étudié par Galilée, mais les orbites géométriquement parfaites de Kepler ne constituent plus le plan immuable du mouvement des planètes. Chacune d’elles ne reparcourt jamais deux fois la même orbite, le phénomène réel est toujours différent de la théorie, mais ceci ne fait que confirmer la validité et l’efficacité de la loi scientifique.
Après l’introduction ultérieure de considérations sur les processus thermiques, il devint possible de tenter une histoire du système solaire et Laplace avança son hypothèse sur l’origine des planètes à partir du soleil et sur leur future résorption en lui. Naturellement ceci ne touche en rien à la validité de la conquête scientifique contenue dans la classique construction de la loi générale du mouvement.
À seule fin d’éviter des confusions qui ne sont pas toujours innocentes nous aborderons un dernier point. Les questions méthodologiques que nous avons rappelées ne sont pas infirmées, pour ce qui concerne le parallèle que nous avons mené avec le problème cosmogonique, par les dernières acquisitions et doctrines scientifiques qui introduisent dans le bilan, en plus des considérations thermiques, celles de l’énergie atomique ; ni même par de plus vastes constructions comme celles de la théorie relativiste qui n’a pas détruit (dans le sens qui nous intéresse ici) la loi de la gravitation, mais l’a encadrée dans une construction plus vaste, en qualité de « cas limite ». Tout ceci, comme la question du déterminisme dans les sciences de la nature et dans la science de l’homme, nous le réservons à une étude ultérieure sur le marxisme et la connaissance humaine, que nous publierons en appendice à ces « Éléments de l’économie marxiste ».
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Mais il est un autre problème, plus brûlant encore peut-être qu’il s’agit d’éclaircir ici, avant d’entrer dans le vif du sujet : qu’est-ce que le Capital ? Beaucoup n’y ont vu ou ont feint de n’y voir qu’une simple description, statique et froide, de l’économie capitaliste1. Certains d’entre eux lui reconnaissent, à l’intérieur de ces limites, une valeur objective et scientifique indéniable ; d’autres, au contraire, nient tout caractère scientifique à la doctrine économique marxiste, tout en lui attribuant une possibilité certaine de mobiliser et d’entraîner les masses : sur ce terrain se rencontrent nos adversaires de l’école bourgeoise et les syndicalistes de la tendance sorélienne (le marxisme n’est pour eux qu’un « mythe social » efficace) ; un troisième groupe enfin, le plus dangereux peut-être pour le mouvement prolétarien à venir, reconnaît que le marxisme a donné une analyse scientifiquement valable de l’économie bourgeoise d’une certaine période historique (en gros la phase pré-impérialiste), mais considère que cette analyse, tout comme les principes politiques qui lui sont liés, ont été « dépassés » par le développement historique du capitalisme lui-même et qu’une « nouvelle élaboration » de la théorie s’appuyant sur ces « faits nouveaux » doit être mise en chantier.
Ce sera une des tâches principales de cette publication que de lutter contre ces trois positions, également fausses et non pas seulement sur le terrain de l’étude économique. Dans cette courte introduction nous nous contenterons de leur opposer la position du marxisme révolutionnaire le seul qui puisse se réclamer du nom de Marx.
Pour nous, Marx n’a pas consacré sa vie à décrire, fût-ce scientifiquement, le capitalisme, mais bien plutôt à prévoir et à décrire scientifiquement le socialisme. Ou, pour être plus exact son analyse de l’économie bourgeoise n’est qu’un moment dialectique d’une synthèse beaucoup plus vaste, embrassant d’un seul coup le passé et le présent des sociétés humaines pour déterminer le futur. Le couronnement de ce corps de doctrine complet est la démonstration de la nécessité (non pas morale, mais scientifique) de l’avènement d’une nouvelle forme sociale de production, le socialisme, dont les caractéristiques principales ne peuvent être confondues avec celles des constructions généreuses (et souvent géniales) des Utopistes ; la définition de ces caractéristiques au contraire, constitue le résultat scientifique le plus considérable du marxisme, celui que l’on ne peut négliger sans perdre toute possibilité de comprendre la réalité sociale du soi-disant « socialisme » du bloc soviétique et sans abandonner complètement, finalement, la théorie du prolétariat.
Mais peut-être trouvons-nous commode de nous inventer un Marx selon nos désirs ? Il faudrait renvoyer tous ceux et ils seront certainement nombreux qui le penseront, à la postface de la deuxième édition allemande du Capital, écrite en 1873. Marx y cite de longs extraits d’un article paru dans le Messager européen (revue russe publiée à St. Pétersbourg) et entièrement consacré au Capital. Nous en tirons les passages suivants, particulièrement caractéristiques :
«Une seule chose préoccupe Marx : trouver la loi des phénomènes qu’il étudie ; non pas seulement la loi qui les régit sous leur forme arrêtée et dans leur liaison observable pendant une période de temps donnée. Non, ce qui lui importe, par dessus tout, c’est la loi de leur changement, de leur développement, c’est à dire la loi de leur passage d’une forme à l’autre, d’un ordre de liaison à l’autre….
Pour cela, il suffit qu’il démontre, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une autre organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience…
En se plaçant à ce point de vue pour examiner l’ordre économique capitaliste, Marx ne fait que formuler d’une façon rigoureusement scientifique la tâche imposée à toute étude exacte de la vie économique …. La valeur scientifique particulière d’une telle étude, c’est de mettre en lumière les lois qui régissent la naissance, la vie la croissance et la mort d’un organisme social donné, et son remplacement par un autre supérieur ; c’est cette valeur-là que possède l’ouvrage de Marx2».
Très bien, nous dira-t-on, mais ce n’est là que l’opinion d’un tiers sur la méthode de Marx. Certes, mais voici ce que Marx lui-même en pense, de cette « opinion » :
«En définissant ce qu’il appelle ma méthode d’investigation avec tant de justesse, et, en ce qui concerne l’application que j’en ai faite, tant de bienveillance, qu’est-ce donc que l’auteur a défini, si ce n’est la méthode dialectique ? »
Il n’est besoin de rien ajouter, mais peut-être pourrait-on conseiller aux savants académiciens de l’institut « Marx, Engels, Lénine » d’aller s’instruire en compulsant certaines revues parues au temps de l’« obscurantisme » tsariste ?
