Introduction en 2000 à la traduction en anglais des thèses présentées par la Gauche au IIIe Congrès du Parti communiste italien à Lyon en 1926
Catégories: Party Theses, PCd'I
Article parent: Thèses de Lyon
Traductions disponibles:
- Anglais: 2000 Introduction to Theses presented by the Left at the III Congress of the Communist Party of Italy (Lyon, 1926)
- Français: Introduction en 2000 à la traduction en anglais des thèses présentées par la Gauche au IIIe Congrès du Parti communiste italien à Lyon en 1926
- Russe: Вступление 2000г. к Тезисам, представленными левыми на III конгрессе коммунистической партии Италии (Лион, 1926 г.)
Introduction en 2000
Lors du Congrès de Lyon, au terme d’un discours d’une durée de 7 heures, le représentant de la Gauche, s’adressant à Gramsci, déclarait : «Nous n’avons pas le droit de nous appeler marxistes, ni même matérialistes historiques, simplement parce que en tant que Parti nous acceptons sans réserve certaines thèses relatives à des aspects particuliers, qu’il s’agisse de l’activité syndicale, de l’économie, des tactiques parlementaires ou des questions de race, de religion et de culture. Ce n’est que lorsque nous croyons à la même conception de l’univers, de l’histoire et du rôle de l’humanité en son sein, que l’on peut dire à juste titre que nous sommes sous la même bannière politique ». Gramsci répondit en reconnaissant l’exactitude de la conclusion fondamentale énoncée par la Gauche « et a en effet admis qu’à ce moment-là, il voyait cette vérité importante pour la première fois ».
À vrai dire, lors des polémiques de l’année précédente avec la Gauche, même le groupe de Gramsci avait affirmé que le « léninisme » était une vision complète du Monde et pas seulement de la révolution mondiale. Ils l’ont probablement dit sans le comprendre. En effet, la Gauche n’a eu aucune difficulté à souligner la contradiction entre cette affirmation et le fait que les dirigeants de l’Ordine Nuovo souscrivaient à une philosophie idéaliste, c’est-à-dire une conception du Monde qui était caractéristique non pas de Marx ou de Lénine, mais des néo-hégéliens, et en particulier de Benedetto Croce. Où était la cohérence dans Gramsci en se reliant à Croce en matière philosophique, et au « léninisme » pour une vision du Monde ?
Le mouvement communiste révolutionnaire est basé sur un système théorique qui reflète une conception organique du Monde: la doctrine marxiste du matérialisme historique et dialectique qui a trouvé en Lénine l’un de ses plus puissants champions. C’est pourquoi nous donnons le nom de doctrine au corpus théorico-scientifique achevé, et pourquoi nous le défendrons toujours jalousement contre tout type de contamination, ou « enrichissement » comme dirait certains, provenant d’autres écoles de pensée.
Appeler cette doctrine le « léninisme » est donc tout à fait superflu, et Lénine lui-même ne l’a certainement jamais jugé nécessaire. Si Lénine avait été révisionniste, alors nous pourrions justifier l’utilisation d’un tel terme, mais au lieu de cela, il a mené une bataille acharnée contre les révisionnistes de toute nuance, et contesté leur droit d’adopter le qualificatif de marxiste et les traditions marxistes. Il défendait l’orthodoxie marxiste, s’appuyant sur le matériel de l’Histoire vivante, et avec ses formidables exégèses sur le travail des fondateurs du socialisme scientifique, il disséqua les preuves corroborantes, fournies par l’Histoire à l’appui de notre doctrine commune, jusque dans les moindres détails.
La bataille menée par Marx, Lénine et la Gauche italienne, et par notre parti aujourd’hui, est à la fois une lutte révolutionnaire impliquant l’étude, l’organisation, la préparation à l’insurrection, et la défense de la cohérence totale du programme et de la tactique, le résultat de plus de cent ans d’expériences et de leçons de la lutte de classe prolétarienne.
Culminant au 3ème congrès à Lyon et au 6ème Exécutif élargi à Moscou, les divergences qui inciteraient la Gauche à s’opposer à la fois à la politique déviationniste de l’Internationale et aux gramscistes, ou centriste, dirigeant le Parti communiste d’Italie (PC d’I), avaient en fait pour origine l’éclectisme tactique préoccupant qui, au nom de la conquête des masses, diluait les positions classistes du marxisme révolutionnaire avec les idéologies bâtardes de la petite bourgeoisie. Les préoccupations de la Gauche italienne étaient, malheureusement, non sans fondement, et les erreurs tactiques se transformeraient rapidement en une distorsion des principes révolutionnaires. Et de là il n’y avait qu’un pas jusqu’à la trahison ouverte.
Nous n’avons qu’un bilan fragmentaire, 75 ans plus tard, des discussions qui ont eu lieu au 3ème Congrès à Lyon. S’ils n’ont pas été détruits à l’époque, les documents restent aujourd’hui enterrés quelque part dans les archives de Moscou ou de l’ex-Parti communiste italien. Et pourtant, même si nous ne connaîtrons jamais le contenu du long rapport remis par le représentant officiel de la Gauche ou celui des interventions faites par ses délégués, nous avons encore le magnifique corps de thèses qui a été présenté au congrès: les «thèses de la Gauche», dont une connaissance approfondie est indispensable pour chaque communiste militant.
Restant fidèles à la tradition de la Gauche, les thèses présentées au 3ème Congrès ont relégué les questions italiennes et contingentes à la dernière place, tandis que beaucoup d’espace a été donné aux thèses sur la nature générale et fondamentale du Parti. Les thèses de la Gauche présentées au Congrès de Lyon ne devraient donc pas être considérées comme pertinentes uniquement pour ce congrès particulier, ou cette ville ou cette année particulière, mais devraient être considérées comme le corpus doctrinal du Parti, définissant son existence passée, présente et future.
La raison de les publier en langue anglaise n’est pas parce que nous voulons contribuer à l’architecture du mouvement communiste révolutionnaire des années 1920, mais parce qu’il représente une arme dans la bataille théorique qui se déroule aujourd’hui en préparation de la bataille révolutionnaire future.
C’est précisément pour cette raison qu’il nous faut jeter un bref regard, même s’il est incomplet, sur la situation générale de ces années-là avant d’aborder la question du 3e congrès du P.C. d’I.
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Avec la fin de la Première Guerre mondiale en 1918, dont le déchaînement avait étouffé les flammes de la lutte des classes, les années 1919-1920 qui suivirent virent la bourgeoisie trembler de terreur face à la victoire révolutionnaire. L’éruption inattendue de l’attaque révolutionnaire contre les puissances établies, qui s’était étendue de la Russie tsariste à l’Europe entière, fit comprendre à la bourgeoisie que la guerre générale entre les États n’inaugurerait pas une période de paix capitaliste, mais serait suivie d’une nouvelle éruption de lutte de classe et de guerre civile.
Cette étape a marqué l’apogée du mouvement communiste international : victoire de la bataille insurrectionnelle contre l’essaim des partis petite-bourgeois (adversaires classiques) et sociaux-démocrates (traîtres classiques); puis des victoires militaires sur les hordes contre-révolutionnaires blanches et leurs soutiens allemands et de l’Entente Cordiale. Dans le même temps, elle marqua la victoire théorique de la doctrine marxiste révolutionnaire qui avait servi d’oxygène vital pour permettre la création du parti bolchevique, et que les bolcheviks avaient défendu dans son intégralité contre les ignominies des réformistes et des traîtres de 1914.
Alors que la bourgeoisie assistait à l’effondrement de ses lâches idéaux, et tentait de remodeler son monde décrépit autour des formules moralisatrices de Wilson et Co., notre mépris, à la lumière de notre doctrine, était sans limite envers tout le bagage bourgeois des idéologies politiques en ruine, envers ses philosophies décrépites vaincues par le marxisme dès ses premiers jours, envers ses sciences académiques fausses et corrompues et en particulier envers ses philanthropies hypocrites et puritaines.
