Reflet de nos maigres forces et de la situation qui reste désespérément contre-révolutionnaire, ce numéro de la revue paraît avec bien du retard. Nous espérons qu’il sera en partie compensé par la qualité des articles. La publication de la suite du “Dialogue avec Staline”, l’article sur “La Question Allemande et les Missiles”, ainsi que celui sur la Chine tombent à propos avec la crise économique et politique qui agite les pays de l’Est.
Tandis que le camp occidental, après plusieurs années de stagnation, connaît depuis deux ans une intense activité industrielle et commerciale, à laquelle plus personne ne croyait, retrouvant même des rythmes de croissance ignorés depuis 1975, c’est au tour des pays d’Europe orientale et de la Chine d’être touchés de plein fouet par une crise de surproduction.
Dans ce contexte, les bourgeoisies du camp occidental, reprenant à leur compte le mensonge stalinien d’après lequel on “construirait le socialisme” de l’autre côté du rideau de fer, ou feignant d’y croire, exultent. Elles y voient le triomphe de leur modèle économique fondé sur la liberté d’entreprendre et sur les lois du marché. Partant, non pas d’une analyse scientifique des rapports de production caractéristiques du capitalisme, mais de la structure des prix, de l’intervention de l’État dans l’économie, de l’existence d’une immense bureaucratie étatique qui cherche à planifier et à centraliser l’impétueuse accumulation du capital, et des superstructures politiques propres à ces pays, les idéologues et les politiciens des différentes bourgeoisies occidentales en concluent que l’économie de ces pays serait en crise parce que l’on aurait étouffé la liberté d’entreprise et la liberté d’entreprendre, en ne laissant pas suffisamment d’autonomie aux entreprises et en ne faisant pas suffisamment appel aux stimulants matériels (les “beaux” instincts que sont la convoitise, la cupidité, l’appât du gain, l’ambition, etc.., si typiques de la société bourgeoise, ne pourraient pas s’y épanouir pleinement) et enfin la sacro-sainte loi du marché ne serait pas respectée, ou ne pourrait pas jouer complètement. A l’encontre de ce point de vue superficiel, nous autres marxistes endurcis savons que les conditions économiques, les superstructures juridiques et politiques varient d’un pays à l’autre et encore plus d’un continent à l’autre. Au point que la société bourgeoise présente une grande diversité d’aspects suivant l’histoire de chaque nation, ou bloc de nations pris dans une aire géo-historique donnée. Cependant toutes ont pour fondement le mode de production capitaliste.
Malgré une grande diversité de conditions économiques, juridiques et politiques, sans parler des mœurs, l’on retrouve partout, que ce soit en Afrique noire ou dans les pays arabes, en Inde ou en Chine, en Espagne ou en Amérique Latine, en URSS ou aux États-Unis, en Allemagne ou au Japon, les mêmes rapports de production caractéristiques du capitalisme. C’est-à-dire le salariat et le capital qui impliquent la même division en classe entre d’un côté le prolétariat industriel et agricole et de l’autre une bourgeoisie industrielle, commerciale et financière. Le fait que la classe des gestionnaires du capital ait ou non un titre de propriété en poche ne change rien à l’affaire. Leur position stratégique dans le mode de production leur permet de prélever au passage une partie de la plus-value, en vivant ainsi sur le dos du prolétariat. C’est-à-dire qu’ils vivent de l’exploitation du travail salarié, au même titre que le seigneur au Moyen Age vivait de l’exploitation du travail servile. Quant aux propriétaires fonciers, ils peuvent être remplacés par l’État, comme le proposait déjà Ricardo au 18° siècle, sans que les lois économiques du capital ne soient en rien altérées, bien au contraire. Donc lorsque l’on ne s’arrête pas aux apparences, comme le font les idéologues de la bourgeoisie qui ont la cervelle obscurcie par leurs préjugés de classe, l’on retrouve dans tous ces pays les mêmes catégories économiques décrites par Marx dans le capital. Soit le capital constant, le capital variable et la plus-value dont le fondement est la loi de la valeur : Tout objet avant d’être consommé, que ce soit dans la production ou pour les besoins personnels, doit d’abord revêtir l’aspect d’une marchandise. Quant à l’ouvrier il doit vendre sa force de travail pour travailler et survivre. A l’Est comme à l’Ouest la production est avant tout une immense accumulation de marchandises. Ces dernières devant réaliser leur valeur à travers l’échange sur le marché national et international.
La structure des prix ne change rien à ce fait fondamental. Depuis Marx nous savons que les prix ne sont pas déterminés mécaniquement par la valeur, comme le poids n’est pas le reflet mécanique de la masse, mais au contraire varie d’un lieu à l’autre, alors que cette dernière reste constante. Les prix peuvent être bloqués juridiquement ou fixés plus ou moins arbitrairement par l’État, à la longue la loi de la valeur finit toujours par s’imposer. Soit que les étagères se vident et qu’apparaisse un double système des prix, celui officiel et celui… officieux. Soit que l’État compense le manque à gagner en reversant la différence aux entreprises. Soit encore que l’on finit par abandonner le blocage des prix ou leur fixation juridique.
En URSS l’on retrouve ces trois aspects. Le prolétaire qui veut s’approvisionner aux prix officiels trouve les étagères chichement garnies, par contre, s’il passe dans l’arrière boutique en acceptant les prix officieux, il pourra se procurer aussi bien des bottes chaudes de bonne qualité, que du caviar, s’il en a les moyens, qu’un téléviseur en noir et blanc (la couleur est encore trop chère !). Quant à l’intervention de l’État dans l’économie, elle n’est pas propre à la Russie, c’est une tendance générale que l’on retrouve dans toutes les sociétés bourgeoises à l’époque impérialiste. Comme sous bien d’autres latitudes l’État intervient pour soutenir les entreprises en faillite ou pour compenser le manque à gagner provenant de la vente à cours forcé.
Outre la loi de la valeur, on retrouve toutes les lois économiques propres au mode de production capitaliste, et notamment cette loi fondamentale dans laquelle est inscrite sa condamnation à mort : la baisse tendancielle du taux de profit ! Si l’on devait dresser un tableau plus complet de l’URSS et des autres pays d’Europe orientale, l’on s’apercevrait, au delà des spécificités juridiques, politiques et de mœurs qui ont leurs origines dans un passé historiques et des conditions naturelles différentes (surtout pour l’URSS), que les sociétés qui ont cours de l’autre côté du rideau de fer ressemblent étrangement à celles de l’Europe de l’Ouest. On y retrouve notamment les mêmes phénomènes sociaux, la même tendance de l’État à s’hypertrophier et à enserrer tous les pores de la société, les mêmes idéologies et particulièrement le même crétinisme démocratique. Dans ce triste XX° siècle qui offre le spectacle désolant d’une humanité abrutie et débilitée par le capital ; la foi démocratique joue le même rôle contre-révolutionnaire – que l’on soit sur les Rives de la Volga, de l’Elbe, ou de la Tamise – que la religion sous l’Ancien Régime. Pour toutes ces raisons, loin de voir comme le veut la propagande officielle diffusée par ces machines à bourrer les crânes que sont les mass media, la faillite du socialisme, nous lisons au contraire dans les événements économiques et politiques des pays de l’Est la confirmation de nos thèses. En particulier celles que nous affirmions dans notre lointain “Dialogue avec Staline” ; ce dernier se vantait de “construire” le socialisme tout en conservant la loi de la valeur. La crise économique qui ébranle ces pays démontre l’impossibilité de rationaliser et de planifier un mode de production fondé sur le salariat et le capital. Que les entreprises soient nationalisées ou privatisées, que la production fasse l’objet d’un contrôle bureaucratique tatillon, ou non, le cours du capital est toujours chaotique et catastrophique. La crise économique qui frappe les pays d’Europe orientale et la Chine est typique du capitalisme. On y retrouve la classique crise de surproduction avec son marasme économique, sa chute de la production industrielle, son déséquilibre entre les différentes branches de la production (production agricole et industrielle, section I et section II du capital) consécutif à la chute du taux de profit, qui se trouve partout dans le rouge. Bref, en un mot le chaos général. Si on ne procède pas encore à l’Est (sauf en Pologne) à des fermetures d’entreprise et à des licenciements massifs par peur d’une explosion sociale, ceux-ci ne sauront tarder. Ces pays se trouvent aujourd’hui dans la même situation que ceux de l’Ouest durant les récessions de 1975 et de 1980 – 1982. La classe dominante pour sauvegarder le système économique et social en place est conduite à appliquer la même politique que les Thatcher, les Reagan et les Mitterand. Nos “bons” gros bourgeois, aveuglés qu’ils sont par leurs préjugés, ont bien tort de rire devant la faillite de ces pays : ils ne voient pas qu’ils dansent au bord d’un cratère. Les grands États impérialistes ont pu, grâce aux énormes ressources financières qu’ils ont accumulées par suite de l’exploitation, non seulement de leur prolétariat, mais du prolétariat international et des peuples moins développés, éviter durant les grandes crises de 1975, de 1980 – 1982 et lors du Krach boursier d’Octobre 1987, la débâcle. Cependant il arrivera un moment où leurs moyens seront dépassés, où la pression sera telle que plus rien ne pourra retenir le cours de la crise, tous les barrages céderont. Alors le volcan éructera !
Le fait que les pays de l’Est, qui furent relativement épargnés durant les récessions de 1975 et 1980 – 1982, soient à leur tour touchés par la crise de surproduction, montre que ce moment approche, confirmant les analyses économiques que nous avons publiées antérieurement. D’ailleurs devant l’ampleur de la crise économique et politique qui déferle sur l’Europe orientale, les grands représentants de la bourgeoisie du camp occidental commencent à s’inquiéter franchement. Georges Bush, le chef de l’exécutif américain surmontant sa répugnance pour l’adversaire et concurrent national de son pays, a appelé au soutient des pays de l’Est et notamment de l’URSS pour éviter que les événements ne prennent une tournure incontrôlable, confirmant la nature commune de leur système social.
Pour le moment il s’agit de mouvements interclassistes qui se situent sur un terrain démocratique et national. Le prolétariat se trouve noyé dans la masse petite bourgeoise et ne se différencie guère sur le plan des revendications politiques. Cependant si la crise économique de ces pays s’approfondit, et elle ne peut que s’aggraver, les antagonismes de classe ne pourrons que resurgir, déchirant cette belle unanimité de façade. C’est le prolétariat qui va faire les frais des “réformes” économiques prônées tant par l’opposition que par les différents gouvernements en place. Et au fur et à mesure qu’il expérimentera, comme en Pologne, les gouvernements démocratiques, avec ou sans les staliniens, il perdra ses illusions. Il s’apercevra alors que démocratie ne rime pas avec émancipation, mais avec oppression, dont elle n’est qu’une autre forme politique. Il s’apercevra que ceux qu’il croyait ses amis, parce qu’ils s’opposaient au régime politique stalinien tant haï, sont en fait de l’autre côté de la barricade.
La poignée de mains entre Mr Gorbatchev et le dirigeant chrétien du nouveau gouvernement polonais est très significative à cet égard. Et son discours l’est encore plus : « Mr Mazowiecki déclare qu’il est “important que les changements en cours en Europe de l’Est et sur l’ensemble du continent soient organiquement liés à la préservation de l’indispensable stabilité dont la rupture pourrait rejeter l’Europe de nombreuses années en arrières”. A huit jours du sommet de Malte, les deux hommes se sont félicités ensemble de ce que “plusieurs des dirigeants occidentaux” aient déclarés « ne pas vouloir prendre avantage de la situation actuelle pour relancer une politique de confrontation » et ont déploré d’une même voix le « regain d’humeur revancharde perçu à la suite des événements connus de RDA » (“Le Monde” du 26 – 27/11/1989). Le changement oui, mais dans la continuité, dans les limites de la société bourgeoise, et surtout que le prolétariat reste à l’usine. Au delà de leurs oppositions d’intérêt et de leurs divisions politiques, les bourgeois qu’ils soient staliniens, chrétiens, ou sociaux-démocrates, sont toujours unis contre le prolétariat. Lorsque, dans leur langue de bois, ils parlent du péril d’une situation incontrôlée, de dérapage possible, de la nécessité de la stabilité, ce qu’ils expriment c’est leur peur d’une possible résurgence de classe du prolétariat, dont l’Europe de l’Est a connu bien des manifestations spontanées durant cet après guerre. Mazowiecki comme polonais et ancien conseiller de Waleza en sait quelque chose. Il en va de même de Gorbatchev qui s’est trouvé confronté cet été à une menace de grève générale.
L’autre spectre qu’ils veulent exorciser et que tous craignent est la renaissance d’une grande Allemagne unifiée. A cet égard les événements d’Allemagne de l’Est sont d’importance. Les intérêts économiques de l’Allemagne, la force de son industrie qui en fait une puissance économique de premier plan la poussent vers la réunification. Or aucune réunification de l’Allemagne n’est possible sans remettre en cause la tutelle dans laquelle elle se trouve, et au-delà toute la division de l’Europe telle qu’elle est issue de la dernière guerre.
Alors même que tout le monde (c’est-à-dire les mass media, porte parole de la bourgeoisie, et la petite bourgeoisie) parle de paix et de désarmement, les germes de la future guerre mondiale se préparent. La même crise économique qui pour le moment rapproche les deux superpuissances pour sauver la stabilité de leur régime social, les poussera demain à l’affrontement.
L’Allemagne qui se trouve au centre de l’Europe et qui a la plus grande densité industrielle, et donc prolétarienne d’Europe et peut-être du monde, au cours de la bourrasque qui s’annonce et dont les forces gigantesques ne font que s’accumuler depuis 1975, connaîtra une formidable crise économique et politique, avant d’être militaire. A cette occasion le prolétariat allemand renouera avec ses traditions de classe plus que glorieuses, retrouvant son cri de guerre des années vingt :
A BAS LA DÉMOCRATIE, DICTATURE DU PROLÉTARIAT !
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“L’ÉMANCIPATION DES TRAVAILLEURS SERA L’ŒUVRE DES TRAVAILLEURS EUX-MÊMES”
Il marxismo scarta la valutazione astratta e insufficiente di pacifisti e anarchici per cui, le guerre essendo omicide e bestiali, vanno tutte avversate e, in conformità alla dottrina rintracciata da Lenin sul filo rosso da Marx ed Engels, fa discendere la giustificazione o la condanna di una data guerra dal suo significato storico fondamentale. Il rifiuto di imbracciare il fucile, come espressione di lotta contro il militarismo e la guerra in generale, è idealistico e metafisico. L’essere contro la guerra è per noi motivato storicamente, non moralmente. La stessa abolizione della guerra è parola non nostra. La guerra è uno dei fatti determinanti le tappe del ciclo capitalista nella sua ascesa e declino: abolire la guerra non vuol dire nulla se non fermare quel ciclo prima che giunga la soluzione rivoluzionaria.
L’epoca aperta dalla grande rivoluzione francese del 1789 può essere suddivisa schematicamente in periodi a ciascuno dei quali corrisponde un tipo diverso di guerra e un diverso atteggiamento da parte marxista.
Primo periodo: dalla rivoluzione francese fino alla Comune di Parigi, 1871. È il periodo delle guerre nazionali di liberazione, cui carattere essenziale fu abbattere il giogo feudale, assoluto o straniero. Sono state guerre di progresso e l’appoggio marxista non discese dal fatto d’essere guerre difensive o patriottiche quanto piuttosto dalla loro natura rivoluzionaria, utili alla diffusione della moderna organizzazione capitalistica: guerre di aggressione a paesi feudali, come quelle napoleoniche, furono storicamente progressive.
Al 1871 si ha il grande svolto storico di cui prende atto Marx: “i governi nazionali sono tutti confederati contro il proletariato”. In Europa il periodo delle guerre di sistemazione nazionale si chiude con la Comune di Parigi. Possono ancora esserci oggi guerre progressive e quindi giustificabili? Nel 1951 affermavamo che si, potrebbero forse essercene ancora ma fuori d’Europa e, con Lenin, precisavamo che il criterio per stabilire il tipo di guerra e se una guerra è giusta è, in ogni caso, quello sociale, non quello giuridico dell’aggressione o difesa, invasione o resistenza, conquista o liberazione.
Il secondo periodo va dal 1871 al 1914 con lo scoppio della Prima Guerra mondiale e il crollo della Seconda Internazionale, ma altra data emblematica indicata in testi di Lenin e nostri è il 1905 che, con la rivoluzione russa e col divenire imperialista del capitalismo, apre un terzo periodo di guerre e rivoluzioni. È quello del cosiddetto sviluppo pacifico del capitalismo, del completo dominio della borghesia e della sua decadenza, dell’accentramento del potere economico e politico nel capitale finanziario; vi è assenza di assalti rivoluzionari, il movimento socialista prepara e raccoglie gradualmente le sue forze, guadagna in estensione, sorgono i grandi partiti europei. Somma preoccupazione per i marxisti in questo periodo è il consolidare e lo sviluppo di tale processo e l’atteggiamento nei riguardi della guerra deriva dalle sue possibili conseguenze sull’andamento di quello. Engels sostituisce al precedente criterio, di appoggio alle guerre progressive borghesi, la difesa del partito del socialismo, minacciato dalla vittoria della Russia feudale. Non vi è più alleanza con la borghesia nazionale, ma aiuto condizionato dato, in piena indipendenza, dal movimento socialista alla guerra, che dovrebbe esser condotta con “mezzi rivoluzionari”, e i socialisti, a tal fine, non esiterebbero, potendolo, a prendere il potere.
Agli inizi dell’ultimo decennio del secolo ancora Engels, prevedendo la guerra generale, auspica un ritardo della sua deflagrazione per l’immaturità del movimento: dalla guerra difficilmente potrebbe sorgere la rivoluzione, anche perché incombe ancora la Russia, grande riserva di ogni reazione europea, pronta a soffocare sul nascere qualsiasi tentativo rivoluzionario, in alleanza con le borghesie ormai conservatrici. Le migliori possibilità in caso di guerra sarebbero legate alla sconfitta della Russia, seguita colà da una rivoluzione che spazzi via il regime feudale: tanto si verificherà in modo conseguente con l’Ottobre del 1917.
La guerra del 1914 ha carattere totalmente diverso e cade nel tipo guerre imperialiste, guerre non più tra Nazioni ma tra Stati capitalistici per la spartizione di schiavi salariati e mercati. Nell’imperialismo la parabola del capitalismo (rivoluzione – riforma progressiva – reazione) è stata percorsa fino in fondo. Non vi sono più per il marxismo interessi nazionali da difendere da reazioni feudali e il nemico da battere è solo quello interno. Nel 1914 la Russia zarista è un rimasuglio storico ma, pur auspicandone la sconfitta, non per questo la socialdemocrazia può appoggiare il governo borghese tedesco e la consegna deve essere: lavorare per farli cadere entrambi. I comunisti rivoluzionari devono guidare la lotta diretta del proletariato contro tutti i governi, per la trasformazione della guerra imperialista in guerra civile, per la presa rivoluzionaria del potere.
A questi due tipi (borghesi progressive e imperialiste) Lenin ne aggiunge un terzo: guerra rivoluzionaria, guerra tra uno Stato in cui la rivoluzione proletaria ha vinto e Stati in cui domina ancora il capitalismo. Il marxismo non solo non esclude una tale guerra, ma la ritiene progressiva e necessaria: essa potrà sorgere come guerra di difesa per invasione da parte di uno Stato capitalistico o come guerra di attacco contro uno Stato ancora borghese per sostenervi o fomentarvi la rivoluzione comunista. In entrambi i casi non deve cogliersi, pena il precipitare in nefaste posizioni retroverse, l’aspetto nazionale (anche se lo Stato proletario è uno solo) ma quello internazionalistico dello scontro militare tra eserciti di classi nemiche, in quanto una tale guerra è parte della guerra civile mondiale fra proletariato e borghesia.
Due guerre imperialiste hanno devastato il mondo e in entrambi i casi i socialtraditori ne hanno dato al proletariato una spiegazione “marxista” per spingerlo a schierarsi sotto bandiere altrui. Chiamarono così “difensiva” la Prima Guerra. Sono le frazioni di sinistra internazionali, con Lenin, Liebknecht e la Sinistra italiana, a ribattere che con la parola guerra di difesa i marxisti, già prima del 1870, indicavano in effetti guerre di sviluppo della forma capitalistica, mentre quella del 1914 era guerra imperialista tra capitalismi in pieno sviluppo ed era tradimento parlare di difesa della patria in qualunque paese. Hanno gabellato la Seconda Guerra come guerra del primo tipo, di liberazione nazionale, e come guerra del terzo tipo, rivoluzionaria proletaria, implicitamente vedendo nei regimi borghesi democratici i diffusori del socialismo e i suoi difensori nei confronti dei tedeschi.
Furono ben lungi quindi i socialsciovinisti del 1914 e gli arciopportunisti del 1939 e del 1941 dallo spogliarla dagli orpelli patriottici, nazionalistici o falsamente rivoluzionari, per marxisticamente classificarla nel tipo guerra imperialista. Tanto li avrebbe necessariamente condotti, come fu per i socialisti conseguenti, all’unica tattica ammissibile e propugnabile: quella del disfattismo rivoluzionario su tutti i fronti.
2. INEVITABILITÀ DELLA GUERRA IMPERIALISTA
Da quando si è formato il mercato mondiale, da quando sfere di vita e cerchie di influenza ristrette, proprie del precapitalismo, si sono dissolte nel magma economico unico della produzione e vendita dei prodotti, da quando sono saturati i mercati di tutto il mondo e gli ultimi arrivati stanno stretti nella loro area di smercio, da quando si è entrati nell’epoca dell’imperialismo guerre di usurpazione, di rapina, di brigantaggio da ambo le parti, per la spartizione dei mercati, per una suddivisione e nuova ripartizione delle sfere di influenza del capitale finanziario e conseguente sottomissione di Stati e nazioni alle grandi potenze, sono inevitabili.
Potrebbero i governi borghesi e i loro capi impedire la guerra? Essi non hanno la possibilità né di provocarla né di impedirla. Anche ammesso che, personalmente non vogliano che la guerra scoppi o che non trovino opportuno affrettarla, le loro intenzioni hanno scarso effetto: la oligarchia dell’alto capitalismo che essi rappresentano e da cui dipendono è costretta ad operare nella produzione, nell’industria, nel commercio, nella finanza secondo inesorabili leggi economiche che conducono alla guerra. La guerra non è una politica di un certo strato o partito borghese, è una necessità economica.
Potrebbero d’altro canto impedire la guerra i movimenti pacifisti interclassisti, i “partigiani della pace”, le “colombe” di ogni risma? Questi movimenti non proletari esprimono soltanto il gretto desiderio piccolo-borghese di mantenere i vantaggi che ancora il capitalismo è in grado di offrir loro a spesa del proletariato, europeo e soprattutto extraeuropeo. La storia insegna che tali movimenti si dissolvono in caso di guerra per abbracciare le false giustificazioni della propria borghesia: impugnare le armi e combattere il “nemico”, per… difendere e ripristinare la Pace!
Nell’ambito del modo di produzione capitalistico e con gli strumenti offerti dal ordine politico che su di esso poggia, la guerra imperialista non può essere evitata. Solo una controforza storica che si opponga a tale ordine, quella della classe proletaria guidata dal suo partito, può costituire l’unica possibilità di impedimento. Solo se verrà rasa al suolo la struttura mondiale del potere capitalistico potranno essere risparmiati all’umanità i suoi orrori, primo fra tutti la guerra: in un mondo socialista, in una società non mercantile, non capitalista, non statale, primo vero inizio della storia umana, essa non avrà più ragione di essere.
3. EVITABILITÀ DELLA GUERRA IMPERIALISTA
Se nell’ambito del capitalismo la guerra permane inevitabile e non finirà con la Pace Universale spacciata da sprovveduti, mistificatori e traditori, con Marx e Lenin affermiamo che la guerra tra uomini finirà soltanto con la rivoluzione di classe supernazionale che, abolendo le cause della guerra abolirà la guerra stessa.
Lenin e noi, dunque, quando affermiamo che la guerra è inevitabile non intendiamo che essa lo è in senso assoluto, ma che essa non può essere evitata da un movimento vagamente ideologico di proletari e classi povere e medie, su cui passerebbe come un turbine senza trovare resistenze. La guerra generale è storicamente evitabile, ma alla sola condizione che le si opponga un movimento della pura classe salariata e che questo l’attenda non per surrogarla con la pace, ma per abbattere, con essa neonata possibilmente, il vecchio infame capitalismo.
Quando Lenin stabilì che la tappa, ultima, imperialista del capitalismo conduce alla guerra, egli non credeva ancora ad una serie successiva di guerre mondiali, ma attendeva che al delinearsi della Prima il proletariato, almeno in Europa, si levasse in piedi e la fermasse. La sua formula fu: trasformare la guerra imperialista in guerra civile. I socialisti della Seconda Internazionale l’avevano accolta ma non l’applicarono e si illusero di impedire la guerra solo con il pacifico dispiegarsi dello sciopero generale contro la mobilitazione da tutte le parti delle frontiere. Ma neppure a tanto si arrivò (e sarebbe stato insufficiente) poiché tutti i partiti operai marciarono con la guerra nazionale. Doveva specificare Lenin – senza ricredersi e senza confessioni d’errore, poiché nel campo della valutazione sui tempi del verificarsi di eventi storici fin da Marx ha ruolo non secondario l’ottimismo rivoluzionario, non sognatore, ma basato sulle reali possibilità – che non una sola, ma una serie di guerre imperialiste poteva realizzarsi: non ne indicò un termine ultimo, ma fissò le condizioni necessarie per ribaltare il carattere della guerra: da imperialista a civile e rivoluzionaria proletaria. Sferzò la pretesa di potere con uno sciopero, seppure generale e ad oltranza, fermare la guerra: ben altro ci voleva e ci vuole, a partire da una radicata organizzazione nel proletariato e nell’esercito, emanante dal partito di classe esteso ed influente, basato su salde posizioni teoriche, programmatiche, tattiche, unico organismo che possa dirigere la presa proletaria del potere col fine di abbattere la putrida società del capitale.
4. DA RIFORMISMO PROLETARIO A TRADIMENTO BORGHESE
In tutti i casi di crisi acuta della società capitalistica gli opportunisti di ogni colore si schierano immancabilmente e apertamente dalla parte degli interessi borghesi, rivelando ogni volta senza pudori né pentimenti il loro ruolo storico di infiltrati nel movimento proletario allo scopo di realizzare il programma della conservazione borghese, camuffato da programma di emancipazione della classe operaia.
Il fallimento della Seconda Internazionale fu causato dal prevalere dell’opportunismo nel partito. Tale fallimento fu preparato negando la rivoluzione socialista e sostituendo ad essa il riformismo borghese; negando la lotta di classe e la necessità di trasformarla in determinati momenti in guerra civile e predicando la collaborazione di classe; cedendo allo sciovinismo in nome del patriottismo e della difesa della patria; ignorando e negando la base fondamentale del socialismo, già enunciata nel Manifesto Comunista, che gli operai non hanno patria; allineandosi all’ipocrisia piccolo borghese nella lotta contro il militarismo, invece di riconoscere la necessità della guerra rivoluzionaria dei proletari di tutti i paesi contro la borghesia di tutti i paesi; trasformando la ammissibile, allora, utilizzazione del parlamento e della legalità borghese, nel feticismo di questa legalità e dimenticando la necessità delle forme illegali di agitazione e di organizzazione in periodi di crisi.
Lenin parla di fallimento dell’opportunismo e, in apparente contraddizione, di trionfo di esso. Il fallimento della Seconda Internazionale fu il fallimento, dottrinario e tattico, dell’opportunismo: il benessere per tutti con le riforme non fu raggiunto e la pace non fu salvaguardata; la Seconda Internazionale aveva esaurito il compito storico che si era dato nel periodo cosiddetto “pacifico” di sviluppo capitalistico. Nel 1914 essa fu sottoposta alla prova storica della guerra imperialista: forze sane vi erano presenti e i presupposti, anche tattici, per trasformare la guerra imperialista in guerra civile erano stati sanciti nei congressi internazionali di Stoccarda, Copenaghen e Basilea, ma la direzione era in mani opportuniste e il partito affondò, dando dimostrazione storica tragica e definitiva della fallacia della via riformista. Il tradimento fu giustificato con argomenti pseudo-socialisti e con infame escamotage teorico, specie da parte dell’influente partito tedesco: guerra giusta perché condotta ai fini dell’abbattimento dello zarismo.
Non seguì però l’immediata riorganizzazione in una Internazionale rivoluzionaria, processo che richiese, purtroppo, anni e in ciò fu il trionfo dell’opportunismo: le masse proletarie marciarono a sostegno delle proprie borghesie e non si ebbe rivoluzione in Europa. Alla rotta in teoria corrispose vittoria pratica perché i proletari, non ancora diretti dall’Internazionale Comunista, furono divisi e spinti a scannarsi gli uni contro gli altri dai governi e dalle borghesie di tutti i paesi, ben fiancheggiati dai socialisti traditori che, da zelanti patrioti, repentinamente si erano infilati nelle uniformi militari.
Alla Seconda Guerra imperialista nuovamente si ha: vittoria teorica del marxismo, sconfitta teorica dell’opportunismo e suo trionfo pratico. Nel dopoguerra e nel fetido attuale interguerra il proletariato è incatenato al carro borghese. Carcerieri subdoli, che gli prospettano non tanto di spezzare quelle catene ma una prigione appena meno dura o non peggiore, miraggio ingannevole avente solo lo scopo di volgere le energie proletarie alla salvezza dell’economia nazionale oggi, della patria un domani non lontano, sono quei partiti figli degeneri del già degenere stalinismo, che avendo fatto gettito di teoria, programma e tattica marxista, si adornano ancora, sepolcri imbiancati, dell’attributo di comunisti.
Il crollo definitivo dell’opportunismo, ineluttabile e imposto dal suo fallimento teorico già sancito dalla storia, avverrà non da sé, ma soltanto quando il proletariato ritornerà potente sulla scena della lotta di classe, organizzato, guidato dal suo partito: i rinnegati si ergeranno allora apertamente a difesa della borghesia e quel muro dovrà essere il primo ad essere abbattuto nello sviluppo del processo rivoluzionario.
5. IL MOVIMENTO COMUNISTA DI FRONTE ALLA CRISI E ALLA GUERRA
L’atteggiamento comunista di fronte alla guerra imperialista deriva dalla sua posizione generale verso il capitalismo: vuole di questo la soppressione totale. Crisi economiche, e le guerre che ne conseguono, sono leve che possono essere impugnate per rovesciarlo. Non vede il marxismo pace e benessere capitalistici perpetui: l’una e l’altro costituiscono le premesse necessarie di crisi sempre più profonde e di guerre sempre più distruttrici. ll comunismo vuole la pace, certo, ma non quella effimera mantenuta con eserciti contrapposti armatissimi come mai, pronti ad essere scagliati l’uno contro l’altro o contro proletari insorti all’interno di ciascun paese; vuole quella vera, organica, possibile nella società senza classi conquistata con la rivoluzione internazionale.
La crisi economica è attesa dal marxismo. Essa, o la ripresa che la segue, provocando un peggioramento delle condizioni della classe lavoratrice, può spingerla a reagire e ad organizzarsi sul piano sindacale e sollecitare la sua combattività; può creare anche le condizioni per una crescita quantitativa del partito e per un’estensione della sua influenza sulla classe operaia. Proprio perché implica la possibilità di un ritorno sulla scena storica dell’unica classe antagonista al capitalismo, la crisi economica è dal partito accolta con letizia; a differenza dei borghesi, che la temono sia per la possibile rivolta proletaria sia per la rovina delle loro mezze classi.
La guerra imperialista è anch’essa prevista dal marxismo. Alle sue origini vi è il perdurare insanabile e non più tollerabile della crisi economica internazionale, che non permette più altra soluzione all’interno del modo di produzione capitalistico per uscire dal cappio della sovrapproduzione che le immani distruzioni di merci e di proletari. La guerra imperialista azzera i conti in rosso del capitalismo, stabilisce, seppure temporaneamente, un nuovo equilibrio e una nuova partizione dei mercati mondiali e sulle sue rovine permette l’inizio euforico di un nuovo ciclo semisecolare di rapina.
Il partito rivoluzionario cercherà di approfittare delle crisi economiche come delle crisi belliche per tentare di abbattere il capitalismo; e ciò nelle sue vari fasi: periodo di preparazione, scoppio, sviluppo, immediato dopoguerra.
6. LA LUNGA GUERRA NON FAVORISCE LA RIVOLUZIONE
Dalla terza guerra scaturirà la rivoluzione se prima del suo scoppio sarà risorto il movimento di classe. O comincia e si sviluppa la guerra degli Stati, o scoppia la guerra civile, la borghesia è rovesciata e la guerra non “scatta”.
Alle suddette indicazioni, valutazioni e prospettive sullo sviluppo storico futuro il nostro movimento era giunto nel bilancio seguito all’esperienza di due guerre mondiali. All’appuntamento con la Prima il partito mondiale del proletariato giunse portando ancora nel suo seno influenze opportuniste, vigorosamente combattute dalle minoranze di sinistra ma che per essere smascherate davanti alla classe dovettero attraversare la fornace bellica, nella quale gradualisti e riformisti si rivelarono macellai della patria borghese. Il proletariato fece ciò che poté, nei vari paesi, a volte eroicamente, ma ciò fu insufficiente per la mancanza di guida politica.
Vittoria vi fu in Russia, ma l’Ottobre nacque dal sommarsi di due condizioni singolari: la sopravvivenza di un regime feudale e la serie di disfatte militari, più il presupposto necessario per la riuscita della rivoluzione: l’esistenza di un partito che, forte dell’esperienza del 1905, prova generale del 1917, ben saldo sulle sue basi marxiste, seppe applicare la giusta tattica approfittando della situazione di guerra e delle sconfitte dell’esercito zarista, propugnando il disfattismo rivoluzionario. Vi fu vittoria, ma isolata perché in Europa non si compì il ciclo che avrebbe dovuto restringersi in troppo pochi anni: condanna e sconfitta dei partiti socialtraditori, riscatto del proletariato dall’aver aderito alla guerra fratricida, ripresa del movimento nelle capitali storiche, abbattimento delle borghesie imperiali, vinte o vincitrici.
La Seconda Guerra giunse, non certo inaspettata dalla nostra Frazione, ma dopo la dura sconfitta del movimento proletario, con degenerazione dal 1926 della Terza Internazionale e vittoria dello stalinismo e della controrivoluzione mondiale. In tali condizioni non solo non si arrivò a concentrare e dirigere le energie proletarie, ma queste furono addirittura spinte al servizio di un fronte borghese contro l’altro, come nei famigerati blocchi partigiani.
Le crisi dei due dopoguerra si accompagnarono a condizioni storiche che impedirono lo sviluppo in senso rivoluzionario di lotte proletarie pur generose. Il congresso di fondazione della Terza Internazionale si ha al 1919; il secondo, ancor più significativo per gli attestamenti teorici e programmatici, è dell’anno successivo, quando la formazione delle sezioni comuniste nazionali doveva ancora completarsi: tardi, non soltanto rispetto alla possibilità di sfruttare lo stato di guerra ai fini rivoluzionari, ma rispetto anche a quell’immediato dopoguerra denso ancora di crisi e fermenti sociali. Le borghesie dei vari paesi ebbero tutto l’agio di affrontare scioperi e sommosse direttamente e tramite il braccio socialtraditore, mentre l’Armata Rossa non riusciva a prendere Varsavia, evento che probabilmente avrebbe appiccato l’incendio rivoluzionario nel centro Europa. L’Unione Sovietica rimase isolata e la rivoluzione ripiegò internazionalmente.
La situazione alla fine della Seconda Guerra fu ancor meno favorevole per l’accentuarsi degli atteggiamenti, comportamenti e decisioni a fini controrivoluzionari sia del nemico di classe sia degli opportunisti: le borghesie vincitrici decisero l’occupazione militare dei paesi vinti, incatenando prima del suo nascere la rivoluzione comunista, e mancarono forti avanguardie in grado di ripudiare i blocchi politici, mentre toccava il fondo la degenerazione dei partiti figli di un’Internazionale non più comunista.
Lo scoppio della guerra deve quindi trovare un movimento proletario già risorto e un partito ben saldo sulle sue posizioni marxiste: queste sono le migliori condizioni che la storia può mettere a disposizione e toccherà al proletariato saperne approfittare.
La guerra che non abbia innescato al suo “scatto” o nei suoi primi sviluppi l’incendio della rivoluzione vittoriosa, potrà più facilmente svilupparsi e andare a termine ridando nuovo vigore al capitalismo agonizzante: al cadavere, il sistema capitalistico, che ancora cammina deve essere assestata la mazzata definitiva prima che nuovo sangue gli venga trasfuso dalle vene proletarie, prima cioè che trovi nuova giovinezza nelle immani distruzioni della guerra e nella conseguente ripresa economica delle “ricostruzioni”.
La guerra risolve in sé crisi e rinascita del capitalismo. In quanto massima espressione di crisi dovuta alle contraddizioni insite nel capitalismo, che scuote dal profondo i sistemi unitari di produzione che sono gli Stati nazionali, può costituire una spinta decisiva nel senso della rivoluzione. In quanto unica possibilità offerta ai mostri imperiali di superare le condizioni di stagnazione e dare una raddrizzata alla curva tendenzialmente calante del saggio del profitto, in un violento riordino del mercato internazionale a tutto vantaggio dei vincitori, ma anche dei vinti, costituisce la soluzione per la conservazione del presente modo di produzione. Non altre sono le prospettive.
In principio potremmo ammettere anche la possibilità della distruzione totale della specie umana, il che ci sarebbe ancor più di sprone nella preparazione del comunismo.
Ecco perché affermammo che la guerra il proletariato dovrà cercare di stroncarla al suo inizio; la lunga guerra ci caccia indietro oggettivamente e soggettivamente; più la guerra si sviluppa, minori saranno le possibilità di contrastarla con la rivoluzione.
Tale valutazione di tipo generale non ha nessuna implicazione nella tattica, che rimane quella del disfattismo rivoluzionario in ogni paese e su ogni fronte.
