Contribution à la représentation organique historique de la théorie révolutionnaire marxiste
Indices: Question Militaire
Catégories: Party Theses
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- Anglais: Contributions to the Organic Historical Representation of the Marxist Revolutionary Theory
- Français: Contribution à la représentation organique historique de la théorie révolutionnaire marxiste
- Italien: Contributi alla organica ripresentazione storica della teoria rivoluzionaria marxista
- Roumain: Contribuții la Reprezentarea Istorică Organică a Teoriei Revoluționare Marxiste
(Extrait de la revue Sul Filo del Tempo – n° 1, mai 1953)
L’INVARIANCE HISTORIQUE DU MARXISME
Réunion à Milan, le 7 septembre 1952
1. On emploie l’expression « marxisme » non pour désigner une doctrine découverte ou introduite par l’individu Karl Marx, mais pour se référer à la doctrine qui surgit en même temps que le prolétariat industriel moderne et I’ « accompagne » pendant tout le cours de la révolution sociale – et nous conservons le terme de « marxisme » malgré toutes les spéculations et l’exploitation abusive de ce terme par toute une série de mouvements contre-révolutionnaires.
2. Le marxisme, dans sa seule acception valable, compte aujourd’hui trois groupes principaux d’adversaires. Premier groupe : les bourgeois qui prétendent que le type d’économie capitaliste et mercantile est définitif et nient qu’il puisse être dépassé par le mode de production socialiste ; ils rejettent donc totalement – et en toute cohérence – la doctrine du déterminisme économique et de la lutte des classes. Second groupe : les soi-disant « communistes » staliniens, qui déclarent accepter la doctrine historique et économique marxiste, mais avancent et défendent, même dans les pays capitalistes développés, des revendications non pas révolutionnaires, mais identiques ou même pires que celles des réformistes traditionnels dans le domaine politique (démocratie) et économique (progressisme populiste). Troisième groupe : les disciples déclarés de la doctrine et de la méthode révolutionnaires, mais qui cependant attribuent l’abandon actuel de celles-ci de la part de la majorité du prolétariat à des lacunes et à des défauts originels de la théorie, qui devrait donc être rectifiée et modernisée.
Négateurs, falsificateurs, modernisateurs : nous les combattons tous trois, et nous pensons qu’aujourd’hui les derniers sont les pires.
3. L’histoire de la gauche marxiste, du marxisme radical, ou plus exactement du marxisme, consiste dans les résistances successives à toutes les vagues de révisionnisme qui ont attaqué différents points de la doctrine et de la méthode depuis leur formation organique et monolithique, qu’on peut faire coïncider avec le manifeste de 1848. Nous avons rappelé dans d’autres textes l’histoire de ces luttes dans les trois Internationales historiques : contre les utopistes, ouvriéristes, libertaires, sociaux-démocrates, réformistes et gradualistes, syndicalistes de gauche et de droite, sociaux-patriotes, et aujourd’hui nationaux-communistes ou communistes-populaires. Cette lutte s’étend sur quatre générations et, dans ses différentes phases, elle appartient non pas à une série de noms illustres, mais à une école bien définie et compacte et, dans le sens historique, à un parti bien défini.
4. Cette lutte longue et difficile perdrait sa liaison avec la future reprise si, au lieu d’en tirer l’enseignement de l’ « invariance » du marxisme on acceptait l’idée banale que le marxisme est en « continuelle élaboration historique » et qu’il se modifie avec le cours et la leçon des évènements. C’est la justification invariable de toutes les trahisons dont les expériences se sont accumulées, et de toutes les défaites de la révolution.
5. Lorsque les matérialistes nient qu’un « système » théorique né à un moment donné (ou pis, issu de l’esprit et exposé dans l’œuvre d’un homme donné ; penseur ou chef historique, ou les deux à la fois) puisse contenir tout le cours historique futur, et établir de façon irrévocable ses règles et ses principes, cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de systèmes de principes stables et valables pour une très longue période historique. Bien au contraire, leur stabilité et leur résistance aux tentatives de démolition et même d' »amélioration » est un élément de force primordial pour la « classe sociale » à laquelle ils appartiennent et dont ils reflètent la tâche historique et les intérêts. Mais la succession de ces systèmes et corps de doctrine et de praxis doit être reliée, non plus à l’avènement d’individus géniaux, mais à la succession des « modes de production », c’est-à-dire des types d’organisation matérielle de la vie des collectivités humaines.
6. Bien que reconnaissant évidemment comme erroné le contenu formel des corps de doctrine de toutes les grandes périodes historiques, le matérialisme dialectique ne nie pas pour autant qu’ils aient été nécessaires en leur temps, et il imagine encore moins que l’erreur aurait pû être évitée par un meilleur raisonnement de la part des savants ou des législateurs et qu’on aurait pu s’apercevoir plus tôt de leurs erreurs, et les rectifier. Chaque système possède une explication et une raison d’être dans son cycle propre, et les systèmes les plus significatifs sont ceux qui se sont maintenus inchangés au cours de longues luttes en gardant toute leur intégralité organique.
7. Selon le marxisme il n’y a pas de progrès continu et graduel dans l’histoire, surtout en ce qui concerne l’organisation des ressources productives, mais une série de bonds en avant espacés et successifs qui bouleversent profondément et depuis la base tout l’appareil économique et social. Ce sont de véritables cataclysmes, des catastrophes, des crises rapides, où tout se transforme en un temps très bref, alors que pendant de très longues périodes tout était resté inchangé, des cataclysmes comme il s’en produit dans le monde physique, dans les étoiles du cosmos, dans la géologie, et jusque dans la phylogénèse des organismes vivants.
8. L’idéologie de classe étant une superstructure des modes de production, elle ne se forme pas non plus par un apport quotidien d’atomes de savoir, mais elle apparaît dans la déchirure d’un choc violent, et elle guide la classe dont elle est l’expression, sous une forme monolithique et stable dans l’ensemble, à travers une longue série de luttes et de tentatives, jusqu’à la phase critique suivante, jusqu’à la révolution historique suivante.
9. Ce sont justement les doctrines du capitalisme qui, tout en justifiant les révolutions sociales du passé, ont affirmé qu’à partir de la révolution bourgeoise l’histoire avancerait par étapes graduelles et sans nouvelles catastrophes sociales, les systèmes idéologiques devant absorber progressivement les apports successifs et les conquêtes de la science pure et appliquée. Et c’est le marxisme qui a démontré la fausseté de cette vision de l’avenir.
10. Le marxisme lui-même ne peut être une doctrine que l’on va formant et déformant chaque jour par des apports nouveaux, véritables rapiéçages et raccommodages. La raison en est qu’il fait encore partie (bien qu’étant la dernière) de ces doctrines qui sont l’arme d’une classe dominée et exploitée qui doit renverser les rapports sociaux existants et qui, au cours de sa lutte, subit de toutes parts l’influence conservatrice des formes et des idéologies traditionnelles propres aux classes ennemies.
11. Même si l’on peut dès aujourd’hui – ou mieux depuis que le prolétariat est apparu sur la grande scène historique – entrevoir l’histoire de la société future sans classes et donc sans révolutions, on doit affirmer que, pendant la très longue période qui y conduira, la classe révolutionnaire ne pourra s’acquitter de sa tâche qu’à la condition d’agir tout au long de sa terrible lutte suivant une doctrine et une méthode qui restent stables et qui soient fixées dans un programme monolithique – étant bien entendu que le nombre des militants et l’issue des heurts sociaux dans les différentes phases seront extrêmement variables.
12. Bien que le patrimoine théorique de la classe ouvrière révolutionnaire ne soit plus une révélation: un mythe, une idéologie idéaliste comme ce fut le cas pour les classes précédentes, mais une « science » positive, elle a toutefois besoin d’une formulation stable de ses principes et de ses règles d’action, qui joue le rôle et ait l’efficacité décisive qu’ont eu dans le passé les dogmes, les catéchismes, les tables, les constitutions, les livres-guides tels que les Védas, le Talmud, la Bible, le Coran ou la déclaration des droits de l’homme. Les profondes erreurs, dans la substance ou dans la forme, contenues dans ces recueils ne leur ont rien ôté de leur énorme force organisatrice et sociale – d’abord révolutionnaire, puis contre-révolutionnaire, en succession dialectique – et même ce sont souvent ces « écarts » qui y ont précisément contribué.
13. C’est justement parce que le marxisme dénie tout sens à la recherche de la « vérité absolue » et voit dans la doctrine non une donnée de l’esprit éternel ou de la raison abstraite, mais un « instrument » de travail et une « arme » de combat, qu’il postule qu’on n’abandonne pas son arme ou son instrument au beau milieu de l’effort ou au comble de la bataille pour les « réparer » : c’est en brandissant dès le début de bons outils et de bonnes armes qu’on sort vainqueur, dans la paix comme dans la guerre.