L’école marxiste, lorsqu’elle luttait contre les Utopistes, ne leur a jamais reproché d’avoir essayé d’anticiper, d’avoir voulu définir le futur. Elle leur reprochait seulement d’avoir construit un futur selon leurs vœux, sur la base de critères éthiques, religieux ou philosophiques, bref, d’avoir voulu substituer au dynamisme réel, matériel de la société, l’idéal qu’ils avaient tiré de leurs cerveaux, agissant un peu à la manière d’un ingénieur qui élaborerait les plans d’un avion en ignorant les lois de la pesanteur. Mais si la science nie le point de départ et la méthode des Utopistes, elle rejoint leur point d’arrivée avec cette différence essentielle que la science prévoit et définit le futur à partir d’une connaissance des lois du passé et du présent lui permettant de mettre à jour le dynamisme réel (expérimentalement contrôlable) de l’objet étudié : la société humaine dans notre cas, alors que l’Utopisme se contente d’imaginer et de désirer un futur arbitrairement conçu. (Ajoutons toutefois que toutes subjectives qu’elles fussent ces « Utopies » méritent infiniment plus de respect et contiennent en définitive plus de vérités objectives que les échafaudages fragiles de tous les partisans du « concret » ou de la « nouveauté »3 ceux que nous qualifiions d’« immédiatistes » dans notre précédent numéro qui infestent aujourd’hui l’atmosphère politique).
Marx, dans le Capital, ne fit donc pas œuvre de science descriptive mais œuvre de science dialectique : il n’étudia pas le capitalisme comme un objet statique, éternel, mais au contraire mit en relief son dynamisme, son mouvement pour conclure à sa destruction par la dictature du prolétariat – et il faut bien comprendre que l’aspect politique n’est pas surajouté, mais intimement solidaire de l’aspect économique ou philosophique. Les rapports de l’école marxiste avec l’économie bourgeoise classique illustrent bien ceci. Ces rapports débutent par une alliance4 contre l’école physiocratique qui affirmait que seul le travail agricole (ou mieux la conjonction du travail humain et de la nature) fournit de la richesse ; contre l’école mercantiliste qui faisait dériver l’augmentation de la richesse (ou des valeurs) du seul échange, se dressèrent tour à tour l’école de Ricardo et celle de Marx. Ricardo montra que la propriété foncière, tout autant que le commerce, était improductive et que toute la valeur produite dérivait du travail humain ; il mit à jour les principales lois du capitalisme : valeur déterminée par le temps de travail, naissance de la richesse ou mieux, du capital à partir de la plus-value, équivalence de valeur entre les marchandises échangées. Marx reprit et défendit ces thèses comme représentant bien, du point de vue d’une analyse scientifique, les lois du capitalisme5.
Mais là où l’œuvre de Ricardo s’achevait, la sienne commençait à peine. Ricardo, en penseur bourgeois conséquent, croyait avoir découvert les lois d’une société stable, qui réaliserait une harmonie définitive avec la nature, pourvu que ces lois fussent respectées. Toute l’œuvre de Marx, au contraire, fut de montrer comment ces lois elles-mêmes engendraient de nouvelles contradictions qui iraient en s’amplifiant avec la diffusion géographique et sociale du capitalisme jusqu’au paroxysme d’une révolution qui mettra fin à ces contradictions en rasant les fondements mêmes de la société capitaliste. Alors que Ricardo voyait dans la diffusion du capitalisme, puis dans sa suprématie définitive sur les économies prébourgeoises, la suppression de tout antagonisme social, l’harmonie enfin atteinte, Marx montra qu’elles n’étaient que le point de départ d’une nouvelle révolution sociale, celle de la classe prolétarienne. En écrivant l’histoire de la naissance et de la vie du capitalisme, il démontrait la nécessité scientifique de sa mort et pouvait dessiner avec sûreté les traits essentiels de la société qui lui succèderait. Plus encore, pour démontrer l’inéluctabilité de la révolution prolétarienne, il accepta un schéma idéal de la société capitaliste, sans perdre de temps à discuter des différents écarts de la réalité vis à vis de ce « modèle ». Basant la prévision du socialisme sur un « modèle idéal » de la société bourgeoise, il fit non seulement œuvre scientifique (comme nous l’avons montré dans la première partie de cette introduction) mais encore œuvre polémique, fustigeant sans pitié tous ceux qui se proposeraient seulement d’améliorer le capitalisme ou de dénoncer ses « excès »6.
Veut-on un échantillon de cette science dialectique ? Il suffit de savoir lire, entre autres, un des chapitres les plus importants du Premier Livre : « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret ». En quelques pages ce chapitre fournit un raccourci historique des diverses économies humaines et, partant de cette donnée que les économies passées ne furent pas toutes mercantiles, démontre dans une formidable synthèse dialectique que la première condition qui définit l’économie socialiste c’est qu’elle ne sera ni mercantile, ni monétaire7. Est-ce là science descriptive ou bien Programme de la Révolution ? Dédions cette question à tous nos actuels « modernisateurs » du marxisme, toujours prêts à discourir de l’« insuffisance » du programme marxiste « classique » face à la situation économique et sociale de l’URSS, et conseillons leur de la rapprocher d’un fait, non seulement expérimentalement constatable, mais encore avoué en « haut lieu » (Staline, Khrouchtchev.) l’existence, en Russie, du salariat dans l’ambiance d’une économie mercantile et monétaire en pleine extension.
* * *
Nous avons maintenant, dans le cadre d’une simple introduction, suffisamment insisté sur ce fait que pour nous l’essentiel du Capital n’est pas la description de l’économie bourgeoise, mais le fait qu’il est partie intégrante du Programme Communiste. Nous ne pourrions mieux conclure qu’en faisant un parallèle avec ce qui constitue l’essentiel de l’aspect politique du marxisme, et qui, au même titre que l’aspect économique, est aujourd’hui « oublié », dénaturé et renié cent fois par jour par tous ceux qui – staliniens et anti-staliniens, khrouchtcheviens et anti-khrouchtcheviens ne jurent plus que par les « voies nouvelles au socialisme ». Tous ces amateurs de nouveauté ne savent « découvrir » que de très vieilles recettes, qui toutes possèdent ce dénominateur commun : l’opportunisme ; mais ils restent aveugles devant ce qui constitue l’originalité fondamentale de la doctrine du prolétariat. Laissons à Marx le soin de le leur rappeler :
«En ce qui me concerne, je n’ai le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société contemporaine, ni la lutte qu’elles se livrent entre elles. Des historiens bourgeois avaient exposé bien longtemps avant moi le développement historique de la lutte de classes, et quelques économistes bourgeois l’anatomie économique de celles-ci.
Ce que j’ai fait de nouveau, c’est d’avoir démontré : 1°/ que l’existence des classes ne concerne que certaines phases du développement de la production. 2°/ que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat. 3°/ que cette dictature elle-même n’est qu’une transition vers la suppression de toutes les classes, vers la société sans classe».
(Lettre à Weydemeyer du 5 Mars 1852).
SECTION I – LA MARCHANDISE ET LA MONNAIE
La Marchandise.
Une marchandise est un objet qui possède deux propriétés : a)- être utile, c’est à dire apte à satisfaire des besoins humains, b) être susceptible de s’échanger contre d’autres marchandises.
Nous désignons par l’expression valeur d’usage la propriété a). Correspond-elle à une grandeur susceptible de mesure quantitative ? Non, parce que la valeur d’usage d’une même marchandise varie suivant les circonstances de temps, de lieu et de personne. La valeur d’usage est donc une propriété qualitative qui ne peut être traitée comme une grandeur quantitative8.