Il partito persevererà nella sua propaganda e nella sua azione, nei limiti consentiti dai rapporti di forza tra le classi antagoniste, persevererà nella tattica disfattista, nel lavoro legale ed illegale nell’esercito, cercando di sfruttare al meglio quelle possibilità che, comunque, il decorso della guerra potrà offrire. Anche nel dopoguerra di rigenerazione capitalistica non escludiamo infatti situazioni di instabilità internazionale tra vinti e vincitori e di crisi sociale interna, specie nei paesi vinti, che il partito saprà utilizzare per l’assalto proletario.
Come sempre il marxismo non dà profezie sul futuro, ma ne enuncia le condizioni. La scienza è la registrazione delle leggi che legano gli eventi fra loro, senza pretesa che non possano spaziare in un vasto campo di variabilità; in tal senso si applica agli eventi passati come ai futuri, e può sbagliare per i secondi come tante volte sbaglia per i primi. Se diverse saranno le condizioni, diversi saranno gli eventi.
Il partito ha sempre, in ogni caso, il dovere di indicare tra le diverse reali possibilità, quella più favorevole. Il nostro auspicio, più che profezia, del 1956, rimane immutato. Scrivevamo: «Il decennio postbellico di avanzata della produzione capitalistica mondiale continui ancora alcuni anni. Poi la crisi di interguerra, analoga a quella che scoppiò in America nel 1929. Macello sociale delle classi medie e dei lavoratori imborghesiti. Ripresa di un movimento della classe operaia mondiale, reietto ogni alleato. Nuovissima vittoria teorica delle sue vecchie tesi. Partito comunista unico per tutti gli Stati del mondo. Verso il termine del ventennio, l’alternativa del difficile secolo: terza guerra dei mostri imperiali – o rivoluzione internazionale comunista. Solo se la guerra non passa, gli emulatori morranno!» (Il Programma Comunista, n.10, 1956).
Il ventennio postbellico si è raddoppiato per la minore velocità nell’andamento catastrofico della produzione capitalistica mondiale, ma l’alternativa che si pone verso il termine di questo “difficile secolo” rimane la stessa.
7. COMPITI DEL PARTITO NELLE DIVERSE SITUAZIONI
Il partito auspica che si realizzino condizioni, tempi e modi del precipitare della crisi capitalistica – che conduce inevitabilmente alla guerra – tali da permettere l’estensione della sua influenza su un proletariato sempre più combattivo. In relazione a questa possibilità potrebbe essere più favorevole un ritardo nello scoppio della guerra, ma tale considerazione non ci spingerà tra le braccia del pacifismo umanitario e interclassista. Anche Engels espresse speranze simili. Allora uno sviluppo in senso rivoluzionario del movimento proletario non era, in principio e in prassi, in contrasto con la presenza di legati parlamentari socialisti e con azioni da svolgersi anche nel tempio della democrazia borghese, per costringere lo Stato a scelte meno sfavorevoli alla classe lavoratrice, ma soprattutto per usare il parlamento come tribuna di propaganda rivoluzionaria. Una guerra contro la Germania, sede dei reparti più avanzati del socialismo mondiale, avrebbe potuto rallentare tale sviluppo. Non era riformismo: Engels ammoniva apertamente lo Stato borghese tenendo desta nel proletariato la coscienza che le barricate, a tempo debito, si sarebbero erette.
Nella situazione odierna la ripresa del movimento in senso rivoluzionario si ravviserà in un’estesa reazione difensiva proletaria, nella rinascita degli organismi sindacali classisti e in una sensibile influenza del partito sulla classe e sulle sue organizzazioni economiche, al fine di condurla a far gettito, prima di tutto, delle ideologie e programmi basati sull’azione democratica e sull’utilizzo delle istituzioni borghesi.
In queste condizioni storiche la preparazione o lo scoppio della guerra potrebbero offrire le maggiori possibilità rivoluzionarie. In una situazione diventata esplosiva economicamente e socialmente, la minaccia dell’invio al fronte dei proletari potrebbe accendere la guerra sociale.
Non per questo, ovviamente, il partito cesserebbe la sua opposizione alla guerra del capitale. Il grido “sparate per primi”, rivolto da Engels ai borghesi, intendendo: vi sarà risposto con le armi per abbattervi, potrebbe in dati momenti essere da noi parafrasato nella sfida: fate il gesto della coscrizione e il proletariato si leverà, conquisterà il potere e fermerà la vostra guerra. Il processo sarebbe più complesso di quanto possa apparire dal grido di battaglia: la guerra imperialista verrebbe tramutata dove possibile in guerra civile, in alcuni paesi il potere passerebbe nelle mani del partito proletario, si aprirebbe l’epoca delle guerre rivoluzionarie.
Certo tale sfida oggi non potrebbe esser lanciata: se cartoline, e missili, partissero difficile sarebbe la prospettiva. Il partito però, per quanto ridotto oggi ai minimi termini, come da necessità storica, non si limiterebbe alla registrazione dei fatti e alla loro interpretazione, ma, come sempre, nel decifrarli si sforzerebbe di scorgere possibilità pur minime offerte da una terza guerra non impedita al suo nascere da un proletariato ancora non sufficientemente strappato ai traditori e organizzato.
Esempio di come il partito in tempo di guerra, pur sapendo inesistenti le condizioni oggettive e soggettive che rendono possibile la rivoluzione e la presa del potere, non rinunci ai suoi compiti in attesa di tempi migliori ma riproponga i cardini del programma e della giusta tattica, potenzialmente traducibile in parole d’ordine di azione non ambigue, lo si ritrova nella nostra Piattaforma del 1945, a guerra ancora in corso. Nella situazione di allora erano presenti forze proletarie armate, poche ma significative, al servizio però dell’opportunismo e del nemico di classe; le forze del partito erano disperse e nulla la sua influenza sui fatti storici. Esigenza primaria era la sua ricostituzione su salde basi teoriche e programmatiche: la Piattaforma aveva questo compito principale. Tuttavia, anche e soprattutto per evitare “incomposte ed inattese reazioni dell’ultima ora”, riferite puntualmente a situazioni “future”, non si esitò a porre quali capisaldi caratteristici anche quelli di orientamento tattico. Pur prevedendo l’andamento discendente della curva della lotta di classe, non era escluso in principio il processo: ricostituzione del partito, sua forte influenza sulla classe, cambiamento di indirizzo della lotta proletaria. Per questo il partito fissò punti tattici che si inquadravano inequivocabilmente nel disfattismo rivoluzionario, necessari, pur non avendo avuto pratica traduzione né nell’immediato né in quel ciclo postbellico, caratterizzato da un ferreo controllo poliziesco sui proletari dei paesi vinti degli eserciti vincitori e delle borghesie nazionali, coadiuvate dall’opportunismo stalinista.
Per la Prima Guerra, traendo bilanci del passato, giungemmo a stabilire non tanto che si trattò di aver perduto “autobus” storici, quanto piuttosto del fatto che l’autobus del potere proletario in occidente non era passato in quel fatidico arco d’anni che intercorre tra l’agosto 1914 e i primi anni venti. Cionondimeno la Sinistra, prima corrente, poi organizzata in frazione nel Partito Socialista, infine alla testa del Partito Comunista di Livorno non sbagliò per eccessivo ottimismo, o volontarismo, ammesso che di errori sia sensato discorrere, quando, conducendo la sua battaglia all’interno del Partito Socialista, indicava al partito e alle masse proletarie la retta via per dare l’assalto alla cittadella borghese, contrapponendo al “vecchio” antimilitarismo riformista il “nuovo” di classe e rivoluzionario, propugnando quella tattica che con Lenin sarà detta, con termine inequivocabile, disfattismo rivoluzionario.
Non cessò poi, in anni in cui era palese il riflusso dell’onda rivoluzionaria, di indicare, anche in posizione critica all’interno della Terza Internazionale, la giusta tattica da applicarsi nell’Europa pienamente capitalistica, traendo lezioni più dalle sanguinose sconfitte d’Occidente che dalla fulgida vittoria di Russia.
Nella terza guerra, se non si verificherà la prospettiva più favorevole – risposta rivoluzionaria che la precede o alle sue prime manifestazioni – il partito, rifuggendo ogni volontarismo, si porrà come forza attiva, nei limiti imposti dalle condizioni storiche e dal rapporto di forza delle classi, con la sua critica, la sua propaganda e le sue indicazioni sulla tattica da adottarsi, non mutevole, non “nuova” rispetto a “nuovi” avvenimenti, ma già prefissata e ben nota alla compagine militante del partito.
8. DIFESISMO E INTERMEDISMO
L’atteggiamento del nostro movimento di fronte alle guerre imperialistiche si inscrive nella tattica codificata dalla sinistra e da Lenin, che innanzitutto rifiuta parole d’ordine che sotto apparente aspetto rivoluzionario, o con la pretesa di conservare presunte conquiste socialiste, altro non sono che vie di conservazione dell’ordine borghese.
«L’aspetto “difesista” dell’opportunismo consiste nell’asserire che la classe operaia, nel presente ordinamento sociale, pure essendo quella che le classi superiori dominano e sfruttano, corre in cento guise il pericolo di veder peggiorate in modo generale le sue condizioni se certe caratteristiche del presente ordinamento sociale vengono minacciate. Così dieci e dieci volte abbiamo visto le gerarchie disfattiste del proletariato chiamarlo ad abbandonare la lotta classista per accorrere, coalizzata con altre forze sociali e politiche nel campo nazionale o in quello mondiale, a difendere i più diversi postulati: la libertà, la democrazia, il sistema rappresentativo, la patria, l’indipendenza nazionale, il pacifismo umanitario, ecc., ecc., facendo gettito delle tesi marxiste per cui il proletariato, sola classe rivoluzionaria, considera tutte quelle forme del mondo borghese come le migliori armature di cui a volta a volta si circonda il privilegio capitalista, e sa che, nella lotta rivoluzionaria, nulla ha da perdere oltre le proprie catene. Questo proletariato, trasformato in gestore di patrimoni storici preziosi, in salvatore degli ideali falliti della politica borghese, è quello che l’opportunismo “difesista” ha consegnato più misero e schiavo di prima ai suoi nemici di classe nelle rovinose crisi svoltesi durante la Prima e Seconda Guerra imperialistica».
Parimenti respingiamo ogni “intermedismo”, «termine col quale vogliamo intendere la pretesa di indicare come obiettivo precipuo e pregiudiziale della forza e degli sforzi del proletariato rivoluzionario non l’abbattimento dei suoi oppressori di classe, ma la realizzazione di certe condizioni nei modi di organizzarsi della presente società, che gli offrirebbero terreno più favorevole a conquiste ulteriori». «Sotto l’aspetto complementare (al “difesismo”) dello “intermedismo” la corruzione opportunista si presenta non più soltanto col carattere negativo della tutela dei vantaggi di cui la classe operaia godeva e che potrebbe perdere, ma sotto l’aspetto più suggestivo di conquiste preliminari che potrebbe realizzare – s’intende col compiacente e generoso aiuto di una parte più moderna ed evoluta della borghesia e dei suoi partiti – portandosi su posizioni da cui le sarà più facile spiccare un balzo verso le sue massime conquiste». «Il partito di avanguardia marxista, se ha per compito essenziale il decifrare accuratamente lo sviluppo delle condizioni favorevoli all’azione massima di classe, è quello che deve in tutto il corso storico dedicarsi a svolgere e condurre vittoriosamente quell’azione, non a costruirne le condizioni intermedie».
Nel caso della guerra il partito quindi, non considerando il mantenimento o il ripristino delle condizioni di pace fra gli Stati, ovvero la vittoria di un fronte militare sull’altro presupposto da difendere o gradino intermedio da conquistare sulla strada verso il socialismo, non sospenderà finché ciò sia ottenuto la sua lotta classista né su quegli obiettivi verrà ad alleanza alcuna con strati o partiti borghesi.
9. IL DISFATTISMO RIVOLUZIONARIO
«Il marxista distingue: ci sono state guerre progressive; ma al 1914, come al 1939, si è di fronte ad una guerra NON di progresso, ma ad un puro conflitto fra sfruttatori imperialisti: dovere di tutti i socialisti era di lottare contro TUTTI i governi in TUTTI i paesi; di più: il marxismo sancisce l’impossibilità di porre fine alle guerre senza l’abolizione della società di classi e senza la vittoria della rivoluzione socialista».
Quest’ultimo passo, tratto dallo schema di un nostro scritto del 1951, «è il primo della tesi sul pacifismo, ed è il più importante. Esso distrugge ogni possibile ospitalità nel marxismo-leninismo di movimenti che abbiano a finalità la soppressione della guerra, il disarmo, l’arbitrato o la eguaglianza giuridica tra le nazioni (Lega di Wilson, O.N.U. di Truman). Il leninismo non dice ai poteri capitalistici: io vi impedirò di fare la guerra, o io vi colpirò se fate la guerra; esso dice loro, so bene che fino a quando non sarete rovesciati dal proletariato voi sarete, che lo vogliate o meno, trascinati in guerra, e di questa situazione di guerra io profitterò per intensificare la lotta ed abbattervi. Solo quando tale lotta sarà vittoriosa in tutti gli Stati, l’epoca delle guerre potrà finire. Sostituire, dinanzi all’avvicinarsi di nuove guerre al criterio dialettico di Marx e Lenin – tanto nella dottrina quanto nell’agitazione politica – lo sfruttamento plateale della ingenuità delle masse nei riguardi della santità della Pace e della Difesa, non è altro che lavorare per l’opportunismo e il tradimento, contro i quali Lenin si dette a costruire la nuova Internazionale rivoluzionaria super hanc petram, su questa pietra: CAPITALISMO E PACE SONO INCOMPATIBILI. Dedichiamo ai pacifisti di oggi una lapidaria tesi del Terzo Congresso (33.ma, sul Compito dell’Internazionale Comunista): Il pacifismo umanitario antirivoluzionario è divenuto una forza ausiliaria del militarismo».
Ribadiamo che «noi siamo, è ben chiaro, per la piena validità attuale della dottrina di Lenin sulla guerra, la quale non è che la dottrina di Marx enunciata al suo nascere storico, dopo la guerra franco-prussiana e la Comune parigina, con cui si erano chiuse le guerre rivoluzionarie di sistemazione liberale: tutti gli eserciti nazionali sono ormai confederati contro il proletariato!».
Allo scoppio del conflitto europeo nel 1914 «si rispose ai borghesi che i proletari non hanno patria e che il partito proletario persegue i suoi fini con la rottura dei fronti interni, cui le guerre possono offrire ottime occasioni; che non vede lo sviluppo storico nella grandezza o nella salvezza delle nazioni; che nei congressi internazionali era già impegnato a spezzare tutti i fronti di guerra cominciando ove meglio si poteva». «Le guerre potranno svolgersi in rivoluzioni a condizione che, qualunque sia il loro apprezzamento, che i marxisti non rinunziano a compiere, sopravviva in ogni paese il nucleo del movimento rivoluzionario di classe internazionale, sganciato integralmente dalla politica dei governi e dai movimenti degli stati maggiori militari, che non ponga riserve teoriche e tattiche di nessun genere tra sé e le possibilità di disfattismo e di sabotaggio della classe dominante in guerra, ossia delle sue organizzazioni politiche statali e militari». «La tradizione propria dell’ala rivoluzionaria, che venne a convergere dopo la guerra nella Internazionale bolscevica, si ricollega all’indirizzo di non rinunciare alla lotta contro il potere della borghesia e le forze dello Stato anche quando queste siano impegnate in guerra e provate dalla disfatta, di tendere ad una possibile azione rivoluzionaria interna senza fare alcun conto della possibilità di spostare gli equilibri militari a favore del nemico». «Lenin lo dice esplicitamente: il nostro compito verrà giustamente espletato solo mediante la “trasformazione della guerra imperialista in guerra civile”». «Dai primi congressi internazionali del secolo presente, la guerra tra gli Stati capitalistici è vista dai marxisti non più come una fase di sviluppo che deve compiersi con l’appoggio dei socialisti, ove che sia, ma come “occasione per abbattere il potere borghese con la guerra sociale delle classi”. Tradito da tanti lati questo concetto e questo impegno, Lenin martella e martella per rimetterlo in piedi, e con lui tutto il marxismo di sinistra. La guerra è tutta imperialista; non ha lati ed aspetti progressivi; in tutti gli Stati se ne deve predicare il sabotaggio proletario “dietro il fronte”». «Come nella Comune Parigi, anche in quella di Leningrado la rivoluzione ha vinto marciando in direzione apposta al fronte di guerra, non sparando sul nemico straniero nella lotta militare e nazionale, ma volgendo gli stessi uomini e le stesse armi contro il nemico interno, contro il governo della capitale, contro il potere di classe della borghesia; “volgendo la guerra nazionale in guerra civile”».
10. CONTRO L’ INDIFFERENTISMO
Il partito, nell’applicare ovunque la prassi disfattista e del “nemico interno”, stabilirà quale sia il male minore tra le varie possibilità, nel caso non si ponga storicamente di rovesciare il sistema con la rivoluzione (proletariato assente o sconfitto): intesa dei due gruppi imperialisti in guerra, vittoria dell’uno, vittoria dell’altro. Valutammo per la Seconda Guerra che il male minore sarebbe stato la rovina del mostro di Washington, capitalisticamente più forte e agguerrito. Le condizioni generali dei rapporti di forza inter-capitalistici non sono oggi di molto cambiate e, essendo condizione alla rivoluzione più favorevole, in epoca decadente del sistema capitalistico, quella derivante dalla sconfitta del gruppo di paesi più assestati e potenti, rimane ancora male minore, in caso di terza guerra, la sconfitta americana.
Questa tesi non comporta alcuna ricaduta in intermedismi di altra natura: non si tratta affatto, come intendono i fautori dell’indifferentismo in tal campo, di premere sul tasto americano o su quello russo, rinunciando, potendolo, a premere sui tasti della rivoluzione mondiale. Il pomposo e vuoto indifferentismo tra le immani forze che si scatenano nelle guerre è stato sempre e decisamente condannato dai marxisti dell’ala rivoluzionaria da Marx a Lenin alla sinistra del comunismo italiano e internazionale. «Lenin sa benissimo che è un fatto che Marx ed Engels, condannando le guerre, si posero nondimeno continuamente dal 1854-55 fino al 1870-71 e dal 1876-77 dalla parte di un determinato belligerante una volta che la guerra era scoppiata». Tuttavia Lenin ricorda che fin da allora Bebel e Liebknecht, su consiglio di Marx ed Engels, votarono contro i crediti di guerra, a differenza dei loro successori del 1914 al Reichstag, che in piena epoca imperialistica bararono sul fatto che la Russia feudale era tuttavia ancora in piedi, e se ne doveva desiderare la caduta. Se ne doveva infatti desiderare la caduta, ma non per questo far lega a Berlino col Kaiser, mentre il rinnegato Plechanov faceva lega a Pietrogrado con lo Zar. Solo un borghese e un cretino, dice Lenin, non capiscono che in ogni paese i rivoluzionari lavorano alla sconfitta del proprio governo. E la storia ha dimostrato che questi possono cadere uno sull’altro.
Ed infatti è documentato anche che nella guerra imperialista del 1914 Lenin optò per una soluzione. Naturalmente quando egli, d’accordo con la legazione germanica, salì a Zurigo nel vagone piombato, per tutti era «il noto agente prussiano Valdimiro Lenin». Poi si capì se avevano visto bene gli agenti prussiani o l’agente rivoluzionario, e lo stesso si vide a Brest-Litovsk. Russia e Germania andarono a gambe per aria entrambe.
Dunque, come Marx coniò e noi, solito, copiammo soltanto, l’espressione di “miglior risultato” di una guerra, è Lenin che ci ha dettato quella di “minor male” nella soluzione delle guerre ed anche si capisce di quelle moderne e squisitamente imperialiste, in cui è tradimento palese l’appoggio ad un qualunque governo belligerante. In un testo per il partito russo egli il 28 settembre 1914 dice: «Nella situazione attuale non si può stabilire, dal punto di vista del proletariato internazionale, di quale dei due gruppi di nazioni belligeranti sarebbe un minor male per il socialismo la sconfitta. Dunque già sepolto l’indifferentismo: i due esiti della guerra, a cui da ambo i lati opponiamo disfattismo e rivoluzione, se restano in piedi i poteri attuali, avranno però diversi effetti sullo sviluppo storico ulteriore: quale la soluzione più favorevole dal punto di vista rivoluzionario? «Per noi socialdemocratici russi (il nome del partito non era ancora stato mutato) non può esservi dubbio che dal punto di vista della classe operaia e delle masse lavoratrici di tutti i popoli della Russia il minor male sarebbe la sconfitta del governo zarista».
Ricapitoliamo, dando per certa un momento la terza guerra. Guerre 1, 2 e 3. Da ambo i lati del fronte la consegna dei partiti comunisti rivoluzionari è sempre: nessun appoggio ai governi, tutto il disfattismo praticamente possibile. Guerra 1. Il migliore scioglimento per la rivoluzione è che vadano a gambe per aria la Russia e l’Inghilterra. Il primo punto andò bene, il secondo male; vittoria per il capitalismo. Guerra 2. Il migliore scioglimento è che vadano all’aria Inghilterra ed America. Purtroppo non si è avuto: stravittoria per il capitalismo. Guerra 3. Il migliore scioglimento è che vada a gambe all’aria l’America. Taluno potrebbe allineare argomenti per la tesi opposta, che è meglio salti la Russia, dato che, se l’America tiene il primato nel conservare capitalismo, la Russia lo tiene nel distruggere comunismo rivoluzionario. La prima dà ossigeno al paziente, la seconda immobilizza il suo marxistico “affossatore”. La tesi evidentemente cretina è: non importa niente chi vince.
11. TESI SULLA TATTICA
1) La tattica del partito di fronte alla guerra imperialista poggia sulla dottrina del disfattismo rivoluzionario di Lenin, del sabotaggio senza riserve della guerra, anche unilaterale, per tramutarla in guerra civile, contro il proprio governo, per la presa del potere e l’instaurazione della dittatura proletaria. Riserve e condizioni furono poste nelle due guerre dagli opportunisti: con eguale effetto di spingere il proletariato al macello per la difesa degli interessi del nemico di classe. Una di queste fu la simultaneità dell’azione disfattista sui fronti nemici, apparentemente posizione estrema, nei fatti impossibile da attuare, che divenne condizione per la rinuncia all’azione rivoluzionaria e per il sostegno alla guerra condotta dalla propria borghesia, occorrendo invece prevedere e preparare l’azione a favore della sconfitta del proprio governo anche in un solo paese. Il partito, anche se valuterà dall’andamento sfavorevole della lotta di classe, l’impossibilità in generale dello sbocco rivoluzionario, non per questo muterà tattica, salvaguardando con essa il partito e la stessa possibilità di ripresa classista. Tale possibilità non è mai esclusa in assoluto, poiché non si esclude il verificarsi di condizioni particolari e favorevoli, che potranno presentarsi in qualunque fase della guerra: preparazione, inizio, sviluppo, fine e immediato dopoguerra.
2) Il partito, che condanna in principio il pacifismo legalitario e anticipa al proletariato la sua impotenza e la certezza del suo futuro prostrarsi davanti agli idoli di Patria e Difesa, dovrà indirizzare al fine disfattista e rivoluzionario lo stato d’animo dei proletari e dei soldati contro gli effetti della guerra ed il movimento e le manifestazioni proletarie contro la guerra. Tenderà, direttamente e tramite la sua influenza sugli organismi economici difensivi di classe, nei quali è presente con la sua frazione, alla propaganda ed alla mobilitazione di classe contro la guerra ed i suoi effetti. È da escludersi per il partito e per i comunisti il partecipare insieme ad altri partiti ad organismi di tipo non strettamente economico difensivo, tipo comitati per la pace, il disarmo, l’amicizia fra i popoli o simili. Il partito non ingannerà il proletariato ammettendo che, senza movimento rivoluzionario, sia possibile mantenere la pace. La pace capitalistica verrebbe, certo, ma dopo che il suo ciclo bellico, con le sue devastazioni, stermini e rapine, si sarà concluso, portando già in sé i germi della futura guerra tra le classi dominanti dei vari paesi. La pace duratura potrà essere conquistata solo con la guerra civile contro il proprio governo e la propria borghesia e la guerra rivoluzionaria tra Stati a dittatura proletaria e Stati a dittatura ancora borghese.
3) Il partito denuncia come illusoria la richiesta del disarmo degli Stati; sostituisce alla consegna della milizia di popolo quella di milizia proletaria e ribadisce la necessità della preparazione tecnica militare della classe e del lavoro illegale e di infiltrazione nell’esercito borghese a fini insurrezionali. Parola non nostra è quella del rifiuto del servizio militare come propugnato dai movimenti piccolo borghesi.
4) Lo sciopero e l’organizzazione sindacale sono strumenti primordiali e fondamentali della lotta di classe proletaria. Soltanto la lotta economica, soltanto la lotta per i miglioramenti economici immediati riesce a scuotere anche gli strati più arretrati della massa sfruttata, a dar loro una reale educazione e, in periodo rivoluzionario, a trasformarli in breve tempo in esercito di combattenti rivoluzionari. Un esteso e combattivo movimento difensivo operaio è fattore determinante il processo insurrezionale, il disgregarsi della disciplina e l’infiltrarsi della propaganda comunista fra i soldati. Nelle rivoluzioni del 1905 e del 1917 in Russia l’intreccio degli scioperi economici con quelli politici, lo stretto legame tra queste due forme di sciopero, garantì il successo al movimento. Perché il proletariato giunga ad esprimere compiutamente la propria forza di classe per la presa del potere politico occorre che vasti movimenti spontanei della classe, di resistenza e di attacco, economici e politici, di civili e di soldati vengano disciplinati, controllati, diretti dal partito rivoluzionario, che ne concentri le energie per l’urto contro l’obbiettivo supremo della presa del potere statale. È questa una complessa dinamica che dovrà essere studiata e preveduta dal partito, in tali frangenti letteralmente stato maggiore della rivoluzione. La questione è evidentemente complicata dal fatto che i vari aspetti parziali del moto si influenzano vicendevolmente e diversamente nel loro concrescere ed orientarsi; nessuno di essi di per sé è sufficiente al fine, se non nella saldatura del moto generale della classe nella volontà e nelle certezze del partito.
5) Il partito considera inadeguate anche al solo fine di scongiurare la guerra e da elevare ed estendere a forme insurrezionali, le reazioni istintive della classe contro la guerra, individuali o collettive, in forma di rifiuto del servizio militare, fuga, evasione, diserzione. Tali reazioni, di singoli o di masse, pur se spontanee, esprimono sì il rifiuto proletario di avviare la propria carne al macello imperialista, ma di per sé possono condurre solo al gettito delle armi e alla dispersione di quelle forze proletarie che dovranno costituire il braccio armato della rivoluzione. Lo sfaldarsi dei reparti e l’abbandono del fronte saranno vivamente favoriti dal partito al fine del passaggio di quelle forze sul fronte interno organizzato e disciplinato per la guerra civile contro il proprio governo. Nella sua attività e nella sua propaganda inciterà i soldati non a gettare le armi, ma ad impugnarle saldamente per orientarle, al momento opportuno, contro il nemico interno. Solo con un intervento legale ed illegale nell’esercito, mirante alla organizzazione di nuclei comunisti, di reparti poi, potrà verificarsi il fenomeno del passaggio di parte dell’esercito borghese sotto le bandiere della rivoluzione o ad ottenerne la neutralità nello scontro sociale. In concomitanza potrà ingigantirsi il fenomeno, esteso e spontaneo nella Prima Guerra, della fraternizzazione tra soldati di eserciti nemici, che i comunisti devono tendere ad organizzare superando la sua prima forma di sciopero militare.
6) Altra posizione da rifiutare, derivante da errata interpretazione di classiche posizioni marxiste, è quella secondo cui, dalla valutazione, cui mai si rinuncia, di quale sia il ”male minore” tra le possibili soluzioni borghesi alla crisi bellica, dovrebbe discendere un corrispondente atteggiamento tattico attivo: se le condizioni sono giudicate all’immediato sfavorevoli per la riuscita della rivoluzione proletaria, il partito dovrebbe favorire o non ostacolare la vittoria dell’un fronte borghese sull’altro, affinché vi siano nel dopoguerra condizioni migliori per la ripresa della lotta di classe: è questa invece la via del tradimento, che sotto le più disperate forme di intermedismo conduce alla salvezza del sistema capitalistico.
7) In caso di guerra l’atteggiamento del partito nei confronti dell’opportunismo rimane immutato, anzi deve essere accentuata la battaglia contro di esso e le sue organizzazioni perché la guerra può permettergli un miglior camuffamento di sinistra nel chiamare i proletari ad aderire alla guerra in difesa di traguardi già conquistati o addirittura al fine di raggiungerne altri più avanzati sulla via del socialismo. La guerra, anche se rompe quell’uniformità di atteggiamento dell’opportunismo nei vari paesi, poiché ognuno si schiera con la propria borghesia e con il proprio blocco imperialista, non per questo di per sé costituisce un indebolimento dell’opportunismo stesso. La sua influenza sulla classe operaia aumenterà o diminuirà in relazione all’andamento della lotta di classe e al minore o maggiore seguito del partito comunista sulla classe. Tale nefasta influenza sarà ancora più pesante se riesce, come nella Seconda Guerra, il gioco di indirizzare forze armate proletarie contro il proprio governo, non per sostituirlo con la dittatura proletaria ma con un altro governo borghese, per la scelta della frazione spacciata per progressista di schierarsi sul fronte filo-russo o filo-americano. Nella Prima Guerra la Seconda Internazionale, nella quale dominava l’opportunismo, crollò e la sinistra internazionale, con Lenin, si orientò per la rifondazione dell’organizzazione proletaria mondiale. Non bastò però tale crollo organizzativo per eliminarne la bastarda influenza, poiché giunse tardi la fondazione della Internazionale Comunista con le sue sezioni nazionali. La Seconda Guerra scoppiava a partito marxista rivoluzionario assente dalla scena storica e l’opportunismo, all’ombra di Stalin, poteva presentarsi sotto false vesti comuniste e impunemente ordinare anche repentini cambiamenti di fronte trascinando il proletariato ancora una volta al sacrificio a favore della classe nemica. Ancora più netta, se possibile, di fronte alla terza guerra dovrà essere la distinzione nei confronti di organizzazioni “centriste” che inevitabilmente nei momenti cruciali arresteranno le loro pendolazioni e andranno ad ingrossare le file del patriottismo e dell’unione sacra.
8) Il partito prevede la necessità della guerra rivoluzionaria dopo la presa del potere in uno o più paesi. Ciò significa che suo compito sarà organizzare l’esercito rosso, in grado di sconfiggere le armate borghesi interne e di fronteggiare gli eserciti degli Stati borghesi. Sarà l’ora della guerra giusta per la difesa della dittatura proletaria e per l’estensione della rivoluzione nei paesi ancora sotto il dominio del capitale, in stretta relazione con la lotta di classe diretta in quegli stessi paesi dal partito comunista mondiale. Soltanto questa sarà l’ultima guerra del ciclo millenario dell’umanità divisa in classi.
D’après un schéma donné par Lénine et repris par notre parti dans de nombreux “Filo del Tempo” sur la sériation des aires géohistoriques du développement du capitalisme européen, on peut diviser l’histoire du mouvement :ouvrier français en trois époques historiques.
I. La première époque commence avec la révolution bourgeoise (1789-1794) et se termine en 1871 avec la Commune. Cette période, pour l’ensemble de l’Europe occidentale, correspond à l’ère des doubles révolutions et des guerres nationales progressistes. Le prolétariat y est amené à réaliser une partie des tâches de la bourgeoisie.
L’Angleterre, qui a réalisé sa révolution bourgeoise au XVIIème siècle et qui depuis 1689 connaît une remarquable continuité constitutionnelle, se trouvait en dehors de cette aire et constituait un cas à part.
II. La deuxième période s’étend de 1871 à 1905. Elle correspond à la phase de développement encore progressiste et plus ou moins pacifique du capitalisme. Elle débute en 1871 car à partir de ce moment, avec l’écrasement de la Commune, “toutes les armées bourgeoises européennes sont liguées contre le prolétariat”(Marx). Les pays continentaux de l’Europe occidentale rejoignent alors la situation de l’Angleterre : la révolution bourgeoise est achevée, partout l’unité nationale est réalisée, seule la révolution prolétarienne est à l’ordre du jour.
III. La troisième époque commence avec la révolution russe de 1905 qui ouvre l’ère des révolutions et des guerres impérialistes. Elle s’étend donc jusqu’à nos jours et correspond au stade impérialiste et fasciste du capitalisme. Elle a vu, à l’échelle internationale, la deuxième vague d’assaut du prolétariat (la première eut lieu en 1848), et connaîtra bientôt la troisième qui, nous l’espérons, sera la dernière.
I. PREMIÈRE ÉPOQUE : 1789-1871.
Elle est sans aucun doute la plus riche du mouvement ouvrier français. C’est elle qui offrit à Marx et à Engels le modèle politique des luttes de classes modernes. Dans cette France de la fin du XVIIIème siècle et de la première moitié du XIX° siècle, les luttes de classes se développent à chaque fois dans tout leur spectre. Si bien qu’Engels, dans son introduction de 1885 au “18 Brumaire” de Marx, a pu écrire : “la France est le pays où les luttes de classe ont été menées chaque fois, plus que partout ailleurs, jusqu’à la décision complète, et où, par conséquent, les formes politiques changeantes, à l’intérieur desquelles elles se meuvent et dans lesquelles se résument . leurs résultats, prennent les contours les plus nets.”
Lénine en 1902, dans “Que Faire ?”1, remarquait encore que si en Allemagne Bernstein avait théorisé le réformisme avec sa célèbre formule “le mouvement et tout, le but n’est rien”, en France les socialistes passaient à la pratique avec Millerand, si bien que le réformisme y prenait une tournure beaucoup plus nette, beaucoup plus mûre que partout ailleurs. Et ceci parce que “les conditions politiques y étant plus évoluées sous le rapport démocratique leur ont permis de passer immédiatement au “Bernsteinisme pratique”.
Il en concluait que la remarque d’Engels était donc toujours valable. Ce qui s’explique par des raisons historiques : “Centre du féodalisme au moyen âge, pays classique, depuis la Renaissance, de la monarchie héréditaire, la France a, dans sa grande Révolution, détruit le féodalisme et donné à la domination de la bourgeoisie un caractère de pureté classique qu’aucun autre pays n’a atteint en Europe2.”
A) La Révolution de 1789 – 1794.
La grande révolution du XVIII° siècle n’a pu avoir le retentissement qu’elle eût, que parce qu’elle fut dépassée dans ses objectifs purement bourgeois par les sans-culottes qui lui donnèrent son caractère si énergique et si radical. Néanmoins on peut donner un coup de chapeau aux différentes fractions de la bourgeoisie (Orléanistes, Girondins, puis Montagnards) qui, dans leur lutte contre la noblesse et la réaction féodale extérieure, pour parvenir au pouvoir, n’hésitèrent pas à s’appuyer sur la fraction immédiatement plus avancée et à utiliser l’énergie des sans-culottes. À la différence de celle allemande qui trop lâche se précipita dans les bras de la réaction, la bourgeoisie française fut effectivement à la hauteur de sa tâche historique. Cependant la véritable force motrice de cette révolution fut constituée par les plébéiens des villes et par les paysans pauvres. C’est grâce à l’intervention énergique des sans-culottes (le prolétariat de l’époque) que la Bastille fut prise. Ce sont encore eux qui le 10 août 1792 prirent d’assaut les tuileries et arrêtèrent le Roi et qui finalement en septembre imposèrent la république. Si bien qu’Engels, dans une lettre à Kautsky du 20 février 1889, a pu dire, “que du début à la fin, c’est la plèbe qui a dû faire pour eux tout le travail.” La bourgeoisie étant trop lâche pour réaliser d’elle-même ses propres objectifs. Les marxistes, en étudiant les révolutions française et anglaise, en ont conclu que ce devait être une loi des révolutions bourgeoises que pour être réalisées et achevées, elles devaient être dépassées dans leurs objectifs purement bourgeois.
Si la Révolution n’avait dû être faite que par la bourgeoisie libérale, celle-ci se serait arrêtée au stade de la monarchie parlementaire comme cela s’est passé en Angleterre.
1°) Développement économique au XVIII° siècle.
Tout comme en Angleterre, depuis le XVI° siècle le capitalisme se développait en France, mais plus lentement en raison d’une plus grande inertie offerte par les anciens rapports de production due à leur plus grande masse. La population française correspondait à peu près au triple de celle de l’Angleterre.
Au XVII° siècle, tandis que dans ce dernier pays la bourgeoisie réalisait sa révolution, en France l’absolutisme avec Louis XIV atteignait son apogée. Cependant la noblesse fut dépouillée de tout pouvoir politique et transformée en courtisans alors que toutes les charges administratives furent remplies par des bourgeois. Les ministres eux-mêmes furent pris au sein de la haute bourgeoisie. Cette dernière put donc se développer à l’ombre de l’absolutisme comme dans une serre chaude.
Toutes les guerres qui eurent lieu à partir de la fin du XVIIème siècle, en Europe occidentale, furent au fond des guerres entre la France et l’Angleterre pour la suprématie en Europe et la domination des mers et des colonies. L’Angleterre plus industrialisée l’emporta.
Malgré ses défaites répétées et la perte de ses comptoirs en Inde, la France connut un grand développement économique au XVIIIème siècle. Si bien qu’à l’aube de 1789, alors que l’agriculture domine encore très largement les autres secteurs de l’activité (la population rurale constitue environ 80% de la population totale), les conditions économiques et sociales d’une révolution bourgeoise sont beaucoup plus mûres que dans l’Angleterre du XVIIème siècle. On y eut donc une population plus prolétarisée, tout comme plus tard pour l’Allemagne de 1848 et la Russie de 1917.
Grâce aux entreprises coloniales et aux emprunts d’États, une grande bourgeoisie financière, armateurs, banquiers, spéculateurs en bourse, fermiers généraux, s’était constituée. Les fermiers généraux étaient particulièrement haïs par le peuple car ils avançaient à l’État l’argent des impôts, ce qui leur donnait le droit de les prélever. Ils seront tous envoyés à l’échafaud à partir de 1793. D’ailleurs la grande bourgeoisie financière sera en grande partie décimée sous la terreur. Les intérêts de cette couche de la bourgeoisie, qui sous l’ancien régime était la plus importante économiquement et socialement, se confondaient partiellement avec ceux d’une fraction de la noblesse. Ces deux couches, gros propriétaires fonciers et aristocratie de l’argent, constitueront la base de l’Orléanisme.