14. Une nouvelle doctrine ne peut apparaître à un moment quelconque de l’histoire. Il y a certaines époques de l’histoire, bien caractéristiques – et même rarissimes – où elle peut apparaître, comme un faisceau de lumière éblouissante, et si l’on n’a pas reconnu ce moment crucial et fixé la terrible lumière, il est vain de recourir ensuite aux bouts de chandelle avec lesquels le pédant universitaire ou le combattant de peu de foi tentent d’éclairer leur chemin.
15. Pour la classe prolétarienne moderne, qui s’est formée dans les premiers pays à grand développement industriel capitaliste, les ténèbres ont été déchirés peu avant la moitié du siècle dernier. La doctrine intégrale à laquelle nous croyons, à laquelle nous devons et voulons croire, a trouvé à ce moment là toutes les conditions pour se former et pour décrire un cours historique qui devra la vérifier et la confirmer après des luttes démesurées. Ou bien cette position restera valable, ou bien la doctrine sera reconnue fausse et donc vide l’affirmation marxiste selon laquelle avec le prolétariat est apparue une nouvelle classe avec un caractère, un programme et une fonction révolutionnaires propres dans l’histoire. Celui donc qui entreprend de remplacer des parties, des thèses, des articles essentiels du « corpus » marxiste que nous possédons depuis environ un siècle, en détruit la force de façon bien pire que celui qui la renie ouvertement et en proclame la faillite.
16. Après la période « explosive » où la nouveauté même de la nouvelle revendication la rend claire et nettement délimitée il se peut qu’on ait – et c’est ce qui s’est effectivement produit à cause de la stabilisation de la situation – une période où la « conscience » de la classe, au lieu de s’améliorer et de s’élever, régresse et dégénère. Les moments – toute l’histoire du marxisme le prouve – où la lutte des classes redevient aigüe sont ceux où la théorie revient, avec de mémorables affirmations, à ses origines et à son expression première intégrale, il suffit de rappeler la Commune de Paris, la révolution bolchévique, le premier après-guerre en Occident.
17. Le principe de l’invariance historique des doctrines qui reflètent la tâche des classes protagonistes et aussi de ces puissants retours aux formulations originelles, s’applique à toutes les grandes périodes historiques et s’oppose aux hypothèses futiles selon lesquelles chaque génération, chaque saison de la mode intellectuelle serait meilleure que la précédente de même qu’au stupide cliché de la marche incessante du progrès humain, et autres lubies bourgeoises dont bien peu sont vraiment dépourvus parmi ceux qui se parent du titre le marxistes.
18. Tous les mythes expriment ce principe d’invariance, et surtout ceux des demi-dieux ou des sages qui eurent une entrevue avec l’Etre suprême. Il est stupide de rire de ces représentations, et seul le marxisme a permis d’en découvrir les infrastructures réelles et matérielles. Rama, Moïse, le Christ, Mahomet, tous les prophètes et héros qui inaugurent les histoires séculaires des différents peuples, sont les expressions diverses de ce fait réel qui correspond à un bond énorme dans le « mode de production ». Dans le mythe païen, la sagesse, c’est-à-dire Minerve sort du cerveau de Jupiter non par la vertu de gros volumes dictés à des scribes sans vigueur, mais sous l’effet du coup de marteau du dieu-ouvrier, Vulcain, appelé pour calmer une persistante migraine du père des dieux. A l’autre bout de l’histoire, au siècle des Lumières, face à la doctrine de la nouvelle Déesse Raison, Gracchus Babeuf, bien que fruste dans sa présentation théorique, se dressera tel un géant, pour dire que la force physique et matérielle conduit plus loin que la raison et que le savoir.
19. Il ne manque pas d’exemples de restaurateurs luttant contre des dégénérescences révisionnistes : ce fut le cas des Gracques vis-à-vis de Brutus ; ce fut « le cas de François d’Assise vis-à-vis du Christ lorsque le christianisme, né pour la rédemption sociale des humbles, se prélassait dans les cours des seigneurs du Moyen-Age et plus tard ce fut le cas des précurseurs d’une, chose encore à venir vis-à-vis des révolutionnaires qui avaient renié la phase héroïque des classes précédentes : luttes de 1831 en France de 1848, 1849 et d’innombrables autres phases dans toute l’Europe.
20. Nous affirmons que tous les grands événements récents sont autant de confirmations indiscutables et intégrales de la théorie et de la prévision marxistes. Nous voulons surtout parler des points qui ont provoqué (une fois encore) les grandes défections sur le terrain de classe et mis dans l’embarras même ceux qui jugent les positions staliniennes comme pleinement opportunistes. Ces points sont, d’une part, l’avènement de formes centralisées et totalitaires du capitalisme tant dans le domaine économique que politique : l’économie dirigée, le capitalisme d’Etat, les dictatures bourgeoises avouées et, d’autre part, le processus de développement russe et asiatique du point de vue social et politique. Nous voyons donc tout à la fois la confirmation de notre doctrine et de sa naissance sous une forme monolithique à une époque cruciale donnée.
21. Celui qui réussirait à opposer les événements historiques de notre époque volcanique à la théorie marxiste réussirait du même coup à prouver que celle-ci est erronée, complètement anéantie, et que toute tentative de déduire les lignes du cours historique des rapports économiques est vaine. En même temps, il réussirait à prouver que dans n’importe quelle phase les évènements obligent à chercher des déductions, des explications et des théories nouvelles et par conséquent forcent à proposer des moyens d’action nouveaux et différents.
22. Ce n’est qu’une solution illusoire devant les difficultés de l’heure que d’admettre la possibilité d’un continuel changement de la théorie de base et d’affirmer que c’est justement aujourd’hui le moment d’en élaborer de nouveaux chapitres, afin que, sous l’effet de cet acte de la pensée, la situation défavorable soit renversée. C’est d’autre part une aberration que cette tâche soit entreprise par des groupuscules aux effectifs dérisoires et, pis encore, accomplie au moyen d’une libre discussion singeant à l’échelle lilliputienne le parlementarisme bourgeois et la fameuse confrontation des opinions individuelles, ce qui n’est pas une recette nouvelle, mais une vieille stupidité.
23. Nous traversons actuellement un moment de dépression maxima de la courbe du potentiel révolutionnaire : un tel moment est tout autre que propice à la naissance des théories historiques originales. Dans une telle période, sans perspective proche d’un grand bouleversement social non seulement la désagrégation politique de la classe prolétarienne mondiale est une donnée logique de la situation, mais il est logique également que ce soient de petits groupes qui sachent maintenir le fil conducteur historique du long cours révolutionnaire, tendu comme un grand arc entre deux révolutions sociales, à la condition que ces mêmes groupes ne veuillent rien diffuser d’original et restent étroitement attachés aux formulations traditionnelles du marxisme.
24. La critique et la mise en doute de toutes les vieilles positions bien établies furent des éléments décisifs de la grande révolution bourgeoise moderne, qui par vagues gigantesques partit à l’assaut des sciences naturelles, de l’ordre social et des pouvoirs politiques et militaires, pour se tourner ensuite avec beaucoup moins d’élan iconoclaste vers les sciences de la société humaine et de l’histoire. Tel fut précisément le résultat d’une époque de bouleversement profond, à cheval entre le Moyen-Age féodal et terrien et l’âge moderne industriel et capitaliste. La critique fut l’effet et non pas le moteur de cette lutte immense et complexe.
25. Le doute et le contrôle de la conscience individuelle sont l’expression de la réforme bourgeoise contre la tradition et l’autorité compactes de l’église chrétienne ; et ils s’exprimèrent dans le puritanisme le plus hypocrite, qui sanctionna et protégea la nouvelle domination de classe et la nouvelle forme de sujétion des masses, sous le drapeau de la conformité bourgeoise à la morale religieuse ou au droit individuel. Tout opposée est la voie de la révolution prolétarienne où la conscience individuelle n’est rien et où la direction homogène de l’action collective est tout.
26. Lorsque Marx dit dans ses fameuses Thèses sur Feuerbach que les philosophes avaient interprété le monde et qu’il s’agissait maintenant de le transformer, il ne voulait pas dire que la volonté de transformer conditionne le fait de la transformation, mais qu’on a d’abord la transformation, déterminée par le choc de forces collectives, et seulement ensuite la conscience critique de la transformation chez les individus. De sorte que ceux-ci n’agissent pas à la suite de décisions individuelles, mais sous l’effet d’influences qui précèdent la science et la conscience.
Et le fait de passer de l’arme de la critique à la critique des armes fait passer tout ceci justement du sujet pensant à la masse militante : si bien que les armes ne sont plus seulement les fusils et les canons, mais surtout cette arme réelle qu’est la commune doctrine de parti, uniforme, monolithique, constante, à laquelle nous nous sommes tous subordonnés et liés, en laissant de côté une fois pour toutes les discussions de commères et de pédants.
FAUSSE RESSOURCE DE L’ACTIVISME
Réunion à Milan, le 7 septembre 1952
1. Il existe une objection courante, qui n’a elle-même rien d’original, puisqu’elle a déjà accompagné les pires épisodes de dégénérescence du mouvement ouvrier c’est celle qui consiste à sous-estimer la clarté et la continuité des principes et qui incite à « être politique » à se plonger dans l’activité du mouvement, qui indiquera lui-même les voies à prendre ; à ne pas s’arrêter afin de décider en étudiant des textes et en tirant les leçons d’expériences précédentes, mais à poursuivre son chemin sans trêve dans le vif de l’action.