Les masses prolétariennes ignorantes, sans Dieu ni patrie, levèrent leurs poings calleux afin de porter un coup mortel à la bourgeoisie et reléguer la « sagesse » de la classe dominante aux oubliettes.
La ferveur de ces années prolifiques faisait qu’il était facile de se laisser emporter par un élan d’optimisme plein d’espoir et de croire qu’une résurgence historique des forces social-démocrates collaborationnistes, qu’une rechute dans l’opportunisme, serait impossible après une avancée aussi vigoureuse. La Gauche Communiste en Italie fut la première à prendre conscience du danger, et dès lors, à de nombreuses occasions, ce serait le Parti italien (bien sûr tant que la Gauche a défini sa politique) qui attirerait l’attention sur le fait que ni la foi en la révolution, ni la stabilité organisationnelle du Parti, ne parviendraient à relier la volonté des révolutionnaires à l’action de la classe ouvrière. Les militants du parti doivent faire preuve d’enthousiasme et d’assurance, mais cela ne peut pas se transmettre automatiquement aux masses prolétariennes simplement par le simple biais de leur activité d’orateurs, d’agitateurs et d’écrivains. Même un groupe exécutif composé de dirigeants célèbres n’est pas capable de mettre les masses prolétariennes en mouvement à la poursuite d’objectifs révolutionnaires. Une thèse centrale à laquelle nous adhérons est que la révolution ne consiste pas à choisir un groupe de personnes particulièrement douées pour former l’état-major général du parti : le processus est celui de la physique sociale, nous observons ce qui se passe, nous ne faisons pas en sorte que cela se produise. En d’autres termes, le Parti communiste peut et doit même guider la révolution, mais il ne peut pas la générer.
Au fil des années, avec le recul de la vague révolutionnaire et une succession de défaites prolétariennes, en particulier après les événements désastreux en Allemagne en 1923, l’Internationale communiste n’a pas appliqué une approche dialectique marxiste aux phénomènes complexes qui sont nés du fait que la Russie et l’Occident étaient à différents niveaux de développement économique, et a donc été incapable de répondre aux diverses défaites et échecs par une évaluation calme et sobre de ses politiques tactiques. Au contraire, il lui a semblé bien plus facile de se lancer dans une chasse aux sorcières contre les déviationnistes de droite – en dépit du fait que ces « coupables » avaient fidèlement suivi la ligne du parti et avaient été présentés comme des modèles jusqu’alors. Pour répéter le succès de la révolution russe en Occident ( zone du capitalisme sénile), on pensait qu’il fallait simplement imiter l’organisation du parti bolchevique et son processus de formation, comme si la révolution dépendait simplement d’un ensemble de recettes organisationnelles et d’actes de volontarisme.
Les erreurs de méthodologie ont rapidement conduit à une répudiation des objectifs. Et si cela n’était déjà pas facile à maintenir auparavant, ce fait devenait évident à partir du moment où le stalinisme décrétait que la Russie serait le seul pays de la dictature prolétarienne et du socialisme ; une déclaration qui impliquait une renonciation de plus en plus claire à l’objectif d’oeuvrer à la révolution en Europe.
Au fil des congrès successifs, l’Internationale a commencé à évaluer la situation, mais pas dans le sens où elle aurait fait une évaluation réaliste en vue d’adopter les procédures d’action que les tactiques révolutionnaires du parti mondial auraient dû prévoir en premier lieu. Au lieu de cela, sous prétexte d’ajuster le cap selon les vents des diverses contingences politiques et sociales, elle est devenue la proie d’une manie dangereuse consistant à imposer des changements soudains, inattendus et toujours déstabilisants, suivis de contre-mesures dites « intelligentes ». Finalement, on en vint à penser que « la situation » pourrait être évaluée mois après mois, selon qu’elle était plus ou moins révolutionnaire. Si au contraire on estimait que la situation s’était apaisée, on parvenait à la conclusion inverse : on décidait alors d’un virage « à droite » et on installait à la tête du parti de nouveaux éléments aptes à mettre en œuvre la dernière ligne politique en date.
La triste histoire du Komintern, après ses trop brèves années de gloire, raconte comment chaque nouvelle circonstance a conduit à rechercher des hommes les plus prêts à s’adapter, des hommes qui pourraient être élevés aux échelons les plus élevés du parti aussi facilement qu’ils pouvaient être rejetés, à moins qu’ils ne soient assez opportunistes, et assez sournois, pour pouvoir s’adapter rapidement aux nouveaux changements. Une pratique que nous dénoncions comme «selezione alla rovescia»: une sélection à l’envers.
Mais ce n’était pas seulement le stalinisme qui était coupable d’avoir apposé les traditions les plus nocives de la bourgeoisie en matière de manœuvres diplomatiques et de parlementarisme. Le triste fait est qu’aucune partie de l’Internationale communiste n’en était à l’abri. Non seulement personne n’a dénoncé cette méthode suicidaire, mais tout le monde, à l’exception de nous, y compris les différents mouvements d’opposition de gauche, en a fait usage sans tenir compte du fait que la méthode elle-même était un symptôme dangereux de la maladie opportuniste. Même les plus grands champions de la méthode révolutionnaire, comme ignorants du fait que la victoire ou la défaite de la révolution mondiale ne dépendrait pas de l’équilibre des forces au sein du Komintern ou de ses partis membres, s’adaptèrent à la tactique de manœuvre et de négociations instrumentales. Ce qui se passait, malheureusement, était exactement le contraire. Le jeu joué à l’échelle mondiale était déterminé par des relations de pouvoir très différentes, avec le capitalisme international d’un côté, et le prolétariat de l’autre.
La Gauche communiste était le seul groupe à dénoncer clairement et constamment cette politique comme une marche générale dans la direction d’un néo-opportunisme; c’est vers cela que nous vîmes se diriger le Komintern avec ses oscillations loin d’être simples, et nous pouvions prévoir la tendance liquidationniste qui en découlerait. Face à ces tactiques, qui consistent à osciller tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, où chaque bascule vers « la gauche » amenait une bascule vers « la droite » tout aussi inévitable, nous étions à plus d’une occasion conduits à faire l’affirmation scandaleuse que les idées de la « Droite », même si erronées, étaient souvent beaucoup plus cohérentes dans la méthode et l’application que celles des centristes.
Nous pouvons en donner un exemple tiré du Congrès de Lyon lui-même. Tasca, représentant la droite du parti, à un certain moment du débat du comité politique concernant les thèses de Gramsci, déclara que «je n’accepte pas dans les thèses politiques le paragraphe dans lequel nous nions que la social-démocratie est l’aile droite du mouvement ouvrier, en la considérant plutôt comme l’aile gauche de la bourgeoisie. Si c’était le cas – commentait Tasca très justement – la tactique du Front uni serait absurde, car ce serait une tactique de coalition avec une classe ennemie. En faisant un tel constat, – Tasca le craignait – , cela fournirait une justification à la critique de l’extrême gauche contre le Front uni. Il est vrai que l’idéologie social-démocrate est le reflet de l’influence de la bourgeoisie sur le mouvement ouvrier ; il est vrai que cette influence, touchant particulièrement les dirigeants, affecte également de larges couches des masses, mais cela n’a pas toutefois privé le mouvement ouvrier, même là où il suit la social-démocratie, de sa structure de classe sociale. Cela est particulièrement vrai lorsque la social-démocratie constitue une phase historique en tant que débouché pour l’ensemble du mouvement ouvrier, comme dans le cas du Parti travailliste anglais, et, si ce n’était pas le cas, les communistes qui adhèrent au Parti travailliste seraient une absurdité ». Et le représentant de la Gauche, soutenant que le raisonnement de Tasca était tout à fait logique, ne pouvait pas manquer de déclarer que: «Rienzi [ pseudonyme de Tasca ] a raison. Si vous dites que la social-démocratie est une aile gauche de la bourgeoisie, vous devez admettre que la tactique du Front uni est une tactique consistant à faire une coalition avec un parti bourgeois. Il y a cependant une contradiction dans ce que dit Rienzi sur la base sociale de la social-démocratie et ce qu’il affirme sur la nature du parti. S’il est vrai que vous jugez un parti selon la base sociale de ses membres, alors la social-démocratie est toujours un parti prolétarien et révolutionnaire ». Et ce commentaire supplémentaire était encore plus pertinent pour Gramsci que pour Tasca, avec Gramsci soutenant les thèses sur le « Parti faisant partie de la classe ouvrière ».