A côté de cette bourgeoisie financière s’était constituée une grosse bourgeoisie commerçante. Le commerce extérieur de la France, tout en étant inférieur en volume à celui de l’Angleterre, s’accrut plus vite que dans ce dernier pays et fut multiplié par 4 au cours du siècle. Bordeaux, la Rochelle, Nantes et le Havre s’enrichirent énormément grâce au commerce avec les colonies et la traite des nègres. Marseille, spécialisée dans le commerce avec le Levant, était le premier port de la mer Méditerranée. Cette fraction de la bourgeoisie sera la principale assise sociale des Girondins.
A côté de ces deux fractions de la grande bourgeoisie venait la classe des entrepreneurs. Bien que l’économie fut encore largement dominée par l’agriculture et que l’artisanat dominait l’industrie, de grands centres industriels, comme Lyon et Paris, commençaient à apparaître. Dans des industries nouvelles, la métallurgie, l’extraction de la houille, et dans d’anciennes branches qui s’étaient rénovées, industrie du bâtiment, industrie textile, etc.., une certaine concentration s’était fait jour, et l’usage des machines en grands commençait à y apparaître. A côté de la bourgeoisie, qui était devenue la principale puissance économique, s’était constitué un prolétariat. Ce prolétariat n’avait pas encore les traits de l’ouvrier moderne, néanmoins il était déjà salarié et fut suffisamment important pour avoir donné à la révolution française ses traits caractéristiques.
Il comprenait premièrement les travailleurs à domicile qui travaillaient pour un négociant qui leur fournissait la matière première et les payait à la tâche (le tarif). Ils touchaient donc un salaire. Il s’agissait soit de paysans qui exerçaient une activité industrielle pour améliorer leurs revenus, soit d’artisans ruinés. Dans ce dernier cas ils pouvaient encore posséder le métier qu’ils utilisaient et se regroupaient par profession dans les mêmes quartiers. Dans les périodes favorables ils pouvaient employer un ou deux compagnons. C’était le cas des Canuts de Lyon et des travailleurs chapeliers et de la soie de Paris.
A côté de cette couche du prolétariat se trouvaient les compagnons et apprentis. L’industrie était encore largement dominée par l’artisanat et un maître pouvait employer 3-4 compagnons, voire dans certain cas 10. Ils constituaient avec les travailleurs à domicile la masse du prolétariat. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de compagnons espéraient encore devenir maître. Outre ces deux couches, il existait un prolétariat plus moderne que l’on trouvait dans les branches où s’était déjà opérée une certaine centralisation des capitaux et des moyens de production ; industrie textile, les forges, les mines et le bâtiment. On peut d’ailleurs se rendre compte de l’essor de cette dernière activité en sachant que le 1/3 de Paris fut entièrement reconstruit durant les 25 dernières années de l’ancien Régime.
2°) La crise de l’ancien Régime.
L’État était lourdement endetté. Son endettement n’avait fait que croître depuis la fin du XVII° siècle à la suite des guerres désastreuses contre l’Angleterre ; guerre de succession d’Espagne, guerre de 7 ans, guerre d’indépendance de l’Amérique.
Cet endettement enrichissait la bourgeoisie financière, la fraction la plus puissante de la bourgeoisie, comme on l’a vu. Mais il arriva un moment où les rentrées d’argent ne suffisaient plus à payer la dette et où le peuple, notamment les paysans, refusait de payer les impôts devenus de plus en plus lourds et qui finissaient par les accabler totalement. Ainsi les impôts pouvaient manger la moitié et souvent les 2/3 du revenu annuel d’un paysan3. La banqueroute de l’État menaçait à son tour la bourgeoisie qui lui avait prêté l’argent. Pour elle, il était impératif de trouver une solution.
A cette grave crise financière s’ajouta pour l’hiver 88-89 une grave crise agricole. La famine éclata dans les campagne et bientôt gagna les villes par la rareté et la chèreté du pain. La crise agricole, à la suite de la flambée des prix des matières premières et de la récession des marchés, entraîna une crise industrielle, qui à son tour fut cause de chômage. C’est sous l’aiguillon de cette crise, auquel s’ajoutaient toutes les contradictions de l’Ancien Régime que la France entra en révolution.
3°) Les sans-culottes.
Comme déjà dit, les plébéiens des villes, avec les paysans pauvres, furent la véritable force motrice de la révolution. Ce sont eux qui radicalisèrent à l’extrême la révolution, permettant, par là, son achèvement4.
En 1789 Paris, qui fut le coeur de la révolution, comprenait, d’après Necker, 640.000 à 660.000 habitants se répartissant, d’après les travaux de Léon Ahen et le recensement de la Commune de 1791, comme suit :
10.000 prêtres
5 000 nobles
40.000 bourgeois
300.000 ouvriers
Le reste étant composé de petits commerçants, petits boutiquiers, artisans, etc.
Les ouvriers constituaient donc la moitié de la population de Paris. Même si il ne s’agit pas du prolétariat au sens moderne du mot, celui de la grande industrie, ces chiffres donnent la mesure du poids social de cette classe. A côté d’eux se trouvaient les petits artisans et les petits boutiquiers qui seront ruinés et affamés par la crise. Ensemble ils constituent la sans-culotterie.
Les sans-culottes ne formaient donc ni une classe sociale homogène, ni une force sociale purement prolétarienne. La fraction prolétarienne des sans-culottes elle-même sort tout juste des limbes de la petite bourgeoisie. Les compagnons, qui forment dans les villes la majorité des ouvriers, vivent bien souvent sous le même toit que leur maître et devaient encore espérer, du moins pour une partie d’entre eux, pouvoir se mettre à leur compte. Si bien que la fraction ouvrière des sans-culottes aura du mal à se dégager de l’idéologie démocratique et à remettre en cause la propriété privée. Cependant le premier parti communiste, le parti des Égaux de Babeuf naquit de la révolution française. Babeuf fit son apprentissage révolutionnaire en Picardie, riche région agricole qui offrait un double contraste : à l’oppression féodale traditionnelle, due aux anciens rapports de propriété, venait s’ajouter une oppression toute nouvelle liée aux rapports capitalistes de production.
En milieu rural, comme en milieu urbain, de nombreux travailleurs à domicile travaillaient déjà pour des entrepreneurs. Ce type de travail offrait un appoint indispensable aux paysans pauvres, dont une bonne partie allait en outre s’offrir comme journalier sur les grands domaines. Dans les villes comme Amiens, St Quentin, etc.., de nombreuses manufactures textiles employaient un important prolétariat salarié.
A côté de l’antagonisme naissant entre prolétaires et bourgeois, existait en milieu rural un sourd conflit entre les paysans pauvres qui luttaient contre la noblesse, mais aussi contre la bourgeoisie pour préserver leurs traditions communautaires.
La noblesse qui se trouvait ruinée, cherchait par toutes sortes d’exactions à pressurer les paysans au maximum ; en exhumant de vieux droits féodaux, en introduisant de nouvelles taxes et en essayant de s’emparer des biens communaux. La diffusion du capitalisme dans l’agriculture, tout en améliorant grandement la productivité des terres, entraînait la ruine du petit paysan. Le regroupement des terres, soit par acquisition, soit par usurpation des biens communaux, l’abandon de la jachère qui permettait la vaine-pâture, mais stérilisait les terres, au profit de la culture fourragère, l’enclosure des propriétés qui limitait le droit de libre parcours, etc.., toutes ces mesures se heurtaient aux droits coutumiers de la communauté de village.
Au XVIIIème la communauté de village était encore fortement répandue et bien vivace en France. Et certaines de ses traditions se maintinrent durant tout le XIX° siècle. Pour le paysan pauvre la défense des biens communaux, du droit de vaine pâture5 et de libre parcours était une nécessité de vie ou de mort. La communauté de village leur offrait en outre un moyen de résistance à la fois contre les nobles et contre les bourgeois.
C’est au contact de cette lutte des classes, en y participant activement que Babeuf formula ses premières idées communistes. Obligé de quitter sa région, sous peine d’emprisonnement, à cause de ses activités révolutionnaires, il s’installa à Paris au début de 1793. Bien que l’on ne sache pas si il prit une part très active aux journées révolutionnaires de 1793-1794, car il était à la fois aux prises avec mille difficultés matérielles et passa une bonne partie de son temps en prison, ses idées acquirent alors une bien plus grande maturité et purent se systématiser en un véritable programme communiste.
Babeuf ne fut pas le premier à formuler des idées communistes au XVIIIème siècle, puisqu’il fut précédé en cela par l’abbé Morelly, l’abbé Mably et surtout le curé Meslier, dont la critique corrosive contre la religion et la propriété effrayèrent Voltaire. Ce qui le distingue de ses prédécesseurs, c’est qu’il acquit une claire conscience de la lutte des classes, notamment entre prolétariat et bourgeoisie, et qu’il comprit la nécessité d’une deuxième révolution. Il sut pour cela traduire ses idées en un claire programme politique et organiser avec d’autres compagnons un vrai parti communiste qui cherchait à gagner à ses vues les larges masses prolétariennes des faubourgs. En cela il est incontestablement le produit des sans-culottes.
Déjà, en mai 1793 il écrivait à Chaumette (un des dirigeants de la Commune avec Hébert) : “L’avez-vous lu cet article de la déclaration des prétendus droits de l’homme qui définit la propriété le droit de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, de ses capitaux, de son industrie ? Droits naturels imprescriptibles ! Êtes-vous assez criminellement violés ! ! ! Accapareurs ! Réjouissez-vous, ce sont seuls vos droits affreux qui sont consacrés. Bientôt, en vertu de la déclaration des droits de l’homme vous serez parvenus à élever le prix de la livre du pain… Qui peut mesurer où s’arrêtera votre criminelle cupidité ?”
Seule, la Commune de Paris est en mesure de sauver la chose publique. C’est à elle donc d’agir, de se lever à la défense des véritables droits de l’homme, d’apposer le “veto national” sur cette « perfide déclaration des droits des agioteurs, des usuriers, des accapareurs, des sangsues insatiables et meurtrières, des spéculateurs cupides de tous les genres”. Que Paris montre l’exemple, la République entière se lèvera et marchera à sa suite. »(Babeuf de G.Walter ; éd payot ; p86)
4°)De l’alliance avec les Montagnards à la rupture.
A la suite d’une effervescence révolutionnaire grandissante depuis le début de l’année 1793, le 2 Juin, fort de l’appui de la Commune, d’une armée de 20.000 sans-culottes et de quelques bataillons, les Montagnards éliminent les Girondins et s’emparent du pouvoir. Cet événement marquera, pour un certain temps, le début d’une alliance entre Montagnards et sans-culottes. De fait les plébéiens des villes, à part une minorité, durant les journées révolutionnaires des années 1793-1794 et les émeutes de 1795, ne chercheront pas vraiment à remettre en cause la domination de la bourgeoisie, mais plutôt à maintenir son alliance avec sa fraction la plus radicale, en lui imposant un certain nombre de mesures en leur faveur.
A Paris, qui se trouve à l’avant-garde révolutionnaire, deux tendances se feront jour parmi les sans-culottes en 1793-1794. Celle de Jacques roux qui exerçait son influence à travers le Club des Cordeliers, et celle d’Hébert et de Clootz qui étaient les véritables chefs de la Commune révolutionnaire. Jacques Roux était contre la guerre car elle était essentiellement supportée par les pauvres et permettait à la bourgeoisie jacobine de s’enrichir. Les Jacobins plutôt que de prélever des impôts extraordinaires, devant les réticences de la bourgeoisie, tirèrent sur la planche à billet en produisant des assignats. Ce qui produisit une gigantesque inflation et affama les sans- culottes. Aussi le parti de Jacques Roux dénonça-t-il sans ménagement les nouveaux riches et tenta d’attaquer de front la bourgeoisie6. En septembre ils essayèrent, à la tête d’une émeute, de renverser la bourgeoisie en tentant de disperser la Convention. Mais ils ne furent pas suivis par les Hébertistes qui préférèrent maintenir leur alliance avec les Montagnards. Toutefois ce soulèvement obligea le Comité de Salut Public à prendre des mesures rigoureuses contre les spéculateurs, agioteurs, grossistes et gros commerçants. Pendant toute la période qui va de septembre 1793 à mars 1794 la guillotine fonctionna à plein contre cette fraction de la bourgeoisie et la dictature des montagnards fut aussi celle des sans-culottes.
La Commune révolutionnaire avec Hébert et Clootz, à la différence de Jacque Roux et de ses compagnons du Club des Cordeliers, était pour maintenir l’alliance avec les Montagnards et soutenait activement la guerre révolutionnaire à l’extérieur. Contre Danton et Robespierre ils se faisaient les défenseurs zélés de la guerre de propagande dans toute l’Europe féodale et de la République universelle, car ils avaient compris que la révolution tirait sa force de la guerre révolutionnaire contre les puissances monarchiques et que son extension c’était aussi celle de la révolution. C’est pour cette raison qu’Engels dans ses lettres sur la Révolution française présente Hébert et Clootz7 comme étant les véritables chefs des sans-culottes. A partir de mars la Montagne rompit son alliance en supprimant la taxation et en rétablissant la liberté de commerce. La lutte entre les sans-culottes, dirigés par la Commune, et les Jacobins modérés, Camilles Desmoulin, Danton, etc., mais aussi contre le Comité de Salut Public reprit de plus belle. La tension sociale et politique ne fit que s’accentuer durant tout le mois de février et début mars. Mais la Commune, avec le Club des Cordeliers qui poussait à l’attaque et à l’insurrection, ne sut pas se préparer sérieusement. Si bien qu’à la mi-mars, Hébert, Clootz, Chaumette, etc.., furent envoyés à l’échafaud.
L’impuissance de la Commune, ainsi que le comportement d’Hébert dans les journées de septembre 93, où il refusa de prendre le pouvoir, ne peut s’expliquer que par le manque de maturité des conditions économiques et sociales pouvant permettre l’éclosion d’une nouvelle révolution. Une révolution qui aurait été non plus seulement politique, mais sociale.
Dans “La guerre des paysans”, en traitant d’une situation analogue, Engels remarque : “Le pire qui puisse arriver à un chef du parti extrême, c’est d’être obligé de prendre, d’occuper le pouvoir à une époque où le mouvement n’est pas encore mûr pour la domination de la classe qu’il représente et pour l’application des mesures qu’exige la domination de cette classe. (…) il est placé dans un dilemme insoluble : ce qu’il peut faire contredit tout ce qu’il a défendu jusqu’à là, ses principes et les intérêts immédiats de son parti ; et ce qu’il doit faire ne peut être appliqué. En un mot il est obligé de représenter, non pas son parti et sa classe, mais la classe pour la domination de laquelle le mouvement est précisément mûr”.
Et dans la période que nous étudions les conditions économiques et sociales étaient mûres justement pour la domination de la bourgeoisie, mais pas encore pour celle du prolétariat. Ce qui explique l’impuissance de la Commune à disperser la Convention dominée par les Montagnards et à dissoudre le Comité de Salut Public, alors qu’elle en avait la force militaire.
Ni Jacques Roux, ni Hébert ne surent faire une critique conséquente de l’ordre économique et social existant. Leur idéal était celui d’une république de plébéiens où prédominait la petite propriété. Une même lutte, un même intérêt unifiait les ouvriers salariés aux petits artisans et petits boutiquiers : la lutte contre les agioteurs, les accapareurs, les gros commerçants et les gros industriels qui exploitaient et affamaient le peuple. Seul Babeuf, déjà à cette époque, remettait en cause la propriété privée. Mais il n’osait pas encore formuler ouvertement son programme communiste. Ce n’est que plus tard, mais trop tard, qu’il le fit, avec sa ligue des égaux. Il essaya alors de renverser le rapport des forces et d’ accélérer la marche de l’histoire en tentant de prendre le pouvoir. Mais parce qu’il arrivait trop tard en plein triomphe de la contre-révolution bourgeoise et parce que les conditions économiques n’étaient pas mûres pour un tel mouvement, son parti eut peu d’influence au sein des plébéiens, si bien que sa tentative de renverser la domination de la bourgeoisie se réduisit à un coup de main.
5°) De la double révolution à la révolution purement prolétarienne.
Tout au long du 18° siècle, avant comme après la révolution, le prolétariat se manifesta, soit par des luttes économiques, soit par des émeutes ; comme la révolte des gens-sans-farine sous Turgo au début du règne de Louis XVI. Cependant, la révolution fut le cadre où il se manifesta pour la première fois sur la scène historique et sociale à l’échelon national. De cette révolution sortit le premier parti communiste qui eut comme programme l’abolition de la propriété, la communauté des biens et la vie communautaire, et qui formula la nécessité, pour y arriver, de la dictature de la classe travailleuse sur celle oisive.
Comme on le voit la révolution de 1789-1794 anticipa par plus d’un trait sur les révolutions futures, même par la présence de la Commune révolutionnaire d’ Hébert qui préfigura celle de 1871. Chacune des nouvelles révolutions qui jalonnent la première moitié du 19° siècle (1830 ; 1848 ; 1871) reproduira en quelque sorte le modèle de la grande révolution française. A la différence près, que les conditions économiques et sociales ayant entre temps changées, on aura non plus à faire aux sans-culottes, mais au prolétariat industriel moderne. Et les conditions économiques se développant toujours plus, de révolution en révolution, le prolétariat interviendra de façon toujours plus autonome et avec une maturité politique et théorique croissante. Si bien que cette période se terminera en 1871 par la prise du pouvoir par le prolétariat.
1871 clôt donc le cycle des révolutions bourgeoises, à la fois parce qu’ après la Commune la république y sera définitivement instaurée ; et parce que le prolétariat en prenant le pouvoir a dépassé la révolution bourgeoise en mettant à l’ordre du jour la seule révolution prolétarienne, et ceci, à cette époque, pour toute l’Europe occidentale.
Ce qui nous amène à la théorie de la révolution permanente ou double chez Marx et Engels. En étudiant les révolutions bourgeoises et notamment celle française, non seulement ils avaient compris que le prolétariat et les paysans pauvres y constituaient la force motrice, mais surtout que ces révolutions n’étaient achevées dans leurs objectifs bourgeois que parce qu’elles étaient dépassées dans leurs buts par l’élément plébéien. Il en découle que sur la lancée d’une révolution bourgeoise, si les conditions économiques le permettent, peut très bien se greffer une révolution prolétarienne. Marx et Engels forts des leçons du passé avaient envisagé un tel schéma pour la révolution européenne de 1848 qu’ils espéraient voir se dérouler à peu près comme suit :
A la suite de la proclamation de la république à Paris en Février, prise du pouvoir par le prolétariat en France ; révolution bourgeoise en Allemagne, Pologne, Hongrie et Italie ; guerre révolutionnaire contre la Russie tsariste (coalition de l’Europe révolutionnaire contre la puissance féodale russe, en s’appuyant sur le prolétariat français) ; avec l’approfondissement de la révolution, révolution prolétarienne en Allemagne, puis, le tsarisme étant renversé, finalement en Angleterre. Ce schéma ne se réalisa pas. Un autre, tout à fait original, fut appliqué par les Bolcheviques en Russie : après la révolution bourgeoise de Février vint celle d’Octobre, qui, bien que socialiste, n’était pas purement prolétarienne, puisque l’on avait à faire à une dictature démocratique du prolétariat et des paysans, même si la classe ouvrière y avait un poids prépondérant. Une troisième révolution aurait été nécessaire. Elle aurait consisté en la rupture de l’alliance avec les paysans et la concentration du pouvoir dans les seules mains du prolétariat. Ce qui serait automatiquement arrivé si le prolétariat avait pris le pouvoir en Allemagne, ou si l’hypothèse de Lénine de tenir pendant 20 ans, le temps de développer une industrie d’États suffisamment importante, permettant ainsi la dénonciation des accords passés avec les paysans, s’était réalisée.
Après Thermidor la révolution s’arrêta en France. Elle sera continuée à l’extérieur par les guerres napoléoniennes qui s’appuieront non plus sur les sans-culottes, mais sur les paysans parcellaires. Après Babeuf il faudra attendre 1830 pour qu’apparaissent de nouveau sur la scène historique les descendants des sans-culottes.
6°) Les mouvements ouvriers sous l’Ancien Régime.
L’importance de l’artisanat amena le développement d’associations de métiers. D’abords dirigées par l’église (les confréries), elles acquirent ensuite leur autonomie sous la forme des corporations et du compagnonnage. Les corporations sont nées de l’exigence de la part des artisans de maîtriser la production et la vente de leurs produits. A l’origine les confréries et les corporations regroupaient dans la même organisation maîtres et compagnons. Ce n’est qu’au XVI° siècle, lorsque la maîtrise sera devenue une caste fermée, se transmettant de plus en plus de père en fils, ou de beau père à gendre, que s’opéra une scission au sein de ces organisations et que les compagnons s’organiseront à part ; soit en confrérie, soit surtout en compagnonnage.
Les confréries, véritables sociétés de secours mutuels pouvaient occasionnellement se transformer en société de résistance. Elles survivront jusqu’ au XVIII° siècle, où là elles finiront par s’étioler et disparaître.
Le compagnonnage fut l’organisation par excellence de ces ouvriers qualifiés. Il aurait son origine dans les sociétés ouvrières secrètes du moyen- âge, comme celles qui auraient regroupé les ouvriers qui bâtirent la Cathédrale de Strasbourg. Le mot lui-même dérive de deux racines latines, cum et pane, et veut dire celui avec qui l’on partage le pain. Organisés suivant le particularisme de chaque métier, comme les confréries et corporations, ils avaient des prescriptions étroites, des rites compliqués et des exigences pécuniaires. Les ressources provenaient des cotisations et des amendes infligées aux compagnons ne respectant pas les règles de l’embauche. Les patrons quant à eux ne devaient embaucher qu’un nombre limité d’apprentis et ne pas les employer à la place des compagnons. A côté de la défense des conditions de travail et du salaire, le compagnonnage s’occupait de maintenir le haut niveau de qualification de la profession en publiant des livres techniques et en organisant le tour de France qui permettait d’initier ses membres aux diverses techniques employées par différents maîtres.
Le compagnon était nourri et logé par son patron et pendant longtemps ils garderont l’espoir de pouvoir s’installer à leur compte en réalisant un chef d’oeuvre et en achetant la maîtrise. Le compagnonnage était surtout fort dans l’imprimerie, la papeterie et la construction qui exigeaient une main d’oeuvre qualifiée et où ne s’était pas encore opéré un processus de concentration. Leur force dérivait de l’absence de concurrence pour la main d’oeuvre existante dans ces professions. Avec le temps le compagnonnage ne regroupa plus qu’une minorité d’ouvriers qualifiés. Car à côté des compagnons, se trouvaient les travailleurs à domicile, soit de la campagne, soit des villes, les ouvriers des manufactures centralisées, les mineurs et les ouvriers agricoles.
Les premiers mouvements de grèves dures apparurent au XVI° siècle avec la naissance du capitalisme. Le renchérissement constant des denrées consécutif à l’introduction de l’or venant d’Amérique provoqua de nombreuses luttes pour le salaire. Par exemple, de 1539 à 1572 les compagnons imprimeurs de Lyon soutinrent de longues grèves portant sur les salaires et les conditions d’apprentissage. Ils obtinrent finalement gain de cause.
Le XVIIIème siècle qui connut lui aussi un renchérissement constant des denrées fut le théâtre de nombreuses grèves dures, ainsi que d’émeutes, telle la guerre des farines de 1775-1777. Un procédé courant consistait en la “damnation” ou la mise à l’index d’un atelier ou d’une ville : “Au bout de quelques temps (un an et demi une fois, deux ans une autre fois pour Dijon) les maîtres capitulent”(E Coornaert, les corporations en France avant 1789, Paris 1841, p156). En 1783 l’intendant de Champagne notait : “L’esprit d’association et de mutinerie, qui a toujours été particulier aux compagnons papetiers est poussé à un tel excès que la sévérité du règlement semble insuffisant pour arrêter les désordres. Ils font des pactes entre eux et condamnent à l’inaction la fabrique qui leur a déplu en la mettant à l’interdit, ce qu’ils veulent faire pour celle du sieur Debure à Troyes qui a manqué d’être assassiné en 1777 par ses propres ouvriers et n’a dû son salut qu’à la faveur d’un sacrifice en argent consenti par sa femme.”(luttes ouvrières, éd Floréal, 1977, p25)
7°) Les mouvements salariaux sous la Révolution.
La lutte contre la vie chère, sous la révolution, portait essentiellement sur la demande de taxation des prix et souvent, au cours d’émeutes organisées, les sans-culottes procédaient à la réquisition des denrées et à leur distribution à un prix considéré comme convenable. Cependant les revendications salariales n’étaient pas exclues, bien au contraire ; elles prirent, avec la révolution, une vigueur accrue.
La première grande explosion populaire de la révolution, appelée “l’affaire Réveillon”, fut causée par le discours qu’aurait tenu le fabriquant du même nom à l’assemblée électorale du district de saint Marguerite sur le problème des salaires. Celui-ci, gros manufacturier, ainsi que d’autres fabricants, aurait déploré le niveau trop élevé des salaires. Le lendemain des groupes d’ouvriers se constituèrent et marchèrent vers le domicile de Réveillon ainsi que celui de Henriot et mirent à sac leur maison. L’émeute dura deux jours et laissa de nombreux morts. Cette émeute eut un caractère presque unique durant la révolution, en ce sens qu’elle fut un mouvement purement de salariés, alors que nous avons vu que les sans-culottes étaient composés pour moitié de salariés, et d’artisans et de petits boutiquiers en voie de prolétarisation sous l’effet de la crise.
Mais ensuite les ouvriers commencèrent à s’organiser pour faire aboutir leurs revendications salariales. Ainsi le 18 août 1789, une réunion fut tenue sur le gazon du Louvre par les tailleurs parisiens pour réclamer un salaire de 40 sous par jour. Revendication qui fut accordée par le comité de la ville. Le 4 septembre, les ouvriers cordonniers se “réunirent au nombre de cinq à six cent aux Champs Élysées, nommèrent un comité chargé de veiller aux intérêts de l’association et de recueillir la cotisation mensuelle destinée à secourir ceux d’entre eux qui seraient sans ouvrage, et qui décidèrent d’exclure du royaume quiconque ferait une paire de soulier au dessous d’un prix convenu. ..”(E Levasseur, Histoire des classes ouvrières. éd Rousseau. Paris 1903 ; p50)
Les mouvements revendicatifs ne feront que s’amplifier tout au long de l’année 1790, alors que paradoxalement cette même année connut une relative accalmie des tensions et des luttes politiques. Les charpentiers soutenus par l’union fraternelle réclamèrent un salaire de 50 sous en été et de 45 en hiver (au lieu de 36). Les ouvriers employés à construire le port Louis XVI demandèrent le 4 mai un salaire de 36 sous au lieu de 30. Suivant l’exemple chaque catégorie ouvrière entra en lutte. Ainsi les 17 000 ouvriers de l’atelier de charité de Montmartre, puis les forts des Halles, etc.., se mirent en grève. Tous ces mouvements revendicatifs s’expliquent par le coût de la vie qui ne faisait qu’augmenter. Sous la poussée de ces mouvements revendicatifs un certain nombre de mutuelles et de fraternelles s’organisèrent sur le plan de la localité et dans le cadre du métier. Ces luttes économiques ne s’arrêtèrent pas en 1791, mais au contraire ne firent que continuer. De nombreux journaux de l’époque font état du rassemblement ouvrier. Ainsi on peut lire dans le Monitor du 29 avril 1791 :
“Le corps municipal est instruit que les ouvriers de quelques professions se réunissent journellement en très grand nombre, se coalisent, au lieu d’employer le temps au travail, délibèrent et font des arrêtés par lesquels ils taxent arbitrairement le prix de leurs journées ; que plusieurs d’entre eux se répandent dans les divers ateliers, y communiquent leurs prétendus arrêtés à ceux qui n’y ont pas concouru et emploient la menace et les violences8 pour les entraîner dans leur parti et les faire quitter leur travail…”
La ville de Paris fut obligée de réagir et déclara “nuls, inconstitutionnels et non obligatoires ces arrêtés pris par des ouvriers.”et, que “le prix du travail doit être fixé de gré à gré, entre eux et ceux qui les emploient”(arrêté du 3 mai 1791). On voit dans cet arrêté se profiler déjà la loi Le Chapelier. Les ouvriers, toutefois, ne se laissèrent pas intimider, et les charpentiers qui avaient formé une Union fraternelle des ouvriers en art de la charpente, décidèrent que le prix de leur journée devait être de 50 sous. Leur travail saisonnier ne les occupait, en général, que 6 mois de l’année.
Jusqu’ici nous n’avons fait état que des luttes affectant Paris, cependant d’autres centres industrieux, comme Lyon par exemple (et Lyon à cette époque dépassait Paris sur le plan de l’industrie), se trouvaient aussi affectés par de tels mouvements.
On assiste donc bien à tout un mouvement revendicatif des salariés sous la révolution. Mais il est à noter que ce mouvement affecte surtout les compagnons qui ont déjà des traditions d’organisation, et les travailleurs à domicile des centres urbains, comme les chapeliers, mais peu les ouvriers des manufactures. Ces derniers encore peu nombreux et dispersés, sont souvent résignés et leurs actes de défense se limitent à des résistances indirectes. Chez eux l’organisation préexiste rarement aux grèves.
Devant la montée des mouvements revendicatifs, la bourgeoisie réagit et, à la suite de discussion en juin-juillet 1791 à l’Assemblée, fit voter la loi Le Chapelier. Cette loi interdisait, au nom de la liberté individuelle, et sous le couvert de la lutte contre le système corporatif du Moyen-âge, toute association ouvrière qui se fixait pour but de faire pression sur les employeurs afin d’obtenir des augmentations de salaire.
“Le but de ces assemblées, qui se propagent dans le royaume et qui ont déjà établi entre elles des correspondances, est de forcer les entrepreneurs de travaux à augmenter le prix de la journée de travail et d’empêcher les ouvriers et les particuliers qui les occupent dans leurs ateliers, de faire entre eux des conventions à l’amiable. (…) Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs.”
“L’anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens de même état et profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit”.
Le but de cette loi était de réduire les ouvriers à l’état de poussière, comme disait un représentant des maîtres, Royer collard. L’hypocrisie de la bourgeoisie s’exprima ouvertement avec le vote du 17 juin qui précisa que le texte de la loi ne s’appliquait pas aux organisations patronales. Le 26 juillet 1791 un décret interdit les grèves, et le code rural aussitôt promulgué édita des mesures analogues relatives aux coalitions ayant pour but d’agir sur les salaires. De 1792 à 1793 les luttes revendicatives se poursuivront.
On note ainsi des “actes d’insubordination” dans les forges de la Nièvre, dans l’aciérie d’Ambroise, chez les forgerons, les mineurs, les ouvriers des papeteries, les moissonneurs du Nord, etc… Ces actions, liées aux hausses importantes des prix, sont encouragées par la “rareté des bras” due à l’enrôlement dans les armées de la Révolution. Mais les organisations ouvrières restent cependant encore rares, éphémères, et liées au métier. En outre à partir de 1792 les luttes politiques relayeront les luttes revendicatives. Les sans-culottes se battront pour imposer la République et la taxation des denrées.
B) LES ORGANISATIONS OUVRIÈRES SOUS NAPOLÉON ET LA RESTAURATION.
Le XIX° siècle voit la naissance de la grande industrie. Avec elle les conflits du travail vont se multiplier, entraînant l’apparition de nouvelles organisations ouvrières. Les premières formes d’organisations seront les sociétés de secours mutuels. Mais il est à noter que l’essor industriel sera très lent, surtout pendant la restauration. Sous Napoléon, l’État intervint activement pour encourager l’agriculture et l’industrie. Le corps des arts et métiers fut crée et les moyens de communication, qui sont vitaux pour l’industrie, développés. L’industrie se développa et se modernisa donc. Par contre sous la restauration, la classe au pouvoir n’avait pas d’intérêt à améliorer la situation économique, l’État de ce fait n’intervint pas. Aucun grands travaux ne fut entrepris. L’essor économique fut donc plus lent. Ce n’est qu’après la révolution de Juillet, sous le règne de Louis Philippe, que l’économie, et donc l’industrie, connaîtra un coup de fouet.
Cependant, comme nous l’avons dit, avec l’essor de la grande industrie les conflits sociaux se multiplient et les ouvriers tendant à former de nouvelles organisations en dehors du compagnonnage. La première forme qui apparaît est donc la société de secours mutuels. Fondé à l’origine pour donner à l’adhérent un enterrement décent, “le principe de l’assurance mutuelle s’étendit bientôt aux autres calamités de l’existence, auxquelles l’ouvrier ne pouvait faire face : l’âge, la maladie, l’accident du travail”. (les luttes ouvrières, p29)
De 1793 à 1806, seize sociétés de secours mutuels sont constituées. Elles regroupent les orfèvres, les mécaniciens, les boulangers, les ferblantiers, etc… À Grenoble les ouvriers gantiers fondent une société de secours mutuels en 1803 dont les statuts serviront de modèle aux autres. Les peigneurs de chanvre suivront, ainsi que les cordonniers en 1803. A Lyon les tisseurs en fonderont une, puis les maçons, les charpentiers etc… Et le mouvement touche bien d’autres villes comme Roubaix, Bordeaux, Marseille… En 1821, cent vingt quatre sociétés regroupant plus de 19.000 adhérents sont officiellement recensées. Mais il en existe sans doute beaucoup plus. Les mineurs se donneront aussi des mutuelles mais plus tardivement, leur faible salaire empêchant toute cotisation pendant longtemps.
Premiers balbutiement du mouvement ouvrier moderne qui se dégage très lentement de l’ancien monde, ces mutuelles sont avant tout plus des organismes d’entraide que de luttes. Un droit d’entrée et des cotisations permettent d’obtenir des indemnités en cas de maladie, de chômage (dans certain cas en cas de grève), ou de perte d’emploi. L’ouvrier pense avant tout à se prémunir contre la maladie, le chômage etc… Le faible développement des forces productives d’alors ne permet pas à ces organisations de secours de dépasser les limites du métier. Mais à la différence du compagnonnage qui s’entre déchire, elles ne connaissent ni rivalité, ni affrontement ; au contraire, lorsque leur développement aura pris une certaine ampleur elles s’entraideront. Les limites de cette organisation très rudimentaire sont évidentes ; limitée à un rôle surtout passif, au métier, respectueuse de la loi, il ne saurait en être autrement à ce stade du mouvement, surtout avec la loi Le Chapelier et tout l’arsenal juridique dirigé contre les ouvriers ; en outre elles ne regroupent qu’une partie des ouvriers spécialisés. Cependant face à la concurrence qui divise les travailleurs, et à l’individualisme prôné par la bourgeoisie, elles affirment la solidarité ouvrière, et bientôt, avec le développement de la grande industrie elles se transformeront en organisme de lutte.
Face à la croissance du monde ouvrier et à la multiplication des luttes, la bourgeoisie, sous Napoléon, affine ses armes juridiques. Ainsi la loi du 22 germinal, an IX (12 avril 1803), systématise les principes de la loi Le Chapelier. “Déterminant les rapports des maîtres avec leurs ouvriers”, elle précise que les coalitions des patrons ne sont répréhensibles que si elles cherchent à faire baisser les salaires, tandis que les coalitions ouvrières sont toujours un délit puni d’emprisonnement. Le patron a une supériorité légale ; il est “cru sur parole en cas de contestation”. Comme les contrats sont quasiment tous verbaux, il a donc toujours raison. Le code civil de Napoléon reprend ce principe dans son article 1781. “Le maître est cru sur son affirmation, pour la qualité des gages, pour le payement du salaire l’année échue, et pour les acomptes pour l’année courante.” (article abrogé en 1968 !)
Cette législation sera confirmée et même aggravée par le code pénal de 1810, avec les articles 414, 415 et 416. À partir de 1804 se forme les premiers syndicats patronaux. Parallèlement à cet arsenal juridique le livret ouvrier est rétabli le 1° décembre 1803. Celui-ci porte les nom, prénom, lieu et date de naissance et surtout les lieux et date de travail de l’ouvrier. Ce dernier sans livret est considéré comme vagabond et risque 6 mois de prison. Le livret permet un contrôle par le patronat de la soumission du travailleur tout au long de sa vie.
D’autre part, tout en les surveillant étroitement, l’État est relativement tolérant à l’égard des mutuelles qui se cantonnent dans leur rôle strict de caisse de prévoyance et d’assurance. Elles permettent aux ouvriers de subsister pendant les périodes difficiles et peuvent donc par là remplir un rôle de stabilité sociale. Dans ce but certaines reçoivent des subsides de la part de l’État.
Toujours dans le but de maintenir la paix sociale, l’Empire, par la loi du 18 mars 1806, institut les conseils de Prud’homme ; “véritable justice de paix de l’industrie”. Les ouvriers ne risquent pas d’y avoir trop la parole puisque les fabricants détiennent la moitié, plus un, des sièges, et que les salariés sont représentés par de petits fabricants et des chefs d’ateliers. Le rôle de ce “tribunal de famille” est de permettre d’apaiser avec plus de facilité les conflits particuliers et de maintenir la bonne harmonie9. S’il ne peut “résoudre à l’amiable” les conflits, il permet de les désamorcer, c’est son rôle privilégié. Depuis leur création, ces tribunaux assurent le pain de générations de bureaucrates serviles.
C) 1830 : LA RÉVOLUTION DE JUILLET ET LE RÈGNE DE LOUIS PHILIPPE.
Par rapport à la relative stagnation économique sous la restauration, après la Révolution de Juillet l’industrie connaîtra un vrai développement. L’État entreprendra de nombreux travaux qui permettront à la spéculation d’aller bon train et surtout à la bourgeoisie financière, alors installée au pouvoir, de faire de fabuleux profits. Néanmoins la création de nouveaux canaux, l’amélioration des routes et des ponts et surtout le développement du chemin de fer, profiteront considérablement à l’industrie. L’essor industriel qui en résultera et l’introduction du machinisme, bien que timide encore, accroîtra la population ouvrière et la rapprochera d’avantage par sa physionomie du prolétariat moderne. Toutefois, pour toute cette période, qui s’étend de 1830 à 1848, Marx et Engels emploient souvent le mot peuple pour désigner à la fois les ouvriers et les artisans prolétarisés qui combattent ensemble contre leur ennemi de classe, la bourgeoisie. C’est donc très lentement que le prolétariat français se dégagera de ses traits plébéiens.