2. Cet activisme pratique est à son tour une déformation du marxisme, soit qu’il veuille mettre au premier plan l’esprit de décision et la vivacité de groupes de direction et d’avant-garde sans grands scrupules doctrinaux, soit qu’il réduise tout à la décision et à la consultation « de la classe » et de ses majorités, sous couvert de choisir la voie que, poussés par l’intérêt économique, la plupart des travailleurs préfèrent. Ce sont de vieux trucs, et jamais aucun traître, vendu à la classe dominante, n’a quitté le Parti sans soutenir primo, qu’il était le meilleur et le plus actif défenseur « pratique » des intérêts ouvriers ; secundo, qu’il agissait ainsi de par la volonté manifeste de la masse de ses partisans ou … de ses électeurs.
3. La déviation révisionniste, par exemple l’évolutionnisme réformiste et légalitaire de Bernstein, était au fond activiste et non ultra-déterministe. Il ne s’agissait pas de remplacer le but révolutionnaire trop élevé par des revendications limitées que la situation permettait d’obtenir, mais de fermer les yeux devant la brûlante vision de l’arc historique complet. On disait : le résultat du moment est tout, proposons-nous des buts immédiats et limités, à l’échelle non pas universelle, mais locale et transitoire, et il sera possible de modeler de tels résultats par la volonté. Des syndicalistes partisans de la violence, à la Sorel, dirent la même chose et finirent de la même façon : les premiers se préoccupaient davantage d’arracher des mesures législatives par la voie parlementaire, les seconds de remporter des victoires catégorielles et au niveau de l’entreprise ; mais les uns et les autres tournaient le dos aux tâches historiques.
4. Ces formes d’éclectisme – déviation consistant à réclamer la liberté de changer le front de lutte et de modifier le corps de la doctrine – commencèrent, comme toutes les autres, par une falsification : elles prétendirent que cette continuelle rectification de tir, ou plutôt ce changement de cap continuel, remontait à l’attitude et aux écrits de Marx et d’Engels. Dans tout notre travail, à l’aide de nombreuses citations et d’études approfondies, nous avons montré au contraire la continuité de la ligne marxiste en relevant entre autres que les textes les plus récents se rattachent aux passages et aux théories fondamentales de leurs premières œuvres, avec les mêmes expressions et avec la même portée.
5. C’est donc une légende vide de sens que de prêter à Marx deux “âmes” différentes et successives : le jeune Marx aurait été encore idéaliste, volontariste, hégélien et, sous l’influence des derniers frémissements des révolutions bourgeoises, barricadier et insurrectionnaliste ; tandis que le Marx de la maturité se serait consacré li une froide étude des phénomènes économiques contemporains et serait devenu positif, évolutionniste et légalitaire. Bien au contraire, ce sont les déviations réitérées dont nous avons illustré la longue série – qu’elles se présentent dans l’acception courante comme extrémistes ou comme modérées – qui, ne pouvant résister à la tension révolutionnaire du matérialisme dialectique, sont retombées dans une déviation tout aussi bourgeoise, de nature idéaliste et individualiste, privilégiant le rôle de la « conscience » : activité futile, concrète et incidente, dans l’immédiat ; passivité, ou plutôt irrémédiable impuissance révolutionnaire à l’échelle historique.
6. Il suffirait de rappeler que la conclusion du premier livre du Capital, qui décrit l’expropriation des expropriateurs, n’est – comme l’indique une note – que la répétition du passage correspondant du Manifeste. Les théories économiques des deuxième et troisième livres ne sont que des développements de la théorie de la valeur et de la plus-value énoncée dans le premier : on y retrouve les mêmes termes, les mêmes formulations et jusqu’aux mêmes: symboles, et c’est en vain qu’Antonio Graziadei s’efforça d’entamer une telle unité. C’est également une fiction de séparer la partie analytique de description du capitalisme et la partie programmatique, qui définit la conquête du socialisme. Tous les déviationnistes ont montré n’avoir jamais compris la puissance de la critique marxiste de l’utopisme et ils n’ont pas davantage compris celle de la critique du démocratisme. Il ne s’agit pas d’imaginer un but en se contentant d’y rêver ou d’espérer que les roses couleurs du rêve suffiront à inciter tout le monde à le réaliser. Il s’agit au contraire de découvrir le but à atteindre solidement, physiquement, et de viser droit sur lui, en sachant bien que l’aveuglement et l’inconscience des hommes n’empêcheront pas qu’il soit atteint.
7. Il est certes fondamental que Marx ait établi le lien (déjà pressenti par les meilleurs des utopistes) entre cette réalisation lointaine et le mouvement physique actuel d’une classe déjà en lutte : le prolétariat moderne. Mais ceci ne suffit pas pour comprendre toute la dynamique de la révolution de classe. Quand on connaît toute la construction de I’œuvre de Marx qu’il ne lui fut pas permis d’achever, on voit qu’il se réservait de couronner le tout par l’étude du problème – déjà clair toutefois dans sa pensée et dans ses écrits – du caractère impersonnel de la classe et de son activité.
C’est par un exposé de cette question qu’on peut couronner toute la construction économique et sociale du marxisme, de la seule façon conforme à la méthode qui a permis d’en jeter les bases.
8. Il serait insuffisant de dire que le déterminisme marxiste élimine la qualité et l’activité théorique ou pratique d’hommes exceptionnels en tant que causes motrices des faits historiques (comme à l’accoutumée : ne confondons pas cause motrice et agent opérateur), et leur substitue les classes, comprises comme des collectivités statistiques d’individus, en déplaçant simplement les facteurs idéaux de conscience et de volonté de l’individu à la masse. Cela voudrait dire simplement qu’on est passé d’une philosophie aristocratique à une philosophie démocratique et populiste, qui nous est en fait plus étrangère encore que la première. Il s’agit au contraire de renverser complètement le rapport cause-effet, en situant la cause non plus dans la conscience idéale, mais dans les faits physiques et matériels.
9 . La thèse marxiste affirme qu’avant tout il n’est pas possible qu’un cerveau humain individuel puisse embrasser par avance la conscience de tout le cours historique, et ce pour deux raisons : d’abord, parce que la conscience ne précède pas l’être, c’est-à-dire les conditions matérielles qui environnent le sujet de cette conscience, mais le suit ; ensuite parce que toutes les formes de la conscience sociale proviennent – avec un certain décalage permettant la détermination générale de cette conscience – de circonstances analogues et parallèles, les rapports économiques, où se trouvent placées des masses d’individus qui forment ainsi une classe sociale. Ceux-ci sont amenés à « agir ensemble » historiquement bien avant de pouvoir « penser ensemble ». La théorie qui définit ce rapport entre les conditions de classe et l’action de classe avec son but futur n’a rien d’une doctrine révélée qui aurait à être proclamée soit par des individus, c’est-à-dire par un auteur ou par un chef particulier, soit par « toute la classe » conçue comme la somme brute et momentanée d’un certain nombre d’individus dans un pays ou à un moment donné ; à plus forte raison ne peut-on pas la déduire d’une très bourgeoise « consultation » à l’intérieur de la classe.
10. La dictature du prolétariat, pour nous, n’est pas une démocratie consultative transposée à l’intérieur du prolétariat, mais la force historique organisée qui, suivie à un moment donné par une partie du prolétariat, et pas forcément par la majorité, exprime la pression matérielle qui fait sauter le vieux mode de production bourgeois pour ouvrir la voie au nouveau mode de production communiste.
Dans tout ce processus, il est un facteur d’importance non négligeable et qui a toujours été indiqué par Marx : c’est celui des déserteurs de la classe dominante qui passent dans le camp révolutionnaire. Ils font contrepoids à l’action de masses entières de prolétaires qui, du fait de leur assujettissement matériel et idéologique, sont asservis à la bourgeoisie et représentent presque toujours, statiquement, la majorité de la classe.
11. Tout le bilan de la révolution en Russie ne conduit pas notre courant à en attribuer, si peu que ce soit, le passif à la violation de la démocratie interne de classe ou ù douter de la théorie marxiste et léniniste de la dictature, qui se définit selon des critères et des limites donnés non par des formules constitutionnelles ou organisatives, mais seulement par le rapport de forces historique.
Ce qui montre au contraire à l’évidence que le stalinisme a complètement abandonné le terrain de la dictature de classe, c’est précisément qu’il a totalement renversé la méthode révolutionnaire. Non moins que tous les autres, les ex-communistes passent partout dans le camp de la démocratie, en se plaçant sur le terrain de la démocratie populaire et nationale. En Russie comme ailleurs, ils abandonnent les buts de classe pour des buts nationaux – même selon l’acception vulgaire qui voit dans leur politique un pur et simple réseau d’espionnage de l’Etat russe dans les autres pays. Tous ceux qui essaient la voie démocratique, s’engagent sur là voie capitaliste, y compris les vagues anti-staliniens qui s’indignent au nom de I’ « opinion » prolétarienne bafouée en Russie.