L’éclectisme tactique du Komintern a été contesté dès le début par la Gauche italienne, car même s’il restait dans le cadre d’une stratégie dont les contours généraux restaient inchangés jusqu’en 1923/24, il servait toujours de terrain fertile au développement des écarts opportunistes ultérieurs, prospérant et devenant toujours plus prononcés et dangereux. Les différentes tendances de gauche et les mouvements d’opposition internationaux n’ont pas réussi d’abord à comprendre tout cela, et plus tard ont été incapables d’évaluer correctement la situation.
Les preuves de cette corruption de plus en plus répandue des principes ne manquent pas et peuvent être résumées brièvement comme suit:
1. La réconciliation avec la social-démocratie: tant par le projet de dissolution de l’ Internationale rouge des syndicats pour la fusionner ensuite avec l’Internationale d’Amsterdam, émanation de la Société des Nations, qu’avec la théorisation du Gouvernement de gauche comme étape intermédiaire favorisant le développement révolutionnaire.
2. Le retour à des formulations ambiguës du front uni étendu à inclure les partis bourgeois, comme dans le cas, en Italie, de la participation à l’opposition antifasciste dans la sécession de l’Aventin; une institution bourgeoise, démocratique, légalitaire et pro-monarchiste.
3. Une surévaluation des fractions de « gauche » au sein des partis sociaux-démocrates et bourgeois et dans les syndicats.
4. La tendance à minimiser, au point d’effacer, toute distinction entre les partis communistes, les partis paysans et les partis nationaux-démocrates, tant dans les zones coloniales que dans le cœur de l’Europe.
5. La manière dont les problèmes internes des différents partis ont été résolus en remaniant leur direction, adoptant ainsi les méthodes les plus consommées des pays démocratiques et bourgeois.
6. Le système d’humiliation rituelle et de corruption qui cherchait à extorquer les confessions et les désaveux des erreurs passées de la part des « mécréants » tandis que, pendant ce temps, les vieux routiers du menchévisme russe et de l’opportunisme international avaient des certificats de léninisme.
7. Le refus de l’Internationale de discuter de la Question Russe.
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En Italie, à la suite du 3ème congrès du P.C.d’I, le contrôle total du parti fut remis aux centristes en 1926. Et Gramsci, et en fait tout le groupe « Ordine Nuovo », participerait à la corruption généralisée de la doctrine correcte et de la tactique révolutionnaire correcte qui constituerait la base de la contre-révolution stalinienne. Inexorablement, ils se dirigeaient vers les pires dégénérescences, dans la mesure où leur objectif caché était le renoncement à la révolution européenne tout en créant les prémisses idéales pour que la Russie soviétique participe à la guerre impérialiste.
Et pourtant, les différentes étapes de cette politique défaitiste devaient être bien camouflées pour que le prolétariat croie que l’Internationale non seulement ne faisait pas un pas en arrière, mais qu’au contraire elle se déplaçait de plus en plus vers « la gauche ». En fait, quelques années plus tard, une tactique qui allait finir par être qualifiée de social-fascisme prédominerait. Ce dernier changement est apparu comme la négation exacte de la théorie au nom de laquelle les centristes gramscistes avaient combattu nos positions en Italie, en faisant un mérite du fait qu’ils exécutaient fidèlement les instructions de l’Internationale. La Gauche italienne avait toujours soutenu le point de vue (alors considéré comme hérétique) selon lequel la bourgeoisie alternerait, en raison de sa nécessité de faire respecter sa domination de classe, la méthode fasciste avec la méthode démocratique. Et pourtant, lorsque Moscou lança son slogan sur le social-fascisme, qui déclarait que les socialistes devaient être combattus autant que les fascistes parce qu’il n’y avait aucune différence entre eux, n’était-ce pas la même chose ?
Trotski, alors en exil, se battit farouchement contre le nouveau slogan, craignant le « danger fasciste » qui gagnait du terrain en Allemagne, et que les communistes staliniens ne combattaient en rien. Il préférait au contraire soutenir une tactique de front uni, à l’image de 1922, qui visait à créer une coalition anti-nazie. Ces tactiques, faussement qualifiées de « léninistes », avaient toujours été une source de désaccord entre nous et Trotski, ce dernier ne réalisant que beaucoup plus tard combien le stalinisme en avait abusées. Sans accueillir la nouvelle tactique de Moscou comme un succès de l’aile gauche, nous avons au contraire maintenu la trajectoire principale de notre critique, et conservé, pour des motifs tout à fait différents, notre aversion pour le front/coalition populaire, pleinement convaincus que les staliniens reviendraient à une telle formule, en particulier en Italie où elle n’avait jamais été dénoncée.
Tous ces va-et-viens que nous avons brièvement évoqués devint la recette d’une trahison du prolétariat encore plus nauséabonde que ce qui s’était produit en 1914: le souvenir de la Révolution d’Octobre, et les années glorieuses qui l’ont précédée, seraient utilisés pour soutenir une adoption éhontée de la politique opportuniste de la collaboration de classe dans l’intérêt de la préservation du capitalisme.
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Le Congrès de Rome en 1922, avec l’approbation des célèbres thèses, avait donné une ratification presque unanime à la ligne de la Gauche qui avait émergé de manière organique un an plus tôt à la suite de la scission à Livourne. Nous pouvons noter à titre de commentaire qu’ alors même l’aile droite de Tasca ne s’était pas complètement alignée derrière les directives tactiques de l’Internationale, dont certaines avec lesquelles nous étions déjà en désaccord. L’adhésion totale à la tactique du Komintern à cette époque était préconisée par Bombacci; en effet, ce Bombacci qui, peu après, deviendrait un partisan officiel du fascisme, et qui finirait même par rejoindre ses rangs.
La direction du PCd’I qui apparut en 1926 lors du congrès du parti à Lyon n’avait pas été élue, et le parti n’avait pas eu l’occasion de juger de sa valeur. Au lieu de cela, elle avait été officiellement désignée par l’Internationale pour remplacer celle élue par une procédure régulière au Congrès de Rome. Et non seulement cela, elle avait été remaniée à plusieurs reprises. Après le Congrès de Rome, le parti n’eut pas d’autres occasions de se prononcer sur les politiques et les actions de la direction. Au cours de la seule consultation qui eut lieu lors du congrès clandestin de Côme en mai 1924, l’écrasante majorité des délégués s’ aligna contre les politiques de la nouvelle direction en adhérant aux thèses de Rome, c’est-à-dire à l’ancienne direction de la Gauche. En fait, la direction gramscienne, issue de Moscou, s’ avéra être minoritaire non seulement par rapport à la Gauche, mais aussi à la droite, de qui elle recueillit encore moins de voix.
Mais les centristes du 3e congrès étaient convaincus qu’ « il fallait mettre un terme à toute une époque de vie du parti ». Et il en fut ainsi. Déraciner l’influence de la Gauche parmi les membres du parti devint la priorité absolue pour le centrisme et l’Internationale.
La revue Prometeo, qui était apparue pour la première fois au début de 1924 avec l’approbation de l’Internationale, fut réprimée à la hâte sous prétexte qu’elle pourrait « devenir un centre d’activité et d’agitation de la Gauche ». Les contributions des camarades de la Gauche à la presse du parti furent pour la plupart rejetées. Si elles étaient publiées, elles étaient précédées par de longs éditoriaux, parfois plus longs que les articles eux-mêmes, qui cherchaient à les discréditer en les décrivant comme fractionnistes. Tous les dirigeants de la Gauche furent soit dûment écartés de leurs positions responsables dans les différentes fédérations, soit les fédérations elles-mêmes furent dissoutes.