La valeur d’échange.
Nous désignons ainsi la seconde propriété de la marchandise, c’est à dire sa permutabilité. La valeur d’échange est-elle quantitativement mesurable ? Et si oui, à quelles grandeurs connues doit-on la ramener ? Nous répondons affirmativement à la première question car, bien qu’à première vue une marchandise donnée permette d’effectuer de nombreux échanges isolés contre des quantités diverses d’autres marchandises, dans toutes ces relations il doit y avoir quelque chose de commun.
Quant à la seconde question, nous ne pouvons ramener la mesure de la valeur d’échange aux propriétés spécifiques qui définissent la valeur d’usage, comme la couleur, la saveur, la forme, la composition chimique, etc…, car la marchandise peut s’échanger contre d’autres marchandises de valeurs d’usage quelconques sans pour autant changer de valeur d’échange. Le caractère commun à diverses marchandises indifféremment échangeables ne peut être ramené qu’au fait qu’elles sont toutes des produits du travail humain.
Nous nous proposons donc de mesurer la valeur d’échange en nous référant au travail, en tant que grandeur mesurable. Le travail humain ne peut être mesuré que comme temps de travail.
Il est bien entendu qu’il n’est pas question du temps de travail occasionnellement nécessaire pour produire une marchandise donnée temps que mille circonstances peuvent faire varier mais du temps de travail moyen nécessaire pour la reproduire systématiquement, c’est à dire du temps de travail socialement nécessaire.
La valeur d’échange est l’aptitude de la marchandise à être échangée contre d’autres marchandises dans un rapport donné, et c’est une grandeur mesurable.
Le nombre qui mesurera la valeur d’échange par rapport à une unité de mesure conventionnelle est toujours proportionnel au temps de travail social moyen nécessaire pour produire une marchandise déterminée, c’est à dire que le nombre lui-même est donné par ce temps divisé par le temps de travail nécessaire pour produire l’unité de valeur d’échange.
La force productive du travail moyen varie avec les procédés de la technique. Lorsque la technique est améliorée dans un secteur donné de la production, la valeur d’échange des marchandises de ce secteur varie. Bien entendu elle varie également pour les marchandises restantes, produites avec le long système non perfectionné et donc avec un temps de travail plus long.
Par suite on voit que même la formule : la valeur est du travail cristallisé, est erronée, et qu’il est nécessaire de formuler la loi dans les termes précis énoncés plus haut.
Dans la marchandise le travail est représenté sous une forme double : la valeur d’usage est en rapport avec la qualité particulière du travail employé; la valeur d’échange est en rapport avec la quantité de temps de travail humain générique nécessaire à la reproduire.
Lorsqu’on parle de temps et de force de travail, on se réfère au travail simple, dont doit être distingué le travail complexe ou qualifié. Dans tout l’exposé on réduit toujours le travail complexe au travail simple, comme on le verra mieux par la suite.
La forme simple de la valeur.
La marchandise a deux formes : sa forme naturelle, le plus souvent physique et matérielle, et sa forme valeur.
Et sous quelle forme nous apparaît la valeur ? En pratique, comme donnée expérimentale, la valeur nous apparaît sous la forme argent, qui au fond est le prix. Il s’agit d’arriver à cette donnée pratique, familière à tous, par une analyse déductive qui parte de la simple propriété de s’échanger que possèdent toutes les marchandises, puisque nous avons établi qu’elles ont une valeur (d’échange) dans la mesure où elles peuvent s’échanger.
Nous partirons du fait le plus simple : l’échange entre deux lots de marchandises :
X marchandise A = y marchandise B
La valeur apparaît ici dans une première forme que nous appellerons simple ou particulière. Nous avons une égalité, avec deux membres. Bien que nous puissions, comme dans toute égalité quantitative, inverser les deux membres, les expressions X marchandise A et y marchandise B ont un caractère différent. Elles expriment la même quantité de valeur, mais la quantité y de la marchandise B sert à définir combien vaut la marchandise A. À cause de cela nous appellerons le premier membre forme relative, le second forme équivalente.
Valeur de X marchandise A = Valeur de y marchandise B = Valeur V
(forme relative) (forme équivalente de la valeur) (forme simple de la valeur)
Si nous voulions exprimer par un nombre la valeur absolue de la valeur V, c’est à dire l’exprimer suivant une unité de mesure générale, applicable à toutes les marchandises A, B, C, D, etc… nous ne pourrions le faire en partant des données de la formule simple. Nous pouvons en fait déduire de cette relation:
Valeur de X unités de marchandise A
= Valeur de y unités de marchandise B
= Valeur V
Mais ceci ne nous permet pas de dire quelle est la valeur d’une unité (Kg, etc) de A, parce qu’elle dépend de la valeur de B. De plus la valeur de A, comme celle de B, peuvent changer par suite de variations du temps de travail nécessaire pour A ou pour B; dans ce cas le rapport y/x changera, et nous aurons donc diverses expressions de la valeur cherchée, c’est à dire que nous ne serons pas encore arrivés à la mesure absolue.
Forme valeur totale ou développée.
Avec la forme simple, la marchandise qui nous intéresse ne trouve qu’un seul équivalent, et nous ne parvenons pas à une mesure générale de la valeur. Faisons un pas de plus en avant, et supposons que nous connaissions tous les équivalents de la marchandise A, exprimés par les autres marchandises qui sont sur le marché:
Valeur de X marchandise A
= Valeur de y marchandise B
= Valeur de Z marchandise C
= etc…
Pour avoir une idée de tout le marché (nous pensons à l’époque du troc) nous devons savoir écrire pour chaque marchandise la forme développée indiquée ci-dessus. S’il y a n marchandises, celle-ci se compose de n-1 égalités, et en tout il y a n(n-1) égalités. Par exemple pour 10 marchandises nous devons connaître 90 relations.
Les n(n-1) ou les 90 relations ne sont pourtant pas toutes indépendantes, et sont toutes contenues dans les n-1 ou dans les 9 de la forme développée. Nous n’avons alors qu’à renverser celle-ci et à référer la valeur de toutes les autres n-1 marchandises à celle de la marchandise A, devenue équivalent unique ou équivalent général. Nous aurons :
y marchandise B }
Z marchandise C } = X marchandise A
m marchandise D }
etc…..
En pratique ceci signifie que, le troc s’étant généralisé, pour ne pas avoir à se souvenir de 90 relations, on a élevé une marchandise au rang d’équivalent commun de tous les autres.
Nous n’avons pas encore une expression absolue de la mesure ou de la quantité de valeur, mais nous en avons une mesure pour ainsi dire officielle, exprimée par la quantité de la marchandise équivalent qui correspond à chaque marchandise spéciale. Ainsi les sauvages, par exemple, font le commerce des bestiaux en en exprimant la valeur en livres de sel.