1°) LA RÉVOLUTION DE JUILLET.
Sous la restauration, qui eut lieu sous l’action des cosaques et de l’Europe coalisée, le pouvoir fut tenu exclusivement par la grande bourgeoisie foncière. Toutes les autres fractions de la bourgeoisie furent exclues. Aussi après la grande crise économique de 1825, et surtout les mesures prises par Charles X pour restreindre le pouvoir du parlement et supprimer toute liberté de presse, ces fractions de la bourgeoisie commencèrent une campagne politique contre le pouvoir en place. C’est la fraction la plus puissante, les libéraux, qui représentait la bourgeoisie financière, les armateurs et les actionnaires en bourse, qui prit la tête du mouvement. Économiquement elle était devenue la classe dominante de la société. La fraction républicaine était plus marginale et son audience au sein de la bourgeoisie encore limité. La bourgeoisie libérale, tout en s’appuyant sur les républicains, n’hésita pas à faire appel aux ouvriers pour renverser Charles X.
C’est ainsi que Barthe, futur ministre de l’économie, eut l’idée de faire fermer les imprimeries pour mobiliser les ouvriers dans la rue. Après la fermeture des imprimeries les autres patrons suivirent en disant aux ouvriers qu’ils ne pouvaient plus assurer leur pain et qu’ils devaient aller se battre.
La Révolution de Juillet fut un tournant car elle permit aux ouvriers de prendre conscience de leur importance sociale. Ce sont eux, en effet, qui après trois jours de combat renversèrent la monarchie de Juillet. Et le tribut payé par la classe ouvrière à cette occasion fut important, puisque rien que pour Paris il y eut 1800 morts. Or cette révolution n’amena aucun changement à leur situation.
La bourgeoisie libérale qui depuis 1789 avait toujours été Orléaniste mit sur le trône Louis Philippe. A la monarchie de Charles X succéda celle de Louis Philippe et à la domination des propriétaires fonciers succéda celle des banquiers, suivant le mot même de Rothschild. Sous le nouveau régime le cens fut abaissé et le droit de vote élargi ; de 100.000 personnes le corps électoral passa à 200.000 pour une population de 32 millions d’habitants. La crise économique persistant, la situation matérielle du peuple ne s’améliora pas. On peut se rendre compte un peu de sa situation d’après des chiffres obtenus sur une crise antérieure ; celle de 1813. Sur 66 850 ouvriers vivant à l’époque à Paris, on comptait alors 21 851 chômeurs soit 33%. Les statistiques fournissent un autre chiffre qui peut donner des indications. De 1817 à 1833 les mineurs d’Anzin ont vu leur salaire diminuer de 20%. Aussi un profond ressentiment se développa au sein de la classe ouvrière.
2°) LA RÉVOLTE DES CANUTS 1831.
Les années suivantes furent jalonnées par plusieurs émeutes qui toutes furent des pas importants dans la maturation politique et théorique de la classe ouvrière. La première fut celle des Canuts dont Eugène Tarlé a dit : “Le soulèvement de Lyon de 1831 constitua un tournant dans l’histoire de la classe ouvrière, non seulement en France, mais encore dans le monde entier. On a dit que l’ouvrier russe après le 9 janvier 1905 et l’ouvrier avant le 9 janvier sont deux hommes différents, qui ne se ressemblent guère. On peut en dire autant de l’ouvrier français avant et après l’insurrection Lyonnaise. Depuis, le sentiment des ouvriers à l’égard du pouvoir a changé. La tradition de la grande révolution, réveillée, mais encore insuffisamment au cours des journées de Juillet 1830, reprend ses droits après l’insurrection Lyonnaise.”(Marx-Engels, petite collection maspéro ;”Le mouvement ouvrier français”, t 1, p67)
Alors que dans les journées de Juillet les ouvriers se battirent avec à leur côté des petits bourgeois et des bourgeois républicains, à Lyon, bien qu’ils bénéficièrent de la sympathie générale, ils se battirent seuls contre le pouvoir central et contre les maîtres de fabrique. La lutte des Canuts fut le premier affrontement direct entre le prolétariat et la bourgeoisie qui eût un retentissement national et même international. Avec 30.000 métiers, à cette époque la soierie de Lyon, qui est l’une des plus importantes d’Europe, occupe 60.000 à 70.000 personnes sur une population totale de 170.000 habitants, dont 8000 chefs d’atelier et 30.000 compagnons.
Le chef d’atelier bien qu’il possède généralement le métier n’est déjà plus, depuis le début du XVIIIème siècle, un artisan mais un prolétaire, car il reçoit en échange de son travail un salaire. Le fabricant ou négociant, lui fournit la matière première et lui paye son travail à la pièce (le tarif). Le chef d’atelier pouvait posséder de 1 à 8 métiers, mais en moyenne en possédait 3. Certains le louaient. La main d’oeuvre employée était avant tout familiale (femme et enfant).
A côté de cette main d’oeuvre familiale travaillait le compagnon, véritable prolétaire ne possédant que ses bras nus. Dans les périodes de crise il se trouvait licencié et n’avait d’autre possibilité que d’essayer de trouver un emploi dans la campagne environnante. Sans logis, tout comme l’apprenti, il était logé par le chef d’atelier.
En 1825, époque de relative prospérité pour les Canuts, un chef d’atelier ayant trois métiers gagnait 4 à 5F et sa femme 3F. Le compagnon touchait 1F à 1,50F. Le prix du pain de 2 livres, l’aliment de base du prolétariat, était de 40 centimes. A partir de ce moment, avec la crise, leur situation ne fit que se dégrader. Les prix de façon diminuent de 25 à 33%, tandis que ceux des produits alimentaires ne font qu’augmenter : 70% de hausse pour le pain, entre 1825 et 1832.
Pour compenser la diminution de leur salaire les compagnons prolongent leur journée de travail qui passe de 13 heures à 18 heures. Pour ajouter au comble, en 1831 les loyers connaissent une hausse très sensible et les ressources tirées de l’impôt sur le revenu sont augmentées de 20%. “Les 2/3 de cette somme supplémentaire sont soutirées aux pauvres, qui jusqu’à là ne payait rien ou presque à l’État.”(“Luttes ouvrières”, éd floréal, p36)
Nombre de chefs d’atelier sont encadrés dans “Le Devoir Mutuel”, association secrète de défense des intérêts des Canuts et dans “la Société Mutualiste” plus ancienne. Les compagnons sont exclus de ces organisations. Réduit à la misère alors que l’activité économique a repris et que les métiers sont couverts d’étoffes, les Canuts encadrés par leurs mutuelles, soutenus par les républicains et par “l’Écho de la fabrique” (journal Saint Simonien), engagent une vigoureuse campagne d’agitation en faveur de la révision des tarifs.
Ils obtiennent un tarif plus élevé qui se trouve confirmé par le préfet de Lyon. Mais un certain nombre de fabricants refusent l’accord et portent l’affaire devant le gouvernement qui leur donne raison.
Le 21 novembre la grève générale entraîne, de gré ou de force, tous les Canuts qui se rendent rapidement maître militairement de la ville, , à la suite de heurts avec la garde nationale et l’armée, en laissant 600 morts et blessés. Cependant les Canuts se diviseront en deux tendances. L’une modérée, voulant obtenir un compromis avec les autorités, se laissera manoeuvrer par le Préfet Bouvier du Mollart. L’autre plus radicale, expression des compagnons, n’arrivera pas à s’imposer.
L’État major provisoire, qui a pris le pouvoir à la suite de l’insurrection à l’Hôtel de Ville, et composé de chefs d’atelier, d’artisans et boutiquiers, tombe sous l’influence du Préfet et laisse le pouvoir lui échapper des mains. Les patrouilles ouvrières seront transformées en garde nationale et seront amenées à remplir des fonctions de maintien de l’ordre. Entre temps la gendarmerie sera réintroduite dans ses fonctions et s’occupera de désarmer les compagnons. Si bien que lorsque le prince d’Orléans entrera dans la ville à la tête de 20.000 hommes de troupe, celle-ci sera déjà pacifiée. Ensuite le Préfet jugé trop favorable aux insurgés sera destitué et le 7 décembre le maréchal Soult annulera l’accord sur le tarif.
Comme le reste du mouvement ouvrier d’alors, les Canuts de Lyon étaient apolitique et ne remettaient pas en cause la monarchie. Le lendemain de l’insurrection, un gouvernement révolutionnaire fut constitué par les républicains, mais il resta sans influence et mourut à peine né. Les Canuts ne voulaient pas se compromettre avec les républicains, car ils espéraient, par l’intermédiaire du préfet, obtenir un compromis avec le gouvernement sur la question du tarif et sur les conditions de travail. Cependant la suite des évènements brisa leurs illusions.
La révolte des Canuts en montrant à l’ensemble de la classe ouvrière l’antagonisme profond qui existait entre elle et la bourgeoisie, entre elle et le gouvernement en place, eut un grand retentissement et changea profondément le prolétariat. Les ouvriers commencèrent alors à se politiser et à s’organiser sur le plan professionnel et interprofessionnel. Pendant les évènements les sociétés de secours mutuels dépassèrent leur simple rôle d’assurance et de secours pour assumer la fonction d’organe de lutte. En se transformant, elles initièrent la naissance des sociétés de résistance.
3°) LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN.
La grande masse des ouvriers au début est apolitique et cherche son émancipation exclusivement sur le terrain économique. Ce fut le cas notamment du mouvement des Canuts. Mais au fur et à mesure que la lutte de classe se développe, que les ouvriers s’organisent à travers le système des mutuelles, que les heurts avec l’État deviennent toujours plus fréquents, la maturation politique et théorique au prolétariat se développe et s’approfondit. Un officier légitimiste, cité par l’historien Édouard Dolléans, résume assez bien l’évolution qui s’est faite jour au sein des masses ouvrières entre 1831 ET 1834 :
“Peu à peu les vaincus de 1831 commencèrent à voir que l’autorité quittait le terrain de la neutralité… L’ouvrier s’habitua à voir dans les gens de l’autorité des alliés de ses ennemis naturels. Alors, et seulement alors, la République vint planter son drapeau à côté de celui de la production pour l’opposer à la royauté alliée de la fabrique…”
Le parti des légitimistes se réclamait de Louis XVIII et de Charles X qui venait d’être renversé, et s’appuyait non pas sur les banquiers, ni sur les industriels, mais sur la grande bourgeoisie foncière. Ce qui explique que cet officier fut capable de comprendre cette évolution des ouvriers.
Après la révolution de Juillet les républicains se mirent à faire de la propagande dans le milieu ouvrier afin de les gagner à leur cause, mais ils ne commencèrent à avoir de l’influence qu’après la révolte des Canuts. Il y eut alors un grand afflux d’ouvriers au sein du parti républicain.
Le mouvement républicain se rattachait directement à la tradition Jacobine. Il était donc avant tout politique. Pour eux il s’agissait simplement de changer la forme du gouvernement.
Tout comme au temps des Jacobins de la grande tradition, ils se divisaient en deux tendances. L’une, modérée, avait d’abord accepté la monarchie Orléaniste, puis devant la domination exclusive des banquiers elle était passée à l’opposition. Son opposition était strictement légale et s’exerçait par l’intermédiaire des élections, du parlement et de la presse. L’autre tendance, celle des républicains démocrates, était plus radicale et réclamait le suffrage universel. C’est elle qui se tourna vers 1a classe ouvrière et qui l’assista matériellement dans plusieurs de ses luttes.
Deux partis verront le jour. D’abord les “Amis du Peuple”, puis après leur dissolution à la suite des journées de 1832, la société des droits de l’homme qui va vite compter plusieurs milliers de membres dont un bon nombre d’ouvriers. Elle remania son organisation de façon à former des sections d’un seul métier et donna à ses adhérents des secours en cas de maladie et de chômage. En 1833, elle rédigea un programme unique qui adopta les principes de la déclaration des droits de l’homme de Robespierre.
Dans le mouvement républicain on trouve des hommes aussi différents que Cavagnac, Ledru Rollin, Blanqui, Buonaroti, etc…
4°) LES MUTUELLES ET LES SOCIÉTÉS DE RÉSISTANCE.
Cette période est marquée par le déclin du Compagnonnage. Déchiré par les rivalités, surtout entre aspirants et compagnons, lié au poids des traditions, il doit affronter la venue de nouveaux ouvriers en nombre toujours plus grand et la création de nouveaux métiers. Ces ouvriers, sans qualification, pour la plupart issus des campagnes, ne correspondent pas à l’ouvrier artisan, type même du compagnon de l’Ancien Régime. A Paris, de 1830 à 1833, sur quelques grèves recensées, 5 seulement sont dirigées par des compagnonnages. Les scissions qui secouent ce.type d’organisation confirment son déclin. De nouvelles sociétés sont créés par de jeunes ouvriers mettant tous les travailleurs, d’un même métier ou non, sur le même pied. Ainsi, les aspirants serrurier de Toulon fondent, en 1830, la société de l’Union des Travailleurs du tour de France, ouverte à toutes professions.
Mais surtout l’heure est à la diffusion des sociétés de secours mutuels et à la création des sociétés de résistances. Seuls groupements autorisés par le pouvoir, les sociétés de secours mutuels assurent petit à petit des fonctions dépassant la simple entraide, la simple assurance. Dans les années 1820, elles furent des caisses plus ou moins improvisées au cours d’une grève, puis, avec les années 1830, les mutuelles commencent à prévoir les secours en cas de grève. C’est ainsi que naissent, de façon clandestine, camouflées et illégales, les premières sociétés de résistances. Les mutuelles leur servent de cadre légale et de paravent face à la répression. Devenues permanentes, les sociétés de résistances dépassent la simple entraide en cas de difficultés pour s’avancer sur le terrain des revendications économiques ; de la lutte pour les augmentations de salaire, de la lutte pour la diminution de la journée de travail.
Ces organisations apparaissent d’abord dans les professions où prédomine une main d’oeuvre qualifiée ; comme chez les chapeliers, les tailleurs, les doreurs, les imprimeurs, etc… L’ouvrier qualifié peut s’organiser plus facilement, outre qu’il possède des revenus suffisants, il est moins soumis à la concurrence et partant a une position plus solide que le manoeuvre qui connaît une forte concurrence et dont la situation est précaire. C’est pourquoi cette organisation s’est bien développée chez les tailleurs et dans l’imprimerie.
Au lendemain de la Révolte des Canuts, 1es ouvriers tisseurs de Paris fondent le 14 octobre 1832 la “Société d’union fraternelle et philanthropique”. Ils sont suivis le 1° décembre 1832 par les ouvriers tailleurs d’habits de Paris qui calquent leur organisation sur la société des droits de l’homme. A leur tour, les doreurs de Paris reprennent l’organisation des tailleurs. Toutes ces associations sont des sociétés de résistance camouflées qui se fixent pour but la fixation du salaire, la réglementation de la journée de travail, etc…
Ensuite en mars 1833 est créée “1’Association des ouvriers imprimeurs et typographes” visant à assurer “un salaire capable de nous procurer un lit modeste, un gîte à l’abri des vicissitudes du temps, du pain pour nos vieux jours”. Ces objectifs doivent être atteints dans la mesure du possible par “la négociation avec les maîtres”.
De juillet à septembre 1833, une grève éclate pour le maintien des salaires et la réintégration d’ouvriers licenciés ; 1es grévistes sont secourus régulièrement par l’association qui remplit simultanément 1e rôle de société de secours et de société de résistance. Plus tard à Paris se créera en 1839 La Chambre typographique parisienne, qui regroupera jusqu’à 1500 adhérents en 1848. Son programme, adopté en 1849, se proposera toujours l’assistance mutuelle, mais aussi le maintien du salaire et le secours en cas de “mise bas”(licenciement). En juillet 1843, la Chambre obtiendra une sorte de contrat collectif portant sur “le prix du mille, les cotisations…”, avec une clause prévoyant la révision des tarifs tous les 5 ans. Dans d’autres villes (Lyon, Bordeaux) des associations de ce type se forment chez les ouvriers imprimeurs autour de 1833.
D’une façon générale ces sociétés de résistance, camouflées en mutuelles légales, se mettent en place dans de nombreux métiers. Chez les tailleurs et scieurs de pierre de Paris, les raffineurs de sucre de Paris, les cordonniers de Caen, les chaudronniers, cloutiers, gantiers, etc… Quelque fois ces sociétés de résistance sont créés ex-nihilo ; ce fut le cas à Mulhouse où les sociétés de secours mutuels, d’abord autonomes tombèrent sous le contrôle patronal dès 1840 ; les ouvrières créèrent alors des sociétés de résistance sans s’appuyer sur ces mutuelles qui n’étaient plus les leurs.
5°) 1833-1834.
Depuis 1830, et surtout après la révolte des Canuts, la solidarité ouvrière, non seulement de même métier, mais aussi interprofessionnelle avait fait de grands progrès. Les organisations mutualistes, ébauches des futures syndicats, se répandaient largement. Aussi à partir de 1833 jusqu’en 1834 de nombreux conflits du travail éclatèrent partout. Les forces de l’ordre, en intervenant chaque fois pour réprimer brutalement toute grève, toute manifestation ouvrière, transformaient, contre la volonté des ouvriers, ces mouvements en émeutes et leurs donnaient un caractère politique. Deux événements furent ainsi décisifs dans l’évolution théorique et politique du prolétariat. Les émeutes de mars-avril 1834 à Lyon, puis celle d’avril à Paris.
En février 1834, les chefs d’atelier, organisés à travers leur réseau mutualiste, et les compagnons, organisés dans “la société des compagnons ferrandiniers”, décident une grève générale ayant pour objet l’augmentation du tarif et la diminution du temps de travail. Depuis 1831 les Canuts n’avaient pas abandonné l’espoir d’obtenir une augmentation des tarifs. Avec la reprise économique un léger mieux s’en était suivi, mais il ne correspondait pas aux besoins des Canuts. En juillet 1833 une première tentative est faite pour obtenir une augmentation des prix façons les plus bas. Un nouveau tarif est proposé aux fabricants et tous ceux qui refusent de s’y soumettre sont mis à l’index. Le pouvoir intervient pour faire reculer les Canuts, mais les fabricants cèdent. C’est une victoire sur toute la ligne.
Vint 1834 avec un relâchement de l’activité des fabriques ; c’est le marasme économique. À la rareté des commandes s’ajoute la menace d’une baisse des prix. En effet début février les fabricants en châles et peluches baissent leur tarif de 25 centimes par aune de tissu (une aune correspondait à 1,20m).
La grève générale est alors décrétée. Les Canuts veulent donner un caractère purement apolitique et catégoriel à leur mouvement. Ils subissent cependant des menaces, des intimidations et des pressions de toutes sortes de la part des pouvoirs publics, qui renforcent ostensiblement les effectifs de la gendarmerie. Devant l’aggravation du climat politique et les menaces, la majorité des chefs d’atelier reculent et la grève finit par s’arrêter sans contre-partie. La reprise a lieu “dans un climat d’amertume : la baisse de 25 centimes est maintenue et une partie des Canuts a l’impression d’avoir été trahie par l’autre, trop timorée pour marcher jusqu’à la victoire. Les ferrandiniers, par exemple, ont toujours voté pour la poursuite de la grève” (les luttes ouvrières, p55).
Le pouvoir en profite alors pour annoncer la discussion au parlement d’un projet de loi sur les associations aggravant celle de Le Chapelier. Sont visées aussi bien les organisations économiques du prolétariat que les organisations républicaines. Toutes les associations tant politique qu’économique, même fractionnées en loge de moins de 20 personnes, doivent être dissoutes. De lourdes peines sont prévues en cas d’infractions.
Aussitôt républicains et mutualistes engagent une vigoureuse campagne de protestation à travers leur presse respective. La “Glaneuse” pour les premiers, “l’Écho de la fabrique”10 pour les seconds. Le 6 mars la “Glaneuse” annonce que toutes les associations ouvrières ou républicaines vont grouper leurs forces contre le projet de loi. Un renfort de troupe est alors demandé.
Au cours du procès des grévistes de février un arrêt général du travail est décidé. Le 9 avril, 5000 à 6000 ouvriers occupent pacifiquement une partie de la ville. À ce moment il y a 13 000 hommes de troupes et 10 brigades de gendarmerie. “Bizarrement” les rassemblements n’ont pas été interdits. Un coup de feu part ! C’est la fusillade, des barricades sont dressées. Des quartiers entiers se soulèvent. Cependant les ouvriers n’arriveront pas à s’emparer de la ville. Le soir la troupe tient le centre de la ville et surtout les ponts, coupant toutes communications entre les différents quartiers. Les hauteurs sont occupées par les insurgés qui organisent la défense autour de la Croix-Rousse. À la différence de l’insurrection de 1831, les combattants du côté des insurgés ne dépassèrent jamais 2500 hommes. La grande masse des Canuts, devant l’issue douteuse, bien que manifestant sa sympathie et son soutien, hésite à s’engager dans le combat. En particulier les chefs d’ateliers restent dans l’expectative. Les émeutiers sont de jeunes compagnons de tous les corps de métiers.
Malgré le rapport de force écrasant du côté du pouvoir, en hommes et en armes, la défense sera acharnée et se prolongera pendant six jours. Le quartier de la Croix- Rousse, dernier point de résistance, succombera le 14 au soir. Au cours des émeutes, Lyon fut ravagée par les forces de répression.
Le 12 à Paris, Thiers, ministre de l’intérieur, apprenant que l’émeute lyonnaise est sur le point d’être réduite, afin d’écraser dans le sang les mouvements républicains et ouvriers, laisse entendre que l’insurrection lyonnaise est victorieuse. Entre temps, les forces armées ont été renforcées discrètement à Paris. Le lendemain les républicains et les ouvriers tombent dans le piège. Vers 5 heures du soir, des rassemblements se forment rue Beaubourg, rue Transnonain et dans le quartier des Halles. Des barricades sont dressées. Les troupes interviennent alors pour “nettoyer”. Les ordres sont clairs : “il ne faut pas de quartier” dit Thiers. Et le général Bufeaud, aux troupes sur la place de l’Hôtel de ville : “il faut tout tuer. Ami, point de quartier, soyez impitoyables.” Et encore, à un chef de la garde nationale parisienne : “Il faut faire un abattis de 3000 factieux”. C’est la victoire facile d’une armée de 40.000 soldats contre une poignée d’hommes. Ces ordres seront exécutés. Dans une seule maison de la rue Transnonain, on retrouvera 12 cadavre affreusement mutilés. Femmes, enfants, vieillards auront été massacrés.
6°) NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE.
Pour un temps, les luttes économiques furent moins nombreuses dans les années qui suivirent. Cependant les organisations ouvrières ne disparurent pas pour autant ; elles devinrent clandestines. La presse ouvrière, seule forme d’expression légale encore possible, se fit le porte parole du mutualisme bâillonné.
Autre conséquence de ces événements sanglants, le prolétariat se tourna résolument vers le républicanisme et surtout, il retourna aux sources vives et à l’école de la grande révolution et s’empara vivement du Communisme de Babeuf, dont la théorie et l’histoire avaient été, entre temps, publiées par Buonaroti en 1828. Ce livre venant à point eut un très grand retentissement.
A côté du républicanisme bourgeois apparut donc un courant ouvrier organisé de façon autonome.
Frappé d’interdits, les républicains ouvriers et petits bourgeois s’organisèrent en sociétés secrètes. À la “Ligue des droits de l’homme” succéda la “société des saisons” et les “phalanges démocratiques”. La “société des saisons” fondée par Blanqui et Barbès était communiste et presque exclusivement composée de prolétaires. Les “phalanges démocratiques” inversement représentaient le courant plébéien et petit bourgeois du mouvement républicain. Parallèlement fut fondée, par les ouvriers immigrés allemands, la “société des justes”, qui se tint en relation étroite avec la “société des saisons”.
Après l’échec de 1839, où Blanqui et ses compagnons tentèrent de s’emparer de l’Hôtel de Ville (siège du parlement et du gouvernement), ces sociétés furent dissoutes. En 1840, les affiliés de la société des saisons qui se trouvaient encore en liberté, s’unirent à la Montagne pour former une nouvelle société secrète qui se partagea en trois tendances : celle de la Montagne, celle des égalitaires et celle des humanitaires. Ces derniers représentaient la tendance de Blanqui.
A côté de ces sociétés secrètes commença à se répandre le Communisme icarien du père Cabet qui reprenait chez Saint Simon et Fourrier ce qu’il y a de meilleur. Ce communisme chrétien et pacifique put se développer au grand jour et eut de ce fait une plus large diffusion parmi les masses ouvrières. Bien qu’étant en retrait par rapport à celui de Blanqui, qui était athée et du point de vue du rôle de violence dans la lutte des classes, il était néanmoins plus riche et plus subtil sur le plan de la doctrine.
7°) APPARITION DES PREMIÈRES MUTUELLES RÉGIONALES ET NATIONALES.
En même temps que se développait le sens théorique et politique de la classe ouvrière, celle-ci continuait de s’organiser sur le plan économique. De l’association locale de métier, le prolétariat commence à s’organiser sur le plan régional et même national.
Déjà en 1833, l’ouvrier cordonnier Efrahem, dans une brochure, proposait de réunir dans une seule fédération tous les ouvriers cordonniers de France. Luttant contre les restes du compagnonnage, il avance même l’idée d’une “association des ouvriers de tous les corps d’États”.
“Le premier pas – écrit-il – c’est de former un corps composé de tous les travailleurs du même état, de donner à ce corps une administration qui les gouverne, une commission qui discute avec les maîtres des intérêts du corps d’États ou qui reçoive, de la main des fournisseurs, l’ouvrage à faire et qui le distribue aux associés. Des fédérations professionnelles, les ouvriers passeront cinquante ans plus tard à une confédération interprofessionnelle. (…)
Vous comprenez tous que l’Association des ouvriers de tous les corps d’États a le double avantage de rassembler toutes les forces et de donner à ce tout une direction. Si nous restons isolés, éparpillés, nous sommes faibles. (…)
Il faut donc un lien qui nous unisse, une intelligence qui nous gouverne, il faut donc une association.…”
Même si à ce moment la brochure d’Efrahem n’est lue que par un groupe restreint, elle reflète bien cependant la conscience des ouvriers les plus avancés de l’époque. Les luttes de Lyon de 1833-1834 le montrent, les ouvriers constatent chaque jour l’importance de la solidarité interprofessionnelle, tant sur le plan des revendications que de l’organisation.
Cette tendance va se trouver accélérée par la crise de 1839-1840. De nombreux conflits sociaux éclatent alors partout. Grève des ouvriers du port du Havre, des mineurs à Rive-De-Gier, contre la réduction des salaires, etc. En juillet 1840 éclate une grève des tailleurs d’habits parisiens qui est soutenue par leur association et celle des ouvriers typographes de Paris. Ce nouvel état d’esprit est mis en poème par l’ouvrier corroyeur Achille François.
« Prolétaires, pourquoi ces haines ? Ne sommes-nous pas tous égaux ? N’avons- nous pas les mêmes maux ? Ne portons-nous pas les mêmes chaînes ? » (Pierre Moreau, de la réforme des abus du compagnonnage. Paris, 1843)
Parmi les diverses figures de l’époque une autre se dégage, celle de Flora Tristant. Militante infatigable et passionnée de la cause ouvrière, allant de ville en ville, elle donna sa vie pour réaliser à l’échelon national l’unification des organisations ouvrières. Avant la Ligue des Communistes, elle coucha sur le papier le projet d’une association ouvrière internationale : “L’union ouvrière ne doit faire aucune distinction entre les nationaux et les ouvriers et ouvrières appartenant à n’importe quelle nation de 1a terre. Ainsi pour tous individus, dit étrangers, les bénéfices de l’union seront absolument les mêmes que pour les Français. L’union ouvrière devra établir dans les principales villes d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne, en un mot dans les capitales d’Europe, des Comités de Correspondance”.
CONCLUSION
Entre 1830 et 1848, parallèlement au développement du capitalisme dans l’industrie, et plus faiblement dans les campagnes, l’organisation ouvrière tant économique que politique fait des progrès. Des simples mutuelles de secours les ouvriers sont passés aux sociétés de résistance et de l’organisation locale à l’organisation régionale voir nationale et à l’entraide interprofessionnelle. Ces organisations d’abord limitées à une mince couche d’ouvriers qualifiés, se diffusent ensuite largement dans le prolétariat. D’autre part, d’apolitique le mouvement ouvrier se politise et surtout retourne aux sources du Communisme révolutionnaire de Babeuf.
Pour mesurer le chemin parcouru il suffit de rappeler que les Canuts de 1831 se voulurent apolitiques et que leurs mutuelles furent fondées par deux ouvriers légitimistes. Engels, pour résumer l’apport de ces années, fit, en 1844, un parallèle avec celles de 1789. Il remarqua que si la grande révolution a produit le communisme de Babeuf, celle de 1830 produisit un nouveau communisme, mais cette fois-ci à une échelle bien plus large et plus profonde.
D. 1848-1850
Dans un article au “Northern Star” du 3 juillet 1847, Engels trace un tableau de la situation de la bourgeoisie en établissant une comparaison avec celle de l’Angleterre. Il remarque que dans ce dernier pays le pouvoir est détenu par l’aristocratie, au nom de la bourgeoisie, alors que cette classe n’existe plus en France depuis la révolution. En gouvernant au nom de la bourgeoisie, l’aristocratie anglaise a permis à chaque fraction, devenue dominante économiquement, de prendre tout à tour le pouvoir pacifiquement et dans les limites institutionnelles. Ce qui explique la remarquable stabilité des institutions de ce pays depuis 1688.
Au contraire, en France chaque changement politique se fit dans la violence et par la rupture des institutions. Il ressort de l’analyse d’Engels que si les propriétaires fonciers, qui dominaient sous Louis XVIII et Charles X, n’avaient plus rien à voir avec l’aristocratie d’Ancien Régime, ils ne pouvaient toutefois représenter l’ensemble de la bourgeoisie qui n’arriva au pouvoir que sous le règne de Louis Philippe.
Donc depuis 1830, l’ensemble de la grande bourgeoisie (foncière, financière, commerçante et industrielle) domine en France. Cependant, la fraction manufacturière fut vite éliminée et la domination bourgeoise, sous Louis Philippe, se réduisit rapidement à celle de la bourgeoisie financière qui mit la France, et notamment les biens publics, au service de ses intérêts. Les fabricants, au contraire, voyaient les leurs piétinés. Quant au reste de la bourgeoisie, la moyenne et petite bourgeoisie, elle se voyait exclue du pouvoir, n’ayant pas le droit de vote.
On pouvait donc penser que la bourgeoisie industrielle lutterait à son tour pour s’emparer du pouvoir en s’appuyant sur la petite bourgeoisie et la classe ouvrière, comme cela s’était passé en Angleterre dans les années 30. Là-bas, les manufacturiers avaient pris la tête du combat pour le “Reform Bill” qui étendit le droit de vote à la petite bourgeoisie. Engels remarque cependant, qu’en France il en irait différemment, car on ne pouvait pas attendre de lutte sérieuse de la part des manufacturiers français contre les détenteurs de valeur, les banquiers et les armateurs.
En effet, la puissance économique et politique des fabricants n’avaient fait que décliner depuis 1830. L’industrie s’était développée sous Louis Philippe, mais sa concurrente anglaise avait connu un essor bien plus formidable, si bien que les fabricants français ne pouvaient pas soutenir la concurrence étrangère et qu’ils ne conservaient leur part du marché national que grâce au système protectionniste (comme rien ne change sous le soleil du capitalisme ! On croirait retrouver la situation d’aujourd’hui). Leur déclin économique relatif se reflétait au niveau politique. Alors que leur parti formait la moitié de la Chambre en 1830, il n’en constituait plus que le tiers en 1847.
La bourgeoisie financière grâce à la spéculation, dans les Chemins de Fer notamment, à l’endettement de l’État, à l’exploitation sous toutes ses formes du pays et donc de toutes les classes de la société, essentiellement le prolétariat et la paysannerie, voyait au contraire sa puissance économique s’accroître constamment. En un mot le capital financier s’accumulait plus vite que le capital industriel.
La spéculation et la corruption avaient pris de telles proportions sous le règne de cette bourgeoisie, que Marx put écrire qu’il s’était constitué, dans les hautes sphères de la société, l’équivalent du lumpen-prolétariat. Dans son analyse Engels en conclut, qu’étant donné que plus rien ne peut sortir du gouvernement de Louis Philippe, celui-ci ayant épuisé toutes ses possibilités, et que les industriels sont trop faibles économiquement pour engager et diriger une lutte sérieuse contre les banquiers, la grande bourgeoisie ne peut plus apporter aucun progrès. Au lieu d’avancer elle ne peut que reculer en se ruinant elle même. Si bien que les possibilités de changement ne pouvaient venir que des fractions de la bourgeoisie exclues du pouvoir et du prolétariat.
1°) LES MOUVEMENTS D’OPPOSITION.
A la veille de la révolution de février, le mouvement d’opposition officiel, en dehors d’une minorité de libéraux monarchistes, était représenté par les républicains et les démocrates. Les républicains se regroupaient autour du journal le “National” et représentaient plus une coterie de bourgeois qu’ une classe bien définie. On y retrouvait des gens de la moyenne bourgeoisie et quelques industriels. Outre différentes réformes politiques et législatives, ils proposaient de réduire le cens afin d’étendre le droit de vote à tous les membres de la Garde Nationale. Ce qui aurait accorder le droit de vote à la petite bourgeoisie et étendu le suffrage universel au même degré que l’avait fait en 1830 le “réform Bill” en Angleterre.
Engels11 remarqua à ce propos, que “La petite bourgeoisie dans ce pays (la France) est à ce point accablée et oppressée par les grands capitalistes, qu’ elle sera obligée d’avoir recours à des mesures directement agressives contre les riches, sitôt qu’elle aura obtenu le droit de vote . Si bien qu’elle sera toujours emportée plus loin, même contre sa propre volonté ; elle sera obligée ou bien d’abandonner la position qu’elle vient de conquérir, ou bien de former une alliance ouverte avec la classe ouvrière, et ce qui conduira tôt où tard à la république”. Et il ajoute qu’elle en était plus ou moins consciente, si bien que ses représentants les plus radicaux, les Démocrates, qui se regroupaient autour du journal la “Réforme”, préconisaient le suffrage universel. Cette tendance, héritière de la Montagne, avait une aile plébéienne dont le représentant était Louis Blanc.
Le parti de la “Réforme”, qui avait pour leader Ledru Rollin, préconisait, outre le suffrage universel, des réformes sociales qui devraient intéresser les ouvriers. Bien entendu ces mesures sociales restaient très vagues.
A côté de ces mouvements légaux avançait celui de la classe ouvrière qui, en raison de la répression policière, se maintenait dans la clandestinité. A ce moment les communistes, dont le représentant le plus authentique était Blanqui, représentaient la majorité de l’opposition ouvrière. La lutte de classes se radicalisant Cabet était tombé en désuétude au profit de Blanqui. Engels disait qu’il y avait en France, à cette époque, au moins 500.000 communistes. Chiffre énorme qui montre le degré de radicalisation du prolétariat alors. Évidemment le terme de communiste ne doit pas être pris au sens moderne, au sens de la doctrine de Marx et d’Engels.
2°) LA CRISE ÉCONOMIQUE.
Les années 1843-1845, après la dépression de 1837-1842, avaient été des années de prospérité. Mais à partir de l’automne 1845 éclate en Angleterre – le démiurge du capitalisme alors – une crise financière due à la spéculation dans les chemins de fer. Dans le même temps, tant en Angleterre que sur le continent, commence une grave crise agricole causée par la maladie de la pomme de terre et par une mauvaise récolte de blé.
La crise financière, signe avant coureur de la surproduction, gagna le continent et se transforma, en s’aggravant, en crise commerciale et cette dernière, à son tour, en crise industrielle qui atteignit son apogée durant l’année 1848.
Si l’on retourne en arrière, 1830 avait été l’ultime pointe révolutionnaire dans toute l’Europe. Peu après, la réaction était revenue et s’était raffermie pour atteindre son apogée en 1840. À partir de cette date, les mouvements révolutionnaires et d’opposition commencèrent à relever la “tête” et à se réorganiser. La crise commerciale et industrielle de 1847-1848 ramena une nouvelle vague de révolutions en Europe. C’est d’elle que sortit le premier assaut frontal du prolétariat contre la bourgeoisie. Marx et Engels qui avaient prévu la montée en première ligne du prolétariat et qui espéraient que le schéma de la révolution permanente se réaliserait à l’échelle du continent européen, firent publier dans ce but le “Manifeste du Parti Communiste“, qui sortit quelques semaines seulement avant les Révolutions de Février et de Mars12.
3°) L’AGITATION POLITIQUE AVANT LA RÉVOLUTION.
Dans ce contexte de crise économique internationale, auquel s’ajoutait une crise politique, un scandale venait d’éclater éclaboussant le gouvernement Guizot. Les républicains avec les démocrates organisèrent, durant toute l’année 1847, des banquets politiques dans toutes les villes de France. À ces banquets se joignirent l’opposition libérale et monarchiste. Au fur et à mesure qu’il prenait de l’ampleur et que la tension sociale s’aggravait, le mouvement d’opposition se scindait en deux camps. Une polémique éclata entre le “National” et la “Réforme”. Devant la montée du radicalisme, par peur du prolétariat, le “National” se rapprocha des libéraux en acceptant un compromis au sujet de la République. Inversement, les démocrates se rapprochèrent du mouvement ouvrier et dans la polémique avec le “National” d’où ils sortirent renforcés, ils prirent le parti des communistes.
Le rapport des forces entre les différents groupes se dessinait ainsi : dans toutes les grandes villes les démocrates l’emportaient, par contre dans les petites villes où l’influence de la campagne se faisait sentir, ce sont les républicains avec les monarchistes d’opposition qui l’emportaient.