Lors du 5e Congrès de l’Internationale communiste, la Gauche, bien que demeurant en dehors des organes de la centrale du parti, s’était engagée à ne pas créer d’obstacles ou de pôle d’opposition à la direction. Mais dès les congrès fédéraux qui se tinrent peu de temps après, la direction italienne allait briser cet accord tacite, conclu à Moscou, en lançant son offensive fractionniste.
L’argument polémique utilisé par le groupe exécutif de PCd’I était la simplicité même: la Gauche dit que l’Internationale se trompe, l’Internationale ne peut pas faire d’erreurs, donc la Gauche se trompe. Mais, en réalité, les grands défenseurs du Komintern, qui n’avaient pas réussi à faire la distinction entre le Komintern et son Comité exécutif, n’étaient pas animés par le souci de protéger l’organisation internationale contre les critiques de la Gauche, mais ils voulaient plutôt que le Komintern les protège. C’est ainsi que les dirigeants du PCd’I ont reporté leurs responsabilités et leurs erreurs sur le Komintern, en le mettant en avant et en le compromettant chaque fois qu’il se trouvait en difficulté. Cet « internationalisme à l’envers » était dicté par la plus grande simplicité et la plus grande facilité avec lesquelles, dans le sillage du succès immédiat, on pouvait exploiter la foi et le dévouement des masses laborieuses envers l’organe international et des noms célèbres, comme celui de Lénine si souvent galvaudé. Ainsi, à chaque étape du processus, des individus que l’on ne pouvait considérer que comme des parasites de ce grand rassemblement de forces, brandiraient contre la Gauche l’Internationale, la révolution russe, le léninisme et le bolchevisme.
Ce système, même s’il avait réussi à déplacer l’appartenance au parti d’une position de la Gauche à celle du centre, n’aurait réussi à nuire qu’au parti et à l’Internationale parce qu’il aurait déformé et dénaturé sa physionomie, le livrant ainsi, en tant que complices de la contre-révolution stalinienne, dans les bras de l’opportunisme. De cette manière désastreuse de faire aller les choses, les membres du parti n’aurait pu que tirer la conclusion malheureuse que le Parti communiste était, après tout, comme tous les autres partis bourgeois et sociaux-démocrates, chaque débat se terminant par des désaccords et un antagonisme entre des dirigeants qui étaient prêts à briser même l’organisation politique si cela signifiait l’emporter sur leurs rivaux, donnant ainsi raison à ceux qui disaient que la scission à Livourne avait contribué à la ruine du prolétariat en permettant au fascisme de triompher.
Mais, outre ces travailleurs qui étaient déjà membres, le parti aurait dû être soucieux d’attirer, de convaincre et de mobiliser ceux pour qui l’Internationale ne représentait pas une autorité, et qui donc n’avaient pas répondu aux appels à se discipliner à ses délibérations. Avec ses arguments et ses méthodes positives, le parti aurait dû être en mesure de faire passer ces travailleurs d’une position de méfiance à une position de foi. C’est le devoir fondamental d’un parti révolutionnaire. Et d’autant plus pour un parti qui clamait haut et fort la nécessité de conquérir les masses. La réalité, au milieu de tous ces bavardages sur la conquête des masses, était que la direction centriste n’avait pas réussi à élargir l’influence du parti sur le prolétariat, limitant son objectif au maintien d’un contrôle total sur les prolétaires qui étaient déjà membres du parti et n’hésitant pas, pour atteindre cette fin, à briser le mouvement dès que surgissaient des discussions et des critiques.
La direction du PCd’I avait subi un nouveau remaniement lors du 5e Congrès de l’Internationale communiste à la suite de sa récente fusion avec le groupe « Troisième Internationaliste » du PSI. Immédiatement après le Congrès, la direction rénovée devait publier une série d’Ordres du jour – pour que les fonctionnaires du parti les présentent aux congrès fédéraux –, ce qui devait donner le signal pour débuter leur campagne contre la Gauche. Si l’attaque contre les positions politiques de la Gauche avait été menée dans un esprit d’ouverture et de sincérité, en respectant les assurances données lors du 5ème Congrès et en engageant une discussion sérieuse, peut-être aurait-elle montré que la direction avait vraiment à coeur le parti et sa crise interne. Mais sachant qu’une telle approche les aurait privés de tout espoir d’amener le parti à adopter sa politique (un sujet qui a constitué le fond de quelques rapports envoyés par l’exécutif italien au Comité exécutif de l’Internationale communiste), ce n’était pas ce que les Ordinovistes voulaient. Ils ont donc choisi de prendre la route que nous avons décrite ci-dessus, la seule qui leur garantirait le succès. Au sein des organisations de base du parti, lors de réunions de militants du parti, la question de savoir quelle tendance politique correspondait le mieux aux expériences durement acquises pendant la lutte révolutionnaire, que ce soit celle centriste ou celle de la Gauche, ne serait plus soulevée, et la direction transformerait le débat sur le 3ème congrès du parti en une campagne diffamatoire contre la Gauche, qui serait qualifiée de fractionniste et de sécessionniste. Au cours du congrès, un délégué révélerait que: «le débat préliminaire du congrès du parti consistait en des insultes et des dénigrements. Ce n’était pas un débat sur les questions idéologiques ».
Le 25 mai 1925, L’Unità avait annoncé que le 3e Congrès du parti aurait lieu bientôt. La Gauche appela à l’ouverture immédiate de discussions, et comme les restrictions préjudiciables et les mesures disciplinaires de nature fractionniste ne seraient d’aucun avantage pour le mouvement révolutionnaire dans son ensemble et n’empoisonneraient que l’atmosphère du congrès, elle appela à la suspension de ces mesures. Par conséquent, dans le but de créer un réseau d’information – non pas secret mais ouvert à l’ensemble des membres du parti – la Gauche avait formé un Comité d’ Entente (Comitato d’Intesa) et, dans une lettre du 1er juin, elle avait informé l’exécutif du PCd’I de l’existence du comité. En bref, le Comité d’Entente insistait pour : «… Qu’il y ait suffisamment de temps pour les débats, de manière à tenir compte du manque de préparation des masses du parti et de l’importance de la question à examiner; …Que les congrès provinciaux ne se tiennent qu’après discussion exhaustive dans la presse du parti; … Qu’aux congrès fédéraux, il soit possible de débattre des points de vue des camarades reconnus des différents courants; … que la nomination des délégués au Congrès du Parti ait lieu lors des congrès fédéraux respectifs ; dans le cas cependant où les désignations seraient effectuées par d’autres moyens, que le pouvoir de choisir les membres des comités éventuels soit confié aux représentants officiel des différents courants … Que le droit de désigner et de discipliner les orateurs qui vont expliquer la pensée de tel ou tel courant au congrès soit enfin reconnu ».
On voit que le document ne contenait rien de plus d’ordinaire, rien pour justifier des accusations de fractionnisme. Il y avait juste la proposition que lors des discussions préalables au congrès et du congrès lui-même, il y ait une place pour que les idées soient librement exprimées. Lorsque cependant L’Unità publia le document de la Gauche le 7 juin, l’Exécutif « révéla » que deux autres documents « fractionnistes » avaient été « interceptés » par le parti en avril et juin: preuve claire, commentait l’Exécutif, de l’activité fractionniste – et secrète de surcroît – qui «portait en son sein le germe d’une scission dans le parti». Les signataires du document avaient été immédiatement renvoyés de leur poste au sein de l’organisation et menacés d’expulsion.