Avec le développement du commerce la marchandise équivalent remplit, non seulement une fonction mnémotechnique, mais encore s’échange en fait contre toutes les autres marchandises, le contact direct entre les échangeurs individuels ayant disparu. La forme simple (par exemple : 1 vache = 3 chèvres.) ne se réalise plus, mais on a l’échange entre une vache et 30 livres de sel, puis entre 10 livres de sel et une chèvre. Ou bien le commerçant s’interpose entre celui qui vend la vache et celui qui vend la chèvre, car ils peuvent être tous deux matériellement distants; le commerçant porte sur lui la marchandise ou l’équivalent sel pour rapprocher tout le monde. Le sel ne circule plus seulement pour être consommé, mais beaucoup plus fréquemment pour faciliter la circulation des autres marchandises.
Il est nécessaire, toutefois, que la marchandise équivalent soit facile à transporter, peu volumineuse, absolument inaltérable. Ces qualités se trouvent réunies dans l’or qui est devenu l’équivalent général : et nous passons ainsi à la forme argent de la valeur.
Caractère historico-social de la question.
Parvenu à ce stade de l’analyse de la valeur, Marx insère un chapitre sur « le caractère fétiche de la marchandise et son secret ». Ce chapitre a un caractère historique et polémique et il présuppose une énonciation de la doctrine du déterminisme économique qui n’entre pas dans l’objet du Capital, mais est inséparable de la doctrine marxiste sur le caractère de l’économie marxiste.
Ce chapitre ne constitue pas une digression, et il ne s’agit pas ici d’en donner un résumé, alors qu’il faudrait plutôt lui donner le plus large développement.
En faisant l’analyse des formes de la valeur nous avons appliqué à la question la méthode scientifique positive. Mais l’objet de notre recherche n’était pas des faits de caractère absolu et immanent, comme par exemple la nature des éléments chimiques – découverte en 1800, mais valable aussi bien pour discuter des conditions de la nébuleuse originelle que celles du futur lointain de l’univers. Nous avons dû aller sur le terrain historique pour expliquer les étapes de notre recherche, en liant la forme simple de la valeur à l’époque du troc en nature, la forme générale à celle du commerce, etc… Donc les résultats auxquels nous tendons n’ont pas un caractère immanent, mais sont relatifs aux diverses époques et degrés de développement de la société.
Reconnaître dans le temps de travail la mesure des quantités de valeur ne saurait suffire sans une analyse qui applique cette clé aux diverses économies.
Ce qui est acquis pour la première fois par la recherche marxiste, c’est que la valeur d’échange n’est pas une propriété absolue des choses, mais le reflet des rapports d’organisation sociale. Les objets sont des marchandises parce qu’il existe un système déterminé de rapports entre les hommes qui les produisent et les consomment. De plus, il est naturel que les économistes qui nous ont précédés voient au contraire dans la marchandise une donnée première, car ils prennent pour des rapports définitifs et naturels ceux-là même qui correspondent à la société dans laquelle ils vivent et aux intérêts des classes qu’ils représentent. Et Marx développe ici notre doctrine, qui fait dépendre les opinions du stade de développement de l’économie sociale et de la lutte des classes.
Avant tout, la polémique contre les économistes traditionnels ne s’engage pas sur un terrain qui soit commun à l’un quelconque d’entre eux, et ils jouent le rôle d’objets passifs de la recherche, plutôt que celui de collaborateurs ou même d’adversaires. Nous ne nous préoccupons pas de ce qu’ils pourront alléguer ultérieurement, et ceci même pendant un très long avenir : de même les fondateurs de la mécanique et de l’astronomie modernes ne considèrent pas les développements bibliques et péripatéticiens comme un matériel de travail. Si l’on ne saisit pas ceci il est inutile d’espérer comprendre comment l’analyse, partant du fait minime de la permutation de deux objets, parvient à la doctrine de la plus-value qui doit fournir la clé de l’interprétation positive et historique du mécanisme productif contemporain.
Nous dépouillons donc la marchandise de son caractère fétiche en découvrant les lois qui lui assignent une valeur et nous fournissent le moyen de la mesurer dans les relations entre les hommes et les groupes d’hommes pour lesquels il s’agit de marchandises et de valeurs.
(Le chapitre II, « le procès de l’échange », est implicitement résumé dans les considérations historiques indiquées parallèlement au passage de la forme simple à la forme monnaie).
La circulation. Valeur et prix.
Nous avons cherché à considérer la valeur comme une quantité mesurable, afin de la traiter par la méthode scientifique et découvrir les lois qui lui sont relatives. Nous avons posé comme hypothèse que la quantité valeur est proportionnelle au temps de travail social moyen. En procédant à l’analyse des faits expérimentaux, nous avons appliqué et vérifié l’hypothèse. Nous sommes parvenus jusqu’à la marchandise équivalent général et un nouveau pas en avant nous a fait passer à la monnaie.
Nous laissons de côté les observations sur le mono ou le bi-métallisme.
L’or par sa quantité et par son poids, exprimés dans la terminologie monétaire, indique donc avec une certaine unité de mesure la valeur des marchandises.
En conclusion nous avons ramené la mesure cherchée à la valeur de l’or, c’est à dire, selon notre hypothèse, au temps de travail nécessaire pour produire l’or. Si bien que le terme de comparaison est variable, et il peut donc se produire des oscillations générales, faciles à interpréter.
Le prix exprime le rapport entre la valeur de la marchandise considérée et la valeur de l’unité d’or (par exemple, selon le rapport originel : une livre sterling).
Ou, ce qui est la même chose, le prix, selon nous, exprime le rapport entre le temps de travail nécessaire pour la marchandise et le temps de travail nécessaire pour la livre d’or.
Lorsque nous parlons de temps de travail nécessaire, nous tenons à le distinguer du temps de travail qui a été effectivement exigé dans tel cas spécifique; ce temps-là peut être supérieur ou inférieur par suite d’erreurs ou au contraire de secrets de fabrication du producteur. En outre, par suite d’autres considérations, le prix peut exprimer plus ou moins que la valeur abstraite de la marchandise, à cause de circonstances exceptionnelles de l’aliénation.
Si, par exemple, tout en employant le temps moyen nécessaire, tous les producteurs fournissent un marché donné d’une quantité de la marchandise X excédant la consommation, mettons de 20%, à la suite d’une erreur dans la division sociale du travail, ces 20% seront perdus. Et ceci pourra également se manifester sous la forme d’une baisse provisoire du prix au-dessous de la valeur, chaque producteur faisant un rabais de 20% de son temps de travail, comme dans le cas où, par suite de maladresses, il aurait employé 6 heures au lieu de 5. Le cas inverse peut également se présenter, c’est à dire une hausse du prix au-delà de la valeur.