En même temps le mouvement ouvrier marchait à côté de ces banquets, de manière silencieuse et souterraine étant donné que toute manifestation ouvrière, même la plus minime, était strictement interdite. Le gouvernement de Louis Philippe savait que le danger venait de là, il en avait donc une peur extrême. Aussi essaya-t-il, au cours de plusieurs tentatives, comme cela lui avait déjà réussi, rue Transnonain par exemple, de provoquer la classe ouvrière afin de l’écraser dans le sang pendant que le mouvement n’était pas encore suffisamment mûr. Cependant le Prolétariat français avait acquis assez d’expériences depuis 1830 pour ne pas tomber dans de tels pièges.
4°) DE FÉVRIER À JUIN 1848.
Le 22 février un banquet devait être organisé à Paris par toute l’opposition qui s’était engagée à défendre le droit de réunion. Au dernier moment, devant le refus du ministre de l’intérieur d’autoriser la réunion, les libéraux et les républicains du “National”, lâches et poltrons, reculèrent et restèrent frileusement chez eux. Cependant la classe ouvrière ne se laissa pas décommander et descendit dans la rue. Aussitôt les ouvriers engagèrent le combat contre les forces de l’ordre. Tous les points stratégiques étaient occupés par l’armée, cependant sa dispersion à travers tout Paris entraîna son immobilisme et ce d’autant plus qu’elle était encline à la neutralité. L’armée resta donc à regarder passivement les affrontements. La Garde Nationale, composée de bourgeois et surtout de petits bourgeois, acquise à la “Réforme”, n’intervint pas et manifesta, au fil des événements, une hostilité de plus en plus ouverte au gouvernement. Seule la Garde municipale attaqua, avec une rare violence, les ouvriers. Cependant, après une journée et demi de combat, Louis Philippe fut contraint de laisser choir Guizot et de constituer un nouveau ministère. La bourgeoisie venait de faire sa révolution, elle avait renversé Guizot et avec lui la domination exclusive des grands financiers. Elle se retira donc de la scène et se mit à pavoiser. « Mais le peuple – les ouvriers – qui avaient été les seuls à édifier des barricades, à mener le combat contre la Garde municipale, et à tenir tête aux balles, aux baïonnettes et aux sabots des chevaux, les ouvriers n’avaient aucune envie de se battre uniquement pour Mrs Molé et Billaut. Ils continuèrent donc la lutte. Alors qu’on jubilait déjà boulevard des Italiens, on se mitraillait violemment rue Saint Avoie et rue Rambuteau. Le combat se poursuivit jusqu’à une heure avancée de la nuit et reprit jeudi matin . »(Engels ; la Révolution à Paris. Deutsch Brüsseler Zeitung. 27 février 1848). Finalement après trois jours de combats, Louis Philippe fut renversé et un gouvernement provisoire constitué.
Il comprenait tous les représentants du mouvement d’opposition. Des républicains du “National” jusqu’aux démocrates en passant par les libéraux monarchistes et des représentants ouvriers, Louis Blanc et Albert. En fait Louis Blanc représentait l’aile plébéienne du parti de la Montagne (les démocrates). Seul Albert, qui avec Blanqui et Barbès avait fait parti de la “Société des Saisons” et après 1839 de la “Nouvelle Société des Saisons” était un authentique représentant du prolétariat. Au sein de la coalition les démocrates dominaient largement.
Bien qu’ayant eu le temps de se constituer et de répartir les portefeuilles entre ses membres, le gouvernement ne proclama pas pour autant la République. Marx dans “Les luttes de classes…” fait remarquer que si Paris domine politiquement la province, le prolétariat parisien dans les moments révolutionnaires domine Paris.
Le nouveau gouvernement bourgeois, qui ne tirait sa seule autorité que de l’insurrection victorieuse du prolétariat, voulut échapper à son influence en comptant sur le contre poids de la province. Aussi tenta-t-il de le payer de belles paroles afin de gagner du temps jusqu’à la convocation de la nouvelle assemblée nationale qui devait décider de la forme du gouvernement. La classe ouvrière de Paris, qui avait été dupée lors des journées de Juillet 1830 et. qui en avait tiré d’ amères leçons, ne l’entendit pas ainsi. Elle était prête à engager le combat et à imposer la République par la force des armes. “C’est avec cette mission que Raspail se rendit à l’Hôtel de Ville. Au nom du prolétariat parisien il ordonna au gouvernement provisoire de proclamer la République, déclarant que si cet ordre du peuple n’était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200.000 hommes”. (Marx, les luttes de classes…). Le gouvernement provisoire, sachant qu’il n’avait aucune force à opposer à celle du prolétariat, ne se fit pas prier. En moins de deux heures, la proclamation de la République fut placardée sur tous les murs de Paris.
C’est donc le prolétariat qui imposa, contre la volonté de la bourgeoisie, la République, forme de gouvernement pourtant bourgeois. En fait avec la proclamation de la République, la lutte des classes faisait un saut en avant. Tant que la bourgeoisie pouvait draper sa domination dans les oripeaux d’une monarchie, type Louis Philippe, celle-ci ne pouvait apparaître en plein jour. Ce qui empêchait toute clarification et entravait le développement de la lutte des classes. En outre tant que la domination de la bourgeoisie n’est pas pleinement établie, une fraction de cette classe peut toujours mener son combat contre l’autre au nom de l’ensemble du peuple, comme le firent les libéraux avant 1830, puis les républicains ensuite. Avec la Démocratie toutes les fractions de la bourgeoisie accèdent au pouvoir et leurs luttes intestines peuvent se dérouler librement sur le terrain parlementaire aux yeux et sus de tous. Dans l’affrontement contre le prolétariat, ces diverses fractions qui dominent le parlement et l’État se liguent contre lui, et la démocratie, avec l’approfondissement de la lutte des classes, apparaît de plus en plus ouvertement pour ce qu’elle est ; c’est-à-dire comme la forme politique de la domination exclusive de 1a bourgeoisie ! Après la démocratie, le prolétariat ne peut plus lutter que pour une seule forme de gouvernement : la Dictature du Prolétariat. C’est pourquoi Engels, cité par Lénine dans “Réflexion sur la période actuelle” (t 15), écrivit : “De même que la lutte entre le féodalisme et la bourgeoisie ne pouvait être menée jusqu’à sa conclusion décisive dans la vieille monarchie absolue, mais seulement dans une monarchie constitutionnelle, de même la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat ne peut être menée jusqu’à sa conclusion décisive que dans une République”.
Dans l’ambiance de paix sociale qui règne aujourd’hui, ce phénomène est moins visible car, grâce à la prospérité générale, la domination de la bourgeoisie obtient un consensus général. Mais demain, quand la crise se fera durement sentir et que la lutte des classes remplacera la paix sociale, le gouvernement démocratique apparaîtra ouvertement comme celui de la bourgeoisie. Sa dictature de classe s’exercera alors sans fard.
La grande bourgeoisie, qui avait déjà eu l’expérience de la première république, sentait cela instinctivement ; aussi, tout comme en Angleterre, était-elle monarchiste. La monarchie constitutionnelle suffisait à sa domination. Finalement, ainsi que Lénine le remarque, le prolétariat français dut imposer, en 1848 d’abord, puis en 1871, à la bourgeoisie, contre sa volonté, une forme de gouvernement qui lui convenait mieux, la République. Ce faisant, poursuit Lénine dans un autre texte, il a, avec l’aide des éléments démocratiques bourgeois, « remodelé la bourgeoisie française tout entière en bourgeoisie républicaine, bouleversant sa mentalité, ses habitudes, son être même. » (Lénine ; “Question de principe dans la campagne”. T17).
Le gouvernement de Février naquit sur une ambiguïté. Mis en place grâce à l’intervention énergique du prolétariat, il était son gouvernement. N’avait- il pas deux représentants ? Pour le prolétariat, avec Février, la domination de la bourgeoisie était tombée. En fait si le renversement de la bourgeoisie était réalisé en idée, sa domination s’instaurait dans la réalité. Le gouvernement lui-même était un bloc de différentes tendances représentant différentes classes. C’est de concert avec ces différentes tendances bourgeoises que le prolétariat avait fait la révolution de Février, aussi chercha-t-il à faire prévaloir ses intérêts de classe à côté de ceux de la bourgeoisie, tout comme siégeaient au gouvernement à côté de cette dernière deux de ses représentants.
C’est ce qu’il fit avec la revendication du droit au travail, qui se traduisit par la formation d’un ministère du travail. Ministère sans crédit, qui fut exilé au palais du Luxembourg. Ce qui permit aux membres bourgeois du gouvernement de se débarrasser des représentants ouvriers et de rester entre eux. Toute l’histoire des événements entre Février et Juin est l’expérience de cette ambiguïté et l’apprentissage par la classe ouvrière que la bourgeoisie ne se réduisait pas seulement à l’aristocratie financière, mais que ses alliés d’hier, les républicains du “National” et la Montagne, en faisaient parti.
Le gouvernement provisoire dominé par les démocrates donna des gages à l’ensemble de la bourgeoisie de France et chercha à s’émanciper de la pression des ouvriers parisiens. Comme gage, alors que l’État se trouvait en situation de cessation de payement, par suite de la perte du crédit public et privé, le gouvernement provisoire paya avant l’échéance les traites des dettes contractées sous Louis Philippe et consolida la Banque de France en donnant cours forcé à ses billets. Il aurait pu, sans utiliser la violence, acculer la Banque à la banqueroute et ensuite créer une banque nationale et subordonner le crédit national au contrôle de la Nation. “La banqueroute de la Banque, c’était le déluge balayant en un clin d’oeil du sol français l’aristocratie financière, le plus puissant ennemi de la République, le piédestal d’or de la monarchie de Juillet”13. Au lieu de cela il renforça la bancocratie. Il pouvait aussi, suivant les conseils du boursier Fould, devenu ministre des finances, déclarer l’État en cessation de payement. “En reconnaissant les traites que la vieille société bourgeoise avait tiréesur l’État, le Gouvernement provisoire s’était mis à sa discrétion”14. Il fallut que quelqu’un payât. Ce fut Jacques Bonhonne, le paysan et avec lui la petite bourgeoisie et le prolétariat.
Un impôt additionnel de 45 centimes par franc sur les quatre impôts directs fut décrété. Impôt qui atteignit avant tout la classe paysanne. Les paysans durent alors payer les frais de la Révolution de Février. Quant aux petits bourgeois, on convertit l’épargne déposé dans les livrets en emprunt d’États, c’est-à-dire en bons du trésor. Déjà réduits à la misère par la crise, ils furent contraint d’aller vendre à la Bourse leurs bons du trésor et de se livrer ainsi directement aux financiers contre lesquels ils avaient fait la Révolution.
Toutes ces mesures poussèrent la paysannerie, la majorité de la Nation française, et la petite bourgeoisie dans les “bras” de la réaction qui luttait contre Février et contre le prolétariat.
Ce combat, qui ne pouvait être conduit qu’au nom de la République, fut dirigé par les républicains du National. Fin avril eurent lieu les élections pour désigner l’Assemblée qui devait faire la nouvelle Constitution. Pour la première fois elles eurent lieu au suffrage universel. Les démocrates espéraient l’emporter, mais la province, pour qui le gouvernement provisoire faisait partie des fauteurs du désordre, vota massivement pour les républicains. Ces derniers, dès l’ouverture du parlement prirent l’offensive contre le prolétariat. Le gouvernement provisoire fut dissout et remplacé par un comité exécutif, duquel furent éliminés les deux représentants ouvriers. Le ministère du travail fut aboli. Les ouvriers, voyant la tournure des événements, répondirent massivement en envahissant l’Assemblée Nationale afin de la disperser et de tenter d’imposer leur volonté. L’action eut pour résultat l’arrestation des chefs du prolétariat, Blanqui, Barbès, Albert, Raspail. Il ne s’était pas préparer réellement pour une prise du pouvoir. D’ailleurs les conditions n’étaient pas mûres pour cela, le rapport des forces sociales étant alors en sa défaveur. Mais cette action renforça la détermination de la bourgeoisie à briser le prolétariat et à le faire rentrer dans le rang.
Profitant des circonstances qui lui étaient favorables, elle l’accula par la famine aux journées de Juin, où, seul contre toutes les autres classes, pendant cinq jours durant, héroïquement, tel un lion, il tint en échec la bourgeoisie. Il avait contre lui toutes les couches de la bourgeoisie, de l’aristocratie financière à la petite bourgeoisie, auxquelles venaient s’ajouter la paysannerie et le lumpen prolétariat. Seul, presque sans arme, il devait se battre contre l’armée, qui s’était exercée en Algérie, contre les gardes mobiles constitués de 20.000 lumpen prolétaires, contre la garde nationale de Paris et contre celle qui était venue en renfort de province.
Juin 48 fut le premier affrontement direct de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. De ce moment la bourgeoisie française n’est plus révolutionnaire. Pour imposer définitivement la République, il faudra encore 1870, mais cette tâche sera l’ oeuvre uniquement du prolétariat.
5°) LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT.
Avant Février la Révolution avait signifié subversion de la forme de l’ État ; après Juin la Révolution signifiait subversion de la société.
Le cri de guerre du prolétariat parisien durant son combat contre la bourgeoisie fut : renversement de la domination bourgeoise, dictature de la classe ouvrière. Les combats de Juin confirmèrent magnifiquement la théorie communiste du Manifeste publié quelques semaines avant les événements de Février-Juin. Les luttes de classes modernes doivent nécessairement aboutir au renversement de la bourgeoisie et à la dictature du prolétariat. Ce sont les ouvriers français qui démontrèrent dans les faits ces prévisions scientifiques. Il est à noter que le Manifeste n’emploie pas explicitement les mots dictature du prolétariat, mais leurs équivalents. Dans le chapitre « Bourgeois et Prolétaire » on y lit que le “prolétariat fonde sa domination en renversant par la violence la bourgeoisie”. Et dans le 2° chapitre, “Prolétaire et Communistes”, on parle de “constitution du prolétariat en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat“. Et plus loin “Nous avons déjà vu plus haut que le premier pas dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie”. Et encore “Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher peu à peu à la bourgeoisie tout le capital…”
Donc conquête du pouvoir politique, constitution du prolétariat en classe dominante, usage de sa suprématie politique pour transformer la société. En résumé il s’agit bien, d’après le Manifeste, pour le prolétariat d’exercer sa dictature de classe afin de transformer le monde.
Cependant, formellement, c’est après les événements de Juin 1848, avec “Les luttes de classes en France” et dans un article à la “Neue Rheinische Zeitung” que Marx et Engels employèrent l’expression “dictature du prolétariat”15.
Les ouvriers Parisiens ne firent pas seulement que confirmer les prévisions théoriques du “Manifeste du Parti Communiste”, ils apportèrent quelque chose de plus à l’expérience mondiale du prolétariat, en montrant que la machine d’États bourgeoise ne pouvait pas être reprise et utilisée, mais au contraire qu’elle devait être détruite. Cependant on ne savait pas encore par quoi la remplacer, il faudra pour cela attendre 1871.
Juin 1848, bien qu’il fut un événement sanglant pour les ouvriers parisiens, fut cependant une étape importante de la maturation et de l’expérience du prolétariat mondial.
6° LA TACTIQUE DU PARTI VIS À VIS DES COUCHES MOYENNES.
« En même temps que le pouvoir révolutionnaire des ouvriers, s’écroula l’influence politique des républicains démocrates, c’est-à-dire des républicains au sens petit bourgeois, représentés dans la commission exécutive par Ledru Rollin, dans l’Assemblée Nationale Constituante par le parti de la Montagne, dans la presse par la “Réforme”. “Ils furent remerciés”, dédaignés et repoussés en tant qu’alliés ; ils descendirent au rang inférieur de satellites des républicains tricolores auxquels ils ne pouvaient arracher aucune concession, mais dont ils étaient obligés de soutenir la domination chaque fois que celle-ci et avec elle la République, semblait mise en question par les fractions antirépublicaines de la bourgeoisie ».
En travaillant de concert avec les républicains du National à détruire le pouvoir révolutionnaire des ouvriers, les démocrates avaient travaillé à saper leur propre pouvoir. La petite bourgeoisie, qui n’est pas porteuse d’un mode de production original, ne peut que choisir entre la grande bourgeoisie et le prolétariat. Sa situation économique et sociale fait qu’elle a le “cul entre deux chaises”. En tant que petit propriétaire elle est liée au capitalisme et à la grande bourgeoisie, mais d’un autre côté elle se trouve pressurée par cette même grande bourgeoisie et sa propriété est écrasée par la grande propriété. L’accumulation du capital fait que des fractions toujours plus large de ces couches sociales sont prolétarisées. Et, en période de crise ce processus se trouve formidablement accéléré. Face aux revendications communistes du prolétariat qui remettent en cause la propriété privée, la petite bourgeoisie se jette dans les bras de la réaction. C’est ce qui se passa de Février à Juin 48, et plus près de nous, en Italie, de 1920 à 1922, où elle passa du côté du fascisme. Cependant, sous l’effet de son expropriation, elle se trouve poussée dans les rangs du prolétariat. L’attitude de cette couche sociale est donc condamnée à osciller entre les deux pôles fondamentaux de la société : le prolétariat et la bourgeoisie. Cette situation est aussi valable pour la paysannerie, comme on le verra plus loin16.
Pour le prolétariat il est vital de gagner, ou au minimum de neutraliser, ces larges couches sociales. C’est de leur appui que la grande propriété tire sa force sociale et politique. Sans ce soutien elle se trouve perdue. Sur ce point crucial la tactique du parti marxiste diffère radicalement des partis qui se réclament du socialisme, mais qui représentent en fait les intérêts de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie ouvrière. La tactique de ces partis (représenté hier par la Montagne, puis par la social-démocratie et aujourd’hui, à côté de grands partis officiels, par les trotskystes, les maoïstes, etc…) consiste à mener la lutte sur le terrain démocratique en proposant de réaliser un front uni politique, plus ou moins large suivant les courants, aux autres partis dits “ouvriers” ou pire de “gauche”. Cette tactique dérive d’un schéma de la lutte des classes provenant des révolutions bourgeoises. Dans ces révolutions le prolétariat n’est pas la seule classe révolutionnaire de la société, toutes les autres classes, à part l’aristocratie, se mettent en mouvement en front commun contre l’ennemi commun. On a alors un mouvement ascendant où chaque fraction de la bourgeoisie qui dominait la scène politique finit par céder le pas à la fraction immédiatement plus radicale. Ainsi de 1789 à 1793, les Orléannistes céderont le pouvoir au Girondins, puis ces derniers aux Montagnards qui à leur tour se sont trouvé débordés sur leur gauche par les sans-culottes.
Il s’agit de la révolution permanente que Marx et Engels espéraient voir se réaliser à l’échelle du continent Européen en 1848, et dont ils définir la tactique dans l’Adresse du Comité Central de la Ligue des Communistes de mars 1850. Schéma que le grand Trotsky voulait appliquer à la Russie, sans voir que la bourgeoisie y était totalement réactionnaire et que la révolution bourgeoise devait être accomplie par le prolétariat en alliance avec les paysans pauvres, qui représentaient les bourgeois radicaux.
A partir du moment où les tâches de la révolution bourgeoise sont terminées, et cette situation s’est présentée en France après Juin 48, le prolétariat devient la seule classe révolutionnaire. Il ne peut alors gagner à lui la petite bourgeoisie et la paysannerie qu’en luttant sur son propre terrain de classe, en sachant que dans le feux de la révolution et sous la pression de la crise économique ces couches sociales sont poussées vers lui. Cette situation commença à se réaliser en France dans les années qui suivirent Juin 48. Et elle se réalisera totalement lors de la Commune de 71 à Paris.
“Nous avons vu peu à peu les paysans, les petits bourgeois, les couches moyennes en général passer aux côtés du prolétariat, poussés à l’opposition ouverte contre la République officielle, traités en adversaires par celle-ci.” “La marche de la révolution avait mûri si rapidement la situation que les amis des réformes de toutes nuances, que les exigences les plus modestes des classes moyennes étaient contraintes de se grouper autour du drapeau du parti subversif le plus extrême, autour du drapeau rouge.” (Les luttes de classes en France. Chap III, p 145 et 146. éd social 1974)
7°) LE DÉCLIN DES RÉPUBLICAINS.
Donc après l’écrasement de Juin les démocrates furent remerciés et les créances qui jusqu’à là avaient été suspendues, tant que le prolétariat était une force politique, durent être payées. En effet du même côté de la barricade, à côté du petit bourgeois de la garde nationale, se tenait le créancier. Celui-ci, une fois l’ordre rétabli, présenta ses créances et le boutiquier apprit ainsi que la propriété, pour laquelle il s’était battu, ne lui appartenait plus. Ce fut sa ruine. En même temps, la bourgeoisie monarchiste, les légitimistes, commença à relever la tête, d’abord timidement, à cause de la dictature de Cavaignac et de l’État de siège de Paris. Les républicains du National qui étaient une coterie de bourgeois de divers horizons sociaux, avocats, médecins, journalistes, commerçants, industriels, etc.., n’étaient pas de taille à lutter contre l’aristocratie financière et les grands propriétaires fonciers. Les industriels, on l’a vu, n’avaient fait que décliner politiquement à cause de leur faiblesse économique. Ils ne pouvaient donc pas servir de point d’appui aux républicains dans leur lutte contre les monarchistes.
Vinrent les élections du président de la république au suffrage universel. Les monarchistes s’unirent en un seul parti, le parti de l’ordre et s’entendirent pour présenter un homme de paille. Ils choisirent pour cela Louis Napoléon. Aventurier en quête d’un moyen de remonter ses finances, il avait, lui, son propre jeu. Ces élections permirent l’entrée sur la scène politique d’une classe, qui jusqu’alors, avait été ignorée : la paysannerie. On a vu que c’est elle qui dut payer en grande partie la révolution de Février. Napoléon représenta pour elle, un moment, l’espoir de retrouver les heures glorieuses de la petite propriété qu’elle avait connue sous l’Empire. Cependant les temps avaient changé et le neveu ne ressemblait pas à l’oncle.
A côté de Napoléon, les républicains présentèrent leur homme le général Cavaignac, le boucher de Juin, et la Montagne, Ledru Rollin. Le résultat fut un raz de marée en faveur de Louis Napoléon. On assistait, en apparence, comme à une répétition des événements qui suivirent Thermidor. La lutte se déroula dorénavant entre les républicains tricolores et le parti de l’ordre. La Montagne tantôt luttant cotre les républicains, tantôt luttant avec eux contre le parti de l’ordre. Louis Napoléon, en Janvier 49, constitua un gouvernement avec les représentants exclusifs du parti de l’ordre. Les républicains qui avaient éliminé les représentants démocrates de la commission exécutive (gouvernement) furent remerciés à leur tour. À partir de ce moment, alors qu’ils avaient exercé leur dictature sans entrave de juin à décembre 48, leur déclin politique devint irréversible.
D’un côté, la réaction suivait une marche ascendante, de l’autre la révolution allait reprendre une nouvelle vigueur avec le bascule de la petite bourgeoisie des villes et des paysans du côté du prolétariat.
8°) LE 13 JUIN 1849.
De Février à Juin 48 le prolétariat s’était retrouvé seul face à la bourgeoisie ; après Juin avec la montée de la réaction un processus inverse va se développer. La petite bourgeoisie et la paysannerie qui jusqu’alors étaient passées dans le camp de la bourgeoisie vont sous l’effet de la crise modifier leur attitude et se rapprocher du prolétariat. Deux événements contribueront à ce phénomène ; l’échec de la manifestation du 13 Juin 1849 organisée par la Montagne et l’impôt sur les boissons. Comme on l’a vu, après les journées de Juin les créanciers se sont présentés aux débiteurs, et les petits bourgeois, qui s’étaient battus aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat, pour défendre la propriété, ont ainsi appris qu’ils n’avaient plus aucun droit sur leur boutique. Derrière leur parti, la Montagne, ils tentèrent de lutter contre les républicains, d’abord timidement, en réclamant un accord à l’amiable pour le payement des dettes. Puis, la situation empirant, la presse petite bourgeoisie, comme la Réforme commença à défendre les socialistes ouvriers persécutés par les républicains. Mais durant toute cette période la Montagne ne cherchait qu’à attirer à elle le prolétariat afin d’utiliser son énergie de classe pour ses propres buts. Pendant le mois de Janvier la Montagne conclut un accord avec le parti social des ouvriers, ainsi naquit le parti social démocrate, dit le parti rouge.
En Mai le parti de l’ordre imposa la dissolution de la Chambre et la convocation de nouvelles élections. Deux grandes forces politiques sortirent des urnes : le parti de l’ordre qui reçut la majorité à la chambre et la Montagne qui eut un nombre important de députés. La Montagne, qui avait derrière elle la grande masse de la petite bourgeoisie et qui commençait à avoir de l’influence dans les campagnes, pouvait se sentir une force montante.
La grande bourgeoisie voulut éliminer immédiatement cet adversaire. Sachant la force principale de celui-ci au parlement, elle chercha à le faire descendre dans la rue afin de l’écraser. Pour cela il fallait une provocation. L’amorce que le parti de l’ordre jeta aux démocrates fut le bombardement de Rome par les troupes françaises, afin de rétablir le pape sur son trône. La Montagne s’y jeta tête baissée.
« Ledru Rollin déposa au nom de la Montagne une demande de mise en accusation du président et du ministère pour violation de la constitution à cause du bombardement de Rome »17. « Irrité par les piqûres de Thiers, il alla jusqu’à menacer de vouloir défendre la Constitution par tous les moyens, y compris la force des armes »18.
Le soir même eut lieu une entrevue entre quelques membres de la Montagne et des délégués des sociétés ouvrières secrètes. Ces derniers proposèrent une insurrection dans la nuit pendant que le gouvernement ne s’y attendait pas. La Montagne rejeta ce plan car elle cherchait une insurrection purement parlementaire permettant de briser la puissance de la bourgeoisie sans enlever ses chaînes au prolétariat ; le prolétariat aurait été utilisé sans qu’il devint dangereux.
Cependant bien qu’ayant derrière elle la puissance morale de la boutique et une influence parmi les gardes nationaux, elle exagérait son importance et notamment son influence au sein de l’armée. Les délégués prolétariens firent prendre l’engagement à la Montagne de sortir des limites de la lutte parlementaire si son acte d’accusation était rejeté. “Le 12 juin, l’Assemblée nationale repoussa la demande de mise en accusation et la Montagne quitta le parlement”19.
Entre-temps le gouvernement prit ses dispositions, éloignant les régiments peu surs et en amenant d’autres. Le 13 juin la Montagne accoucha d’une “proclamation au peuple” qui parut dans deux journaux socialistes, invitant la garde nationale, l’armée et le peuple “à se soulever”. On eut une démonstration pacifique de 30.000 petits bourgeois, la plupart des gardes nationaux désarmés. Pendant tout le 13 juin, le prolétariat, échaudé par son allié, attendit pour intervenir que les événements prennent une tournure sérieuse et que s’engage un corps à corps. En prévision d’une éventuelle victoire on avait déjà constitué une Commune. C’était là les leçons de Février.
A la première escarmouche, le cortège fut dispersé par les dragons et chasseurs. L’artillerie empêcha le peuple d’élever des barricades et un chaos indescriptible, interdisant toute décision s’ensuivit. Une partie des représentants démocrates furent faits prisonnier. L’insurrection de la petite bourgeoisie se termina ainsi par un véritable fiasco. Si le 23 juin 1848 fut l’insurrection du prolétariat révolutionnaire, le 13 juin 1849 fut celle des petits bourgeois démocrates, chacune d’elle étant l’expression pure, classique de la classe qui l’animait. Voici comment Marx définit cette manifestation.
« Juin 1849 fut la Némésis20 de Juin 1849, ce ne furent pas les ouvriers qui furent vaincus, mais les petits bourgeois placés entre eux et la révolution qui furent défaits. Juin 1849 n’était pas la tragédie sanglante entre le travail salarié et le capital, mais le spectacle abondant en scènes d’emprisonnement, le spectacle lamentable entre le débiteur et le créancier. »21
A Lyon on en vint à un conflit sanglant, car le mouvement ouvrier n’était pas déterminé, comme à Paris, par le mouvement général. « Lyon, où le 13 Juin avait été donné le signal d’une sanglante insurrection ouvrière, fut, de même, avec les cinq départements environnants, déclaré en état de siège, situation qui se prolonge encore jusqu’à présent. »22
« Le gros de la Montagne avait abandonné son avant garde en se refusant à signer sa proclamation. La presse avait déserté, en ce sens que deux journaux seulement avaient osé publier le pronunciamento. Les petits bourgeois trahirent leurs représentants, car les gardes nationaux furent absents, ou là où ils se montrèrent, s’opposèrent à la construction de barricades. Les représentants avaient trompé les petits bourgeois, car il fut impossible de trouver nulle part les prétendus affiliés qu’on avait dans l’armée. »23
A la suite de ces événements la Montagne fut décapitée et déconsidérée, ce qui renforça l’influence du prolétariat dans le parti de “l’anarchie”. Le parti de l’ordre s’assura donc la suprématie politique et la république acquit ainsi son vrai contenu, celui de la dictature de la grande bourgeoisie. Mais à mesure que la contre révolution se développait, la révolution s’approfondissait.
9°) L’IMPÔT SUR LES BOISSONS.
Louis Bonaparte constitua un nouveau ministère,le ministère Hautpoul, avec un véritable loup-cervier, le boursier Fould, comme ministre des finances.
Le triomphe de la réaction était le retour au pouvoir de la grande bourgeoisie financière. Or la domination de la finance c’était le pillage de l’Etat, c’était l’abandon de la richesse nationale à la Bourse, c’était l’administration de la fortune publique par la Bourse et dans l’intérêt de la Bourse. Par le retour officiel de la Haute finance au pouvoir, la république législative avait achevé le cycle commencé sous celle de Février qui, comme on l’a vu, loin de porter atteinte à sa puissance, n’avait fait, dès les premiers jours, que la fortifier. La différence entre l’un et l’autre gouvernement était que le premier n’avait fait des concessions à la haute finance que comme à un destin auquel on se soumettait sans vouloir le susciter, tandis que le deuxième proclamait son règne comme étant son but.
Comment l’aristocratie financière pillait-elle la fortune publique ? Par l’endettement toujours croissant de l’État, c’est-à-dire par l’excès continuel de ses dépenses sur ses recettes. Mais l’endettement de l’État, cela voulait dire plus d’impôt. Or qui payait principalement les impôts, sinon la grande masse de la nation, les paysans. Le 20 décembre, sur proposition de Fould, l’Assemblée vota le rétablissement de l’impôt sur les boissons tandis qu’elle supprima celui sur les revenus. Cet impôt remontait au temps de l’Ancien Régime. Il avait été aboli par la révolution puis rétabli en 1808, sous une forme nouvelle, par Napoléon qui déclara plus tard à St Hélène que son rétablissement avait plus contribué à sa chute que tout le reste, en lui aliénant les paysans du midi de la France.
Depuis il avait été maintenu par les régimes monarchistes des légitimistes et des orléanistes. Cependant la révolution de Février avait promis sa suppression. Et voilà que le ministère de Louis Bonaparte, qui avait été élu par 7 millions de paysans, le rétablissait ! En France 12 millions d’agriculteurs vivaient de la vigne. Or l’impôt sur les boissons, en diminuant la consommation populaire, signifiait la diminution de leurs revenus. Dans cette période de crise agricole où le prix des grains ne faisait que baisser, cette loi ne pouvait que les pousser vers le socialisme. Louis Bonaparte était l’élu des paysans parce qu’il représentait l’idée de l’Empire, c’est-à-dire les années de gloire de la petite propriété. Le paysan avait été l’allié naturel de la bourgeoisie pendant la révolution de 1789. C’est sur lui que s’appuya la contre révolution thermidorienne et le pouvoir d’État de Napoléon.
« Cette classe nouvellement créée était le prolongement universel du régime bourgeois au-delà des portes des villes, sa réalisation à l’échelle national. » Elle bénéficia sous Napoléon d’un traitement de faveur parce qu’elle (…) fournissait, plus que toutes les autres classes, une base d’offensive contre la restauration des féodaux. »24
Des analyses de Marx et Engels sur la question paysanne, Lénine déduisit que le paysan devait jouer le rôle du bourgeois radical dans la révolution russe, mais aussi, puisque comme petit propriétaire il est l’allié naturel de la bourgeoisie, il prévit la possibilité de la contre révolution stalinienne.
« Quel est te rendement économique d’une restauration sur la base du mode de production capitaliste, c’est-à-dire non pas d’une humoristique “restauration de la Russie Moscovite”, mais d’une restauration du type de la restauration française du début du XIX° siècle ? Ce fondement, c’est la situation du petit producteur de marchandise dans toute société capitaliste. Le petit producteur hésite entre le capital et le travail. Avec la classe ouvrière, il lutte contre le servage et l’autocratie policière. Mais en même temps, il tend à consolider sa situation de propriétaire dans la société bourgeoise, et c’est pourquoi, si les conditions du développement de cette société deviennent tant soit peu favorables (par exemple, prospérité industrielle, extension du marché intérieur par suite de la révolution agraire, etc..,25), le petit producteur se tourne inévitablement contre le prolétaire qui, lui lutte pour le socialisme. Par conséquent, disais-je, la restauration sur la base de la petite production marchande, de la petite propriété paysanne dans la société capitaliste non seulement est possible en Russie, mais même inévitable, car la Russie est un pays à prédominance petite bourgeoise. La situation de la révolution russe du point de vue de la restauration, disais-je plus loin, peut être exprimée par la thèse suivante : pour vaincre, la révolution russe possède des forces propres en quantité suffisante. Mais elle n’a pas suffisamment de forces pour conserver les fruits de sa victoire. Elle est capable de vaincre car le prolétariat avec la paysannerie révolutionnaire peut constituer une force invincible. Mais elle ne peut pas maintenir sa victoire, car dans un pays où la petite exploitation connaît un développement considérable, les petits producteurs de marchandises (paysans y compris) se retourneront inévitablement contre le prolétariat, lorsque de la liberté, il voudra passer au socialisme. Pour que la révolution russe puisse maintenir sa victoire, pour qu’elle puisse empêcher une restauration, il lui faut une réserve non russe, il lui faut une aide de l’extérieur. Cette réserve existe-t-elle dans le monde ? Oui : c’est le prolétariat socialiste de l’Occident.
Qui parle de restauration en oubliant cela révèle l’extrême étroitesse de son point de vue sur la révolution russe. Celui-là oublie que la France de la fin du XVIII° siècle, à l’époque de la révolution démocratique bourgeoise, était entourée de pays semi-féodaux beaucoup plus arriérés, qui servaient de réserve pour une restauration, tandis que la Russie de ce début du XX° siècle, à l’époque de sa révolution démocratique bourgeoise [souligné par nous] est entourée de pays beaucoup plus avancés, dans lesquels existe une force sociale capable de former la réserve de la révolution. »
Pour Lénine la seule garantie possible contre la restauration était l’existence d’une réserve socialiste et comme elle ne pouvait pas exister en Russie, puisque les bases économiques pour passer au socialisme n’existaient pas, il l’attendait du mouvement prolétarien et d’une révolution en Europe de l’Ouest ; surtout en Allemagne. La révolution d’occident ne venant pas et pire l’Inter- nationale sombrant dans l’opportunisme, la seconde hypothèse s’imposa ; la contre-révolution stalinienne, produit des petits producteurs russe, triompha !
10°) LE PROLÉTARIAT COMME GUIDE NATUREL DU PAYSAN PARCELLAIRE.
Mais revenons à la France de 1849. Les paysans avaient voté massivement pour Bonaparte parce qu’il incarnait l’idée de l’Empire. Cependant la situation économique et sociale avait radicalement changée depuis 1815.
« Les idées napoléoniennes étaient des idées conformes aux intérêts de la parcelle non encore développée et ayant encore la fraîcheur de la jeunesse. Elles étaient en contradiction avec les intérêts de la parcelle passée au stade de la vieillesse. »26 Les conditions matérielles qui avaient fait du paysan féodal français un paysan parcellaire et de Napoléon un empereur, maintenant ruinaient le paysan français. « La première génération, affranchie gratuitement par la Révolution de 1789 des charges féodales, n’avait rien payé pour la terre. Mais les générations suivantes payèrent sous forme de prix du sol, ce que leur aïeux demi-serfs avaient payé sous forme de rente, de dîme, de corvées, etc. »27
Deux générations avaient suffit pour produire ce résultat inévitable : aggravation progressive de la situation de l’agriculture, endettement progressif de l’agriculture. L’accroissement de la population entraînait le morcellement des terres, morcellement qui à son tour diminuait le revenu du paysan et de sa famille et provoquait la hausse du prix de la terre. Ce même morcellement entraînait la diminution de la fertilité des sols.
« L’application de la machine à la terre, la division du travail, les grands travaux d’amélioration du sol, comme la pose de canaux, l’assèchement, l’irrigation, etc.., deviennent de plus en plus impossible, en même temps que les faux frais de la culture s’accroissent proportionnellement à la division de l’instrument de production. (…). C’est dans la mesure où s’accroît la population et avec elle le partage de la terre, que renchérit l’instrument de production, la terre et que diminue sa fertilité, c’est dans la même mesure que périclite l’agriculture et que s’endette le paysan. Et ce qui était l’effet devient à son tour la cause. (…) L’hypothèque engendre l’hypothèque et quand le paysan ne peut plus offrir sa parcelle, en nantissement de nouvelles dettes, c’est-à-dire la charger de nouvelles hypothèques, il devient directement la proie de l’usure et les intérêts usuraires se font de plus en plus énormes. »28
A cela s’ajoute les charges fiscales toujours croissantes et les frais de justice provenant soit des formalités d’héritage assez compliquées, soit des procès, inévitablement liés à la parcelle.