Pour nous donner une idée du climat de véritable terreur qui, à l’image du stalinisme dominant, s’était implanté en Italie (et qui plus est pendant la période de la dictature fasciste), nous citons la « circulaire top secrète » envoyée aux responsables interrégionaux. On y donnait pour consigne de: «se débarrasser immédiatement de ceux qui (tentaient) de diviser les forces du parti et de le transformer en un parti social-démocrate déguisé». Cette « circulaire top secrète » donnait ensuite les instructions pratiques suivantes: «Le comité national de la Fraction de Gauche profite du travail de certains voyageurs afin d’établir des liens avec les différentes fédérations (…) Vous devez veiller, lorsque ces personnes se présentent dans nos sections ou que vous les rencontrez au cours de vos déplacements, à ce qu’après avoir obtenu de l’aide de camarades locaux, elles-mêmes ainsi que leurs logements soient immédiatement fouillés. Tout le matériel fractionniste qui pourrait être trouvé sur eux (circulaires, adresses, lettres, etc.) doit nous être envoyé. Naturellement, en vous livrant à ce travail de police du parti, vous devrez déclarer aux personnes concernées que vous exécutez une instruction impérative et précise émise par le Comité exécutif ». Peu de temps après, le Comité d’Entente fut dissous avec l’approbation du représentant de l’Internationale. Quiconque ne respectait pas l’ordre était menacé d’expulsion.
Bien que Humbert-Droz ait promis « une liberté complète de débat idéologique », pendant les pourparlers du parti, la Gauche n’avait aucun scrupule à définir les procédures de vote comme « giolittiennes » (Giolitti, l’une des figures les plus illustres du libéralisme et de la démocratie d’après-guerre, forma une coalition avec Mussolini aux élections de 1921 qui permirent aux fascistes d’entrer au parlement. La « méthode giolittienne » à laquelle faisait référence la Gauche était celle utilisée par ce dirigeant démocrate pour assurer ses victoires électorales constantes, et consistait à rassembler un large consensus à la fois grâce au soutien des organisations mafieuses, et aidé par des escadrons armés de gourdins financés directement par ses partisans politiques: une sorte de précurseur du squadrisme fasciste).
Il était donc tout à fait prévisible que ce ne fut pas un conflit idéologique entre deux tendances au sein du parti, mais bien un choix suffocant entre division ou unité, entre fraction ou discipline, qui servirait de toile de fond au 3e congrès du PCd’I.
Le Comité exécutif de l’Internationale devait déclencher son attaque contre la Gauche italienne à la fin du mois d’avril 1925, lorsque le 5e Exécutif élargi approuva une «résolution sur la question italienne» dans laquelle il fut déclaré: «Aujourd’hui, il est clair que l’idéologie bordiguiste constitue le principal obstacle à la bolchevisation du parti. Par conséquent, l’effort maximum doit être dirigé vers l’élimination de cet obstacle ». Aucune indication des devoirs et des tâches tactiques que le parti devrait se fixer ne devait se trouver dans cette résolution; elle consistait uniquement en une attaque contre «l’idéologie» de la Gauche italienne, définie comme un «sous-produit de la Deuxième Internationale» et en conflit avec le «léninisme» sur trois questions fondamentales: l’abstentionnisme, le rôle du parti et la tactique du parti. La Gauche italienne, lisons nous dans le document, pourrait encore être qualifiée d’abstentionniste parlementaire, bien qu’elle ait abandonné cette politique au 2e Congrès; cette caractéristique conduirait le parti dans un état d’inertie politique parce qu’elle impliquait un rejet de la nécessité de conquérir les masses; cela l’empêcherait de saisir la nature du phénomène fasciste, et enfin cela figerait ses tactiques. Ceci contrastait avec le « léninisme », qui « représente des tactiques flexibles, s’adaptant constamment à l’évolution de la situation économique et politique du monde; prêt à adapter rapidement ses slogans et son attitude afin de rester en contact avec les masses ».
Le 4 septembre, le Comité exécutif du Komintern envoyait une lettre à la Direction du PCd’I, publiée sur l’ Unità le 7 octobre, réitérant et s’appuyant sur toutes les accusations déjà portées contre la Gauche italienne. Il y avait deux positions caractéristiques – sur la lutte antifasciste et la conception du parti – qui sont désormais exprimées ouvertement, et qui laissent déjà entrevoir la contre-révolution stalinienne (et pourtant, comble de l’ironie, le document a été rédigé par ceux qui deviendraient plus tard eux-mêmes victimes du stalinisme).
La Gauche avait déclaré à maintes reprises que si elle considérait le fascisme comme un malheur, c’était avant tout parce qu’il avait, par sa vague de violence et de persécutions, insufflé une nouvelle vie au mouvement antifasciste légaliste et démocratique. C’est pourquoi la Gauche estimait qu’il fallait s’attaquer à la démocratie et à la social-démocratie avec la même vigueur que celle avec laquelle elle s’attaquait au fascisme. C’était la démocratie et la social-démocratie qui avaient généré, nourri et fourni un soutien au mouvement fasciste. La Gauche n’avait cessé de démasquer la complicité et la nature de classe de ces soi-disant oppositions qui proposaient des méthodes légales et constitutionnelles.
Cette position classiste claire fut fermement condamnée par l’Internationale communiste, qui était à cette époque désespérément à la recherche de succès immédiats, qu’ils soient réels ou imaginaires. Elle accusa la Gauche d’avoir omis de procéder à « une analyse des différentes couches sociales qui constituaient la base du fascisme, de leurs intérêts et de leurs différences ». Elle reprocha à la Gauche « de ne pas avoir souligné qu’un gouvernement bourgeois social-démocrate ou bourgeois de gauche, et un gouvernement fasciste, n’étaient pas la même chose » et que par conséquent le parti, ne voulant pas apparaître au prolétariat comme s’il « maintenait le fascisme au pouvoir alors qu’il avait la possibilité d’amener le Parlement de l’Aventin à le remplacer », aurait dû intervenir « avec ses forces électorales en faveur de l’un ou l’autre des adversaires bourgeois ».
Ce faux problème, si cher aux cœurs de renégats de tous bords, fut résolu de manière magistrale par la Gauche avec les thèses de Lyon. C’est là qu’elle démontra que le fascisme n’était pas différent de la démocratie puisque les deux étaient enracinés dans la même classe sociale et surtout exprimaient les intérêts de cette même classe sociale: la bourgeoisie. Le mouvement fasciste s’expliquait, purement et simplement, comme une tentative, avec en vue un but contre-révolutionnaire, de parvenir à une unification politique des intérêts contradictoires des différents groupes politiques bourgeois.
D’ailleurs, nous ne devrions pas oublier que le fascisme mussolinien n’aurait jamais pris la première place, et Mussolini aurait probablement continué à militer à l’intérieur du Parti socialiste italien si ce parti avait soutenu la guerre à l’instar de tous les autres partis national-socialistes de la 2e Internationale. C’est la forte présence de la Gauche au sein du parti qui avait empêché le socialisme italien de succomber à la trahison complète perpétrée par la social-démocratie (à de rares exceptions près ) dans d’autres pays. Le fascisme, mouvement interventionniste et démocratique, est né en 1914 en réaction à l’approche classiste et révolutionnaire de la Gauche, et il allait être financé par l’Entente par l’intermédiaire de partisans du Parti socialiste français. En 1922, il prenait le pouvoir légalement avec le soutien de tous les partis démocratiques et en alliance avec les forces de la social-démocratie italienne. En fait, d’un point de vue légaliste bourgeois, le régime fasciste était le leader légitime de l’Italie tout au long des années vingt.
La base de l’analyse rigoureuse de la Gauche n’était pas des opinions, mais des fondements matériels et sociaux définis, et les auteurs du document de l’Internationale devaient donc, d’une manière ou d’une autre, régler les comptes avec elle. Ils résoudraient ce problème de la manière classique dont l’opportunisme a toujours cherché à le résoudre: en faisant la distinction entre le programme et la tactique; entre la théorie et la pratique.