On ne doit pas confondre ce cas avec celui d’une baisse des prix comme conséquence de nouvelles inventions techniques qui diminuent le temps de travail nécessaires; car, dans ce cas, c’est la valeur elle-même qui a baissé et qui ne remontera plus. Dans les cas précédents des phénomènes connus, provoquant l’ouverture de nouvelles entreprises ou la fermeture des vieilles, tendent à niveler les prix.
(Le cheval vainqueur du Derby a un prix très élevé parce que parmi 20 chevaux concurrents, qui ont absorbé des soins égaux (temps de travail), un seul peut remporter ce prix. Le bénéfice d’un éleveur compense les pertes des 19 autres, mais ceci n’empêche pas que subsiste la relation entre la valeur d’un cheval et le temps de travail absorbé par son élevage. Il s’agit seulement d’une production qui, pour des raisons techniques, ne donne pas une série d’objets égaux, mais des produits très différents par suite de circonstances imprévisibles au début de l’entreprise).
On peut donc parler d’une quantité de valeur qui ne coïncide pas nécessairement avec la forme prix, mais qui en est la base, le prix pouvant osciller au-dessus et au-dessous de la valeur. Une recherche opportune réussira à la déterminer.
De même dans les sciences physiques, il est difficile d’établir à première vue la masse d’un corps donné, d’une boule de bois par exemple. On sent que celle-ci tend à tomber, et on en mesure le poids mais il varie suivant que nous sommes au pôle ou à l’équateur, au niveau de la mer ou en montagne, et enfin il devient même négatif si l’on plonge la boule dans l’eau. Ceci n’empêche pas que la quantité constante de masse soit mesurable, et que l’on puisse l’employer pour formuler les lois qui élucideront toutes ces variations de poids, qui auparavant se présentaient comme un amas de données contradictoires. Un affinement ultérieur des résultats scientifiques, qui établit que la masse d’un corps en mouvement varie en même temps que sa vitesse, n’empêche pas que c’est à bon droit que l’on a introduit et traité cette grandeur dans le domaine des phénomènes considérés dans la recherche.
La science mécanique naquit lorsque l’on sut mesurer la masse, donnée qui, dans un certain sens, n’est ni concrète ni sensible; la science économique naît avec la mesure de la grandeur valeur, tandis que l’on ne fait pas œuvre scientifique si l’on prétend devoir se limiter à connaître et enregistrer les prix contingents, sous le prétexte que ce sont eux seulement qui se mesurent et s’expriment en chiffres.
Poursuivons maintenant l’analyse du marché en examinant le chemin suivi par la marchandise. Le possesseur la porte sur le marché, la cède contre une certaine quantité d’argent qui ne lui sert pas à son usage propre, mais seulement à acheter une autre marchandise. Le cycle est :
Marchandise – Argent – Marchandise
( M – A – M )
La seconde partie de ce cycle (A-M) est, pour le possesseur de l’autre marchandise, la première partie (M-A) d’un autre cycle et ainsi de suite, indéfiniment. L’ensemble de tous ces cycles, dont chacun a une moitié commune avec un autre, représente la circulation, suivant le schéma :
M₁ – A – M₂ – A – M₃ – A – etc.
Cours de la monnaie.
Dans le mouvement de circulation de la marchandise, l’argent passe à son tour de main en main; mais tandis que chaque marchandise arrive sur le marché de l’extérieur pour en sortir aussitôt, l’argent au contraire y demeure constamment. Il n’est évidemment pas nécessaire que l’argent en circulation soit égal à la somme des prix de tous les « achat-vente » individuels; au contraire chaque fragment d’or circulant plusieurs fois, une somme inférieure suffit. On appelle vitesse de circulation dans un temps donné le quotient de la somme de tous les prix (chiffre des affaires) pratiqués dans ce temps par la masse d’argent disponible.
On doit noter, au sujet de la monnaie, le passage de la forme où l’on utilise l’or pur à la forme de la monnaie en or dont le poids peut être inférieur à la valeur théorique – puis à la petite monnaie d’argent et de métaux non nobles avec une valeur en partie conventionnelle, et enfin à la monnaie de papier, dont la valeur est purement figurative : toutes formes qui, dans des conditions normales, n’altèrent en rien les rapports de circulation entre l’argent et les marchandises.
L’argent peut, de plus, assumer d’autres fonctions, outre celles de mesurer la valeur des marchandises ou de servir de véhicule à leur échange. Ces formes sont : la thésaurisation ou accumulation; le dépôt pour faire front à des paiements anticipés ou retardés par rapport au moment où la marchandise change de possesseur (jeu du débit et du crédit); la monnaie universelle ou élément de compensation dans les échanges entre nations, pour lesquels les transferts d’or compensent les déséquilibres des balances commerciales, l’or étant, en ce sens, l’unique monnaie effectivement valable dans le monde entier. Aujourd’hui, chose qui n’existait pas au temps de Marx, ce n’est plus l’or seulement qui est capable d’assumer une validité mondiale, mais une monnaie de papier également : le dollar, qui circule sans s’échanger contre les autres monnaies nationales.
L’étude détaillée de ces phénomènes économiques n’est pas indispensable avant de procéder à celle de la transformation de l’argent en capital, qui se trouve au point de départ des lois de la circulation qui met en jeu la marchandise et l’argent.
SECTION II – LA TRANSFORMATION DE L’ARGENT EN CAPITAL
De la circulation monétaire à l’apparition de la plus-value
La formule de la circulation monétaire de la marchandise est donc M-A-M, si l’on considère celui qui apporte une marchandise pour l’échanger contre une autre de valeur d’usage différente mais contenant, en dehors de circonstances secondaires, la même quantité de valeur (d’échange). Pour celui-ci l’argent est seulement le signe de la valeur et le véhicule de l’échange. Mais dans le complexe du système mercantile la monnaie introduit immédiatement de nouveaux rapports et de nouveaux personnages, dont l’intervention rend possible aux autres l’échange des valeurs d’usage. Ils utilisent l’argent pour acheter des marchandises qu’ils revendent à nouveau pour de l’argent. La circulation, de ce second point de vue, est représentée par la formule A-M-A. Il doit exister un mobile qui explique l’intervention de ce second groupe de personnages.
Ce mobile ne peut être la recherche de valeurs d’usage, puisque leur argent redevient finalement argent, sans changement qualitatif. Donc le but et le mobile ne peuvent résider que dans un changement quantitatif. Si l’on s’explique bien l’opportunité du mouvement dans le cas M-A-M à valeur constante, on ne se l’expliquerait plus dans le cas A-M-A si la somme d’argent restait identique après l’achat et la revente. La philanthropie ou toute autre force idéale ne pouvant constituer le moteur des porteurs d’argent, celui-ci est déterminé par le fait qu’en général l’argent est, la seconde fois, en quantité supérieure à la première. La formule devient ainsi A-M-A’, où A’ = A + dA, c’est-à-dire qu’à l’argent A initial s’est ajouté un incrément dA (delta A). Une telle augmentation reçoit le nom de plus-value.