12. On pourrait citer d’innombrables passages dei Marx qui démontrent que le facteur de l’événement historique est un facteur impersonnel, faute de quoi il serait impossible d’avancer une théorie matérialiste de l’histoire.
Nous savons que Marx ne put rédiger complètement que le premier livre de sa grande œuvre, le Capital. Dans ses lettres et dans ses préfaces, Engels rappelle l’extrême difficulté du travail qui fut nécessaire pour mettre en ordre le deuxième et le troisième livres (en mettant à part le quatrième, qui est une histoire des doctrines économiques adverses).
Engels lui-même eut des doutes quant à l’ordonnance des chapitres et des sections des deux livres, qui étudient le processus d’ensemble des formes du capitalisme, non pour « décrire » le capitalisme du temps de Marx, mais pour démontrer que, quoi qu’il arrive, le processus général ne va pas vers un équilibre ou vers un « état de régime » (comme un fleuve exempt de crues et de décrues), mais vers des séries de crises de plus en plus aiguës, et vers l’écroulement révolutionnaire de la « forme générale » examinée.
13. Comme il l’avait indiqué dans la préface de 1859 à la Critique de l’économie politique, première rédaction du Capital, Marx se réservait, après avoir traité des trois classes fondamentales de la société moderne – propriétaires du sol, capitalistes, prolétaires – d’examiner trois autres questions : « Etat, commerce international, marché mondial ». La question de l’Etat est traitée dans le texte sur la Commune de 1871 dans les chapitres classiques d’Engels et, bien sûr, dans l’Etat et la Révolution de Lénine ; la question du commerce international est traitée dans l’lmpérialisme de Lénine. Il s’agit là du travail de toute une école historique et non des « œuvres complètes » d’un individu. La question du marché mondial est écrite aujourd’hui en lettres de feu dans le livre des faits, que personne ne sait lire, et il y est fait allusion dans la théorie débile du double marché, avancée par Staline peu avant sa mort ; on y trouverait pourtant les germes de l’incendie qui embrasera le capitalisme mondial dans la deuxième moitié du siècle, si ceux qui l’étudient ne se préoccupaient pas avant tout du sort des Patries et des Peuples et ne poursuivaient les chimères décrépites de l’époque bourgeoise : Paix, Liberté, Indépendance, caractère sacré de la personne humaine, constitutionnalité des décisions gouvernementales !…
14. Après avoir exposé la façon dont le produit social se répartit entre les trois classes fondamentales pour en constituer le revenu économique avec la rente, le profit et le salaire ; après avoir démontré que le transfert de la rente à l’Etat ne changerait rien à la structure capitaliste de l’économie, et que le transfert de la plus-value à l’Etat ne sortirait pas non plus des limites de la forme de production capitaliste (car le gaspillage de travail vivant, c’est-à-dire l’intensité et la durée du travail, resterait le même la division en entreprises et le caractère mercantile du système restant inchangés) ; Marx conclut ainsi la partie strictement économique : « Ce qui caractérise le mode de production capitaliste, c’est que la production de la, plus-value est le but direct et déterminant de la production. Le capital produit essentiellement du capital, mais il ne le fait qu’en produisant de la plus-value » (Seul le communisme saura produire de la plus-value qui ne sera pas du capital)
Le facteur déterminant n’est donc nullement l’existence du capitaliste, ou de la classe capitaliste, qui non seulement sont de purs et simples effets, mais des effets non nécessaires. « Dans la production capitaliste, la masse des producteurs directs trouve devant elle le caractère social de la production sous la forme d’une autorité méticuleuse et d’un mécanisme social complètement ordonné et hiérarchisé (c’est-à-dire : bureaucratisé !), mais cette autorité n’appartient à ses-détenteur qu’en tant que personnification des conditions du travail vis-à-vis du travail et non pas, comme dans les anciens modes de production, en tant que maîtres politiques ou théocratiques. Parmi l’es représentants de cette autorité, les capitalistes, les propriétaires de marchandises, il règne l’anarchie la plus complète, dans laquelle le procès social de la production prévaut uniquement comme une loi naturelle toute-puissante vis-à-vis de l’arbitraire individuel »
Il est donc nécessaire, et suffisant, de s’en tenir à la formidable invariance du texte pour repousser tous les prétendus modernisateurs qui sont en réalité plongés dans les ténèbres du préjugé bourgeois le plus vulgaire, consistant toujours à rechercher la cause de toute infériorité sociale dans l’ « arbitraire individuel » ou, tout au plus, dans la « responsabilité colléctive d’une classe sociale ». Dès Le Capital, tout était pourtant bien clair : le capitaliste ou la classe capitaliste pouvaient bien cesser ici ou là de « personnifier » le capital, celui-ci n’en demeurerait pas moins, face à nous et contre nous, en tant que « mécanisme social », en tant que « loi naturelle toute-puissante » du procès productif.
15. Tel est le formidable chapitre 51 du Capital, qui clôt la « description » de l’économie actuelle, mais évoque à chaque page le spectre de la révolution. Et on arrive au chapitre 52, qui ne compte guère plus d’une page et où, sous la dernière phrase interrompue, la main fatiguée d’Engels écrivit, entre crochets : “Le manuscrit s’arrête ici…”
Titre : « Les classes ». Nous sommes sur le seuil du renversement de la praxis et ayant disqualifié l’arbitraire individuel, nous partons à la recherche de l’agent de la révolution.
Avant tout, le chapitre dit ceci : nous avons énoncé les lois de la société capitaliste pure, avec ses trois classes. Mais celle-ci n’existe même pas en Angleterre (même en 1953, elle n’existe ni là ni ailleurs, et elle n’existera jamais, pas plus que ces deux uniques; points matériels pourvus d’une masse, auxquels la loi de Newton réduit le cosmos).
« Il nous faut maintenant répondre à la question suivante : qu’est-ce qui forme une classe ? ». « A première vue, c’est l’identité des revenus et des sources de revenus ». « Mais, s’il en est ainsi, les médecins et les fonctionnaires, par exemple constitueraient eux aussi deux classes distinctes, car ils appartiennent à deux groupes sociaux distincts, dont les membres tirent leurs revenus, pour chaque groupe, de la même source. Le même raisonnement s’applique à l’infinie variété d’intérêts et de situations que la division de la classe ouvrière, de la classe capitaliste et de celle des propriétaires fonciers (viticulteurs, propriétaires de champs, propriétaires de forêts, de mines, de pêcheries, etc)… »
La phrase et la pensée sont interrompues ici. Mais cela nous suffit.
16. Sans demander de droits d’auteur pour une seule phrase, nous pouvons compléter ce chapitre crucial qui fut interrompu par la mort, incident individuel arbitraire selon Karl Marx, qui avait l’habitude à ce propos de citer Epicure, auquel, dans sa jeunesse, il avait consacré son mémoire de maîtrise. Comme le dit Engels : « Tout évènement qui dérive de la nécessité porte en lui-même sa propre consolation ». Pas de regrets inutiles, donc.
Ce n’est pas, comme il semble « à première vue », l’identité des sources de revenus qui définit la classe.
D’un seul coup c’en est fait, et pour toujours, du syndicalisme ; du labourisme, du corporatisme, du mazzinisrne, du socialisme chrétien, qu’ils soient passés ou futurs.
Les plats idéologues de l’esprit et de l’individu, de la société libérale et de l’Etat constitutionnel, se contentent purement et simplement de reconnaître qu’il existe des intérêts collectifs de catégorie et qu’on ne peut les ignorer. Notre conquête théorique, elle, allait bien au-delà. Le fait qu’on ne pouvait plus faire la moue et fermer les yeux devant la « question sociale », même ainsi réduite en pilules, n’était pour nous qu’une première victoire. Elle allait pénétrer le monde moderne. Mais le pénétrer de façon capillaire est une chose, le faire éclater en mille morceaux en est une autre.
Il ne sert à rien de faire des tableaux statistiques pour sélectionner « qualitativement » les classes selon la source de leurs revenus pécuniaires. Il est plus stupide encore de les sélectionner quantitativement à’ l’aide de la « pyramide des revenus ». Cela fait des siècles que cette pyramide a été dressée ; et les recensements de l’Etat, à Rome, impliquaient justement une échelle des revenus. Cela fait des siècles que de simples opérations arithmétiques ont permis de répondre aux philosophes de la misère qu’en décapitant le sommet de la pyramide et en la réduisant à un prisme de même base, on ne fonderait que la société des va-nus-pieds.
Comment sortir qualitativement et quantitativement de tous ces embarras ? Un haut fonctionnaire reçoit un salaire comme le manœuvre salarié d’une entreprise nationalisée ; mais le premier a un revenu plus élevé que nombre de capitalistes industriels qui vivent du profit, et de commerçants ; et le second a un revenu plus élevé non seulement qu’un petit paysan parcellaire, mais même qu’un petit propriétaire immobilier, qui vit de la rente…
Une classe n’est pas définie par des critères économiques, mais par la position historique qu’elle occupe dans la lutte gigantesque par laquelle la nouvelle forme générale de production dépasse, abat, prend la place de l’ancienne.