«Examinés du point de vue général du développement historique – écrivait le Comité exécutif de l’Internationale communiste – les socialistes sont liés au fascisme. Ils l’ont prouvé dans leur attitude générale (…) à l’égard du fascisme, depuis la trêve électorale signée par les partis socialistes et fascistes (…) jusqu’aux récentes déclarations dans un journal fasciste de D’Aragona et Baldesi, qui prouve qu’un an après l’assassinat de Matteotti, les dirigeants social-réformistes cherchent des motifs de collaboration et de compréhension avec le fascisme et déplorent l’hostilité de la classe ouvrière contre elle (…) Les socialistes et les maximalistes sont liés au fascisme par leur défense de l’ordre capitaliste et des intérêts capitalistes contre la révolution prolétarienne. D’un point de vue historique général, ils forment donc aussi l’aile gauche du fascisme. La tactique de notre parti, cependant, tout en ne perdant pas de vue cette perspective générale, ne peut dans son activité quotidienne négliger les différences essentielles entre les différents courants de la bourgeoisie, de sorte qu’ils peuvent être opposés les uns aux autres, et leur influence parmi les masses ouvrières momentanément désorientées et déracinées ». La Gauche « puisqu’elle ne pouvait que voir – poursuivait le texte – la perspective générale, n’avait pas compris que tactiquement le parti devait utiliser les conflits qui existent dans le propre camp de la bourgeoisie et du fascisme ».
Ce sont les blasphèmes que l’Internationale communiste, pas encore contre-révolutionnaire, avait fini par formuler, ce sont les blasphèmes que Gramsci et son groupe répéteraient en Italie. Et ces mêmes blasphèmes serviraient de base théorique à l’ensemble du travail contre-révolutionnaire consistant à embrasser la démocratie – l’appel aux «fascistes raisonnables» inclus – qui trouveraient sa plus haute expression dans les coalitions partisanes, et qui, encore à ce jour, maintiendraient le prolétariat enchaîné à la démocratie bourgeoise. Le front uni n’était donc plus considéré comme un instrument tactique pour démasquer la trahison des dirigeants sociaux-démocrates et déraciner leur influence parmi les masses ouvrières, mais comme un moyen d’exercer une pression afin de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre en faveur de l’un ou l’autre des différents groupes en conflit au sein de la bourgeoisie.
L’autre point sur lequel l’Internationale fonderait ses critiques était la conception du parti et de l’organisation du parti. Dans sa « Plateforme de la Gauche », la Gauche avait déclaré que « le parti est l’organe qui synthétise et rassemble les différentes initiatives individuelles et de groupe provoquées par la lutte de classe. Une telle organisation de parti doit être capable de se placer au-dessus de catégories particulières, lui permettant ainsi de rassembler en une synthèse des éléments provenant des différentes sections de prolétaires, de la paysannerie, et des déserteurs de la classe bourgeoise, etc. »
Cette formulation, qui avait tellement scandalisé la direction italienne, provoquerait la même réaction parmi les dirigeants de Komintern, qui (en fait dans une veine un peu plus sérieuse que leurs épigones italiens) avaient à cœur d’y déceler les symptômes indubitables du menchévisme: «Si la composition sociale faisait place aux déserteurs de la bourgeoisie – écrivait l’Exécutif de Moscou – ce serait certainement extrêmement périlleux». Quant aux centristes italiens, ils accuseraient simplement la Gauche de vouloir transformer le parti « En une organisation interclassiste, une synthèse d’intérêts qu’il est absolument impossible de synthétiser » (L’Unità, 7 juillet 1925).
Dans leur campagne malhonnête contre la Gauche, les centristes ne cherchaient pas à réfuter ses positions sur le plan doctrinal ou tactique ; ils n’opposaient pas leurs thèses à celles de la Gauche, mais, forts de leur position de monopoleurs des moyens d’information du Parti et de ses organes exécutifs, ils menaient la guerre en recourant aux distorsions et aux dénigrements les plus flagrants. Très souvent, leurs articles étaient émaillés d’expressions telles que : «C’est un ramassis d’erreurs et de déclarations plutôt ridicules»; «C’est un tas d’inepties dépourvues de bon sens et de perspective théorique de base»; «Un farrago de lieux communs, épicé d’ une dose considérable de mauvaise foi, de charlatanerie et de démagogie», etc.
La prédiction selon laquelle les déserteurs de la classe bourgeoise continueraient, comme par le passé, à se ranger du côté de la révolution et à rejoindre le Parti communiste n’était certainement pas une nouvelle découverte de la Gauche italienne; elle n’était pas non plus motivée par un «manque de confiance» dans la classe ouvrière ni par une position «pro-menchevique». C’est Marx qui avait déclaré que « tout comme autrefois, quand une partie de la noblesse passait du côté de la bourgeoisie, aujourd’hui une partie de la bourgeoisie se range du côté du prolétariat, en particulier certains des idéologues bourgeois, qui sont parvenus à une compréhension du mouvement historique dans son ensemble ». La position des gramscistes à cet égard était que, comme l’avait compris la Gauche, le parti aurait pu convenir à l’époque de Marx et Engel, lorsqu’ « il était limité à enregistrer les progrès de la classe ouvrière et à mener un travail de propagande », mais ce n’était certainement pas le cas à l’ère du « léninisme », où « le parti conduit les masses, dirige la lutte de classe et ne se limite pas à agir en tant que notaire public ». Pauvre vieux Karl Marx, rétrogradé au rang de notaire par les épigones de Staline ! Dans l’état actuel des choses, poursuivaient les centristes, les intellectuels ne peuvent plus jouer aucun rôle dans le Parti communiste, qui est un parti prolétarien composé de prolétaires.
S’il s’était agi d’une véritable confrontation d’idées entre la tendance centriste dirigée par Gramsci et la Gauche, il aurait été facile de répondre à leurs critiques en soulignant que ni Gramsci, Terracini, Togliatti, Scoccimarro et Tasca, comme la grande majorité des chefs de parti, n’étaient pas des prolétaires ; et, chiffres en main, nous aurions également pu montrer qu’à partir de 1923, sous la direction des ordinovistes, le nombre d’ouvriers occupant des postes de direction, tant à la tête du parti qu’au niveau local, avait considérablement diminué par rapport à auparavant.