Donc « c’est précisément sa parcelle-même, la division du sol, la forme de propriété que Napoléon consolide en France, qui ruine maintenant le paysan français. » « Si bien que la dynastie des Bonaparte ne représentait non pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur ; non pas le paysan qui veut se libérer de ses conditions sociales d’existence représentées par la parcelle, mais le paysan qui veut, au contraire, les renforcer. »29
Ainsi « au cours du XIX° siècle, l’usurier des villes remplaça les féodaux, l’hypothèque, les servitudes féodales du sol, le capital bourgeois, la propriété foncière aristocratique. La parcelle du paysan n’est plus que le prétexte qui permet au capitaliste de tirer de la terre profit, intérêt et rente et de laisser au paysan lui-même le soin de voir comment il réussira à se procurer son salaire. »30 « On voit que son exploitation ne se distingue que par la forme de l’exploitation du prolétariat industriel. L’exploiteur est le même : le Capital. Les capitalistes pris isolément exploitent les paysans pris isolément par les hypothèques et l’usure. La classe capitaliste exploite la classe paysanne par l’impôt d’États. »31
Et Marx de conclure que : « Seule la chute du capital peut élever le paysan ; seul un gouvernement anticapitaliste, prolétarien, peut le faire sortir de sa misère économique, de sa dégradation sociale. »32
A cette situation économique et sociale déjà difficile vint s’ajouter la crise agricole des années 45-46, qui avait vu la chute de la production céréalière, puis celle des années 49-50, où le prix des grains, par suite d’une récolte trop abondante, baissait. La première réaction des paysans avait été de voter massivement pour Bonaparte, mais le rétablissement de l’impôt sur le vin modifia son attitude. « C’est après le rétablissement de l’impôt sur les boissons que ce révolutionnement de la classe la plus stationnaire de la société se manifesta de la façon la plus visible. »33
Toutes ces conditions réunies poussèrent la paysannerie vers le prolétariat.
La paysannerie en tant que telle ne forme pas une classe au sens moderne du mot, capable de défendre directement ses intérêts ; elle doit au contraire se faire représenter. « Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n’existe entre les paysans parcellaires qu’un lien local et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique. C’est pourquoi ils sont incapables de défendre leurs intérêts de classe en leur propre nom, soit par l’intermédiaire d’un parlement, soit par l’intermédiaire d’une assemblée. Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés. »34
Alors que les paysans conservateurs se reconnaissaient dans l’État napoléonnien, les paysans révolutionnaires ne pouvaient chercher leur guide naturel que dans le prolétariat.
« L’intérêt des paysans n’est plus, par conséquent, comme sous Napoléon, en accord, mais en contradiction avec les intérêts de la bourgeoisie, avec le capital. Ils trouvent, par conséquent, leur allié et leur guide naturel dans le prolétariat des villes, dont la tâche est le renversement de l’ordre bourgeois. »35 Entre parenthèse, si les paysans conservateurs français avait trouvé leur représentant en Napoléon, en Russie ils l’ont trouvé en Staline !
11°) L’ATTITUDE DES COUCHES MOYENNES.
Au rétablissement de la taxe sur le vin, les paysans répondirent par l’élection, en décembre, d’un député rouge en Gironde, jusqu’à là terre promise des légitimistes. D’autres élections partielles montrèrent la montée du parti social-démocrate. Le parti de l’ordre répliqua par une série de mesures : l’instituteur fut soumis à l’autorité du prêtre, le maire à celui du préfet. Cela n’empêcha pas la vague révolutionnaire de monter. Le 10 mars 1850 eut lieu de nouvelles élections, à Paris et dans différents départements, pour remplacer les députés de la Montagne qui, après le 13 juin, avaient été arrêtés ou s’étaient enfuis. Ces élections furent un véritable triomphe pour le parti rouge, le parti social démocrate. La bourgeoisie fut atterrée par les résultats et pendant deux mois resta comme paralysée. Cependant les sociaux démocrates, au lieu d’exploiter la situation et d’utiliser l’effervescence révolutionnaire, dissipèrent, au contraire, l’énergie révolutionnaire dans la préparation de nouvelles élections.
Ceci s’explique par le fait que le parti social démocrate n’était pas homogène, mais le résultat de deux tendances. Il était né de la fusion de l’aile socialiste, petite bourgeoise (les démocrates) avec l’aile communiste prolétarienne. Or cette union, tout comme n’importe quel front uni politique, s’était faite sur les objectifs minimum communs aux deux tendances, c’est-à-dire finalement sur des objectifs purement démocratiques.
« En Février 1849, on organisa des banquets de réconciliation. On esquissa un programme commun, on créa des comités électoraux communs et l’on présenta des candidats communs. On enleva aux revendications sociales du prolétariat leur pointe révolutionnaire et on leur donna une tournure démocratique. On enleva aux revendications démocratiques de la petite bourgeoisie leur forme purement politique et on fit ressortir leur pointe socialiste. C’est ainsi que fut créée la social-démocratie. »
Cette nouvelle Montagne, comme écrit Marx, était inapte à diriger la révolution. Le malheur était que, si la petite bourgeoisie accomplissait le rôle des industriels qui étaient absents en luttant contre la bourgeoisie financière, le prolétariat, lui, remplissait celui de la petite bourgeoisie, en reprenant à chaque fois, à son compte les revendications démocratiques. Marx remarquait que : « La génération actuelle ressemble aux Juifs que Moïse conduit à travers le désert. Elle n’a pas seulement un nouveau monde à conquérir, il faut qu’elle périsse pour faire place aux hommes qui seront à la hauteur du nouveau monde. »
Bien que courageux et radical sur les barricades, le prolétariat français était encore plein d’illusions et de préjugés démocratiques. Il faudra encore beaucoup de chemin pour que naisse, difficilement, avec Guesde un parti marxiste en France. Mais quand on voit la situation lamentable d’aujourd’hui, il ne fait pas de doute que ces paroles sont valables pour la révolution mondiale de demain.
Quoiqu’il en soit, le prolétariat ne peut vaincre que s il se place résolument sur son terrain de classe. C’est là l’enseignement de 1848, rompant en cela avec la tradition des révolutions bourgeoises.
L’attitude des couches intermédiaires dépend du rapport de force entre les deux protagonistes que sont le prolétariat et la bourgeoisie. Dans la période de crise, leur situation économique les pousse vers le prolétariat, mais, en même temps leur lien avec le capital les repousse vers la bourgeoisie. En Italie, dans les années 1920, lors de la phase de reflux du mouvement ouvrier, ces couches sociales sont passées du côté du fascisme. Cependant, lorsque ce dernier est arrivé au pouvoir, elles ont dû payer la note, tout comme après Juin 1848. Engels dans une lettre pour la “Democratic Review”, en mai 1850, définit très bien l’attitude de ces couches sociales.
« Le parti socialiste d’un autre côté ne profite pas de la victoire comme il aurait dû le faire. La raison de cela est très claire. Ce parti ne consiste pas seulement en ouvrier, mais il comprend aussi, maintenant, la grande masse des boutiquiers, une classe que le socialisme effraie tout autant que le prolétariat. Les boutiquiers et les petits artisans savent très bien que leur salut de la ruine dépend entièrement de l’émancipation du prolétariat ; que leurs intérêts sont indissolublement liés à celui du prolétariat. Mais ils savent aussi que si le prolétariat conquière le pouvoir politique, par une révolution, eux les boutiquiers seront mis de côté, et réduits à accepter des mains du prolétariat tout ce qu’il devra leur donner. Si le présent gouvernement devait au contraire être renversé par des moyens pacifiques, les boutiquiers et les petits artisans, étant les moins antipathiques classes maintenant dans l’opposition, voudraient très vite entrer dans le gouvernement et le tenir, donnant, dans le même temps, aux ouvriers aussi peu que possible. La classe des petits commerçants était alors tout autant terrifiée par sa victoire que le gouvernement comme si il s’agissait de sa propre défaite. Ils voient une révolution démarrer sous leurs yeux, et ils s’efforcent immédiatement de la prévenir. »36
La Montagne et la petite bourgeoisie, rendues présomptueuses par les victoires électorales de mars et d’avril 1850, espéraient arriver au pouvoir pacifiquement par les élections présidentielles de 1852 et éviter ainsi l’intervention révolutionnaire du prolétariat. Sa presse prêchait donc le calme. Cependant sa frayeur passée, ne voyant rien venir, la grande bourgeoisie se ressaisit et passa à l’offensive. Elle décida de supprimer le suffrage universel en mettant au banc de la société le prolétariat. Le 8 mai le projet fut porté à la chambre et le 21 la Montagne mit en discussion la question préliminaire et proposa le rejet du projet comme violant la Constitution. Le parti de l’ordre répondit que l’on violerait la Constitution s’il en était besoin, mais que cependant dans le cas présent cela n’était pas nécessaire, puisqu’elle était susceptible de toutes sortes d’interprétations. Le 22 mai la question préliminaire fut tranchée par 462 voix contre 227 et le 31 mai l’abolition du suffrage universel fut votée rejetant comme paria 3 millions d’hommes.
Néanmoins le prolétariat ne bougea pas et laissa passer l’évènement comme indifférent. Engels souligna qu’il manqua là une grande occasion, car s’il s’était préparé à prendre le pouvoir il aurait eu le soutien d’une grande partie de la paysannerie et de la petite bourgeoisie. L’armée elle-même gagnée par les idées socialistes lui était favorable.
« Le peuple de Paris a commis de façon certaine une sérieuse erreur en ne profitant pas de l’occasion que lui donnait l’abolition du suffrage universel pour une insurrection ; l’armée était bien disposée, la classe des petits commerçants était forcée d’aller avec le peuple, et la Montagne, de même que le parti de Cavagnac savaient qu’en cas de défaite ils auraient inévitablement souffert, qu’ils soient avec ou contre le peuple. Donc, au moins, le soutien moral de la petite bourgeoisie et de son organe parlementaire, la Montagne, aussitôt que l’insurrection aurait été déclenchée, était sûr à ce moment. » 37
La non intervention du prolétariat indiqua qu’il était devenu impropre pour la direction révolutionnaire et que la révolution était reportée à plus tard. Le processus historique devant de nouveau se poursuivre par dessus sa tête, il fallait attendre qu’un nouveau cycle de crises le ramène lui et la révolution sur le devant de la scène sociale et politique.
Le prolétariat avait laissé échapper l’occasion en partie parce que, comme nous l’avons vu, la tension sociale avait été dissipée par l’agitation électorale et par les appels au calme de la presse petite bourgeoise, mais aussi et surtout, par le retour à la prospérité dans l’industrie et le commerce. L’activité industrielle et commerciale qui avait repris son essor fin 48, atteignit à son apogée en 1850, si bien que le prolétariat parisien se trouvait pleinement occupé. L’activité décrut ensuite pour retomber dans le marasme en 1852. On ne doit pas oublier non plus la terrible saignée que le prolétariat parisien avait subi en Juin 48.
Jusque vers mi 1850, Marx et Engels crurent en la possibilité de la remontée révolutionnaire en Europe, mais ensuite après l’attitude du prolétariat parisien qui suivit l’abolition du suffrage universel et surtout s’étant rendus compte du retour de la prospérité industrielle, ils comprirent que la révolution était reportée.
12°) LES DEUX ISSUES DE LA DÉMOCRATIE : DICTATURE DU PROLÉTARIAT OU LE FASCISME.
« Le suffrage universel avait accompli sa mission. La majorité du peuple é- tait passé par l’école du développement, que seul le suffrage universel pouvait donner dans une époque révolutionnaire. Il fallait qu’il fût aboli par une révolution ou par la réaction. »38
Ainsi qu’Engels le remarquait dans un article pour le “New Morald World” du 4 novembre 1843 : la démocratie est une contradiction dans les termes ; elle doit signifier ou bien une authentique liberté et elle doit alors conduire au communisme ou un réel esclavage. La démocratie révolutionnaire de 1789 avait produit ces deux éléments avec le parti de Babeuf et Napoléon. Celle de Février devait être ou bien renversée par le prolétariat ou conduire à un nouveau Napoléon.
« (…), et l’histoire des élections depuis 1848, prouvait irréfutablement qu’à mesure que se développait la domination de fait de la bourgeoisie, celle- ci perdait de son influence morale sur les masses populaires. Le suffrage universel s’était, le 10 mars, prononcé nettement contre la domination de la bourgeoisie. Celle-ci répondit en proscrivant le suffrage universel. »39
Depuis Juin 48, les différentes fractions de la bourgeoisie ne s’étaient maintenues au pouvoir que grâce à l’état de siège et aux mesures d’exception. Elles avaient dû, l’une après l’autre, renforcer l’appareil exécutif de l’État et ses moyens de coercition. Plus le pouvoir de la bourgeoisie se renforçait, plus la démocratie apparaissait comme sa dictature ouverte et exclusive. Or la grande bourgeoisie est une minorité au sein de la société, il ne lui est pas possible de gouverner si elle n’a pas le soutien d’une partie des couches moyennes et de la paysannerie.
Dans une lettre, Engels remarque qu’il semble être une loi que la bourgeoisie ne puisse conserver le pouvoir et gouverner directement que pendant de courtes périodes. Louis Napoléon, qui était le représentant du pouvoir exécutif et qui avait été l’élu de 7 millions de paysans, pouvait mieux défendre les intérêts de la société bourgeoise que la bourgeoisie ne le faisait elle- même avec ses représentants. Face aux différentes classes de la société, il put se représenter comme étant au-dessus des intérêts particuliers. Le renforcement constant du pouvoir exécutif permit son autonomisation relative vis-à- vis de la société et à Louis Napoléon de jouer une classe contre l’autre.
En fait, fin 1852 le parti de l’ordre avait perdu la confiance de la grande masse de la bourgeoisie dans ses capacités à gouverner, et celle-ci préféra la donner à un Louis Bonaparte qui apparaissait comme un meilleur garant de la paix sociale. I1 avait d’ailleurs déjà acquis le soutien de la bourgeoisie financière en nommant Fould ministre des finances. Par ce côté, le bonapartisme, qui fera école en Allemagne avec Bismark, anticipa sur la forme moderne de l’État bourgeois, le Fascisme. Voici d’ailleurs un passage de Marx Sur ce sujet.
« L’Empire n’est pas seulement, comme ses prédécesseurs, monarchie légitime, monarchie constitutionnelle et république parlementaire, l’une des formes politique de la société bourgeoise ; il est en même temps sa forme la plus prostituée, la plus achevée et la dernière. C’est le pouvoir d’États de la domination de classe à l’époque moderne, tout au moins sur le continent européen. »40
La démocratie de nos jours n’a plus rien de révolutionnaire, et depuis le fascisme le parlement est réduit partout à un rôle insignifiant. Quant au suffrage universel avec le vote majoritaire et les magouillages électoraux, comme les découpages des circonscriptions, qui permettent à un parti minoritaire d’obtenir la majorité des sièges à l’assemblée, le clientélisme, la manipulation des opinions par les mass media et les sondages, etc.., le suffrage universel, disions-nous, est devenu une farce. Malgré tout, il se peut encore que demain, lorsque la lutte des classes se déchaînera et que la démocratie se montrera ouvertement pour ce qu’elle est, c’est-à-dire, comme la dictature de la bourgeoisie, au cas où le prolétariat ne réussirait pas à s’emparer du pouvoir, qu’apparaisse un nouveau Bonaparte ou Mussolini.
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KARL MARX, FRIEDRICH ENGELS AU RÉDACTEUR EN CHEF DE LA “NEUE DEUTSCHE ZEITUNG”
Londres, le 25 juin 1850.
Déclaration
Dans la chronique de votre journal en date du 22 juin courant, vous m’avez reproché de préconiser la domination et la dictature de la classe ouvrière en m’opposant l’abolition de toutes les différences de classe. Je ne comprends pas le sens de cette rectification. Vous saviez très bien qu’on lit dans le Manifeste du Parti communiste (publié avant la révolution de février) à la page 16 : “Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue nécessairement en classe, s’il s’érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l’ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l’antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination en tant que classe.” Vous savez que dans la Misère de la philosophie écrite contre Proudhon avant février 1848, j’ai défendu le point de vue. Enfin dans l’article même que vous critiquez, p32, n°3, Neue Rheinische Zeitung, on lit :
“ce socialisme (c’est-à-dire le communisme) c’est la déclaration de la permanence de la révolution, c’est la dictature de classe du prolétariat, en tant que point de passage nécessaire pour abolir l’ensemble des relations sociales correspondant à ces rapports de production, pour changer radicalement l’ensemble des idées résultant de ces relations sociales.”
MARX À JOSEPH WEYDEMEYER, NEW YORK
Londres, le 5 mars 1852.
28, Dean Street, Soho.
Cher Weywy,
(…)
Maintenant, en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Mon originalité a consisté : 1° à démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2° que la Lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3° que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classe. Des sots ignorants, comme Heinzen, qui ne nient pas seulement la lutte des classes, mais l’existence même de celles-ci, montrent seulement qu’en dépit de toute leur bave sanglante, de leurs glapissements qui veulent se faire passer pour des déclarations humanistes, ils tiennent les conditions sociales dans lesquelles la bourgeoisie assure sa domination, pour le résultat ultime, pour le nec plus ultra de l’histoire ; ils prouvent qu’ils ne sont que des valets de la bourgeoisie, servitude d’autant plus répugnante que ces crétins comprennent moins la grandeur et la nécessité passagère de ce régime bourgeois lui-même.
Un vent de distension et d’euphorie soufflerait dans les chancelleries européennes. À tel point que Washington, par la voix de son nouvel administrateur – nous voulons dire le terne et très conformiste M Bush – s’est sentie obligée de mettre en garde ses alliés européens contre toute complaisance et tout abaissement de leur défense vis-à-vis des soviétiques.
A la suite du succès sur les négociations des missiles à moyenne portée qui aboutit à envoyer à la casse quelques milliers de SS 20 flambants neufs, et d’autres plus archaïques, mais pas moins meurtriers (négociations pour lesquelles les Américains plutôt réticents se virent forcer la main) ; à la suite disons-nous de la perestroïka qui conduit le régime soviétique à mettre sa montre à l’heure en se démocratisant ; de la politique d’ouverture de l’URSS vers l’Occident ; de ses propositions de désarmement tout azimut ; sans parler du désengagement soviétique d’Afghanistan et d’autres points chauds du globe ; les dirigeants allemands se sentent encouragés à réclamer des négociations directes avec l’URSS pour la dénucléarisation de l’Europe centrale et notamment le démantèlement total des missiles à courte portée.
D’après les mass media, on vivrait un moment sans précédent correspondant à la fin de la guerre froide et qui pourrait être le début d’une nouvelle ère de paix (quel malheur si le monde devait connaître encore 30 ou 40 ans de paix sociale ! C’est pour le coup que l’on crèverait tous de crétinisation !). Ainsi le ministre allemand des affaires étrangères, Hans-Dietriche Genscher déclara- t-il que “la guerre froide touche à sa fin, le rideau de fer se brise et tombe en morceau. C’est un moment historique dans lequel nous sommes politiquement partie prenante”.
On le sent, les Américains sont un peu dépassés par les événements, confirmant ce qu’Engels disait déjà en son temps de la bourgeoisie : que “tout lui échappe des mains”. Il est intéressant à ce propos de se reporter aux commentaires faits par différents représentants de l’establishment américain publiés par le “Herald Tribune” du 8 mai 1989.
Le journaliste commence par écrire que “presque tous disent que le vaste changement en cours dans le monde conduit à la fin des relations entre nations, tel qu’elles se sont établies à la fin de la seconde guerre mondiale”. Et de citer à l’appui différents représentants officiels.
Commençons par Henry Kissinger, ancien secrétaire d’États sous l’administration Nixon et Ford : “Il s’agit d’une période inhabituelle pleine de signification. La réalité internationale a rarement été aussi fluide. La seule chose qui ne pourra pas continuer est le maintien du statu quo. Soit il se désintégrera sous la pression des événements, soit il sera remodelé par une politique américaine constructive”.
Et Cyrus R Vance, secrétaire d’État sous l’administration Carter : “Nous entrons dans une période de réels changements qui ne pourrons que continuer. Il y a un grand nombre d’opportunités, plus que je puisse en voir en tout autre temps. Il y a aussi certains dangers. Nous devons rester forts, militairement, économiquement et politiquement. Nous devons agir avec prudence.”
Nous finirons avec cette remarque du journaliste. “Certains experts mettent en avant que la perception d’une lutte presque constante entre l’Est et l’Ouest était essentielle à la cohésion des deux grands blocs. Avec l’affaiblissement de cette glu, et le déclin, pour des raisons économiques et politiques, de la domination soviétique et américaine, le danger de conflits ou chaos peut croître à partir du comportement de nations moyennes”.
Comme on le voit, si la bourgeoisie américaine sent le sol se dérober sous ses pieds, elle n’en conserve pas moins un solide sens des réalités inter impérialistes et à n’en pas douter aussi de classe. On est loin des balivernes diffusées par les mass media et l’opportunisme (notamment les journaux l’Humanité et l’Unita) pour les masses travailleuses abruties et chloroformées par le capital.
Avant de commenter à notre tour les événements d’aujourd’hui, en continuant à utiliser the “Herald Tribune”, nous ferons un bref rappel de la situation européenne, tel qu’elle est née dans cet après guerre, et tel qu’elle existe aussi depuis le 18° siècle.
Marx au siècle dernier remarquait que l’Europe ployait sous un double esclavage : celui de l’Angleterre capitaliste et impérialiste, qui malgré tout industrialisait révolutionnairement l’Europe et le monde, et celui de la Russie tsariste, non moins impérialiste, mais féodale et grande réserve contre-révolutionnaire qui menaçait l’Europe d’involution sociale.
Aujourd’hui l’Angleterre a dû céder la première place à l’Amérique, pour se trouver rétrogradée au 5° ou 6° rang. Quant à la Russie elle est devenue un grand pays capitaliste et impérialiste au sens de Lénine. Mais l’Europe se trouve toujours sous une double domination : d’un côté l’impérialisme américain, mille fois plus vampire et féroce que l’Angleterre victorienne et totalement réactionnaire, de l’autre l’Union Soviétique, grande puissance industrielle capitaliste toute aussi réactionnaire que les États-Unis, sans posséder toutefois le même potentiel de conservation sociale sur la scène internationale.
Au milieu se trouve l’Europe centrale et notamment l’Allemagne désormais fractionnée en trois États indépendants. Après la défaite de la révolte des paysans de 1525, l’Allemagne, des siècles durant, devint le champ clos des rivalités des grands États impérialistes de l’époque : Angleterre, France et Suède. A partir du 18° siècle la Russie tsariste intervint à son tour. L’Angleterre basa sa domination sur l’Europe par un accord tacite avec la Russie. Quant à cette dernière, après la guerre de 1870, elle devint l’arbitre de l’ Europe en jouant des rivalités franco-allemandes.
En cette seconde moitié du XX° siècle hyperindustrialisé et supercrétinisé, où la mode change comme les saisons, mais où la réalité sociale reste désespéremment immobile, l’importance stratégique de l’Allemagne est toujours la même. Elle est le lieu d’affrontement obligé des deux grandes puissances. On comprend de ce fait les sueurs froides qui peuvent saisir nos bourgeois allemands à leur réveil.
Par contre que se passe-t-il en Russie ? L’ours soviétique deviendrait-il plus humain, plus débonnaire ? Pris par la frénésie de démocratie deviendrait- il plus pacifique ? Nous l’avons vu, les représentants de l’impérialisme américain ne s’en laissent pas compter, et nous non plus qui savons que plus de DÉMOCRATIE n’est pas synonyme de moins d’armement, mais au contraire de PLUS DE MILITARISME !
La réalité politique soviétique se comprend aisément, n’en déplaise à nos champions toutes catégories des dernières nouveautés en matière de théorie sociale et politique (pauvres nains qui ne vivent que la saison d’une mode), en ayant recours aux “sempiternelles” lois marxistes de l’économie capitaliste.
Rejoignant l’Occident, le capitalisme soviétique se trouve à son tour lui aussi touché par la crise économique. En 1975, première récession mondiale de grande ampleur, l’URSS fut relativement épargnée. L’agriculture, dans le secteur justement capitaliste, celui où l’on utilise un important outillage, n’en connut pas moins un désastre avec -20% pour la production céréalière. Lors de la récession mondiale de 80-82, la situation fut toute différente. Non seulement la croissance industrielle globale présenta un net ralentissement, mais la production dans les secteurs clefs de la section I du capital, ou stagna, ou fléchit.
Et la bourgeoisie soviétique – qui si elle ne possède pas un titre de propriété en bonne et due forme, n’en empoche pas moins au passage, grâce à sa position stratégique, une partie de la plus-value produite par le prolétariat – d’énumérer les maux : mauvaise rentabilité des entreprises, faible productivité, produits non compétitifs sur le marché international, dus tant à une mauvaise qualité qu’à une productivité insuffisante.
Les raisons : l’encouragement à la paresse par l’absence de stimulant individuels et le découragement des initiatives privées à cause d’un État providence qui crée une mentalité d’assisté et une bureaucratie hypertrophiée qui tue toute initiative.
La solution : le désengagement de l’État, la déréglementation, faire jouer à fond la concurrence et les lois du marché. C’est-à-dire pour les unes fermer les entreprises non rentables, pour les autres licencier le personnel en trop, augmenter la productivité, développer l’intéressement individuel, etc…
A l’Est comme à l’Ouest, l’on retrouve la même chanson. Pour sortir le capital de la crise, il faut faire trimer le bourricot. La gigantesque accumulation de capital de cet après guerre ne pouvait conduire qu’à son contraire ; chute du taux de profit, crise de surproduction. A cette situation les bourgeois ne connaissent qu’un remède : augmenter le taux de plus-value en pressurant toujours plus le prolétariat.
Nous autres communistes connaissons une autre solution, la seule qui permettra à l’humanité de sortir de ce mode de production rétrograde basé sur la mesquine et sordide exploitation du travail salarié : la destruction des rapports de propriétés capitalistes ; c’est-à-dire l’abolition du salariat et du capital qui entravent le libre développement des forces productives, précipitant régulièrement l’humanité dans de graves crises économiques, puis dans des guerres monstrueuses à l’échelle de la planète.
A ces lois fondamentales, inhérentes au capitalisme, viennent s’ajouter deux autres facteurs exogènes. Durant tout cet après guerre, l’impérialisme américain, profitant de sa supériorité économique, entraîna l’URSS dans une course aux armements, qui si elle offrait un débouché important pour le capital américain déjà pléthorique (durant la guerre du Vietnan ne disait-on pas que l’industrie américaine fonctionnait directement et indirectement pour 50% avec les commandes militaires ?), représentait un grave handicap pour l’URSS en l’obligeant à transférer une partie importante de son capital dans ce secteur improductif, entravant d’autant son développement économique. D’autre part sous prétexte de prévenir l’URSS d’avoir accès à des produits sensibles qui auraient pu lui permettre de moderniser son armement, les États-Unis interdirent la vente de la haute technologie occidentale empêchant ainsi l’URSS de moderniser son économie et d’être plus compétitive.
A ces deux facteurs s’ajoutent les circonstances historiques particulières au développement du capitalisme soviétique. Les staliniens pour accélérer le développement du capitalisme d’État, qu’ils qualifièrent de façon grotesque de “construction du socialisme dans les seules limites de la Russie”, exproprièrent férocement les koulaks ; ce qui entraîna le chaos dans l’agriculture, la mort de millions de paysans et l’apparition de cet hybride monstrueux que sont les kolkhozes, grevant pour des générations le développement économique de l’URSS.
Tous ces facteurs ne constituent pourtant pas la cause de la crise économique de l’URSS, celle-ci est due aux lois économiques particulières au capital. Mais dans le contexte de crise, ils ne peuvent qu’aggraver la situation économique. En outre ils expliquent pourquoi l’URSS, grande puissance industrielle, se trouve en retard par rapport à ses concurrents de l’Ouest et peu compétitifs sur le marché international.
Face à cette situation le courant politique représenté par Gorbatchev ne voit qu’une solution : reprendre la même politique économique appliquée avec plus ou moins de brutalité à l’Ouest par les Reagan, les Thatcher, les Mitterand, etc… Une telle politique économique n’ira pas sans graves tensions sociales, sans grèves et affrontements, l’on s’en doute. D’où la nécessité d’obtenir un minimum de consensus social en se ralliant une bonne partie des couches moyennes. Et quel est le meilleur moyen qui a permis jusqu’ici de berner le prolétariat, sinon la démocratie ! Outre le fait que la démocratie semble inéluctable dans une société bourgeoise pleinement mature,comme la seule forme politique permettant de médiatiser les intérêts divergents des différentes fractions de la bourgeoisie, la perestroïka a aussi son origine dans la nécessité d’enchaîner le prolétariat dans un consensus général.
Pour rehausser les chiffres concernant la croissance du capital et faire de l’URSS une puissance industrielle compétitive sur le marché mondial pouvant rivaliser avec les plus grands, économiquement et militairement, les représentants de la bourgeoisie soviétique sont conduits à appliquer sous le nom de glasnost les mêmes mesures économiques qu’à l’Ouest et à faire appel à sa technologie et à ses capitaux.
Afin de concentrer tous leurs efforts pour redresser leur économie, ils sont obligés de faire une pause dans la course aux armements, d’où leurs propositions de réduction d’armement.
Pour le moment les Américains ne répondent pas aux opérations de charme des Soviétiques. Ils font même plutôt triste figure. On les comprend ; ils ne sont pas très pressés de regonfler la puissance de leur rival en insufflant capitaux et technologie. Pour ce qui est des capitaux ils auraient bien du mal, eux qui pour renflouer leurs entreprises endettées et les caisses de l’État vivent à crédit sur le monde entier. A la fin de 1989 le montant de la dette extérieure américaine s’élèvera à 600 milliard de dollars.
Par contre l’attitude de l’Allemagne, qui a de longues traditions de relations diplomatiques et commerciales avec l’Europe Orientale et l’URSS, est différente. Traditionnellement l’Europe Orientale fait partie de la zone d’influence allemande. D’autre part la bourgeoisie allemande est intéressée par deux choses : la réunification, d’une manière ou d’une autre de l’Allemagne, et la question des missiles nucléaires qui sont pointés directement sur la tête des Allemands.
La perspective de pouvoir réaliser d’importants profits en écoulant les produits de son industrie et ses capitaux, celle d’un rapprochement plus étroit avec l’Allemagne orientale et enfin la possibilité d’éliminer les armes nucléaires du centre de l’Europe et d’abaisser le niveau des forces conventionnelles ne peuvent que séduire la bourgeoisie allemande.
Quant à L’URSS elle a besoin de l’Allemagne. Pour le moment le Japon n’a pas montré de signes évidents d’intérêts. Il est ancré dans l’Océan Pacifique et dépend trop du marché américain. Les énormes richesses minérales que renferme le sous sol de la Sibérie intéressent sûrement les Japonais, mais il faudrait que l’URSS fasse un geste décisif sur la question des îles Kouriles. Cependant il n’est pas dit, que dans une situation de grave crise économique conduisant à une guerre économique entre les États-Unis et le Japon, que ce dernier ne puisse pas se rapprocher de l’URSS. La constitution d’un axe Tokyo-Moscou-Bonn serait alors un danger mortel pour les États-Unis !
Comme on le voit, la question allemande est un problème clef en Europe et sur la la scène internationale. Tout en en ayant peur, chacun des deux grands impérialismes sera conduit à jouer la carte de l’unité allemande. Ni L’URSS, ni les États-Unis ne peuvent accepter la réunification de l’Allemagne qui verrait sa puissance industrielle décuplée avec une population de 100 millions d’habitants. Cette même Allemagne qui rattrapa en 1913 le niveau industriel de l’Angleterre pour la dépasser ensuite, et qui, sous la formidable pression des forces productives, fut conduite à remettre en cause la domination anglaise sur le monde, pour réclamer sa part de colonies et de marchés. La même – encore que les Américains, qui au sortir de la guerre venaient de détrôner l’Angleterre, voulaient transformer en champ de pommes de terre !
Une telle Allemagne, pour reprendre le jargon des journalistes stipendiés, aurait un effet déstabilisateur en Europe ; c’est-à-dire qu’elle troublerait le jeu de la domination américano-soviétique et serait un redoutable concurrent. C’est pourquoi l’unité allemande n’est acceptable par personne.
Seulement voilà, la réalité économique européenne et mondiale tel qu’elle est issue de la dernière guerre a bien changé. La prodigieuse accumulation de capital de cet après guerre, tant à l’Ouest qu’à l’Est, mine les bases même sur lesquelles s’est réalisée le traité de Yalta qui a consacré la division de l’Europe entre les États-Unis et l’URSS.
Alors grande puissance industrielle mondiale incontestée, les États-Unis sont maintenant en déclin, et de premier créditeur, ils sont devenus le premier débiteur mondial, surtout – Oh ! ironie du sort – vis-à-vis du Japon et de l’Allemagne, les deux grands vaincus de la dernière guerre.
L’URSS, qui d’après les prévisions de Staline, puis de Kroutchev, devait rejoindre l’économie américaine en rivalisant avec elle, voir même la dépasser, doit faire appel à présent pour renouveler son industrie aux capitaux et à la technologie allemande.
TANDIS QUE L’Allemagne, aujourd’hui morcelée et occupée militairement, que les Américains voulaient transformer en champ de patates, est devenue la première puissance exportatrice mondiale ! Suivie par le Japon, et peut- être dépassée par lui pour l’exportation des capitaux. Cette puissance retrouvée se reflète dans leur monnaie respective. Le dollar, qui il y a vingt ans cotait 4 DM et 360 yens, en vaut tout juste au cours actuel 2 DM et 142 yens.
Les représentants de la bourgeoisie américaine ne se trompent pas sur la situation présente, au contraire, ils l’analysent pertinemment. Pour s’en convaincre il suffit de continuer de lire l’article déjà cité.
“Ce qui commença en 1943-45 s’achève et quelque chose d’autre prend sa place. Historiquement ce qui arrive aujourd’hui, c’est que les deux plus importantes nations défaites durant la guerre, sont de retour avec un rôle majeur.” Remarque Mr Hyland, éditeur du magazine des affaires étrangères et ancien responsable du Central Intelligence Agency.
“Ce qui arrive en Russie déborde sur l’Europe de l’Est et affecte l’Europe de l’Ouest”. “Si il y a un nouveau type d’ordre en Hongrie, Pologne et peut-être en Tchécoslovaquie,” dit-il, “avec une présence soviétique moins importante et une substantielle réduction de troupes, une libéralisation de ces différents pays avec un multipartisme, et ainsi de suite, la question alors est de savoir si cela peut être appliqué à l’Allemagne de l’Est ? Et si oui, n’est-on pas, à deux doigts de l’unification allemande ?”
Toujours d’après le même : “Une puissante Allemagne réunifiée dominerait l’Europe Centrale et n’accepterait pas le statut de dénucléarisation et les autres limitations imposées après sa défaite en 1945. Une Allemagne ambitieuse et frustrée a produit deux guerres au début de ce siècle.” Hyland, comme tous les bourgeois ne manque pas d’aplomb ! L’impérialisme américain qui s’est hissé au premier rôle grâce aux deux guerres mondiales, qui exploite le monde entier et affame les 3/4 de la planète ne serait pour rien dans ces deux guerres ! Ah, les innocents ! Le loup de la fable est battu à plate couture.
Et le journaliste de continuer : “C’est aussi pourquoi le récent et soudain changement sur la question des missiles nucléaires de la part du gouvernement d’Allemagne de l’Ouest ; reflétant un renouveau du nationalisme allemand, une fascination allemande pour les promesses de la révolution (on devrait mettre des guillemets) gorbatchevienne et la quête allemande pour une plus grande indépendance politique et militaire vis-à-vis des États-Unis sont vus comme bien plus importants que le détail des arguments courants sur les missiles nucléaires à courte portée.”
Il n’y a pas à dire, nos bourgeois américains ne perdent pas le sens des réalités inter impérialistes. La société bourgeoise n’a pas changé d’un iota depuis ses origines ; elle est toujours aussi sordide et monstrueuse. Le capital est né dans le sang et la boue et il disparaîtra comme il est venu. Il n’y a que nos imbéciles de petits bourgeois pour voir la vie en rose et croire à la paix éternelle sous le ciel de la démocratie et du capital.
A l’offensive politique de charme soviétique les Américains font la réponse du berger à la bergère. Devant le succès remporté par Gorbatchev en Angleterre, et surtout le « tabac » qu’il a fait en Allemagne, le commis voyageur de la politique américaine, le dégingandé M. Bush, a fait son voyage en Pologne et en Hongrie. Il y est allé de sa ritournelle sur la démocratie, la liberté d’entreprise, etc.., mais surtout il est venu les mains vides : quelques promesses, 100 millions de dollars pour la Pologne et 25 millions pour la Hongrie ! Là où la Pologne en attend 10 milliard pour relancer son économie. De quoi se pâmer de rire. Quant au prolétariat il lui a rappelé qu’il fallait se retrousser les manches !
Sur la question des missiles, les Américains pour le moment ont marqué un point contre l’Allemagne, en jouant des rivalités inter impérialistes en Europe même. Ni l’Angleterre, ni la France n’ont envie de voir se réaliser l’unité allemande. L’Angleterre qui regrette toujours ses splendeurs perdues ne peut pas s’identifier au continent. Quant à la France elle rêve d’ancrer l’Allemagne Fédérale dans une grande Europe où les intérêts de tous à chacun pourrait fusionner harmonieusement. Mais voilà les intérêts bourgeois de tous à chacun divergent, à commencer par ceux de la bourgeoisie française qui est pour le maintien d’une Allemagne divisée et cautionne la présence des missiles nucléaires qui sont directement pointés sur les têtes allemandes. Quant à la bourgeoisie italienne, qui n’a droit qu’à un strapontin et qui est vendu jusqu’au trou du cul aux Américains, sa réponse était connue d’avance. Dans un tel contexte l’impérialisme américain a pu jouer facilement les unes contre les autres.
A plus long terme les Américains emploieront contre l’Allemagne la vieille politique du bâton et de la carotte. Pour savoir en quoi elle consistera il suffit de se rapporter à l’article déjà cité.
“La politique des États-Unis vis-à-vis de l’Allemagne de l’Ouest, dit Mr Kissinger, qu’il dépeint comme cruciale pour le future de l’Europe, doit chercher à contraindre Bonn à choisir entre sa nouvelle orientation vers l’Est, ou celle déjà existante vers l’Ouest.
Ils ne peuvent tout avoir à la fois. Si ils continuent dans cette voie, ils finiront par s’isoler de nouveau comme ils l’ont fait avant la première guerre mondiale. Le cadre historique allemand est que devant deux choix, si vous les réalisez tous les deux, vous perdrez la confiance de tout le monde.
” Voilà pour ce qui est du bâton. On rappelle à la bourgeoisie allemande ce qui lui est arrivé par deux fois et qui fait qu’aujourd’hui l’Allemagne se trouve morcelée et occupée militairement.