S’il est stupide de soutenir que la société est une pure et simple somme d’individus au niveau idéologique, il l’est tout autant de soutenir que la classe est une pure et simple somme d’individus au niveau économique. Individu, classe et société ne sont pas de pures catégories, économiques ou idéologiques, mais des produits (changeant continuellement selon le lieu et l’époque considérés) d’un processus général, dont la puissante construction marxiste reproduit les lois réelles.
Le mécanisme social effectif détermine et modèle les individus, les classes et les sociétés sans les « consulter » à quelque niveau que ce soit.
Une classe est définie par sa voie et par sa tâche historique, et notre classe est définie par le fait qu’elle revendique quantitativement et qualitativement sa propre disparition et surtout sa propre disparition (car celle, déjà en cours, des classes ennemies ne représente pratiquement rien, ou peu de chose) : tel est le difficile point d’arrivée dialectique de son immense effort.
Aujourd’hui l’ensemble de la classe ne cesse de revêtir devant nous des significations changeantes ; pour le moment elle est peur Staline, pour un Etat capitaliste tel que l’Etat russe, pour une clique de parlementaires, et de candidats parlementaires qui, pour ce qui est de l’anti-marxisme, dépassent de très loin les performances des Turati, des Bissolati, des Longuet ou de Millerand d’autrefois.
17. II ne reste donc que le parti, comme organe actuel qui définit la classe, lutte pour la classe, gouverne pour la classe au moment voulu, et prépare la fin des gouvernements et des classes. A condition que le parti ne soit pas le parti de Pierre ou de Paul, qu’il ne soit pas éperdu d’admiration pour son chef, et qu’il retourne défendre, avec une foi aveugle s’il le faut ; la théorie invariable, l’organisation rigide et la méthode du marxisme qui ne part pas d’a priori sectaires, mais sait que dans une société qui a atteint sa forme typique (l’Europe en l’an 1900 comme Israël en l’an 0) s’applique dans toute sa rigueur le cri de guerre : qui n’est pas avec nous est contre nous.
THÉORIE ET ACTION
Réunion de Forlì, le 28 décembre 1952
1. Étant donné la situation présente où l’énergie révolutionnaire est tombée au niveau le plus bas, le Parti a pour tâche pratique d’examiner le cours historique de toute la lutte ; il est erroné de définir cet examen comme un travail de type littéraire et intellectuel et de l’opposer à on ne sait quelle entrée dans le vif de l’action des masses.
2. Ceux qui sont d’accord avec nous pour juger que la politique actuelle des staliniens est totalement anti-classiste et anti-révolutionnaire et que la banqueroute de la IIIe Internationale a été plus grave que celle de la IIe en 1914, doivent choisir entre deux positions : ou prétendre qu’il faut modifier certaines positions qui étaient communes à nous et à la plate-forme du Komintern lors de sa constitution, à Lénine, aux bolcheviks, aux vainqueurs d’Octobre ; ou bien affirmer, comme nous le faisons, que les seules positions à rectifier sont celles que la Gauche eut à combattre dès cette époque, tandis que restent pleinement valables toutes celles que les Russes ont trahies par la suite.
3. La grave erreur commise par le mouvement communiste après la première guerre mondiale face aux hésitations du mouvement révolutionnaire en Occident, se résume dans les vaines tentatives qu’il a faites pour forcer l’évolution de la situation vers l’insurrection et la dictature du prolétariat, en recourant à des moyens de nature légalitaire, démocratique et ouvriériste. Cette politique fausse largement pratiquée au sein soi-disant de la classe ouvrière, sur la frange de contact avec les social-traîtres de la IIe Internationale, devait aboutir à une nouvelle collaboration de classe avec les forces capitalistes sur le plan social et politique, national et mondial, au nouvel opportunisme, à la nouvelle trahison.
4. Sous prétexte de donner une plus large influence au parti international dont l’assise théorique et organisative était robuste, on a renforcé l’influence de traîtres et d’ennemis, et au lieu de conquérir la majorité dont on avait rêvé, on a perdu le solide noyau historique du parti d’alors. La leçon est qu’il ne faut plus faire la même manœuvre ni suivre la même méthode. Ce n’est pas une petite leçon.
5. Il était vain d’attendre en 1946, à la fin de la seconde guerre mondiale, une situation aussi fertile que celle de 1918 parce que la dégénérescence contre-révolutionnaire était beaucoup plus grave, qu’il n’y avait pas de noyaux prolétariens solides, capables de rester en dehors des alliances guerrières militaires, politiques et de partisans, et à cause de la politique d’occupation policière des pays vaincus. La situation de 1946 était clairement tout aussi défavorable que celle qui suivit les grandes défaites de la Ligue des Communistes en 1849 et de la Première Internationale en 1849 et 1871.
6. Comme le soudain retour des masses à l’organisation efficace d’une offensive révolutionnaire est hors de question, le meilleur résultat qu’il soit possible d’attendre des prochaines années est la réaffirmation des véritables buts et des véritables revendications prolétariennes et communistes, et la réaffirmation de la leçon selon laquelle tout changement tactique improvisé au fil des situations successives sous prétexte d’exploiter les données inattendues de chacune d’elles, n’est rien d’autre que du défaitisme.
7. Le stupide activisme-actualiste qui adapte ses gestes et ses initiatives aux données immédiates du jour, véritable existentialisme de parti, doit être banni et remplacé par la reconstruction d’un pont solide qui lie le passé à l’avenir et dont le parti se donne les grandes lignes une fois pour toutes, interdisant non seulement à ses membres, mais surtout à ses chefs, toute recherche et découverte tendancieuses de « voies nouvelles ».
8. La rage activiste-actualiste aboutit à la négation de la dialectique et du déterminisme marxistes, surtout quand elle décrie et déserte le travail doctrinal et la restauration théorique, qui sont aussi nécessaires aujourd’hui qu’ils le furent pour Lénine en 1914–18, sous prétexte que seules comptent l’action et la lutte. Elle remplace en effet la recherche des rares moments et points cruciaux de l’histoire sur lesquels le mouvement communiste peut compter, par un volontarisme échevelé qui n’est finalement que la pire, la plus crasse adaptation à l’état actuel des choses et à ses perspectives immédiates misérables.
9. Toutes les méthodes de ces praticiens vulgaires ne sont pas des formes nouvelles d’une méthode politique originale : elles singent seulement de vieilles positions anti-marxistes et l’idéalisme, à la B. Croce, qui considère qu’aucune loi scientifique ne permet de prévoir le processus historique qui « a toujours raison » dans sa rébellion contre toute règle et toute prévision sur l’évolution de la société humaine.
10. Ce qui doit donc être mis au premier plan est la réaffirmation, appuyée sur nos textes classiques de parti, de la vision marxiste intégrale de l’histoire, des révolutions qui s’y sont succédées jusqu’à aujourd’hui, et des caractères de celle qui se prépare et au cours de laquelle le prolétariat moderne renversera le capitalisme et instaurera des formes sociales nouvelles : en décrire les revendications essentielles et originales dans toute leur grandeur et leur force, telles qu’elles existent depuis au moins un siècle, en liquidant toutes les banalités par lesquelles les remplacent y compris beaucoup des gens qui n’appartiennent pas au courant stalinien, mais qui font passer pour du communisme des revendications de type bourgeois et populaire susceptibles de leur assurer un succès démagogique.
11. Un tel travail est long et difficile il nécessite des années et d’autre part le rapport mondial des forces ne pourra se pas renverser avant des décennies. Il faut donc repousser avec dédain toute hâte stupide et tout esprit d’aventure faussement révolutionnaire, car ils caractérisent précisément ceux qui ne savent pas résister sur la position révolutionnaire et qui, comme maints exemples de l’histoire des déviations l’ont montré, quittent la voie correcte pour la recherche équivoque du succès immédiat.
LE PROGRAMME RÉVOLUTIONNAIRE IMMÉDIAT
Réunion de Forlì, le 28 décembre 1952
1. Le gigantesque mouvement de reprise prolétarienne du premier après-guerre, dont la puissance se manifesta à l’échelle mondiale et qui s’organisa en Italie dans le solide parti de 1921, montra clairement que le postulat urgent était la prise du pouvoir politique, et que le prolétariat ne le prend pas par la vote légale mais par l’insurrection armée, que la meilleure occasion naît de la défaite militaire de son propre pays et que la forme politique qui suit la victoire est la dictature du prolétariat. La transformation économique et sociale constitue une tâche ultérieure dont la dictature crée la condition première.
2. Le « Manifeste des communistes » a établi que les mesures sociales successives qui se révèlent possibles ou que l’on provoque « despotiquement », différent selon le degré de développement des forces productives dans le pays où le prolétariat a vaincu et selon la rapidité avec laquelle cette victoire s’étend à d’autres pays, la marche au communisme supérieur étant extrêmement longue. Il a indiqué les mesures qui convenaient en 1848 pour les pays européens les plus avancés et rappelé qu’elles constituaient non pas le programme du socialisme intégral, mais un ensemble de mesures qu’il qualifiait de transitoires, immédiates, variables et essentiellement « contradictoires ».