La question de la protection du parti contre la menace opportuniste n’avait certainement rien à voir avec la volonté d’assurer une «hégémonie» prolétarienne numérique à l’intérieur du parti en boycottant les intellectuels, ni encore moins avec celle de le « bolcheviser ». La solution se trouvait ailleurs, et elle serait correctement exposée par la Gauche au 6e Exécutif élargi de l’Internationale: «On nous dira que ce que nous demandons, c’est ce que tous les éléments de l’aile droite demandent également; que nous voulons des organisations territoriales, dans les assemblées desquelles toute la discussion est dominée par les intellectuels et leurs longs discours. Mais le danger de démagogie et d’être trompé par les dirigeants existera toujours et il a toujours existé depuis que le parti prolétarien est apparu; et pourtant ni Marx ni Lénine, qui ont tous deux traité ce problème en profondeur, n’ont jamais songé à le résoudre par un boycott des intellectuels ou des non-prolétaires. Au contraire, ils ont constamment souligné le rôle historiquement nécessaire des déserteurs de la classe dominante dans la révolution. Il est bien connu que, d’une manière générale, l’opportunisme et la trahison infiltrent généralement le parti et les masses via certains dirigeants, mais la lutte contre ce danger doit être menée par d’autres moyens. Même si la classe ouvrière pouvait se passer de ses dirigeants, agitateurs, journalistes, etc., elle n’aurait d’autre choix que d’aller les chercher dans les rangs des travailleurs. Cependant, le risque que ces travailleurs devenus dirigeants cédant à la corruption et à la démagogie n’est pas différent de celui des intellectuels qui cèdent à la corruption et à la démagogie. Comme chacun le sait, dans certains cas, ce sont précisément les ex-travailleurs qui ont joué le rôle le plus sordide au sein du mouvement ouvrier. Et enfin, le rôle de l’intellectuel n’a-t-il pas été éliminé de toute façon par l’organisation de cellules d’usine telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ? C’est tout le contraire qui est vrai. Les intellectuels, tout comme les ex-travailleurs, composent l’appareil du parti. Le rôle social de ces éléments n’a pas changé et est en fait devenu plus dangereux. Si nous admettons que ces éléments peuvent être corrompus par leur statut officiel, la difficulté demeure parce que nous leur avons confié des postes avec beaucoup plus de responsabilités que par le passé. Lors des petites réunions du conseil d’usine, les ouvriers disposent en pratique d’une très faible marge de manœuvre ; ils n’ont pas assez de membres pour que leur instinct de classe influence le parti. Ce contre quoi nous mettons en garde, ce n’est donc pas le danger d’une réduction de l’influence des intellectuels, mais, au contraire, le fait que les travailleurs dans les cellules de l’usine ne s’intéressent qu’aux besoins immédiats au sein de leur entreprise particulière et sont incapables de voir les problèmes plus larges liés au développement révolutionnaire général de leur classe ». (L’Unità, 7 juillet 1925)
* * * *
Même d’un point de vue organisationnel, opter pour la ville de Lyon comme lieu du congrès n’était pas un choix très judicieux; en effet, cela n’était pas dû tant à une question de sécurité qu’à une manœuvre politique précise. La fédération de Milan, qui avait réussi à conserver une organisation efficace et qui comptait parmi ses membres les dirigeants de l’organisation clandestine du parti (connue sous le nom de L’Ufficio 1 – Bureau 1) avait proposé à la direction du parti (le Centre), un lieu approprié pour une réunion clandestine à Milan. Des dizaines de lieux de réunion avaient été proposés, la défense et la sécurité étant assurées par des centaines de camarades expérimentés et dignes de confiance. Le Centre refusa l’offre sans même vérifier si elle était réalisable. Il avait déjà été décidé que la réunion se tiendrait à l’étranger. Pour se rendre au congrès, les délégués, déjà sous surveillance policière, devaient franchir la frontière française en secret. Leur séjour en France devait être tout aussi secret parce que la plupart d’entre eux possédaient de faux papiers. Une fois arrivés à Lyon, les délégués devaient se rencontrer en secret, changeant sans cesse de lieu car la police essayait de les traquer. Par conséquent, une fois le congrès terminé, leur retour en Italie était également illégal. Mais ce que l’organisation du Congrès en France permettait, c’était un contrôle total et exclusif de la direction sur les délégués participant au congrès.
Le fait que environ 70 délégués aient pu franchir la frontière « sous le nez des gardes-frontières » est considéré comme un énorme succès par l’historiographie stalinienne, et un exemple clair de l’excellent fonctionnement de l’appareil illégal du parti, désormais purgé des membres de la Gauche. Que, au contraire, la police italienne connaissait très bien son métier, est démontré non seulement par le fait que plus d’un des participants au congrès fut arrêté à son retour en Italie, mais surtout par le fait que la police fasciste avait réussi à identifier Lyon comme lieu du congrès, à suivre la trace d’au moins certains des représentants les plus en vue, et d’avoir obtenu, directement de France, un compte rendu détaillé des débats du congrès. À ce stade, nous devrions nous demander dans quelle mesure le fait que l’ensemble du comité du congrès ait pu se réunir « sous le nez des gardes » était dû à l’habileté des dirigeants de l’appareil clandestin du PCd’I, et dans quelle mesure, au contraire, cela était dû à la volonté du fascisme de permettre le déroulement « sans perturbation » du congrès. Benito Mussolini, l’ancien révolutionnaire de gauche, a dû se réjouir de ce qui se passait à l’intérieur du Parti communiste (le seul véritable parti antifasciste – non pas parce qu’il était démocratique mais parce qu’il était anticapitaliste) en voyant l’aile pro-stalinienne, et donc pro-russe, mener une bataille extrêmement violente, sans coup de poing, pour dominer et chasser le courant révolutionnaire du parti une fois pour toutes.
Un exemple clair de la façon dont le parti avait été « préparé » à vaincre la Gauche nous est fourni par un article de L’Unità (12 juin 1925) intitulé « Démocratie interne et liberté de discussion ». Il apporte des preuves claires du jésuitisme des centristes. En quelques mots, l’article annonce, plus de six mois avant l’événement, que, quel que soit le verdict du congrès, les centristes gagneraient de toute façon, parce qu’ils étaient du même côté que l’Internationale. «Les camarades du « Comité d’Entente » raisonnent ainsi: le principe du centralisme démocratique n’est valable que dans les périodes entre les congrès (…) Dans la période juste avant un congrès cependant les choses changent (…) Le Comité central reste en fonction pour traiter les affaires courantes, afin d’assurer la continuité du fonctionnement du parti, mais il n’a pas le droit de faire usage de sa position, d’utiliser «son pouvoir» pour servir les intérêts du courant de pensée dont il est le représentant. Il doit se placer sur le terrain de la « libre concurrence » avec les autres courants et dans les mêmes termes (…) Cette conception est profondément erronée. Nous pouvons le dire sans être coupables de « giolittisme » au sein du parti. Les thèses que nous contestons seraient correctes si le programme et les directives d’un parti communiste ne provenaient d’aucune autre source que la libre discussion et la concurrence entre les idées, et si le C.C. ne tirait son investiture que de la réponse électorale des membres du parti. (…) Dans un Parti communiste, les choses sont différentes (…), les membres d’un parti particulier ne sont les seuls arbitres et ne peuvent pas prendre de décisions souveraines quant au bien-fondé et la justesse des diverses opinions et courants. Il y a toujours une opinion ou un courant qui est dans une position « privilégiée », qui doit prévaloir et que l’on doit faire prévaloir. Et c’est celui adopté par l’Internationale Communiste, accepté et sanctionné par les congrès mondiaux de toutes les sections de l’Internationale ».
Tout d’abord, l’article est un aveu évident que la fraction centriste était nettement minoritaire à l’intérieur du parti, mais au-delà de cela, la méthodologie semblable à celle du prêtre est très manifeste : les centristes semblant avancer une idée correcte, que la Gauche italienne avait toujours défendue, à savoir, qu’il n’est pas admissible pour un parti communiste de mener au niveau local des politiques contraires à celles entérinées par les congrès internationaux. C’est la Gauche italienne qui avait affirmé à plusieurs reprises cette exigence, ajoutant par ailleurs qu’à la tête d’un parti national, devaient se trouver des représentants du courant qui s’harmonisait le mieux avec les directives du Komintern. Et la preuve de la cohérence maximale avec laquelle la Gauche professait cette position fut donnée en 1923 lorsqu’elle renonça spontanément (après nos demandes insistantes) à la direction du parti, malgré le fait que pratiquement l’ensemble des membres du parti souscrivait à ses orientations.
La Gauche n’a jamais réclamé de garanties démocratiques car elle n’a jamais reconnu la fonction thaumaturgique de la méthode démocratique. La démocratie a toujours été considérée par les communistes comme un instrument de tromperie par lequel la classe dominante exerce sa dictature. Le fait que la méthode démocratique puisse être utilisée même par le parti de la classe ouvrière, au cours d’une certaine phase de son développement, ne signifie certainement pas que les communistes l’acceptent par principe. En fait, plus tôt ils sortiront de cette phase, mieux ce sera.
Le parti avait déjà déclaré en 1922 que « ce n’est pas une bonne chose de faire du recours du mécanisme démocratique un principe. Outre son devoir de consultation, analogue à la fonction législative de l’appareil d’État, le parti a une responsabilité exécutive qui correspond directement, pendant les moments suprêmes de la lutte, à celle d’une armée, et nécessite une discipline hiérarchique maximale (…) Nous ne voyons pas comment la majorité du parti peut être appelée à prendre a priori la bonne décision comme si elle était un juge infaillible (…) Même au sein d’ une organisation comme le parti, où la composition des membres résulte d’une sélection, le verdict de la majorité n’est pas en soi le meilleur (…) Le mécanisme démocratique a été pour nous un outil : ce n’est pas une ligne politique indispensable. C’est pourquoi nous ne ferons jamais un principe de la fameuse formule organisationnelle « centralisme démocratique ». Pour nous, la démocratie ne peut jamais être un principe ». (« Le principe démocratique », Rassegna Comunista, n° 18, 28 février 1922).