Quant à la carotte, d’après Mr Barry Blechman, un conseiller à Washington qui fut un officiel de l’agence de contrôle et de désarmement : “L’Allemagne est traditionnellement le pouvoir dominant en Europe centrale et les États-Unis doivent l’encourager à reprendre ce rôle. Nous avons besoin de diminuer la différence entre les deux blocs, et l’Allemagne peut être un pont. Si nous leur dénions ce rôle, nous aurons à Bonn un gouvernement plus radical.”
C’est la vieille politique de responsabilité régionale chère au Dr Kissinger, et qu’il avait notamment appliquée à l’Iran. Tout en visant à contrôler le monde, les États-Unis laissent une responsabilité locale, entre autre militaire, aux plus importants de leurs subordonnés. Les États-Unis ne seraient pas contre l’unité de l’Allemagne, à la seule condition qu’elle se fasse dans la limite de leur Empire et qu’elle les aide à absorber l’Europe de l’Est.
La bourgeoisie russe croit pour le moment pouvoir sortir pacifiquement de la crise économique dans laquelle elle est plongée. Pour paraphraser un slogan de 1968, nous pourrions définir la position de la bourgeoisie russe et allemande par : faites du commerce, pas la guerre.
Les petits bourgeois de tout bord voient dans le vent de distension qui souffle sur l’Europe l’espoir d’une paix qui pourrait être éternelle. C’est justement sur cette note que termine l’article en question. Le journaliste remarque que durant des décennies avec le rideau de fer qui séparait l’Europe en deux, la confrontation Est-Ouest a surtout porté dans le tiers-monde. Avec le retrait soviétique d’Afghanistan, du Sud de l’Afrique, le désengagement Vietnamien du Cambodge et l’accord américano-soviétique sur le Moyen Orient, il semblerait – toujours d’après le journaliste – que là aussi l’on assiste à un apaisement permettant aux conflits locaux de se réduire à leurs dimensions purement indigènes.
Nous autres marxistes (et sur ces deux premiers points les officiels américains sont d’accord avec nous) savons que le monde bourgeois est fait de rapports de force, d’intérêts antagonistes et que l’accumulation du capital et l’extension du commerce conduit inéluctablement à la confrontation.
Pourquoi les américains ne veulent pas céder sur la question des missiles nucléaires ? D’après l’OTAN et les Américains eux-même, les missiles nucléaires à courte portée ont pour but de rééquilibrer la balance des armements classiques qui est défavorable à l’Ouest. Mais l’URSS maintenant reconnaît ce déséquilibre et est non seulement d’accord pour la parité, mais propose d’en réduire le niveau général. En outre, toujours d’après l’OTAN, les Soviétiques possèdent bien plus de missiles nucléaires à courte portée que l’Ouest. Du point de vue militaire, leur suppression avec le rééquilibrage de la balance des armements classiques ne pourrait qu’être bénéfique.
En réalité, comme les représentants de l’impérialisme américain le reconnaissent cyniquement dans l’article, – “la quête allemande pour une plus grande indépendance politique et militaire vis à vis des États-Unis est vue comme bien plus importantes que le détail des arguments courants sur les missiles nucléaires à courte portée.” -, la question n’est pas tant militaire que politique.
Les missiles nucléaires qui sont dirigés essentiellement vers l’Allemagne sont avant tout un moyen de chantage et de pression politique. C’est pourquoi les Américains ne sont pas prêts de les lâcher, et ils seront soutenus en cela par l’Angleterre et la France. À la différence de la petite bourgeoisie, et avec elle l’opportunisme en tête, ce que nous lisons dans les évènements contemporains, ce sont les germes de la future guerre mondiale. Avec la crise économique, le cercle des tensions et des conflits inter impérialistes se rapproche des grandes métropoles industrielles.
La folie accumulatrice du capital de cet après guerre conduit à son contraire : une immense crise de surproduction qui cette fois-ci n’épargnera pas, comme en 1929, Moscou, mais emportera la Russie et même la Chine. Cette crise sera le prélude à une troisième guerre mondiale ou à la Révolution.
L’Allemagne qui a connu, tant à l’Ouest qu’a l’Est, une industrialisation sans précédent, et qui se trouve au centre de la confrontation Est-Ouest, connaîtra une formidable crise économique et politique, avant d’être militaire, à la faveur de laquelle le prolétariat allemand, dont les traditions de classe sont plus que glorieuses, pourra retrouver le chemin de la révolution. La première manifestation de classe de l’après guerre vint du prolétariat allemand avec la Commune de Berlin de 1953, où les ouvriers descendirent dans la rue, s’affrontant aux chars russes les mains nues.Des deux côtés du rideau de fer la même angoisse, la même peur pouvaient se lire dans les yeux des forces d’occupation.
Aussi nous conclurons notre article en citant deux passages de ce que nous écrivions en 1956 dans “Dialogue avec les Morts”.
“Nous, qui soutenons toujours la thèse de Lénine, nous affirmons qu’une fois l’impérialisme reconstitué dans les pays vaincus (NDR), la menace de guerre se représentera à nouveau, au bout d’un certain cycle. Il n’existe qu’une seule autre issue : que la révolution prolétarienne la brise dès sa naissance. Mais ce serait là chose tout à fait impossible à proposer si la guerre devait éclater dès aujourd’hui.”
« Sur ce terrain mouvant, le discours de Kroutchev a eu, en dépit des ombres, quelques envolées, comme par exemple lorsqu’il a décrit l’axe commercial Washington-Bonn qu’il a opposé à celui de Londres-Paris. Peut-être cet incorrigible partisan des “fronts” a-t-il vu la possibilité de jouer la carte, toujours commode, de la croisade contre la Bundeswehr de cette Allemagne détestée qui est en train de réaliser un redressement plus formidable encore que dans l’autre après guerre.
Dès 1919, à un moment où le bruit des canonnades n’était pas encore éteint, Lénine, lui, prévoyait le conflit entre les États-Unis et le Japon comme si il avait entendu à l’avance le fracas des bombes de Pearl-Harbour. La prochaine guerre générale (qui n’est pas encore près d’éclater) ramènera la révolution. Mais il faut rappeler qu’en établissant sa lumineuse doctrine, Lénine ne pensait pas tant à la situation qui s’était déterminée à la fin du premier conflit – défaite militaire, éclatement d’une révolution bourgeoise retardée et entrée en lice du prolétariat – qu’à celui de la situation de 1914. Ruinée, à cette date, par les traîtres de la social-démocratie, celle-ci ne s’est représentée en 1939 que pour être ruinée à son tour par des traîtres nouveaux, autrefois nourris pourtant des enseignements de Lénine. Bref, ce qu’il envisageait était une révolution arrêtant la mobilisation et la guerre et renversant le pouvoir des monstres impérialistes.
Si les premières fusées arrivent à partir, la perspective de la prochaine guerre sera difficile. Mais il est possible, si certaines éventualités historiques se réalisent, ce qui n’est pas pour demain, qu’on ne les fasse pas partir. Une de celle-ci pourrait se produire dans le cadre d’un axe Washington-Bonn, surtout dans le cas de la réunification allemande (NDR) que les deux ministères de la guerre atomique du Kremlin et du Pentagone redoutent tellement. Si le petit Parti qui comptait Marx et Engels parmi ses militants et qui, plein des grandes visions de 1848, guettait, en 1852, les premières lueurs de la guerre à l’horizon d’une paix stupide, ressurgissait, l’Allemagne pourrait devenir le pivot du drame révolutionnaire qui, pendant la première moitié du XX° siècle, a été axé sur la Russie. »
“La révolution bourgeoise est achevée en Chine”, écrivions-nous il y a quelques années sur notre journal. Durant les laborieuses année de formation et de consolidation de l’État national, la Chine a été secouée par des bouleversements sociaux, par des heurts puissants de masses humaines qui sous les fleuves de l’idéologie maoïste, de la “construction du socialisme chinois”, ont lutté en réalité, dans l’ambiance sociale complexe de classes et de demi-classes, pour réaliser l’accumulation primitive, et ensuite pour être compétitif sur le marché mondial.
Cette intense fermentation de tout l’édifice social “ne pas être sans douleur pour les classes pauvres.” L’impératif de produire, produire de plus en plus, de former un marché digne de ce nom, objectifs toujours poursuivis par toute la direction du parti, avec cent expédients différents, souvent contradictoires entre eux, a mis en mouvement des énergies gigantesques.
Les luttes qui se sont déroulées au sommet et à la base du PCC (Parti Communiste Chinois) ont toujours été des heurts entre fractions bourgeoises, petite-bourgeoises et paysannes ; et ceci précisément parce que chacune d’entre elles cherchait à faire prévaloir son propre système pour réaliser la base de l’accumulation capitaliste, en favorisant sa propre classe dans les crises économiques cycliques provoquées par les “expériences” sorties de ce fantastique laboratoire social et économique.
Voici l’unique clé de lecture matérialiste et scientifique des évènements de 50 ans d’histoire chinoise. Contre toute illusion, que se soit celle du maoïsme et de la construction du socialisme en Chine, ou de la misérable théorie du “communisme réel”, comme les pseudo-théoriciens bourgeois et les journalistes stipendiés de la démocratie occidentale, reprenant le point de vue de Staline, prétendent appeler les formations économiques et sociales de Russie et de Chine.
Quand, dans la phase finale de la “Révolution Culturelle” (l’ultime grand soulèvement après lequel l’État a terminé sa systématisation et s’est engagé dans la voie de libéralisation économique), l’armée intervint pour écraser dans le sang (tradition pluriséculaire !) les masses étudiantes en agitation et les grandes révoltes ouvrières, nous affirmions survolant les slogans et la propagande sur les “cliques” et les “saboteurs anti-parti”, qu’il s’agissait là de la dynamique d’un conflit entre classes : “il est de toute façon assez probable que les masses étudiantes de Beita n’eurent pas en tête les mêmes choses que les masses prolétariennes de Kiangsi, de Hankow et de cent autres épisodes de rage purement prolétarienne que l’écoeurante propagande chinoise s’est bien gardée de divulguer ; il est certain que, même en admettant l’hypothèse qu’ils pensèrent les mêmes choses, ils furent mis en mouvement par des causes tout à fait différentes et ils visèrent des finalités tout aussi différentes ; et c’est aussi pour d’autres raisons que s’est mise en mouvement la “glorieuse” armée populaire pour réprimer les uns et les autres”(Il Partito Comunista, octobre 77).
A la mort de l’homme, qui plus que tous les autres a représenté le titanesque effort révolutionnaire bourgeois, le gouvernement de l’État chinois, parmi d’autres convulsions politiques qui se sont conclues par l’élimination de la “Bande des quatre” et les allées et sorties de chefs et de petits chefs, a poursuivi la route tracée par le grand timonier : après le “compter sur vos propres forces” et la faillite d’une microéconomie fermée et dépassée historiquement, on a abouti à la formation d’un marché interne, puis à l’ouverture aux capitaux étrangers, conduisant à la formation d’une forte classe capitaliste.
“Dans les conditions actuelles de sous-développement, il est nécessaire d’accepter que certains s’enrichissent avant les autres pour construire une force entraînante de progrès collectif.” Voici l’exhortation bourgeoise que Zhao Zyang, aujourd’hui détrôné, lançait de la tribune du XIII° congrès. L’enrichissez-vous, avec lequel a été scellé tout un développement antérieur dans le sens capitaliste, fut accompagné de toute une série de réformes administratives, financières et productives. Réformes oscillant toujours entre une complète libéralisation économique et un dirigisme maladroit dans les mains de l’immense bureaucratie du parti.
Oui, après des décennies de soulèvements sociaux, la révolution bourgeoise en Chine s’est enfin conclue, mais avec toutes les tares d’une structure économique qui partant d’un niveau de développement très bas, est passée en un temps record – à l’échelle historique – de l’accumulation primitive à un jeune capitalisme privé et public, que l’État chinois aux mille yeux réussit à grand peine à contrôler, et à côté duquel persiste encore une immense production agricole arriérée.
Les pas accomplis durant cette dernière décennie ont été gigantesques tant en milieu rural que dans les villes. Dans les campagnes, si la petite unité familiale et patriarcale, après la décollectivisation des terres, représente la forme dominante, néanmoins le processus de décomposition de la paysannerie est largement engagé. Une forte minorité de paysans riches, employant des ouvriers agricoles s’est constituée au cours de ces dix dernières années. Cette bourgeoisie réinvestit ses capitaux dans l’agriculture et dans l’industrie qui a connu un prodigieux essor en milieux rural, essentiellement dans les régions côtières. Sous l’égide de ces nouveaux koulaks un processus de concentration des terres s’est engagé. A l’autre pôle un important prolétariat est en voie de formation. On peut suivre en partie sa croissance en se rapportant au tableau ci-dessous, donnant le nombre d’entreprises rurales en regard de l’année et le nombre d’ouvriers qu’elles emploient.
Année
Nb d’entreprises rurales, publiques et privées (en millions)
Nb d’ouvriers (en millions)
1983
1,35
32,4
1984
6,07
52
1985
12
70
La croissance industrielle en milieu rural a été telle qu’aujourd’hui son chiffre d’affaire globale, c’est-à-dire en langage marxiste le capital annuel, dépasse celui de la production agricole. Quant au nombre d’ouvriers employés par cette industrie, constituée essentiellement de petites entreprises et qui concerne surtout les moyens de consommation, il rejoint presque celui des ouvriers d’États employés dans la grande industrie, qui produit elle les moyens de production. Toutefois cette dernière produit 70% des biens industriels.
Parallèlement la population urbaine a augmenté passant de 15 à 20% de la population totale de la période maoïste à 25-30%. C’est-à-dire qu’elle s’est accrue de 80 à 100 millions d’habitants en provenance des campagnes. La production industrielle dans son ensemble a connu un formidable développement : +17% pour 1988 et +11% pour les cinq premiers mois de 89.
Comme mille et mille fois en d’autres latitudes, l’impétueux processus d’accumulation et de concentration du capital a conduit à des tensions, puis à une rupture entre les différents secteurs de la production. D’abord entre l’industrie et l’agriculture qui se sont mises à croître à des rythmes tout à fait différents, reproduisant le processus classique, propre au capitalisme. L’industrie ayant un taux de rotation plus élevé draine tous les capitaux au détriment de l’agriculture. Alors que de 1978 à 1984, les rythmes de croissance de l’agriculture et de l’industrie étaient respectivement 7,8% et 9% en moyenne annuelle, à partir de 1985 leur rapport de croissance passe du simple au quadruple (moins de 4,5% pour l’agriculture, et plus de 17% pour l’industrie).
Cependant les produits agricoles représentent 30% des matières premières industrielles. L’agriculture ne pouvant pas suivre il s’en est suivi une montée en flèche des prix. Le même processus se retrouve entre les différentes branches industrielles. Des goulets d’étranglement apparaissent provoquant une flambée des prix. Ce déséquilibre se trouve renforcé par le double système des prix qui fait que certains produits, considérés comme stratégiques, comme le charbon, l’acier fini, le ciment, etc.., ont leur prix bloqués et sont vendus à perte. L’État doit alors renflouer des entreprises déficitaires qui voient leurs investissements chuter.
Ce double système des prix permet à certaines entreprises de spéculer, en revendant sur le marché libre à prix d’or les produits qu’elles ont achetés à prix fixe.
La facilité du crédit, conjuguée à la faiblesse du système bancaire, venant s’ajouter à ces disparités dans la production, tout à fait classiques et inéluctables sous le capitalisme, ont engendré une inflation galopante (+30% en 1988) et un endettement croissant. L’endettement de la Chine vis à vis de l’étranger s’élèverait à 40 milliards de dollars. Et le remboursement de la dette engloutirait 20% des revenus tirés des exportations. Dans le même temps, entre 1978 et 1987, l’ensemble des subventions versées par l’État aux entreprises déficitaires est passée de 8% à 30% de ses revenus.
Une telle situation ne pouvait pas durer, inéluctablement elle devait conduire à une crise. L’État ne peut plus payer les fournitures de céréales qui servent à alimenter les villes. L’année passée il a dû payer les paysans en monnaie de singe provoquant leur mécontentement et cette année il manque dans les caisses pour acheter le grain 10 milliards de yuans. Ce qui entraîne une une diminution dramatique de la culture des céréales, les paysans préférant cultiver d’autres plantes qui rapportent plus.
L’État tente donc désespérément de reprendre la situation en main en revenant à une conception plus dirigiste de l’économie et ferme les robinets du crédit en laissant monter les taux d’intérêt. La petite industrie rurale si florissante et si dynamique se trouve touchée de plein fouet. D’une part elle voit ses marchés urbains se réduire du fait de la flambée des prix qui a diminué le pouvoir d’achat des citadins et notamment du prolétariat, de l’autre elle se trouve étranglée par les hauts taux d’intérêt. La situation de la grande industrie d’États n’est pas non plus meilleure. Au contraire ses profits se mettent à dégringoler en chute libre.
Dans le domaine des importations le recours à l’endettement sur le marché des capitaux est contrôlé plus étroitement par l’administration centrale qui est contrainte à une gestion plus rigoureuse pour continuer à bénéficier, même dans le futur, des avantageux crédits publics de la part de la “communauté” économique internationale.
La pilule est amère et elle n’a pas été sans provoquer de graves remous à l’intérieur du parti. Bien que peu de choses ait filtré, l’on sait que de violents affrontements ont opposé les tenants de la ligne interventionniste et ceux de la liberté de marché. Heurts non pas idéologiques, mais bien matériels et de classe. Finalement les premiers l’ont emporté . Il ne pouvait pas en être autrement. L’anarchie productive et la crise économique dans laquelle se trouve plongée la Chine est un désaveu total de la ligne libérale. C’est pourquoi ces derniers se trouvent temporairement écartés.
Le gouvernement chinois se trouve contraint de reprendre d’une poigne de fer la situation économico-sociale et politique. Pour cela il doit mobiliser tout l’appareil du parti pour en absorber les contre-coups.
La petite bourgeoisie urbaine et la couche des employés, qui ont subi les premiers effets de la crise, ont vu se fermer à l’improviste les perspectives économiques que le grand “boom” promettait. Pour cette raison ils sont descendus dans la rue avec à leur tête leur fraction la plus radicale, les étudiants. Dans leur lutte contre le gouvernement pour la défense de leurs intérêts matériels, ils ont levé la bannière de la démocratie. Revendiquant, derrière l’impossible conquête du mythe démocratique, un statut social et économique qui jusqu’à hier leur était nié par les conditions mêmes du mécanisme productif. On est bien loin de la “révolution culturelle” et de sa tentative d’imposer un modèle de développement spartiate, où tout le monde se serait serré la ceinture de façon égalitaire pour permettre une accumulation accélérée du capital. Après ces dix ans de développement impétueux qui laissaient entrevoir dans le futur le mirage d’une société bourgeoise arrivée à maturité, il ne pouvait en être autrement.
Sur ce terrain, le parti, c’est-à-dire la main qui dirige l’État, ne pouvait leur venir en aide. Les massacrés de la place Tian An Men (la Paix Céleste !) et des autres foyers de luttes – connus ou laissés dans l’ombre – sont allés vers leur destin, non pas à cause de la cruauté particulière du tyran Deng, ou parce que le pauvre Zhao n’a pas été assez fort pour s’opposer aux “faucons”, mais parce que la classe dominante et l’État chinois, dans les conditions actuelles, vu le bas niveau de développement économique, ne peut se payer le luxe de la tromperie démocratique. Certes pour l’État bourgeois chinois ce fut une atroce contradiction de devoir intervenir contre le produit social de ce développement économique poursuivi avec tant de ténacité ; mais contrairement aux dégoûtantes pleurnicheries de crocodile de toute la presse bourgeoise démocratique internationale, prête aussi bien à l’anathème en parole qu’à accepter sans ciller l’absolue indifférence, démontrée dans les faits par tous les États démocratiques, cette contradiction est inhérente à la structure particulière de la domination bourgeoise en Chine et certainement pas au “Communisme réel” qui aurait cours de l’autre côté du rideau de fer et qui s’opposerait à la “démocratie” forte et respectée de tous.
À tous ces bourgeois et petits bourgeois imbus de leurs préjugés démocratiques, nous rappellerons que la république démocratique en occident ne date que la fin du 19° siècle, et qu’elle leur a été donnée par la classe ouvrière. En France c’est seulement après trois révolutions (1830, 1848 et 1870) que la république démocratique s’imposera définitivement. La bourgeoisie jusqu’alors (c’est-à-dire 1880) était dans son ensemble monarchiste. Les régimes politiques de Charles X, Louis XVIII, Louis Philippe et de Napoléon III n’étaient pas moins autoritaires et même, pour les deux premiers, plus réactionnaire que celui de la Chine d’aujourd’hui. Les conditions de vie de la classe ouvrière, du point de vue économique, social et politique y étaient pires On peut rappeler pour mémoire le livret ouvrier, l’équivalent du “pass Low act” que connaissait il y a encore 3-4 ans le prolétariat sud-africain.
La démocratie finit par s’imposer parce que la bourgeoisie s’aperçut qu’elle est la seule forme de domination politique qui lui permet de concilier ses intérêts contradictoires et d’assurer une certaine stabilité politique en bernant le prolétariat. A partir de la fin du 19° siècle et jusqu’à un peu avant 1914, le capitalisme connut un développement plus ou moins régulier et plus ou moins pacifique qui permit d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière et surtout, grâce à l’impérialisme, de créer une aristocratie ouvrière, véritable chien de garde du capital. C’est sur cette base qu’a pu s’édifier la démocratie parlementaire.
Toutefois, comme le remarquait Engels la démocratie ne peut déboucher que sur la dictature ouverte de la bourgeoisie ou du prolétariat. La période révolutionnaire des années vingt l’a bien démontré ; la bourgeoisie face à la montée du prolétariat organisa les bandes fascistes soutenues par les très démocratiques États italien et allemand . Et aujourd’hui l’organisation fasciste de l’État, minorisation du parlement, concentration de tous les pouvoirs dans les mains de l’exécutif, intervention de l’État dans toutes les sphères de l’activité humaine, arsenal juridique qui n’a rien à envier à celui des États fascistes d’avant guerre, etc.., s’est partout imposée. Si bien que l’on peut dire, que si les États fascistes ont perdu la guerre, le fascisme lui, l’a gagné.
Donc pour revenir à la Chine, les conditions économiques et sociales ne sont pas suffisamment mûres, du point de vue bourgeois, pour permettre l’épanouissement de ce fumier malodorant qu’est la démocratie parlementaire. Le gouvernement chinois ne peut pas non plus s’en permettre le luxe parce que devant ses murailles, défendues par l’armée et la police même populaire, font pression un prolétariat urbain très concentré et des masses énormes de paysans petits propriétaires, qui pour le moment sont restés étrangers à la sanglante situation, mais sont en voie de prolétarisation ; 50 millions de paysans, qui ont fui les campagnes, vont de ville en ville, prenant les trains d’assaut, à la recherche d’un travail. Même pour la Chine c’est beaucoup ! Fort de luttes très dures, le prolétariat n’a pas manqué à cette occasion de faire sentir sa gigantesque présence par des grèves et en s’organisant de façon autonome sur le plan syndical. C’est de là que venait la véritable menace pour le régime. Celui-ci l’a bien avoué en reconnaissant qu’il avait peur d’une grève générale qui aurait pu paralyser toute la Chine. La crise politique pouvait constituer un détonateur pour le prolétariat ; c’est pourquoi elle a été désamorcée comme l’on sait, avec le sang de milliers de victimes.
Par les temps qui courent en Occident pourri de démocratie, cela semble presque un miracle que la classe ouvrière chinoise, excepté une juste grève de solidarité envers les victimes de tant de tourments, ne se soit pas laissée entraîner dans son ensemble dans l’habituelle, rancide et mortelle lutte pour la démocratie, pour une forme politique qui lui est mortellement adverse. Lutte dans laquelle elle aurait été massacrée d’une façon cent fois plus atroce que les étudiants de Pékin, et avec un bilan en victimes bien plus désastreux. D’ailleurs les deux premiers exécutés furent des ouvriers. Il s’agissait de deux leaders de ces unions ouvrières qui se sont constituées de façon indépendante du régime durant les événements.
En effet, le prolétariat est le véritable ennemi de l’État chinois, du parti soi -disant “communiste”. Il est le véritable et formidable antagoniste du régime. Même si les mitraillettes qui ont balayé les rues furent aussi tournées vers lui, il a eu la force et la volonté de ne pas se laisser attirer bar un exemple sûrement héroïque, mais qui ne le concerne pas. Il pouvait d’autant moins être attiré par ces idéaux petits bourgeois, qu’il a fait les frais des mesures économiques de libéralisation. Si il a dans un premier temps (1978 à 1984) réussit à faire augmenter ses salaires en valeur réelle – il s’agit surtout du prolétariat de la grande industrie d’État -, il a dû par la suite se battre pied à pied pour maintenir son niveau de vie et ses conditions de travail. D’abord en offrant une résistance passive et en exerçant une pression sur l’encadrement, puis en organisant des grèves perlées.
Nous trouvons là, la meilleure garantie que lorsque le prolétariat chinois relèvera la tête et se dressera contre l’État de ses patrons, il fera non seulement trembler la Chine, mais le monde entier !
La grande grève du service de la Santé en France qui a mis en branle à l’échelle nationale les infirmières, tant des établissements publics que privés, et à leur suite les autres catégories de personnel, constitue pour ce secteur le plus grand mouvement de cet après guerre et peut être même de toute l’histoire de la Santé.
Jamais l’on a vu une telle mobilisation du personnel de Santé, surtout des infirmières considérées jusqu’ici comme un corps docile. Un précédent avait eu lieu avec la grève de 1975 qui a abouti, entre autre, à l’instauration de la prime Veil41 pour les infirmières, qui mal payées, fuyaient et continuent à fuir vers le privé. Alors, comme maintenant, le mouvement était parti des infirmières. A leur suite, devant leur succès, les paramédicaux, et surtout le corps des laborantins qui s’était vu rétrograder du statut d’actif à celui de sédentaire (ce qui entraîna un changement de l’âge de la retraite ; celui-ci passant de 55 à 60 ans), leur emboîta le pas, mais malheureusement pour n’obtenir qu’un maigre résultat.
Cependant la comparaison s’arrête là. En 1975 le mouvement était resté circonscrit à l’Assistance Publique (les hôpitaux publics de la région parisienne.) et après une brève escarmouche, ayant obtenu quelques résultats tangibles, les infirmières reprirent le travail. Devant ce rapide succès, les laborantins avec quelques kinésithérapeutes et manipulateurs radio se mirent à leur tour en grève. Déjà à l’époque, sans en utiliser le mot, avec l’appui de la CFDT ils s’organisèrent en “coordination“. Mais complètement isolés du reste du personnel, aussi bien à cause de l’esprit corporatiste qui règne dans cette catégorie, qu’à cause de l’hostilité des syndicats, dont surtout celle de la CGT, leur grève fut longue (elle dura plus d’un mois et demi) et se termina sur un demi-échec.
Rien de comparable donc, tant par l’étendue que par la profondeur avec le grand mouvement qui agita le secteur de la Santé de fin septembre jusqu’au début de novembre. Les infirmières en furent incontestablement le moteur. Elles montrèrent une détermination et un degrés de mobilisation qu’aucune des autres catégories, et de loin, ne surent atteindre. Et c’est bien ce qui fut le drame de ce mouvement.
Car si les infirmières manifestèrent une profonde détermination et un haut degré d’organisation, elles montrèrent tout autant, tout comme les conducteurs de train durant la grève des cheminots de l’hiver 86-87, un corporatisme obstiné qui ne faiblit pas tout au long du mouvement.
Par leur nombre (270.000 en France) et leur position stratégique, les infirmières ont incontestablement un poids incomparable. En outre dans la hiérarchie du personnel, elles ne se trouvent pas au bas de l’échelon, mais en haut avec les paramédicaux (laborantins, manipulateurs radio, kinésithérapeutes). I1 s’agit donc parmi les salariés d’un corps relativement “bien” payé et possédant une qualification professionnelle certaine.
Bien qu’ayant des conditions de travail difficiles (peu de week-end avec travail en équipe organisé suivant le principe des trois huit), leur haute qualification professionnelle et leur salaire plus élevé, par rapport à ceux des agents hospitaliers et des aides soignantes, créent chez elles, à l’instar de l’aristocratie ouvrière, tout comme chez les paramédicaux, une mentalité petite bourgeoise, qui se trouve bien souvent renforcée par leur origine sociale.
Si l’on ajoute à cela leur nombre et leur position stratégique qui leur donnèrent l’illusion d’avoir une force suffisante pour faire fléchir le pouvoir et faire aboutir leurs revendications, on comprend aisément l’origine de l’esprit borné, résolument corporatiste qu’elles manifestèrent durant la lutte.
RENTABILISATION ET COMPRESSION DE LA MASSE SALARIALE.
Depuis plusieurs années, très exactement depuis le gouvernement socialiste de Fabius en 1984, le service hospitalier, comme l’ensemble du service public, est soumis au régime de l’austérité. La crise économique du capitalisme et l’énorme endettement de l’État qui en a résulté ont conduit ce dernier à prendre des mesures d’économie et à revoir l’ensemble de sa politique en matière de service public. La règle d’or est la rentabilisation, ce qui passe inéluctablement par une plus grande productivité. L’hôpital est conçu désormais comme une entreprise qui doit avoir un bilan, sinon positif, du moins équilibré. Comme la masse salariale représente les 2/3 des dépenses hospitalières, il s’agit avant tout pour les pouvoirs publics de comprimer ce poste en arrêtant l’embauche, en augmentant la productivité (notamment par l’introduction de l’automation partout où cela est possible et de l’informatique), en appliquant une politique d’économie du personnel grâce à un redéploiement par fermeture de certains services et une mise en commun de certains matériels. En outre, la rotation du malade, qui entre temps est devenu un client, c’est-à-dire un porte monnaie sur pattes (il s’agit de faire fonctionner le tiroir caisse), doit être la plus rapide possible afin d’optimiser l’utilisation d’un matériel coûteux. Tout ceci s’effectue, bien entendu au nom d’une plus grande humanisation des hôpitaux ! Pour ça les bourgeois ne manquent pas d’aplomb !
Outre la diffusion au sein du service hospitalier d’un esprit mercantile, la réforme hospitalière se traduit pour le personnel par un accroissement de charge de travail et par une dégradation de ses conditions de travail. De même tous les petits avantages, pourtant peu nombreux, sont au fil du temps grignotés. Il n’est pas une catégorie de personnel qui ne soit touchée. Certaines sont même condamnées à terme. Ainsi le personnel ouvrier et les agents hospitaliers (ces derniers remplissent des fonctions de brancardage et servent de coursier en tout genre) sont appelés à disparaître. D’autres catégories, comme les laborantins, à plus ou moins long terme, sont menacées de déqualification. Aux techniciens actuels risque de se substituer une masse de sous techniciens presse bouton, à côté desquels se trouvera une minorité de super techniciens qui se consacreront à des travaux plus complexes demandant une plus grande qualification. Si l’on ajoute à cela le blocage des salaires, ou son quasi blocage pour les deux dernières années, l’on aura un tableau presque complet de la situation du personnel hospitalier.
Pour réaliser cette réforme en profondeur, qui est loin d’être terminée, les gouvernements successifs (d’abord celui de gauche, puis celui de droite et enfin aujourd’hui de nouveau celui de gauche) s’en donnent les moyens juridiques en révisant, dans la plus grande discrétion, les textes concernant la vie professionnelle (titre 4 de la fonction publique) des personnels de santé. De ce qu’il en a transpiré, à travers quelques entrefilets dans la presse, l’on a ainsi appris que (tout en étant rattaché aux fonctionnaires, alors qu’auparavant les personnels de Santé n’en étaient qu’assimilés), sous certaines conditions – notamment lors de la fermeture d’un service -, il sera désormais possible d’être licencié.
LE STATUT JURIDIQUE : ILLUSION PETITE BOURGEOISE.
Les infirmières, qui se trouvent au cœur du service hospitalier, ne pouvaient pas ne pas être touchées par cette profonde réforme. Comme les autres catégories, elles ont vu leurs revenus diminuer, leur charge de travail augmenter et leurs conditions de travail se dégrader. Comme les autres, et peut- être plus que d’autres, elles se sentent menacées dans leur avenir. En prévision de la création du grand marché européen unique de 1992 qui verra la libre circulation des marchandises et des travailleurs, les différents gouvernements européens prévoient la formation d’un statut européen unique des infirmières.
Avec le chômage existant, le marché unique européen se traduira inéluctablement par une plus grande concurrence entre les travailleurs, qui sont soumis à la loi de la valeur comme n’importe quelle marchandise. La force de travail est une marchandise qui se vend et s’achète comme n’importe quel autre article. C’est là une des lois économiques fondamentales du capitalisme. À qualification plus ou moins égale, on embauche celle qui coûte la moins chère.
Une des grandes peurs des infirmières, dans l’état d’insécurité actuelle, est de se voir concurrencer par des infirmières moins payées venant d’Angleterre, de Belgique, voire du Portugal. Et que l’on en profite pour diminuer le niveau de leur qualification professionnelle. Leur credo, face à cette menace, consiste à réclamer un statut européen unique aligné, non pas sur le niveau le plus bas, mais sur celui le plus haut, notamment le leur ; celui des IDE (infirmières diplômées d’État) françaises. A tel point que la goutte d’eau qui fit déborder le vase a été le décret Barzac de décembre 1987, qui prévoyait que le concours d’entrée aux écoles d’infirmières serait désormais accessible à toute personne pouvant justifier de 5 ans d’activité salariée. Ce qui revenait pour elles à un nivellement par le bas de l’accès aux études d’infirmière ; le baccalauréat n’était plus nécessaire, ni non plus un examen équivalent.
A côté des revendications de salaire, d’effectifs et de promotion professionnelle, qui sont communes à toutes les catégories de personnel, dès le début de leur mouvement, elles ont mis en avant la revendication d’un statut juridique qui garantirait leur avenir en définissant leurs fonctions et leur qualification. C’est évidemment 1à où elles se bercent d’illusions. Un statut juridique n’a jamais garanti aucune profession contre la déqualification et la concurrence. Celles-ci résultant de lois économiques qui se rient de toutes entraves juridiques. La soif incessante de profit pousse le capital à augmenter toujours plus la productivité par le morcellement des tâches et l’introduction de l’automation. La simplification des gestes qui en résulte conduit à l’éclatement des anciens métiers en une multitude de sous professions, exigeant une force de travail moins qualifiée et partant moins chère. Parallèlement, l’apparition de nouvelles technologies conduit à la disparition des activités liées aux anciennes techniques et au développement de nouvelles professions qualifiées, qui à leur tour subiront, du fait du progrès technique, le même processus de déqualification.
Évidemment on ne peut pas demander à la grande masse des infirmières de comprendre l’inéluctabilité de ce processus en régime capitaliste. Aussi leurs illusions petites bourgeoises et leur réflexe corporatiste n’est pas pour nous étonner. Surtout chez un corps professionnel qui ne possède aucune tradition de lutte et qui s’éveille seulement aux conflits sociaux, et dont la position au sein de la Santé est le pendant de celle de l’aristocratie ouvrière.
A cela l’on doit ajouter l’ambiance de crétinisation générale qui caractérise notre triste époque. Crétinisation créée non seulement par toute la propagande bourgeoise, par l’intermédiaire des mass media, mais aussi renforcée par celle de l’opportunisme au sein des travailleurs, qui les conforte dans leurs illusions démocratico-juridiques.
Ainsi la CGT, devant la menace que fait planer le marché européen unique, en profite pour distiller son ignoble propagande chauvine. A l’autre bout, la CFDT, se fait le chantre de l’Europe du progrès social. Toutes deux bernent les travailleurs et les conduisent dans une impasse.
LES COORDINATIONS : VOLONTÉ DE S’ORGANISER EN DEHORS DES SYNDICATS DE RÉGIME.
Au delà de ces limites (le fait que les autres catégories n’ont pas su se mobiliser avec la même détermination et la même profondeur que les infirmières, et le corporatisme qui fut l’obstacle majeur sur lequel buta ce mouvement), la grève de la Santé a eu des caractéristiques particulièrement importantes et exemplaires pour l’ensemble des travailleurs.
Elle a confirmé de façon extraordinaire la tendance, apparue depuis quelques années dans le monde du travail, à s’organiser en dehors des syndicats de régime. Cette tendance s’est d’abord exprimée par un mouvement de désyndicalisation, qui depuis la crise de 1975 ne fait que s’approfondir. Les grèves bidons de 24h avec les manif- promenades d’appui aux négociations rituelles syndicats-patronat, desquelles rien ne filtre, les guerres de chapelle entre les différents syndicats, allant jusqu’à organiser chacun de leur côté, lors du 1° Mai, leur propre défilé, pour mieux diviser les travailleurs, enfin non seulement leur impuissance à les défendre contre les dures attaques qu’ils subissent de façon ininterrompue depuis 1975, mais encore le rôle de pompiers sociaux qu’ils assument durant les conflits, ne peuvent conduire qu’au dégoût et à leur désaffection. À ce premier mouvement, vient s’ajouter depuis la fin des années 70, la volonté de ne plus confier l’organisation et la direction de la grève à de tels organismes.
On peut citer, comme moments les plus saillants de cette tendance, la création en mars 1981 du syndicat de lutte des travailleurs d’Usinor Dunkerque, à la suite du grand conflit dans la métallurgie en 1979 ; l’organisation en délégués d’atelier avec formation d’un comité de grève par les ouvriers immigrés de l’usine Citroën d’Aulnay sous Bois, au printemps 82, et par ceux de l’usine Talbot l’année suivante, autres grands conflits marquants de ces dernières années ; et enfin plus récemment l’apparition des coordinations dans la lutte des cheminots de l’hiver 86-87.
Avec le mouvement de la Santé le phénomène a pris une ampleur sans précédant. Au moment le plus fort de la grève, la grande manifestation nationale du 13 octobre a rassemblé derrière les coordinations plus de 100.000 personnes. Ce qui implique une influence réelle bien plus importante. De nombreux personnels étant obligés de rester dans les établissements pour assurer le service minimum.