Pour le possesseur d’argent le but et la cause du mouvement de l’argent dans les échanges est la production de cette plus-value, qui, additionnée immédiatement à la valeur préexistante, entre dans le cycle pour s’accroître à son tour.
C’est ainsi que l’argent, de simple symbole de la valeur et de simple véhicule de l’échange, devient nécessairement capital.
Le capital est une valeur dont la caractéristique est de s’accroître continuellement.
Un système mercantile, une fois dépassé le stade du troc en nature, doit aboutir au capitalisme.
Cette définition tirée de la formule A-M-A’ semblerait ne concerner que le capital commercial, c’est-à-dire celui qui est entre les mains des porteurs d’argent qui, par profession, se tiennent sur le marché en offrant des marchandises achetées aux producteurs.
Mais même en ce qui concerne le capital industriel, il y a de l’argent qui se transforme en marchandise et qui revient à la forme argent par la vente de cette dernière ; ceci formera l’objet du chapitre suivant.
Marx, au début de cette section, établit dans une de ces références historiques fondamentales qui accompagnent le développement du procès capitaliste – que :
« La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n’apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIème siècle. »
La forme pure A-A’ représente l’usure, dans laquelle il n’y a pas passage par la marchandise. Nous appelons ici usure tout placement d’argent donnant un intérêt.
C’est à A-A que nous pourrions réduire la formule de la thésaurisation, qui soustrait l’argent à la circulation et par là même lui ôte la possibilité d’engendrer une plus-value. Ce n’est donc pas encore une forme de capital.
Recherche de l’origine de la plus-value
La plus-value, c’est-à-dire l’augmentation dA qu’a subi la somme A en devenant A’, n’a pu et ne pourra jamais être expliquée dans le domaine de la seule circulation.
Toutes les tentatives faites dans ce sens s’effondrent devant ce fait élémentaire que la circulation se compose d’une série d’échanges entre équivalents.
On peut indiquer de nombreuses exceptions à cette loi, mais elles sont impuissantes à expliquer pourquoi se vérifie non pas d’une manière exceptionnelle, mais d’une manière régulière, l’augmentation de A à A’.
Si l’on attribue à l’achat la vertu de causer un déséquilibre en faveur du porteur d’argent, on doit attribuer cette même vertu à la vente car, que ce soit dans le simple cycle A-M-A, ou dans le complexe de la circulation, chaque intéressé apparaît autant de fois comme vendeur que comme acheteur. Donc les différences supposées se compensent dans une parité générale. Il en serait de même si tous les prix baissaient ou montaient simultanément.
Cette explication qui déclare que celui qui achète pour consommer paie plus cher que celui qui vend après avoir produit, n’explique rien à son tour, car le consommateur tire son argent du fait qu’il a été lui-même producteur. On devrait donc supposer des consommateurs qui tireraient de la valeur d’autre chose que du travail productif, c’est-à-dire en dehors de l’échange.
Une telle classe recevrait donc l’argent, non pas grâce à la circulation, mais en extorquant, dans le sens matériel du terme, la marchandise ou l’argent appartenant à autrui. Cette explication est inadéquate à l’époque mercantile.
Ouvrons une parenthèse pour montrer que le système des syndicats ou même le monopole des producteurs ne peut expliquer la genèse normale de plus-value dans la sphère de la circulation. Si en régime mercantile ordinaire de libre concurrence un producteur de la marchandise A était libre d’en élever le prix, il aurait ainsi réalisé une plus-value. Mais ceci ne peut jamais se présenter, car il est évident que les acheteurs l’abandonneraient pour se tourner vers les autres vendeurs de la même marchandise, si bien que ce mécanisme, sauf phénomènes secondaires, maintient tous les prix à un niveau minimum correspondant à la valeur d’échange. Or on pourrait supposer que la totalité ou une partie des producteurs de la marchandise A s’entendent pour élever arbitrairement son prix ; voilà le jeu de la concurrence éliminé et une plus-value issue purement et simplement de la circulation a été réalisée.
À une telle objection on peut répliquer que si, dans l’analyse, nous voulions substituer au système général et typique de la libre concurrence, un système stable de monopoles et non un système intermédiaire qui restera toujours à examiner, mais qui sert à l’application et non à la recherche des lois générales – nous serions alors conduits à considérer que tous les groupes de producteurs se sont constitués en monopoles, et se vendent réciproquement les marchandises à des prix surévalués mais qui retrouvent un nouvel équilibre par compensation. Nous nous trouverions ainsi ramenés au même point. Les accords de monopolisation auront réalisé, dans un stade intermédiaire, une appropriation de valeurs sur le dos des monopoleurs retardataires, mais ils n’auront pu produire de la plus-value.
En conclusion, le problème se réduit en ces termes apparemment contradictoires : dans la circulation les échanges s’effectuent seulement entre équivalents ; l’argent circulant comme capital sort de la circulation en ayant subi une augmentation.
Dans la recherche de la solution, on ne doit pas perdre de vue le fait que dans une société économique capitaliste stable et normale les énonciations ci-dessus ont toutes deux une valeur systématique (c’est-à-dire qu’elles se réalisent dans la grande majorité des cas), si bien que le fait de citer des cas particuliers ou des périodes d’instabilité ne peut servir à éluder la nécessité de donner une solution tout aussi générale au « système d’équations » que l’on peut écrire ainsi :
Valeur de A = Valeur de M
Valeur de M = Valeur de A’
Valeur de A’ supérieure à Valeur de A.
Nous verrons pourquoi ces équations ne sont pas incompatibles, comme on pourrait s’y attendre en leur attribuant un sens purement arithmétique – ou, en d’autres termes, pourquoi cette contradiction patente aux règles de la logique formelle du syllogisme (contradiction qu’Aristote découvrit comme Marx le rappelle – mais qu’il ne sut, ni ne pouvait expliquer avec les données de son temps) se réalise dans la réalité de la vie économique, puisqu’elle engendre le capital.
La marchandise « force de travail »
Dans quel stade du processus peut donc naître l’augmentation de valeur ? Elle ne peut naître des vertus propres à l’argent, puisqu’une quantité d’argent reste matériellement inaltérée. Donc l’augmentation résulte de l’échange Argent contre Marchandise. Elle ne peut résulter du second acte M-A’, comme elle ne peut résulter du premier A-M, si ce sont des échanges entre équivalents.
La découverte fondamentale de Marx est la suivante : l’augmentation ne peut résulter des deux échanges ; elle ne peut donc résulter que de l’usage de la marchandise, en tant qu’il existe sur le marché une marchandise dont l’usage coïncide avec une élévation systématique de sa valeur d’échange.
Si l’usage d’une marchandise produit de la valeur, et si la valeur correspond à l’utilisation du temps de travail, la mystérieuse marchandise en question doit être capable de fournir du travail humain : une telle marchandise est précisément le travail, ou, plus exactement, la force de travail.