3. Par la suite (et ce fut un des éléments qui poussèrent certains à prétendre que la théorie marxiste n’était pas stable, mais devait être continuellement réélaboré en fonction des résultats de l’histoire), de nombreuses mesures alors dictées à la révolution prolétarienne furent prises par la bourgeoisie elle-même dans tel ou tel pays, telles que l’instruction obligatoire, la Banque d’État, etc. …
Cela n’autorisait pas à croire que soient changées les lois et les prévisions précises du marxisme sur le passage du mode de production capitaliste au socialisme et de toutes leurs formes économiques, sociales et politiques; cela signifiait seulement que changeait et devenait plus facile la première période post-révolutionnaire, l’économie de transition qui précède le stade du socialisme inférieur et le stade ultime du socialisme supérieur ou communisme intégral.
4. L’opportunisme classique consista à faire croire que toutes ces mesures pouvaient, de la première à la dernière, être appliquées par l’État bourgeois démocratique sous la pression du prolétariat ou même grâce à la conquête légale du pouvoir. Mais dans ce cas, ces différentes « mesures » auraient été adoptées dans l’intérêt de la conservation bourgeoise et pour retarder la chute du capitalisme si elles étaient compatibles avec lui, et si elles étaient incompatibles, jamais l’État ne les aurait appliquées.
5. L’opportunisme actuel, avec la formule de la démocratie populaire et progressive dans les cadres de la constitution et du parlementarisme, remplit une tâche historique différente et pire encore. Tout d’abord, il fait croire au prolétariat que certaines de ses mesures propres peuvent être intégrées dans le programme d’un État pluripartite représentant toutes les classes, c’est-à-dire qu’il manifeste le même défaitisme que les sociaux-démocrates d’hier à l’égard de la dictature de classe. Ensuite et surtout, il pousse les masses organisées à lutter pour des mesures sociales « populaires et progressives », qui sont directement opposées à celles que le pouvoir prolétarien s’est toujours proposées, dès 1848 et le « Manifeste ».
6. On ne peut mieux montrer toute l’ignominie d’une pareille involution qu’en énumérant les mesures qu’il faudrait prendre à la place de celles du « Manifeste » il y a plus d’un siècle, et qui incluent toutefois les plus caractéristiques d’entre elles, dans le cas où la prise du pouvoir deviendrait possible à l’avenir dans un pays de l’Occident capitaliste.
7. La liste de ces revendications est la suivante :
a) « Désinvestissement des capitaux », c’est-à-dire forte réduction de la partie du produit formée de biens instrumentaux et non pas de biens de consommation.
b) « Élévation des coûts de production » pour pouvoir, tant que subsisteront salaire, marché et monnaie, donner des payes plus élevées pour un temps de travail moindre.
c) « Réduction draconienne de la journée de travail », au moins à la moitié de sa durée actuelle, grâce à l’absorption des chômeurs et de la population aujourd’hui occupée à des activités antisociales.
d) Après réduction du volume de la production par un plan de « sous-production » qui la concentre dans les domaines les plus nécessaires, « contrôle autoritaire de la consommation » en combattant la vogue publicitaire des biens inutiles, voluptuaires et nuisibles, et en abolissant de force les activités servant à propager une psychologie réactionnaire.
e) Rapide « abolition des limites de l’entreprise » avec transfert autoritaire non pas du personnel, mais des moyens de travail en vue du nouveau plan de consommation.
f) « Rapide abolition des assurances » de type mercantile pour les remplacer par l’alimentation sociale des non-travailleurs jusqu’à un minimum initial.
g) « Arrêt de la construction » d’habitations et de lieux de travail à la périphérie des grandes villes et même des petites, comme mesure d’acheminement vers une répartition uniforme de la population sur tout le territoire. Réduction de l’engorgement, de la rapidité et du volume de la circulation en interdisant celle qui est inutile.
h) « Lutte ouverte contre la spécialisation professionnelle » et la division sociale du travail par l’abolition des carrières et des titres.
i) Plus près du domaine politique, évidentes mesures immédiates pour soumettre à l’État communiste l’école, la presse, tous les moyens de diffusion et d’information, ainsi que tout le réseau des spectacles et des divertissements.
8. Il n’est pas étonnant que les staliniens et leurs homologues réclament tout le contraire par leurs partis d’Occident, non seulement dans leurs revendications « institutionnelles », c’est-à-dire politico-légales, mais aussi dans leurs revendications « structurelles », c’est-à-dire économico-sociales. Cela leur permet d’agir de concert avec le parti qui dirige l’État russe et ses satellites où la tâche de transformation sociale consiste à passer du pré-capitalisme au plein capitalisme, avec tout le bagage de revendications idéologiques, politiques, sociales et économiques purement bourgeoises que cela comporte, et qui ne manifeste d’horreur que pour le féodalisme médiéval. Les renégats d’Occident sont plus infâmes que leurs compères de l’Est, du fait que ce danger-là, qui reste encore matériel et bien réel dans l’Asie en ébullition, est inexistant pour les pays alignés sur la métropole capitaliste bouffie d’orgueil d’Outre-Atlantique, pour les prolétaires qui sont sous sa botte civilisées libérale et « onusienne ».
LES RÉVOLUTIONS MULTIPLES
Réunion de Gênes, le 26 avril 1953
1. La position de la gauche communiste se distingue nettement, non seulement de l’éclectisme tactique amateur de manœuvres, mais aussi du simplisme grossier de ceux qui réduisent toute la lutte des classes au binôme, toujours et partout répété, de deux classes conventionnelles qui seraient les seules à agir. La stratégie du mouvement prolétarien moderne s’ordonne selon des lignes précises et stables, valables pour toutes hypothèses d’action future, qui doivent être appliquées aux différentes « aires » géographiques composant le monde habité, et aux différents cycles historiques.
2. La première aire est celle de l’Angleterre. C’est de cette aire classique que le marxisme a tiré pour la première fois l’irrévocable théorie du cours de la révolution socialiste. Dès 1688 la révolution bourgeoise supprimait le pouvoir féodal et extirpait rapidement les formes de production féodales ; dès 1840 il est possible de formuler la conception marxiste des rapports de trois classes essentielles : propriété bourgeoise de la terre – capital industriel, commercial, financier – prolétariat en lutte contre les deux premières.
3. Dans l’aire de l’Europe occidentale (France, Allemagne, Italie, autres pays mineurs), la lutte bourgeoise contre le féodalisme va de 1789 à 1871. Dans les différentes situations présentées par ce cours historique, est à l’ordre du jour l’alliance du prolétariat avec les bourgeois quand ceux-ci luttent les armes à la main pour renverser le pouvoir féodal, alors même que sur le plan idéologique les partis ouvriers ont déjà refusé toute confusion avec les apologies économiques et politiques de la société bourgeoise.
4. En 1866, ayant liquidé, avec la victoire contre le sudisme esclavagiste et rural, des formes capitalistes bâtardes, les États-Unis d’Amérique rejoignent la situation de l’Europe occidentale. Depuis 1871, dans toute l’aire euroaméricaine, les marxistes radicaux refusent toute alliance et tout bloc avec des partis bourgeois, sur quelque terrain que ce soit.
5. La situation d’avant 1871, dont nous parlons au point 3, se prolonge en Russie et dans d’autres pays de l’Europe orientale jusqu’en 1917. Il s’y pose le problème que l’Allemagne avait déjà connu en 1848 : provoquer deux révolutions et donc lutter également pour les tâches de la révolution capitaliste. Pour qu’on puisse passer directement à la deuxième révolution, c’est-à-dire à la révolution prolétarienne, il fallait une révolution politique en Occident. Celle-ci fit défaut, mais la classe prolétarienne russe parvint cependant à conquérir seule le pouvoir politique, qu’elle conserva quelques années.
6. Tandis que dans l’aire européenne de l’Orient on peut aujourd’hui considérer la substitution du mode de production et d’échange capitaliste au mode féodal comme achevée, dans l’aire asiatique la révolution contre le féodalisme et contre des régimes encore plus anciens bat son plein ; elle est menée par un bloc révolutionnaire de classes bourgeoises, petites-bourgeoises et travailleuses.
7. L’analyse que nous avons désormais amplement développée montre que ces tentatives de révolution double ont abouti à des résultats historiques divers : victoire partielle et victoire totale, défaite sur le terrain insurrectionnel accompagnée d’une victoire sur le terrain économico-social, et vice versa. La leçon des demi-révolutions et des contre-révolutions est fondamentale pour le prolétariat. Deux exemples classiques parmi tant d’autres : l’Allemagne d’après 1848 : double défaite insurrectionnelle des bourgeois et des prolétaires, victoire sociale de la forme capitaliste et établissement graduel du pouvoir bourgeois ; la Russie d’après 1917 : double victoire insurrectionnelle des bourgeois et des prolétaires (février et octobre), défaite sociale de la forme socialiste, victoire sociale de la forme capitaliste.