Dès 1922, la Gauche espérait déjà que la formule de « Centralisme Démocratique » serait abandonnée, proposant: « que le parti communiste fonde son organisation sur le « Centralisme Organique » ». Il est clair que cela aurait représenté un point d’arrivée, lorsque des politiques tactiques correctes auraient réussi à instaurer une homogénéité totale au sein du parti, au-delà des courants et des fractions. Rejeter et réprimer le processus démocratique et l’existence de fractions, tout en maintenant la forme démocratique de consultation et d’engagement pendant le Congrès dans la bataille politique la plus acharnée contre les dissidents, constituait au contraire un exemple clair de fractionnisme venant d’en haut et l’adoption des pires méthodes démocratiques, à savoir celle de Giolitti.
En tirant parti du fait qu’il était impossible pour de nombreuses sections de faire parvenir leurs votes, les manœuvres de la direction allaient fausser considérablement la réalité d’une majorité encore prédominante de la Gauche au sein du parti, ce que même les centristes avaient admis. Cependant, au moment du Congrès de Lyon, malgré toutes les ruses déployées par le Centre du parti, la Gauche conservait toujours une majorité à l’intérieur du parti. Malgré les « filtres » mis en travers de leur chemin par les chefs du parti, il y avait à Lyon un nombre à peu près équivalent de délégués des deux camps. Quant à la fameuse « base », il était extrêmement difficile de la consulter parce que les fascistes, comme tout le monde le savait bien, contrôlaient l’ Italie, et donc les réunions de section, et en particulier les congrès des fédérations provinciales, n’avaient pas été très efficaces en raison de la nécessité que toute activité soit menée en secret.
Pourtant, les dirigeants centristes eurent une idée des plus astucieuses: il fut convenu que tout membre du parti enregistré qui n’aurait pas réussi à voter que ce soit pour la direction ou pour la Gauche serait considéré comme ayant voté en faveur des thèses de la direction. Même la possibilité de s’abstenir fut écartée car toutes les abstentions furent comptabilisées comme ayant également voté pour le centre gramsciste. Considérant que les travaux préparatoires du congrès avaient commencé dès 1925, la liste des adhérents était, en théorie, celle de 1925 de toute façon. Si la force électorale effective de la Gauche à Lyon était de 10% des adhérents de l’année précédente, il était facile d’attribuer au Centre les 90% revendiqués !
Une preuve supplémentaire que la méthode parlementaire s’était vraiment enracinée au sein de l’Internationale et dans la direction du parti italien est fournie par le fait (au nom de la plus néfaste des hypocrisies démocrates bourgeoises : la «représentation des minorités») que la Gauche fut contrainte – sous peine d’expulsion si elle refusait – de rejoindre la nouvelle direction du parti. Les représentants de la Gauche, tout comme lorsqu’ils avaient volontairement cédé la direction du parti au groupe de Gramsci en 1923, refusèrent alors de participer à la direction; non pas pour «saboter le parti», ni dans un esprit de fractionnisme, mais parce qu’ils jugeaient inadmissible d’assumer la charge d’un exécutif qu’ils considéraient en contradiction avec les fondements programmatiques du marxisme révolutionnaire. La proposition de la Gauche était, comme d’habitude, très loyale « Nous vous donnons notre assurance que nous ne nous livrerons pas à un travail fractionniste, que nous ne tenterons pas de mener une activité fractionniste. Nous réitérons également notre offre de collaborer à la périphérie du parti, mais nous souhaitons être exclus de toute participation à la direction. D’autre part, puisqu’il n’y a rien dans nos statuts qui puisse nous y obliger, nous vous prions de ne pas imposer cette mesure par la force ».
Humbert-Droz, le représentant du Komintern, menaça les camarades de la Gauche en ces termes : «Ils doivent travailler pleinement au sein du parti, de manière active, aux les postes auxquels ils sont nommés (…) ou sinon ils devront être expulsés». Ainsi est-il arrivé que deux des camarades de la Gauche communiste, alors accusés de menchevisme, d’anarchisme, de syndicalisme et d’opportunisme, furent obligés de rejoindre le comité central du parti. Le Congrès de Lyon se concluait par une déclaration de la Gauche qui condamnait ouvertement les traîtres en marche, citant non pas tant le décompte frauduleux des voix, mais plutôt l’imposture hypocrite de mettre deux hommes de la Gauche dans la nouvelle direction.
Contre l’utilisation de telles méthodes et le résultat qui avait été obtenu de manière aussi frauduleuse, la Gauche n’aurait d’autre recours que de faire appel à la Commission de contrôle du Komintern. La Commission de contrôle refusa d’examiner les accusations de la Gauche contre la direction du PCd’I, et on n’entendit plus jamais parler de cette plainte officielle.
* * * *
En 1970, dans notre recueil de textes fondamentaux du parti intitulé « En défense de la Continuité du Programme Communiste», nous écrivions: « Le Congrès de Lyon n’eut lieu que quelques mois après le 14e Congrès du parti russe au cours duquel pratiquement toute la vieille garde bolchevique, à commencer par Kamenev et Zinoviev, s’était soulevée dans une protestation, aussi passionnée qu’inattendue, contre « l’embellissement de la NEP », contre le slogan « Paysans, enrichissez-vous » de Boukharine et des « professeurs rouges », contre le régime étouffant instauré par Staline au sein du parti. Et seulement un mois après le Congrès de Lyon, le 6e Exécutif Elargi de l’Internationale communiste allait retourner les gros canons de la rhétorique bureaucratique sur la seule force internationale qui s’était levée pour dénoncer la profonde crise au sein du Komintern, à savoir la Gauche « italienne », ouvrant ainsi la voie à la stigmatisation ultérieure de l’Opposition russe en novembre et décembre.
Le mouvement communiste international avait atteint un tournant fatal et, tout comme lors du 14e congrès du Parti communiste russe, Kamenev, Zinoviev et Krupskaïa, avaient eu conscience d’exprimer dans leurs propos la révolte d’un ensemble de forces sociales et matérielles contre un autre au sein de l’État russe (des forces qui étaient mille fois plus puissantes que les individus qui se succédaient à la tribune), de même, sur le plan international, la Gauche italienne savait que son ensemble de projets de thèses – qui, comme à l’accutumée, dépassait les limites étroites de la « question italienne » et examinait l’ensemble du champ mondial de la tactique communiste – était l’expression d’un cours historique qui, en l’espace de quelques mois, se répandrait à travers la Chine et, grâce à une convergence rare et, pendant de nombreuses années, unique de circonstances objectives, l’Angleterre ; c’est-à-dire à la fois à travers un pays semi-colonial et la métropole impérialiste par excellence.
L’année de l’épreuve suprême fut 1926 et, en dernière analyse, l’issue des luttes titanesques menées par les ouvriers et les paysans chinois et le prolétariat britannique déterminerait le destin de la Russie soviétique et de l’Internationale communiste. Au cours de l’année 1926, l’opposition russe sentirait la terrible urgence de démêler les nœuds inextricables qui s’accumulaient dans le peigne fin de l’histoire, et Trotski et Zinoviev mirent de côté leurs divergences passées afin de former une coalition désespérée contre le péril imminent représenté par les forces contre-révolutionnaires. Trotski en particulier allait mener un combat remarquable, et ne fut vaincu qu’à la fin de 1927. La défaite de l’Opposition russe, l’échec de la révolution chinoise et la défaite de la grève générale en Angleterre marqueraient la destruction de l’ensemble du mouvement communiste international.
La renaissance du Parti communiste mondial, et un retour des prolétaires du monde entier sur un terrain révolutionnaire avancé, exigeront que nous faisions revivre et que nous suivions avec obstination et intransigeance le programme qui a été mis de côté en 1926.