Dans certaines conditions historiques, tandis que celui qui achète une marchandise quelconque la revend en général pour une même somme d’argent (valeur), celui qui achète de la force de travail la paie une certaine somme tandis qu’il la revend pour une somme systématiquement supérieure. Ce que revend l’acheteur de force de travail ce sont en réalité des marchandises matérielles, auxquelles il a fait subir des transformations en leur appliquant la force de travail qu’il a acquise. Cela se produit lorsque le travailleur, ou possesseur de la force de travail, ne peut prendre contact avec la marchandise à transformer (matière première), par suite des conditions juridiques et sociales, soit parce qu’il ne peut anticiper la valeur de la matière première elle-même, n’étant pas possesseur d’argent, soit parce que l’application du travail nécessite des moyens techniques (instruments de travail, concentration d’un grand nombre de travailleurs) qui sont le monopole d’autrui (des possesseurs d’argent ou capital).
Il y a une autre condition : c’est que le travailleur soit libre, car il doit rester possesseur de sa propre force de travail pour pouvoir la revendre durant une période de temps donnée. Dans le cas où il pourrait ou devrait la céder toute entière en une seule fois, il deviendrait lui-même une marchandise (esclavagisme).
Donc dans certaines conditions historiques – qui n’ont pas toujours existé, et qui ne peuvent prétendre devoir toujours exister dans l’avenir – conditions que nous définissons comme propres à l’époque capitaliste, la production de plus-value et son accumulation en capital se réalisent au moyen de l’achat-vente de la force de travail, c’est-à-dire au moyen de l’organisation du salariat de la part de ceux qui possèdent l’argent et les instruments techniques du travail.
La plus-value et le capital, en tant que phénomènes économiques, apparaissent plus tard que l’échange et la valeur d’échange, et même plus tard que la monnaie.
Tout d’abord (en reparcourant rapidement les principales phases historiques de l’économie) chacun consomme lui-même ce qu’il a produit : les produits ne sont pas encore marchandises et n’ont pas d’autre valeur que celle d’usage. Ensuite, mais seulement pour une faible partie des produits, apparaît le troc, c’est-à-dire un embryon de division du travail productif. Avec l’augmentation du volume des échanges apparaît la marchandise équivalent général, et enfin la monnaie. Nous sommes en plein dans le domaine de la valeur d’échange et du commerce, mais ceci ne signifie pas que nous sommes déjà en présence du capitalisme et d’une production de plus-value.
Il semblerait que le gain réalisé par ceux qui font le commerce d’objets produits par autrui – gain qui apparaît avec l’échange et peut-être même avant la monnaie – fut déjà une plus-value réalisée par des non-producteurs. Ceci est erroné, car le transport des marchandises du lieu de production au lieu de consommation est un acte productif, en tant qu’il exige du temps de travail humain. Le petit commerçant qui l’exécute par ses propres moyens a une figure sociale parallèle à celle de l’artisan qui vend son produit plus cher que la matière première, y ayant ajouté du travail et donc de la valeur (d’échange) mais sans que l’on puisse parler de plus-value. Même si le commerçant fait les choses en grand, grâce à l’œuvre d’esclaves, il n’y a pas de plus-value mais simple appropriation de force de travail humaine (au même titre que pour celle des animaux domestiques). Lorsque le commerçant emploiera des salariés dans le travail commercial, il réalisera alors de la plus-value, non pas dans la sphère de la circulation, mais bien dans celle d’une entreprise organisée sur le mode capitaliste. Il ne faut pas confondre avec la plus-value – fait normal et général, phénomène auquel on peut toujours accoler un signe positif – les bénéfices résultant de l’escroquerie ou de la spéculation, qui sont des phénomènes à double signe : les bénéfices étant compensés par une masse égale de pertes dans la sphère de la circulation.
Nous pourrons parler de plus-value, répétons-le, lorsque se trouveront face à face sur le marché le travailleur libre et le capitaliste possesseur des moyens de production.
Achat de la force de travail
Comment est établi le montant du paiement de la marchandise force de travail (salaire) ? Comme pour toute marchandise celui qui la recherche la paie le moins possible, c’est-à-dire qu’il s’adresse ailleurs si on la lui offre à de meilleures conditions ; si bien que le prix tend à atteindre un minimum, déterminé par le temps de travail nécessaire à produire cette marchandise.
La force de travail est une marchandise dans ce sens également, car pour la produire le travailleur doit pourvoir aux dépenses de son propre organisme. C’est-à-dire qu’il doit se procurer :
1°/ Des moyens propres à assurer sa subsistance personnelle, comme les aliments et un minimum de satisfaction des autres besoins.
2°/ Des moyens de subsistance pour sa famille, sans lesquels la classe des travailleurs disparaîtrait.
3°/ Une éducation professionnelle, qui demande du temps et des frais.
Ce minimum est réductible à une somme de marchandises qui, achetées aux producteurs, c’est-à-dire aux possesseurs, doivent être payées à un prix déterminé par le temps de travail nécessaire à les produire (selon notre hypothèse fondamentale). Ce prix sera réclamé par le travailleur pour aliéner sa force de travail (dans des conditions moyennes, c’est-à-dire en faisant abstraction de phénomènes exceptionnels).
Lorsque cet achat-vente de la force de travail s’est effectué, le capitaliste qui en est devenu maître l’emploie. (Nous ne nous occuperons pas ici de cet autre avantage qui revient au capitaliste : la possibilité d’employer la force de travail avant de l’avoir effectivement payée, grâce à l’usage de payer les salaires à la fin de la période de travail).
On emploie de la force de travail, achetée à son juste prix, en l’appliquant à des matières premières, également achetées à leur juste prix.
Pour comprendre comment le juste prix de vente des marchandises laisse entre les mains du capitaliste une somme supérieure à celle des différents justes prix qu’il a effectivement déboursés (naissance de la plus-value), il nous faut passer du domaine de la circulation – où tout se fait au nom de la pure équivalence et de la pleine liberté – à celui de la production, où l’on découvre au contraire des bases de la non-équivalence ou plus-value et de la division en classes.