8. La Russie, du moins sa partie européenne, a aujourd’hui un mécanisme de production et d’échange déjà pleinement capitaliste, dont la fonction sociale se reflète politiquement dans un parti et un gouvernement qui ont expérimenté toutes les stratégies possibles d’alliances avec des partis et des États bourgeois de l’aire occidentale. Le système politique russe est un ennemi direct du prolétariat et on ne peut concevoir aucune alliance avec lui, bien que la victoire en Russie de la forme capitaliste de production soit un résultat révolutionnaire.
9. Dans les pays d’Asie où domine encore l’économie locale agraire de type patriarcal et féodal, la lutte, y compris politique, des «quatre classes», est un facteur de victoire dans la lutte communiste internationale, même si elle aboutit dans l’immédiat à l’instauration de pouvoirs nationaux et bourgeois: tant par la formation de nouvelles aires où seront à l’ordre du jour les revendications socialistes, que par les coups que ces insurrections et ces révoltes portent à l’impérialisme euroaméricain.
LA RÉVOLUTION ANTICAPITALISTE OCCIDENTALE
Réunion de Gênes, le 26 avril 1953
1. Après avoir établi l’analyse de la situation mondiale qui suit la deuxième guerre impérialiste, et étant clairement entendu que la consolidation après deux victoires des grands centres impériaux du capitalisme, ne coexiste pas (comme elle ne pouvait coexister) avec la consolidation d’un Etat ouvrier qui construirait le socialisme à l’Est – mais qu’il s’agit d’un rapport entre formes de capitalisme mûres et formes récentes et jeunes qui peuvent soit se rencontrer dans une économie mercantile mondiale unique, soit s’affronter dans des conflits armés pour la conquête de zones de marché, les lignes de fracture potentielles étant nombreuses -, il nous faut maintenant tourner notre attention sur le passage en occident du plein capitalisme à la société communiste: révolution qui n’est pas double, qui n’est pas «impure».
2. Nous avons démontré que les données «officielles» de Staline sur l’économie sociale russe correspondent aux caractéristiques classiques du capitalisme, réfutant ainsi les deux thèses selon lesquelles nous serions en présence ou d’une société socialiste ou d’une forme «nouvelle» inconnue du marxisme (thèse encore plus malheureuse que la première); de la même façon les données de l’économie occidentale, et notamment des Etats-Unis, y compris tirées des sources «officielles» de l’infecte propagande du «monde libre» coïncident entièrement avec la description marxiste du capitalisme d’où découle, en dépit de toutes les apologies sur le progrès et la stabilité du système, le cours inexorable des crises internes de production, des guerres pour les marchés, de l’écroulement révolutionnaire, de la conquête prolétarienne du pouvoir avec la destruction de l’Etat capitaliste, l’instauration de la dictature du prolétariat et l’élimination des formes bourgeoises de production.
3. Depuis qu’il s’est instauré, le mode capitaliste de production ne peut se maintenir qu’en accroissant sans cesse, non la dotation en ressources et installations destinées à améliorer la vie des hommes tout en diminuant leurs risques, peines et efforts, mais la quantité des marchandises produites et vendues. Comme la population croît moins vite que la masse des produits, ceux-ci doivent se transformer en consommations plus grandes (quelles qu’elles soient) et en nouveaux moyens de production, entrant ainsi dans une voie sans issue. C’est là le caractère essentiel, inséparable de l’augmentation de la force productive par les mécanismes matériels mis à disposition par la science et la technique. Tous les autres caractères liés à la composition statistique des classes et au rôle, important sans aucun doute, des superstructures administratives, juridiques, politiques, organisatives et idéologiques, ne sont que secondaires et accessoires; ils ne modifient en aucune façon les termes de l’antithèse fondamentale du capitalisme avec le mode de production communiste, telle qu’elle se trouve tout entière contenue, depuis le Manifeste de 1848, dans la doctrine prolétarienne révolutionnaire invariante.
4. Tous les caractères de l’avènement et du procès du capitalisme établis dans l’analyse monolithique de Marx peuvent se constater dans l’économie mondiale; ils se répètent, se renforcent même, en conformité avec les lois déduites principalement des cycles du capitalisme anglais: expropriation successive et drastique des tous les détenteurs de réserves de marchandises et de moyens de production (artisans, petits et moyens commerçants, industriels, rentiers); accumulation de capital: masse, absolue et relative, toujours plus grande d’instruments de production qui s’accroissent et se renouvellent sans trêve (et même sans raison); concentration dans un nombre toujours plus réduit de mains (et non de « têtes », concept précapitaliste) de ces forces sociales, avec de gigantesques complexes, inconnus autrefois, d’établissements et d’usines. Extension incessante du marché mondial, après la formation des marchés nationaux ; dissolution des derniers flots de travail-consommation autonomes existant dans le monde.
5. Cette série de confirmations du rythme, y compris supérieur aux attentes de nos théoriciens, nous est fournie en premier lieu par les statistiques de la production des Etats-Unis et de leur consommation interne en expansion continuelle. La question est de savoir s’il est possible que cette forme sociale connaisse un développement indéfini et sans secousses, ou si elle se heurtera à des secousses violentes, à des crises profondes et des bouleversements qui ébranleront le système jusque dans ses fondements. Pour y répondre, il suffit de considérer les deux guerres mondiales et la gigantesque crise intermédiaire de tout l’appareil productif, ainsi que l’instabilité dans tous les domaines de cet après-guerre tourmenté; cela réduit en pièces l’image d’une société prétendument prospère qui s’acheminerait vers une égalisation des niveaux de vie et de la richesse individuelle, composée entièrement d’une classe moyenne sans classes extrêmes, et qui ne connaîtrait par conséquent ni des luttes syndicales ouvertes ni des partis aux programmes anticonstitutionnels. L’examen le plus banal des infrastructures américaines montre combien est chimérique la vieille image d’un Etat administrateur, fédéral et non bureaucratique ni militaire qui serait tout différent des puissances européennes belliqueuses, séculairement en lutte pour l’hégémonie : les données américaines à cet égard battent de loin tous les indices, absolus et relatifs, du monde et de l’histoire humaine.
6. Même si on voulait en baser les conclusions sur les seuls rapports internes qui se vantent d’être stables au milieu de l’instabilité avouée des rapports internationaux (alors que les Américains ont renoncé à la vieille idée de rester à l’écart des événements extérieurs et extra-américains!), l’analyse de cette économie est confirme toutes les lois marxistes; elle conduit donc directement à la condamnation du mode capitaliste de production que personne ne peut arrêter dans sa course à la catastrophe et à la révolution. Le gigantesque réseau d’établissements et d’usines, sans égal dans le monde, et l’industrialisation poussée au maximum de toutes les sphères de l’activité montrent que les Etats-Unis dépassent tous les autres pays pour ce qui est de la domination du « travail mort » (Marx) – c’est-à-dire le capital cristallisé dans les machines, les installations, les matières premières, etc. -, sur le « travail vivant » – c’est-à-dire l’activité incessante des travailleurs dans la production. La liberté tant vantée sur la plan juridique ne peut dissimuler le poids et la pression de ce cadavre qui gouverne les vivants.
7. L’augmentation du niveau de vie du travailleur pour ce qui est de la quantité, exprimée dans un même mesure de valeur, des produits qu’il consomme, n’est que la confirmation des lois marxistes sur l’augmentation de la productivité du travail. Les statistiques pour certaines dates spéciales (1848, 1914, 1929, 1952) peuvent faire impression, mais elles ne font que s’inscrire dans un cycle qui a été prévu. Si en dix ans l’augmentation des salaires a été de 280%, alors que l’augmentation du coût de la vie n’a été que de 180%, cela signifie que l’ouvrier avec un salaire de 380 doit acheter 280 : l’amélioration se réduit à 35%. En même temps on admet que la productivité a augmenté de 250%. Donc l’ouvrier qui donne trois fois et demi autant, reçoit seulement une fois et un tiers : l’exploitation et la plus-value se sont énormément accrues. Il est complètement évident que la loi de la misère croissante ne signifie pas baisse du salaire nominal ou réel, mais accroissement de l’extorsion de plus-value et augmentation du nombre des sans-réserve et des expropriés.
8. L’augmentation de la productivité du travail, qui a été multipliée des dizaines de fois pendant tout le cycle du capitalisme en Amérique, signifie que pendant même temps de travail on produit une quantité des dizaines de fois plus grandes de marchandises. Le capitaliste qui autrefois avançait 1 de travail pour 1 de matières premières, avance aujourd’hui 1 de travail pour 10 ou 20 de matières premières. Si sa marge de profit restait la même par rapport à la valeur des produits vendus, son profit total serait dix ou vingt fois plus grand. Mais pour cela il faudrait que cette quantité dix ou vingt fois plus grande de produits ait trouvé des acheteurs. Le capitaliste se contente donc d’un « taux de profit » plus faible et augmente la rémunération du travailleur : mettons qu’il la double en valeur réelle chaque fois que la productivité est multipliée par dix ; dans le même temps il baisse le prix de vente parce que la marchandise contient 2 et non 10 de travail et il arrive à trouver des clients même parmi son personnel. Nous avons ici la loi de la baisse tendancielle du taux de profit avec l’augmentation de la productivité du travail et de la composition organique (rapport entre le capital constant et le capital total) du capital. Or toutes les conclusions sur l’impossibilité de ce système à perdurer dans le temps résultent et s’appuient sur la vérification de la loi de baisse du taux de profit (que le philocapitalisme de Staline lui faisait écarter imprudemment, voir notre Dialogue).