Notes
- Il faut ranger dans cette catégorie la plupart des révisionnistes « ancien style » de la II° Internationale, et Staline également (cf. « Les problèmes du socialisme en URSS ») quant à ses successeurs, s’ils ont conservé les principales énormités de l’économie politique « stalinienne », leur culte de l' »enrichissement » et des « voies nouvelles » leur servilité idéologique vis à vis d’économistes vulgaires modernes comme Keynes, bref, tout l’édifice nauséabond du X°Congrès les ferait plutôt placer dans le 3ème groupe – le pire : celui des «modernisateurs». ↩︎
- Le Capital, Livre premier, Tome I, p. 27-29 (Éditions sociales). Les passages soulignés le sont par nous. ↩︎
- Que l’on pense seulement qu’Owen, par exemple, avait très bien vu que le passage au socialisme était conditionné à l’exclusion de la production marchande, exclusion qu’il proposait de réaliser par l’emploi des bons de travail (on sait que c’est là un point central du programme marxiste pour la transition du capitalisme au socialisme : voir « Programme Communiste« , n°I, p.60-78). Beaucoup de savants qui lui succédèrent font figure de pygmées devant ce grand Utopiste : depuis Proudhon qui voulait introduire le bon de travail au sein de la production marchande, alors que chez Owen (et chez Marx) cette introduction va de pair avec la destruction du mercantilisme et suppose donc la prise du pouvoir politique par le prolétariat, ainsi que la socialisation des moyens de production et du travail – jusqu’à Staline et Khrouchtchev qui prétendent utiliser l’argent, la monnaie, la production marchande dans l’édification du socialisme ». ↩︎
- Comme du reste sur le plan social et politique : la bourgeoisie reçut l’aide du prolétariat naissant pendant sa révolution, et le prolétariat se retrouva à ses côtés lors de toutes les tentatives de restauration de l’ancien régime. ↩︎
- Nous négligeons volontairement ici le fait que c’est Marx seulement qui sut exposer avec la rigueur scientifique nécessaire et dans toute leur généralité ces différentes lois de l’économie capitaliste. ↩︎
- Un exemple évident de cette attitude est la construction démagogique (et électorale : il faut flatter la basse jalousie du philistin petit-bourgeois dont la rhétorique est toujours encombrée du récit des méfaits de quelques « grands », Responsables de tous nos malheurs) de nos « communistes », montant constamment en épingle le « scandale » de quelques gros trusts en les isolant soigneusement de tout le contexte économique et social dont ils sont solidaires. Que l’on se souvienne aussi du temps de la campagne anti-CED où l’on distinguait les « bons » capitalistes (ceux qui, pour des raisons assez éloignées de la « morale patriotique », craignaient le réarmement – économique, plus que militaire de l’Allemagne) des « mauvais ». ↩︎
- Cf note 2. ↩︎
- Il est particulièrement important de traiter de grandeurs quantitativement mesurables dans la recherche scientifique. Le but de toute science est l’exposition organique d’un groupe donné de faits ou de phénomènes acquis par notre expérience, de manière à mettre en évidence les relations qui existent constamment entre ces faits eux-mêmes. L’expérience scientifique de telles relations s’appelle loi. La forme la plus complète et la plus satisfaisante d’une loi scientifique est celle d’une relation entre quantités mesurables (formule mathématique) Pour qu’une grandeur soit mesurable il faut pouvoir la référer à d’autres grandeurs déjà connues, et c’est la loi elle-même qui sert de fondement à cette référence. Exemple : on sait mesurer l’espace (longueur) en mètres, le temps en secondes: on mesure la vitesse en prenant pour unité une vitesse d’un mètre à la seconde; et l’on applique la loi : vitesse = espace/temps.
Certaines lois traduisent des relations, correspondant à l’expérience, entre des grandeurs déjà toutes connues; nous avons alors véritablement une nouvelle découverte. D’autres, comme celle que nous avons donnée comme exemple, se réduisent à introduire déductivement une nouvelle grandeur, et elles ont la valeur de conventions théoriques. Toutefois, l’application aux phénomènes de leurs conséquences logiques décidera de leur validité. Ainsi par exemple, avec l’hypothèse atomique on introduisait la notion d’une grandeur « poids atomique », et alors que pendant longtemps on pensa que ce n’était qu’un expédient commode pour faire cadrer les formules chimiques, les études ultérieures sur des données expérimentales permirent d’accepter la réalité de l’existence des atomes et de déterminer leur poids absolu et leur poids relatif à l’unité hydrogène.
En anticipant sur une conclusion qui pourra faire partie de recherches sur la « théorie de la connaissance » dans le système marxiste, nous pouvons également relever que le fait de traiter les entités qui font l’objet de la recherche par des mesures numériques et des relations mathématiques établies entre leurs mesures quantitatives, conduit à rendre moins individuelles, plus impersonnelles, les notions et les relations ainsi que leur maniement, et leur donne une valeur collective. La simple estimation qualitative contenue dans des jugements ou des résultats communiqués dans le langage commun, garde l’empreinte personnelle dans la mesure où les mots et leurs rapports prennent une valeur qui change d’un homme à un autre suivant ses tendances et prédispositions matérielles, émotives et intellectuelles. Tous les jugements et les principes moraux, esthétiques, religieux, philosophiques ou politiques, communiqués et diffusés par la voix ou l’écrit sont donc personnels et subjectifs. Les systèmes de chiffres et les relations entre les symboles mathématiques (algorithmes), avec lesquels ont peu de familiarité même les personnes qui se prétendent cultivées, tendent à établir des résultats valables pour tous les chercheurs, ou que l’on peut du moins étendre à de plus vastes domaines sans qu’ils soient facilement déformés par des interprétations particulières.
Ce passage, dans l’histoire de la société et de ses connaissances, n’est certainement pas aisé; il est ardu et difficile, et jalonné de retours en arrière et d’erreurs, mais c’est dans ce sens que se constitue la méthode scientifique moderne.
L’examen des « algorithmes » modernes qui ont atteint une puissance telle qu’ils peuvent travailler et progresser « pour leur propre compte » et dans un certain sens en dehors de la conscience et de l’intelligence, comme de véritables « machines » à connaître, aura un très grand intérêt dans le but de donner une valeur objective réelle et matérielle à la connaissance humaine. Leur science devient non plus le fait du « je », mais un fait social. Le « Je » théorique, comme l’économique ou le juridique doit être abattu !
Marx voulut traiter par la méthode scientifique les faits de l’économie humaine, d’une manière comparable à ce que la science et la philosophie bourgeoises avaient fait pour les faits de la nature physique.
Il n’usa pas explicitement d’un algorithme, parce qu’il pensait et travaillait, exposait et combattait tout en même temps, et en plus des armes de l’époque moderne il devait et il sut user de celles qui permettaient à l’ennemi de résister: la polémique, l’éloquence, l’invective, le sarcasme, sous lesquels il abattit tant de fois les contradicteurs.
C’est dans le fracas de cette bataille que s’est construite la nouvelle science de la société et de l’histoire.
Maintenant il s’agit de dépasser un premier point : pour faire une science de la valeur, que cela plaise ou non aux économistes en mal de philosophie, il est nécessaire d’introduire une mesure, de même que Galilée et Newton ne purent faire une science de la gravité qu’en mesurant des masses, des accélérations et des forces. La fécondité de la nouvelle méthode, qui toutefois apporte des solutions susceptibles de développements futurs plus grandioses et ne conduit pas à ces « vérités absolues » étrangères à la science, écrasa et enterra définitivement les méthodes erronées du passé vis à vis de tels problèmes. ↩︎