La position communiste est complètement opposée à celles-ci (et d’autant plus qu’elles deviennent toujours plus manifestes et impérieuses): domination du travail vivant sur le travail mort ! Utilisation de l’augmentation de la productivité, non pour une folle augmentation parallèle d’une production inutile quand elle n’est pas nuisible, mais pour l’amélioration des conditions du travail vivant, c’est-à-dire réduction drastique de la journée de travail.
9. Engels définissait déjà en 1850 l’Amérique comme le pays dont la population double tous les dix ans; si c’est aussi le pays où la productivité triple tous les dix ans et donc est multipliée par 6 en vingt ans (ou avec la loi de progression géométrique rêvée par Staline pour la Russie, devient neuf fois plus grande), ce n’est donc pas un pays où le socialisme européen est inapplicable, mais celui qui nous a dépassé de loin dans la course à la crise de surproduction et à la pression explosive du capitalisme.
Du point de vue économique, l’accession du prolétaire au crédit avec la vente à tempérament d’articles de luxe en fait un « pauvre » et un sans-réserve achevé ; son bilan n’est plus celui de quelqu’un qui possède zéro, mais celui de quelqu’un qui a hypothéqué une quantité de travail futur pour arriver à zéro : un véritable esclavage partiel. Du point de vue social, toutes ces consommations correspondent à des réseaux d’influence et même de corruption dégénérative à l’avantage de la classe dominante et des tendances d’habitudes et d’idéologies qui lui conviennent. Le monstrueux système de publicité contraint le prolétariat à acheter avec ses augmentations de salaire des biens de consommation de mauvaise qualité, voire nocifs. La liberté individuelle de la riche Amérique ajoute au despotisme d’usine capitaliste le despotisme et la dictature sur les biens de consommation standardisés de la classe exploitée, à qui l’on impose des besoins absurdes pour ne pas lui accorder du temps libre et pour ne pas arrêter l’inondation mercantile.
Le système consistant à verser une petite fraction du bénéfice de l’entreprise proportionnellement au salaire annuel a un effet similaire. Quand on fait le compte sur des données statistiques précises, on s’aperçoit que dans le meilleur des cas, cela correspond à une augmentation de salaire qui ne dépasse guère les 5%, intégralement récupérée par le coup de fouet qu’elle donne au zèle de l’ingénu « actionnaire » qui se fait ainsi rouler.
10. La théorie des crises récurrentes toujours plus graves est fondée sur celle de l’augmentation de productivité et de la baisse du taux de profit ; elle ne pourrait être réfutée que si les indices caractéristiques du cours capitaliste venaient démentir cette dernière. On constate tout le contraire aux Etats-Unis, comme pourrait aussi le confirmer la comparaison avec nos industriels qui, dans la sidérurgie, aimeraient bien passer d’une production de 80 tonnes d’acier par ouvrier aux 200 tonnes américaines. Qui ne préférerait toucher 4% sur 200 plutôt que 5% sur 80 ?
La crise économique intrinsèque, c’est-à-dire de celle de l’ « abstraite » (comme chez Marx) Amérique qui devrait manger tout ce qu’elle produit, est décrite en formules et en graphiques inexorables. Un tableau des marchandises qui oscillent en moyenne autour du prix du pain, nous montre qu’aujourd’hui l’ouvrier peut acheter une livre de pain avec la rémunération de 6 minutes de travail alors qu’il lui en fallait 17 en 1914. La population ouvrière a augmenté sans aucun doute par rapport à la population totale : comment feront les citoyens américains pour absorber trois fois plus de pain qu’ils en absorbaient en 1914, 10 fois plus qu’en 1848 ? Pour ne pas crever, ils devront suivre le conseil de manger des brioches ! A un certain moment, d’un côté on ne pourra pas vendre une livre de pain de plus et de l’autre côté l’ouvrier, au chômage, ne pourra même plus en acheter une. En bref, voilà pourquoi le vendredi noir reviendra, et toujours plus noir.
11. Une solution consiste à faire avaler du pain à des populations qui jusqu’ici mangeaient du mil, du riz ou des bananes (les Mau-Mau ont-ils vraiment tort ?). Et pour cela, on commence par canonner ceux qui empêchent de débarquer, puis, plus tard, ceux qui vendent moins cher le riz ou les bananes : voilà l’impérialisme. Si la théorie marxiste des crises et des catastrophes colle parfaitement, il en va de même pour la théorie de l’impérialisme et des guerres. Les données sur lesquelles s’appuie Lénine dans son livre sur l’Impérialisme ont été relevées en 1915 ; elles sont confirmées aujourd’hui avec dix fois plus de force par les statistiques américaines.
Celles-ci comparent d’autre part le niveau de vie en Amérique et dans les autres pays qui l’entourent : en premier lieu, avec les pays alliés ; ensuite avec les ennemis. Si dans les premiers une livre de farine nécessite 4 fois plus de temps de travail qu’en Amérique, elle en nécessiterait neuf fois plus en Russie, selon ces statistiques américaines. Même si les statistiques russes fournissaient un chiffre inférieur, il est hors de doute que dans la zone orientale, les lois de l’accroissement de la productivité, de la composition organique du capital et de la chute du taux de profit ont encore un long chemin devant eux, ce qui provoque une grande confusion chez ceux qui lisent à l’envers les conditions de la révolution et la distance qui nous en sépare.
Où que soit placée la première pièce d’artillerie et lancée la première fusée, peut-être depuis la lune, il est certain qu’il faut frapper au centre du système américain pour lui appliquer vigoureusement un frein à la croissance folle de la consommation et de la production qui démontre qu’il est vrai que l’homme ne vit pas que de pain, mais que si cet homme gagne en 6 minutes son pain de la journée et qu’il travaille néanmoins plus de deux heures, ce n’est pas un homme mais un crétin.
12. La raison pour laquelle il n’y a pas aux Etats-Unis un véritable parti communiste au programme intégralement révolutionnaire, alors que ce programme est si « actuel » et que les conditions y sont mûres au point de tendre potentiellement à se putréfier, est un grand problème historique posé à l’échelle mondiale. La troisième vague opportuniste qui a brisé le mouvement marxiste du premier immédiat après-guerre a trois aspects : – réduction au capitalisme de la forme de production qui se développait en Russie. – abandon des revendications communistes par l’Etat politique russe – politique d’alliance militaire de celui-ci et d’alliance politique des partis parallèles en occident sur des revendications de nature bourgeoise et démocratique.
Le brusque passage de l’apologie du régime capitaliste américain comme ami et défenseur du prolétariat mondial à sa dénonciation comme ennemi de la classe laborieuse qu’il ne serait devenu qu’en 1946, ne pouvait que saboter encore plus la formation révolutionnaire du prolétariat en Amérique et y interposer des freins historiques à la formation d’un véritable parti de classe. Il ne sera possible de dépasser cette situation que sous tous ses aspects : démonstration qu’il n’y a pas de construction du socialisme en Russie ; que si l’Etats russe entre en guerre, ce n’est pour le socialisme, mais pour des rivalités impérialistes ; démonstration surtout qu’en Occident les buts démocratiques, populaires et progressistes non seulement n’ont aucun intérêt pour la classe des travailleurs, mais reviennent à consolider un capitalisme en putréfaction.
13. Dans ce long travail de reconstruction (qui doit aller de pair avec la maturation de la crise de la forme de production occidentale, et américaine en particulier, dont toutes les conditions déterminantes existent pour qu’aucune diversion de politique intérieure ou mondiale ne puisse la retarder plus de quelques décennies), il faut repousser l’illusion que de nouveaux expédients ou des conclusions de quelques prétendus intellectuels puissent valoir davantage que les confirmations historiques déjà apportées par les faits à la doctrine originelle marxiste, correctement comprise et appliquée.
Le parti communiste défend la perspective future d’un temps de travail réduit et consacré à des objectifs utiles à la vie, et il travaille en fonction de ce résultat de l’avenir en s’appuyant sur tous les développements réels. Cette conquête qui semble misérablement exprimé en heures et réduite à un décompte matériel, constituera en réalité une victoire gigantesque, la plus grande possible, par rapport à la nécessité dont nous sommes tous esclaves. Car même après la disparition du capitalisme et des classes, l’espèce humaine sera encore soumise à la nécessité imposée par les forces de la nature : la liberté absolue au sens philosophique restera toujours un mirage.
Celui qui, surtout dans le tourbillon du monde actuel, au lieu de se raccrocher au fil de cette notion impersonnelle des conditions de l’avenir, veut imaginer dans sa pauvre tête des recettes nouvelles et des formulations inédites doit être considéré comme plus dangereux que les plus crasses conformistes et serviteurs du capital qui professent son existence éternelle…