Autre caractéristique importante, à la différence de la coordination des conducteurs de train qui s’en remettait aux syndicats pour les négociations avec la direction, les coordinations de la santé voulurent négocier directement avec le ministère, sans passer par les syndicats. Le ministère non seulement dut les recevoir, mais encore pressé par les événements après la grande manifestation, dans la nuit du 13 octobre, il mena des négociations parallèles avec les syndicats et la coordination des infirmières pour tenter d’aboutir à un accord. Le premier ministre en personne se déplaça durant cette nuit mémorable. On connaît la suite : la Coordination Nationale des Infirmières rejeta les propositions gouvernementales que les syndicats de régime, sauf la CGT, s’empressèrent de signer 10 jours plus tard.
La marginalisation des syndicats fut un autre fait notable de ce conflit. Non seulement la grève fut de bout en bout organisée et dirigée par les coordinations, mais durant les manifestations les syndicats étaient relégués en fin de cortège avec des troupes réduites à la portion congrue.
La facilité avec laquelle les Coordinations se développèrent s’explique en partie par la faible syndicalisation du secteur de la Santé, et surtout des infirmières qui ne comptent que 8% de syndiquées. Cependant, si la participation des infirmières aux luttes sociales est un phénomène nouveau, le secteur de la Santé n’a pas toujours été désyndicalisé. Au contraire dans le passé les syndicats avaient une influence notable. Mais comme dans les autres secteurs, depuis la crise de 75, ils ont vu leur influence décroître régulièrement.
LE RÔLE DES SYNDICATS TRICOLORES ET DE LA GAUCHE SYNDICALE.
Bien que la grève dans la Santé ait montré la faible représentativité des syndicats dans ce secteurs, ce serait une erreur de conclure activement que leur poids est négligeable. Loin de là ! D’abord partout ils ont contribué au renforcement de l’esprit corporatif. Là où ils avaient la possibilité d’organiser les travailleurs ils l’ont fait sur la base de la catégorie. Bien qu’ils prétendaient parler au nom de tout le personnel, ils s’agissait pour eux de traiter les problèmes de chacun, catégorie par catégorie. Faisant ainsi le jeu du gouvernement. On négociait d’abord pour les infirmières, ensuite on passerait aux autres catégories, les unes après les autres !
D’autre part la création de la coordination infirmière s’est faite avec l’aide de la CFDT Santé qui a prêté ses locaux, son matériel et son concours, permettant ainsi à la gauche syndicale de jouer un mauvais jeu. Après la manifestation du 13 octobre, la Fédération de la CFDT était prête à signer les propositions gouvernementales avec FO et la CFTC. Tout comme le gouvernement, les syndicats de régime voyaient d’un mauvais œil la poursuite du mouvement qui débordait celui des infirmières et qui pouvait faire tâche d’huile sur le reste de la fonction publique. Cependant les dirigeants de la CFDT comprenaient bien qu’il ne leur était pas possible de signer tant que le mouvement conserverait toute sa vigueur et risquait même de s’amplifier. Aussi attendirent-ils impatiemment les signes d’un reflux. Ce n’est que le lundi 24 octobre, après que la coordination infirmière eût suspendu la grève, qu’ils purent se précipiter au ministère.
LES PRESSIONS À LA REPRISE DU TRAVAIL.
Sans les infirmières, dont le poids était prépondérant dans le mouvement de la Santé, les autres catégories qui ne s’étaient pas mobilisées avec la même ampleur et la même détermination ne pouvaient pas tenir longtemps. Aussi la suspension de la grève par les infirmières fut un tournant décisif signant le début du repli.
Après le 13 octobre, les infirmières subirent des pressions multiples, tant dans les services de la part du corps médical qui commençait à trouver la grève bien longue, qu’à l’extérieur. Si au début du mouvement les media montrèrent une image favorable à l’infirmière, le ton changea après le 13. Toute une campagne fut menée pour les inciter à la reprise du travail. Dans leur foyer elles subirent bien souvent des pressions de la part du mari qui commençait à se lasser d’avoir à s’occuper des travaux domestiques et des enfants. Rappelant assez crûment la condition féminine dans nos sociétés de classe. Enfin dans la coordination, la gauche syndicale, qui s’était présentée sous l’apparence de l’ami en “prêtant” son “aide” et ses locaux, put jouer son sale jeu en pesant de tout son poids pour inciter à la reprise.
Quant à la CGT, qui avait refusé de signer les accords (et quels accords ! Ceux-ci non seulement ne contenaient pratiquement rien pour les autres catégories du personnel, mais prévoyaient même jusqu’à 100% de retrait du salaire pour ceux qui continueraient la grève !) et appelait à la poursuite de la grève, tout en ayant un langage maximaliste, dans les faits elle continuait à inciter les travailleurs à s’organiser corporativement. Lorsque la Coordination du Personnel de la Santé, qui cherchait à regrouper l’ensemble des travailleurs sans distinction de catégorie sur une plate-forme commune, appela à une manifestation le 21 octobre et à un rassemblement le vendredi 28 octobre, comme par hasard les mêmes jours la CGT appela alors à une autre manifestation.
LE CORPORATISME.
Cependant on ne peut pas réduire la cause de l’échec du mouvement au simple rôle négatif des syndicats de régime. A eux seuls, ils n’auraient pas fait le poids. Non, le principal obstacle sur lequel vint buter le mouvement de la Santé résultait de sa propre limite : le corporatisme !
Il ne s’agissait pas d’un sentiment et d’un état d’esprit entretenus artificiellement par les syndicats et par les coordinations catégorielles, même si elles ont contribué en retour à figer cet état de fait. Malheureusement, dans l’état actuel des choses, le corporatisme était, et est profondément ancré chez les infirmières et les paramédicaux.
L’on a accusé les coordinations d’avoir divisé le personnel en suscitant le corporatisme. A l’inverse c’est le corporatisme dominant qui a créé les les coordinations catégorielles. C’est parce qu’elle était catégorielle que la coordination de infirmières a eu tant de succès et a pu rassembler si largement les infirmières.
Celles-ci se sont mobilisées avant tout sur une base professionnelle, en rejetant les autres catégories. Reproduisant le même comportement que les conducteurs de train en 86.
D’une part leur importance stratégique dans la Santé et leur nombre leur a donné l’illusion qu’elles pouvaient vaincre avec leur seule force. De l’autre l’absence de tradition de lutte, leur idéologie et leur mentalité petites bourgeoises les ont empêché de comprendre que la Santé formait un tout, que leurs collègues de travail se trouvent sur la même barque, et qu’avec leur aide non seulement la grève aurait été plus facile, mais elles auraient acquis une force incomparable. Elles auraient pu rassembler l’ensemble du personnel autour d’elles sur une plate-forme revendicative commune. Toutes les autres catégories étaient prêtes à les suivre.
Lors de la manifestation du 13 octobre, qui fut l’apogée du mouvement, elles avaient atteint le maximum de leurs possibilités (plus de 70.000 infirmières défilèrent alors dans les rues de Paris). Les nouvelles concessions que le gouvernement fut contraint de lâcher à la suite de ce grand défilé, correspondaient au maximum de ce qu’elles pouvaient arracher avec leurs seules forces. Elles avaient alors le choix entre, ou s’arrêter, ou continuer le mouvement en faisant appel aux autres catégories. C’est parce qu’elles ne surent pas et ne voulurent pas franchir cette étape décisive, qu’après trois semaines, subissant des pressions de toutes parts, exténuées, elles durent se résigner à suspendre la grève.
LA COORDINATION NATIONALE DU PERSONNEL DE LA SANTÉ.
A côté de la coordination infirmière, dès le 29 septembre, à la suite de la manifestation qui rassembla 20.000 personnes, fut créée la coordination du personnel de santé qui visait à rassembler toutes les catégories sur une plate-forme revendicative commune :
2000F d’augmentation mensuelle pour tout le personnel.
Intégration des primes dans le salaire de base
Augmentation des effectifs
Pas de salaire inférieur à 6000F nets
Le 13° mois
Droit à la retraite à 55 ans pour toutes les catégories de personnel
Le droit pour tous à la promotion professionnelle.
Parmi toutes les coordinations, celle des infirmières était la plus grande. Les autres qui étaient de petites coordinations venaient loin derrière. Néanmoins parmi elles la coordination nationale du personnel de la Santé était la plus importante. Pour avoir une idée approximative de sa force on peut se rapporter à la manifestation nationale qu’elle organisa le 21 octobre et qui regroupa au maximum 10.000 personnes, mais plus vraisemblablement aux alentours de 5000 personnes. Il faut préciser cependant que le mouvement était déjà sur sa pente descendante.
On était loin des 100.000 personnes, composées pour les 2/3 d’infirmières, de la manifestation du 13. Qui avait toutefois eut lieu à l’appel de l’ensemble des coordinations et de la CGT.
Au début du mouvement rien n’était joué et l’on pouvait espérer qu’il aurait été possible d’unifier l’ensemble du personnel sur une plate-forme revendicative commune ; qui somme toute correspondait à 90% des revendications mises en avant par les autres coordinations. De fait, la coordination nationale du personnel de la Santé, qui étendait ses ramifications sur presque tous les hôpitaux de Paris et dans un grand nombre d’établissements de province, remporta de beaux succès. A Beaujon, à Henri Mondor, à la Pitié-Salpétrière, à St Antoine (quatre grands établissements hospitaliers de Paris), dans certains hôpitaux de province comme à Lyon, elle réussit à regrouper la majorité du personnel en lutte. À Henri Mondor au travers d’un comité de grève il fut possible de tenir des assemblées générales communes avec la coordination des infirmières.
Malheureusement c’est l’aspect corporatiste qui l’emporta. Et ceci parce que les autres catégories de personnel ne surent pas se mobiliser suffisamment pour permettre d’inverser le processus. Les raisons en sont multiples. À côté des infirmières, la grande masse des personnels hospitaliers est composée d’aides soignantes et d’agents hospitaliers qui se trouvent en bas de la hiérarchie et qui de ce fait en subissent tout le poids. Ce qui rend leur mobilisation plus difficile. La conspiration du silence des mass media qui focalisaient volontairement l’actualité sur les infirmières, en découragea aussi un grand nombre. A cela vint s’ajouter le rôle négatif exercé par les syndicats et les coordinations catégorielles. Le sentiment de rejet qu’éprouva le reste du personnel de la part des infirmières eut aussi une influence négative.
Comme dans la grève des cheminots, deux coordinations apparurent donc. Celle catégorielle des infirmières et celle inter catégorielle du personnel de Santé. Les autres coordinations, beaucoup plus petites eurent un rôle de frein en contribuant à fractionner encore plus le mouvement. Le fait que dans la plupart des conflits sociaux, le corporatisme l’emporte, correspond à la situation actuelle, qui voit partout depuis 1926 le triomphe de la contre-révolution, et dont l’on ne sortira pas sans une profonde rupture au sein de la société bourgeoise. Rupture qui ne pourra venir que d’une crise type 1929, qui tel un tremblement de terre bouleversera les fondements de cette société. Les luttes sociales qui depuis la crise de 1975 agitent sporadiquement la société bourgeoise sont autant de prodromes de la future tempête sociale. Localement, suivant la gravité de la situation économique, momentanément l’unité des travailleurs peut triompher. Et là où nous pouvons exercer une influence avec nos modestes forces nous devons travailler dans ce sens. Comme nous l’avons fait dans le mouvement de la Santé à travers la coordination du personnel de la Santé.
En Belgique parce que la situation économique est plus grave, les grèves hospitalières se sont faites sur une base unitaire.
LA GRÈVE HOSPITALIÈRE D’OCTOBRE 1978 EN ITALIE : LA DÉMOCRATIE CONTRE LES TRAVAILLEURS.
De ce point de vue il est intéressant de comparer la grève que nous venons de vivre dans le secteur de la Santé avec le mouvement hospitalier d’octobre 1978 en Italie. Là aussi la grève fut nationale et échappa totalement aux syndicats de régime. Mais à la différence du mouvement français, elle ne fut pas corporatiste ; tous les travailleurs luttant au coude à coude sur une plate-forme revendicative commune, elle eut de ce fait une tournure beaucoup plus radicale.
Du point de vue économique la situation hospitalière était, et est toujours, bien plus dramatique. Les conditions de travail s’étaient gravement dégradées et le niveau de vie avait nettement baissé au fil des ans. Tous se sentaient menacés dans leur avenir professionnel par les fermetures de services et même d’établissements entiers. La grève dura un mois et fut proclamée et organisée par la coordination hospitalière citadine, qui dérivait de la coordination hospitalière de base, laquelle durant plusieurs années avait déjà développé une lutte syndicale classiste.
Voici comment à l’époque nous avions analysé ce mouvement dans notre journal “Il Partito Comunista” (novembre 1978 ; n°1157) :
« Durant ces trente jours, tous, plus ou moins ouvertement, furent contraints à se montrer tel qu’ils sont, à établir dans quelle position ils se trouvent vis à vis de la classe ouvrière. La grève des travailleurs hospitaliers a eu le mérite de mettre à nu l’identité politique et sociale de tous les protagonistes, directement ou indirectement impliqués dans ce puissant conflit. (…) La première observation qui s’impose, c’est qu’une catégorie de travailleurs, pour ne pas se laisser étrangler par des salaires de misère, a dû ébranler le mur de protection du régime érigé par les syndicats tricolores, tous bâtis sur le modèle fasciste. La preuve en est, les bonzeries syndicales se sont ouvertement déclarées ennemies du mouvement de grève et l’ont saboté et calomnié.
Seconde observation : les faux partis ouvriers, le PCI et l’Unita en tête, ont déployé le maximum de force et d’énergie pour diviser les travailleurs, pour dresser contre eux l’opinion publique ; c’est-à-dire celle des petits bourgeois, de l’aristocratie ouvrière, des bourgeois, des “barons” et des mafiosi en tout genre.
Troisième observation : les nouveaux organes de la démocratie moderne, les Régions ont fait bloc avec les ennemis des travailleurs.
Enfin la dernière : le gouvernement voulu et présenté comme le meilleur possible, comme le plus démocratique, s’est effectivement démontré le plus démocratique, le meilleur possible pour la bourgeoisie contre les intérêts élémentaires des travailleurs.
Une autre considération encore : les étudiants, les groupuscules, les “révolutionnaires’’, les “ultras”, les gauchistes, où ont-ils fini ? Même quand une seule section de la classe ouvrière se met en mouvement sur des bases de classe, elle fait le vide autour d’elle. Elle a le pouvoir de cristalliser d’un côté les forces authentiquement révolutionnaires et prolétariennes et de l’autre tout ce qui est réactionnaire, authentiquement anti-ouvrier et anticommuniste.
Deux fronts bien distincts et visibles : d’un côté les ouvriers en lutte pour la défense de leurs intérêts matériels, avec des moyens d’action directs, de l’autre, le gouvernement, les partis, les syndicats et les régions, tous des organes périphériques de l’État, et derrières eux les classes et les couches sociales non prolétariennes. La démocratie implique la cohabitation civile de toutes les classes pour la conservation du régime capitaliste. Et bien, la grève des travailleurs hospitaliers a concouru à déstabiliser les fondements du régime démocratique ; elle a démontré que le prolétariat, enchaîné au char du capitalisme, est contraint d’en briser les liens pour défendre son existence. » (novembre 78.)
LA GRANDE PEUR DU GOUVERNEMENT ET DES SYNDICATS TRICOLORES.
La grève de la Santé en France n’a pas eu cet aspect radical, et elle ne pouvait pas l’avoir tant que les travailleurs de la santé restaient empêtrés dans leurs divisions catégorielles. D’un certain point de vue la grève fut même relativement facile. Les mass media ne se sont pas déchaînées contre le mouvement, au contraire elles ont diffusé une image plutôt sympathique de l’infirmière, tout en exerçant le plus souvent une conspiration du silence sur les autres catégories. Les syndicats, eux même, tout en exerçant leur sale travail habituel de division, ne se sont pas opposés ouvertement à la grève, ils ne l’ont pas calomniée.
Tout aurait changé si l’ensemble du personnel s’était battu sur une plate- forme revendicative commune, derrière une seule coordination. Le mouvement aurait pu d’ailleurs faire tâche d’huile sur les autres secteurs du service public. Le risque existait réellement. D’autres grèves dans ces secteurs ont éclaté à ce moment, notamment aux PTT (la Poste).
Chaque fois que des manifestations du service public furent organisées par les syndicats, la coordination du personnel de Santé appela à y participer. C’était effectivement la tactique juste ; car s’il y avait eu une réelle mobilisation des travailleurs, en se montrant dans la rue il aurait été possible d’établir des liens avec eux.
Pour la manifestation du 15 novembre qui avait lieu à l’appel de la CGT, des contacts furent pris avec la coordination des cheminots et des PTT, afin de défiler en commun. Sur les hôpitaux seule la coordination du personnel de santé diffusa des tracts et organisa des assemblées pour appeler à participer à la manifestation. La CGT, qui en était pourtant l’initiatrice, par peur d’une quelconque radicalisation se garda bien de diffuser le moindre tract, de répandre le moindre appel.
Malheureusement l’on put se rendre compte que seules étaient présentes les troupes de la CGT, que la grande masse des travailleurs était absente et qu’il y avait peu de chance pour que le mouvement puisse repartir du reste de la fonction publique.
Toutefois lorsque le mouvement était encore en plein essor, tout n’était pas joué. Il n’était pas dit qu’il resterait jusqu’à la fin purement catégoriel, ni qu’il ne ferait pas tâche d’huile sur le reste du service public. Et c’est bien de ça que le gouvernement avait peur. C’est pourquoi il était pressé de conclure un accord avec les infirmières. Et qu’après le 13 octobre, tous, syndicats, mass media, etc.., exercèrent le maximum de pression pour qu’elles reprennent le travail.
LE RÔLE DES ORGANISATIONS TROTSKISTES.
Un aspect frappant de cette grève fut l’apparente marginalisation de l’opportunisme traditionnel, nous voulons dire le stalinisme. À sa place, dans les coordinations se trouvaient partout présent les différents courants trotskystes.
Sans avoir l’importance des staliniens, il est indéniable que depuis la crise de 75 les trotskystes ont réussi à développer une certaine base ouvrière, et que l’on retrouve leurs militants dans tous les conflits sociaux d’une certaine envergure. Pour ne citer que les derniers en date, l’on peut rappeler la grève des cheminots, de la Snecma, des mécaniciens d’Air France, des postiers et bien sûr celle de la Santé.
Si bien que dans l’affrontement de classe de demain, les différents courants trotskystes viendront relayer l’opportunisme traditionnel, en apportant leurs propres confusions, en diffusant au sein du prolétariat leurs préjugés petits bourgeois et démocratiques.
La difficile recomposition de classe du prolétariat derrière son parti, qui n’aura pas peur de se réclamer ouvertement de la dictature du prolétariat et de l’abolition du salariat, passera par une lutte acharnée contre les différentes forme de l’opportunisme dont celle trotskyste.
Sur le terrain syndical, chaque tendance a sa propre tactique. Le courant le plus à droite, l’OCI, encore appelé PCI, qui au sein de FO fricote avec Bergeron (secrétaire général de la CGT), est pour l’intersyndicale et contre les coordinations. C’est-à- dire pour le front uni des syndicats tricolores, contre toute tentative de renaissance d’un syndicat de classe à partir de l’émergence de nouveaux organismes immédiats.
Les deux autres courants trotskystes au contraire se retrouvent derrière les coordinations. La “ligue communiste révolutionnaire” (LCR) participe à la création de coordinations corporatistes ( coordination des conducteurs de trains, des infirmières, etc..,), alors que “lutte ouvrière” (LO) contribue à la création de coordination intercatégorielle.
Autre point de différence entre eux, la LCR cherche à maintenir en vie les coordinations après la lutte, tandis que pour LO elles naissent et meurent avec le mouvement. Pour ces derniers la coordination vient compléter les syndicats en offrant une structure plus démocratique permettant aux masses de mieux s’exprimer. Elle est un succédané de ce que seraient les conseils ouvriers dans une situation révolutionnaire qui se voient confier la mission d’unifier démocratiquement le prolétariat. Dans cette optique – qui n’est pas propre à ce seul courant – la question syndicale devient secondaire.
Au contraire pour nous autres marxistes révolutionnaires, trois conditions sont nécessaires et suffisantes pour que le prolétariat puisse prendre le pouvoir. 1° l’existence d’un puissant prolétariat industriel ; 2° un important réseau d’organismes économiques immédiats qui enserre les larges masses prolétariennes ; 3° un parti communiste ayant acquis une influence décisive sur le prolétariat au travers du réseau syndical. La présence de conseils ouvriers est tout à fait secondaire. Ceux-ci pouvant surgir avant ou juste après la prise du pouvoir. En mars 1920, lors du putsch du général Kapp, et 1923 le parti communiste allemand aurait pu prendre le pouvoir. Or dans les deux cas il n’y avait pas de conseils ouvriers. Ces derniers se seraient formés juste après le renversement de la bourgeoisie.
LE RÔLE DU PARTI
Notre parti a essayé de faire entendre sa voix en agissant dans la coordination du personnel de la Santé. Le travail d’agitation et d’organisation fut porté contre tout ce qui divisait les travailleurs de la Santé (le corporatisme, les syndicats tricolores et les coordinations catégorielles), en essayant de regrouper tous les travailleurs, syndiqués et non syndiqués, derrière la coordination du personnel de la Santé, ou du moins, en les invitant à s’organiser en une seule coordination.
Parallèlement on tenta d’expliquer le besoin d’une organisation économique de classe qui rassemble tous les travailleurs, par delà les divisions de catégorie et de métier, et qui soit donc capable de se maintenir indépendamment de la contingence des conflits. Comme le fit naguère la CGT au temps de Jules Guesde et Lafargue et plus tard avec Rosmer et Monatte.
Ce point est fondamental, car ce n’est pas par la démocratie que l’on unifiera le prolétariat, mais par la lutte en développant le sens de la solidarité et de l’organisation de classe. Tant que la bourgeoisie se maintiendra au pouvoir, l’idéologie dominante sera la sienne et les communistes resteront une minorité. Néanmoins la grande masse des travailleurs est poussée, par les nécessités économiques à défendre ses intérêts matériels contre les attaques de la bourgeoisie. Ce qui l’oblige à s’organiser sur le plan économique. On peut rappeler ce que Marx et Engels écrivirent à ce propos dans le “Manifeste du Parti Communiste” :
« La concurrence croissante des bourgeois entre eux et les crises commerciales qui en résultent rendent les salaires des ouvriers de plus en plus instables ; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend leur condition de plus en plus précaire ; les collisions individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent à former des coalitions contre les bourgeois ; ils s’unissent pour défendre leurs salaires. Ils vont jusqu’à former des associations permanentes, pour être prêts en vue de soulèvements éventuels. Ça et là, la lutte éclate en émeutes.
De temps à autres, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union de plus en plus large des travailleurs. Cette union est favorisée par l’accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui font entrer en relation les ouvriers de localités différentes. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales de même caractère en une lutte nationale, pour en faire une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l’union que les bourgeois du Moyen âge mettaient des siècles à établir, avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.
Cette organisation des prolétaires en classe, et donc en parti politique, est sans cesse de nouveau détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. »
A l’évidence les syndicats tricolore ne remplissent pas cette fonction, et il est illusoire de croire qu’un jour il sera possible de les transformer. Désormais le processus d’intégration de ces organismes au régime actuel est irréversible. C’est pourquoi les travailleurs sont poussés, et le seront toujours plus, à s’organiser en dehors et contre eux.
Le devoir du parti est d’encourager ce processus, le seul qui pourra conduire à la renaissance de vrais syndicats de classe perméable à l’influence du parti communiste.
“7. (…) Dans les périodes défavorables et de passivité de la classe prolétarienne, le parti a pour tâche de prévoir les formes et d’encourager l’apparition des organisations immédiates à objectifs économiques qui, dans l’avenir, pourront même prendre des aspects tout à fait nouveaux, après les formes bien connues telles que ligues de métier, syndicats d’industrie, conseils d’usine, etc. Le parti encourage toujours les formes d’organisation qui facilitent le contact entre les travailleurs de différentes localités et de différents métiers et leur action commune, et repousse les formes d’organisation fermées.” (Thèses caractéristiques du parti. 1951).
En conclusion l’on peut dire maintenant que partout où éclatera une lutte quelque peu radicale, les travailleurs seront conduits à s’organiser en dehors des syndicats de régime. Et lorsque ce phénomène, qui est devenu banal en Italie, tout du moins dans les services publics, aura pris une certaine ampleur en France, l’on peut s’attendre à ce qu’il traverse le Rhin et la Manche.
La réunion périodique de travail du parti s’est tenue à Florence samedi 6 et dimanche 7 mai. Comme une sonde notre travail diligent traverse ces longues décennies de détritus incohérents des fausses écoles et illusions sociales – la démocratie, la paix, le progrès, le socialisme en un seul pays, etc… – qui s’accumulent et se répètent de façon désordonnée, sans logique historique ni issue, dans le seul but de masquer le magma comprimé de l’expropriation planétaire de classe, de la lutte entre les classes, de l’inévitable guerre inter-capitaliste, du marxisme original, qui, science éversive d’une seule classe, est l’unique qui n’est pas contraint à mystifier et nier ces phénomènes. Cette œuvre de prospection est aujourd’hui d’une difficulté extrême pour le parti, non certes pour la dureté des couches de pourriture à traverser, mais à cause de leur puissance presque séculaire, et de l’atmosphère droguée que les opérateurs respirent à la surface.
Les rapports que nous exposons aux réunions et que nous diffusons avec notre presse sont vus dans ce sens, non comme une démonstration de culture individuelle ni de groupe, mais un travail collectif de manutention empressée de l’ensemble parti-programme communiste, et de relevés objectifs et passionnés tout à la fois de l’état des fissures qui s’ouvrent de plus en plus sans les bastions de la société capitaliste mourante.
Dans une coïncidence non fortuite avec la trouvaille “écologique” imposée aux manifestations nonchalantes du dernier Premier Mai – et seulement pour ne pas avoir à parler de ticket et de retraites -, la réunion commença par l’exposé d’une première ébauche, qui sera développée plus à fond dans la prochaine réunion. Il s’agissait de polémiquer sur l’ultime horreur réactionnaire à la mode, la soi-disant “biosociologie“, selon laquelle, en s’appuyant sur les paroles d’Engels, l’homme est un animal, et il faut surtout qu’il le reste ! C’est un évolutionnisme tardif, vraiment “bestial”, comme disent les jeunes. Des arguments toujours discutés dans la sphère bourgeoise, comme les conclusions les plus générales de la théorie de la thermodynamique et de son troisième principe ainsi que les modèles physiques d’univers ouvert ou fermé étaient cités.
La réunion se poursuivait sur le thème des tâches et forme du parti communiste dans l’arc historique des premières sectes communistes au Manifeste et à la Ligue, jusqu’à la fondation de la I ère Internationale et à sa dissolution décrétée par Marx lui-même. Nous mettions en évidence l’opposition catégorielle abusive entre parti historique et parti formel, programme et organisation militante, en interprétant la phrase connue de Marx que le parti était, à des moments donnés, réduit à lui et son ami Engels. Les lettres entre les deux sont un merveilleux exemple de correspondance de parti, non dans le sens politique de détachement froid et prudent, mais de compagnons qui tendent à travailler ensemble, c’est-à-dire se discipliner, se conseiller, s’aider dans l’unique bataille. A l’extérieur du parti, il n’existe pas d’autres sujets dépositaires possibles du programme. S’éloigner de l’organisation pour atteindre le programme n’a aucun sens.
Dans les époques de contre révolution, après 1848 comme après 1926, la tâche du parti a été la recherche des causes de la défaite, aujourd’hui en particulier les erreurs tactiques de la IIIème Internationale, et démasquer le faux socialisme russe et chinois. C’est le travail doctrinaire de recherches historiques du parti, réuni à la force physique contingente d’un mouvement de classe renaissant qui contraindront l’État russe à avouer sa nature capitaliste.
Le rapport sur l’ Irlande a constitué l’introduction à un travail bien plus ample que le parti conduit sur la question irlandaise. Après s’être arrêté un instant sur les dernières évolutions électorales de l’ IRA, qui montre de plus en plus ouvertement son vrai visage démocratico-populiste et bourgeois, le relateur a synthétiquement décrit les vicissitudes à travers lesquelles l’Irlande est passée ces deux derniers siècles. Les généreuses luttes de la période qui va de la révolution américaine aux premières décennies du 19ème siècle furent chaque fois défaites, surtout parce que l’Irlande avait la disgrâce d’être trop proche de l’Angleterre. La grande famine des années 1840 fut provoquée non tant par les insectes que par les lois impitoyables d’un capitalisme en développement rapide. C’est aussi de cette période que date le développement industriel de 1′ Ulster, premier pas vers la différenciation entre les deux Irlande, clé de voûte pour comprendre les raisons réelles de la division actuelle. Mais ce fut seulement à partir de la fin du 19ème que le gouvernement anglais commença à exploiter systématiquement les contrastes entre catholiques et protestants, contrastes qui reflétaient les différences économiques réelles et croissantes entre le Nord et le Sud de l’ île. Cette politique s’intensifia dans les décennies suivantes, au fur et à mesure que le gouvernement de Londres se rendait compte qu’ il n’aurait pas réussi à poursuivre la domination de l’ Irlande entière ; dès lors la lutte pour l’indépendance s’identifia avec les catholiques.
Dans une Irlande coupée en deux, la guerre civile devint inévitable : renvoyée par la guerre ( qui vit cependant une courageuse mais infortunée insurrection à Dublin en 1916), elle explosa tout de suite après .
Le statut, offert par Londres, d’États formellement indépendant, même privé de l’Ulster, fut accepté par beaucoup des dirigeants indépendantistes, et le nouveau gouvernement commença en 1922 à constituer sa propre armée, dont le but était principalement de contrôler les nombreux ‘mécontents’ qui voulaient une Irlande unie. La lutte reprit de plus belle entre les ex-compagnons d’armes, et à la fin la bourgeoisie irlandaise parvint à “pacifier” le pays. Le capitalisme irlandais, plus agraire qu’industriel, avait réussi à avoir “son” État, mais seulement grâce à de lâches négociations avec Londres, et non par la force militaire et politique, et au prix de la renonciation à la partie la plus riche de l’île. Sa violence “révolutionnaire” s’exprima surtout vis-à- vis des rebelles qui n’acceptèrent pas l’accord capitulard.
Aujourd’hui le Sinn Fein continue à parler d’ Irlande unie comme d’un paradis sur terre, qui une fois conquis pourrait résoudre comme par enchantement tous les problèmes du pays, alors que ceux -ci sont causés au contraire par une situation économique de portée mondiale. Il s’agit en réalité d’un faux objectif que la bourgeoisie irlandaise agite face au prolétariat pour en détourner la force éversive, objectif que le prolétariat doit ignorer pour être libre de lutter par lui-même et pour lui seulement.Tandis qu’aux temps lointains de la bourgeoisie révolutionnaire, le marxisme a souhaité la formation d’ une Irlande indépendante, surtout parce que ceci aurait constitué une libération aussi pour les ouvriers anglais afin qu’ils luttent pour leur propre émancipation, aujourd’hui l’objectif de la réunification nationale est une déviation de la reprise sur des bases de classe des luttes économiques et politiques.
Les heures restantes du samedi furent consacrées aux camarades qui développent pour le parti des activités dans les groupes d’opposition syndicale pour la défense des travailleurs et contre le syndicalisme de régime. Tout d’abord un camarade français donnait un ample compte-rendu de la grève hospitalière de l’automne passé, de ses motivations, de l’instinctive volonté de s’organiser en dehors des syndicats bourgeois, et de ses faiblesses catégorielles. Ensuite il s’étendit sur l’intervention du parti dans la coordination inter catégorielle des hospitaliers, en insistant pour l’organisation et la lutte commune de tous les travailleurs du secteur, en opposition avec l’archipel multicolore de groupes confus du gauchisme soi-disant trotskyste. La transcription complète du rapport est publiée dans cette revue. Lui faisait suite un autre camarade pour informer le parti sur les derniers évènements du mouvement des COBAS de l’ École en Italie. La “victoire” électorale dans les élections du Conseil national étatique de l’instruction publique dans lequel la majorité du mouvement a voulu s’engager, comme nous l’avions prévu, a provoqué une fausse et dommageable “politisation” sinistroïde-parlementaire qui a amené à de stériles oppositions entre travailleurs, et à diffuser l’illusion que leurs problèmes sont solubles par le vote, et par de pareilles institutions, et non par la lutte et l’organisation. Les courants les plus opportunistes et de gauche syndicale ont tiré évidemment le plus d’avantages de l’apparent bon résultat électoral. L’autre erreur grave a été de ne pas participer organisés en Cobas aux grèves convoquées par les syndicats de régime contre les tickets sanitaires. Aucune décision n’a été prise, donnant l’impression par la suite de fermeture de l’horizon catégoriel et de reconnaissance tacite de l’exclusive confédération pour les problèmes et la mobilisation de la classe. De plus le danger de se faire entraîner par le courant de “gauche” des parents et des partis pour la défense de l’école soi-disant publique existe. A cette réunion de parti, nous organisions notre intervention à la grève générale du 10 mai et à la manifestation à Rome convoquée par les Cobas-école pour le 20, pour laquelle nous préparions le texte du tract qui est publié dans Il Partito de juin.
Le dimanche matin nous commencions les rapports à l’heure exacte avec la poursuite du compte-rendu de l’histoire de notre fraction de gauche dans la IIIème Internationale. Si en 1926 encore, au 6ème Exécutif Élargi, tout en dénonçant que la “pyramide” de l’ Internationale ondoyait dangereusement parce qu’elle s’appuyait non sur un parti mondial fonctionnant, mais sur le sommet de la section russe, nous ne nous considérions pas encore comme une fraction, et nous refusions de nous organiser ainsi. C’est seulement en 1928 qu’on donnera vie à la fraction Internationale de gauche. Le relateur fait la liste des faits qui détermineront la précipition définitive de la situation à l’intérieur du parti. Primo ce fut la directive erronée de travail syndical inspirée de la tactique du front unique, qui prévoyait le travail des fractions syndicales communistes non seulement dans les syndicats de classe, mais aussi dans les syndicats bourgeois, jaunes, scissionnistes, et directement fascistes. En parallèle l’ Internationale engageait des tractatives avec la Centrale syndicale bourgeoise d’ Amsterdam qui aurait dû être au contraire dénoncée aux travailleurs comme l’instrument de la conservation impérialiste. Évidemment ce fut Amsterdam qui après de longues tractatives stériles fit échouer le projet. Le second fait est constitué par l’attitude de Moscou vis à vis de la grève générale en Angleterre avec l’engagement de l’ Internationale dans la constitution du Comité anglo-russe. Le troisième grave égarement fut d’appuyer en Pologne le coup d’ État et la dictature militaire. Le PC polonais appuya d’abord Pilsuski qui n’était certes pas une nouvelle connaissance, puis subit une dure répression. L’ ‘erreur de mai’ fut dictée par Moscou, et fut attribuée comme cela devint une habitude aux seuls communistes polonais, alors qu’en réalité la responsabilité incombait au parti mondial.
1927 est l’année de la contre révolution en Chine, véritable et tragique démonstration de la faillite de la tactique du Front Unique. Même Trotsky dut convenir que du moins l’utilisation du front unique fut erronée. Comme de amples études du parti le démontrent, tandis que le PC chinois, dès 1924 après la formation des soviets, demandait à l’ IC de rompre avec le Kuomintang, celle-ci s’y opposa toujours en soutenant que le Kuomintang n’était ni un vrai parti, ni l’expression d’une seule classe. En 1926 elle le fit directement entrer dans l’ IC. Même quand Ciang Kai Shek réussit son coup d’ États et réprima dans le sang communistes et ouvriers, l’ IC interdit les grèves et les révoltes paysannes. L’insurrection de Schangaï se produisit en 1927 ; Ciang massacra les insurgés, mais l’ IC ne rompit toujours pas l’alliance.
On donna ici lecture à la réunion d’une page prévoyante de notre Ottorino Perrone, sur la juste interprétation à donner à la tactique léniniste au sujet des questions nationales.
Le relateur décrivit ensuite les attitudes aberrantes assumées contre les oppositions en Russie, qui culminèrent avec le limogeage de Zinoviev comme président de l’ IC. Pour le dixième anniversaire de la Révolution d’ Octobre, les oppositions, Trotsky y compris, commirent l’ingénuité d’appeler les masses à lutter contre la dégénérescence du parti : si les communistes eux-mêmes n’avaient pas pu sauver l’ Internationale, les travailleurs auraient pu le faire encore plus difficilement ! Ce rapport, qui sera publié sur la revue Comunismo, se poursuivra lors des prochaines réunions, en collaboration avec un camarade italien et une camarade française.
Deux autres camarades firent un exposé sur le Capital de Marx. Commentant le Premier Livre nous sommes revenus sur notre concept de critique de l’économie politique, entendue non comme une nouvelle “économie” que nous voudrions substituer à celle bourgeoise du libéralisme, mais comme la démonstration de fausseté et sa démolition par une classe destinée par l’histoire à cette oeuvre révolutionnaire.Le premier objet de notre critique est le concept de marchandise, le fétiche marchandise disons-nous, auquel la société actuelle est contrainte de se prostituer. Au contraire, si marchandise signifie aliénation du travail, nous reconnaissons le communisme dans le dépassement historique de l’usage social de la valeur économique. Sur l’élimination de l’argent comme médiateur entre les produits du travail humain, on oppose le programme révolutionnaire immédiat, bien esquissé dans la critique de Marx du programme de Gotha, aux perspectives vides petites bourgeoises, des petits producteurs, petits mercantiles et intellectuels, encore aujourd’hui en vogue par détermination historique. Sur le Troisième Livre, au contraire, nous nous sommes approchés des mécanismes de la finance et du commerce mondiaux qui déterminent la crise générale du système capitaliste. Après avoir décrit la détermination du taux de profit pour le capital commercial comme dérivé de celui du capital industriel, avec lequel il constitue un tout nécessaire pour la production et la circulation, nous passons à la description de l’origine du capital financier dans la fonction primitive du changeur d’argent. Dans la garde des trésors, comme activité en soi, n’apparaît ni la production de marchandises, ni la marchandise elle-même. Le schéma du chapitre 19 de Marx est D-D’ dans lequel D’ est plus grand que D, schéma différent de celui du capital commercial D-M-D’, et de celui industriel D-M-M’-D’.
À la fin de la réunion, un camarade exposait son travail de mise à jour du grand tableau statistique de l’économie américaine, tableau utilisé depuis toujours par le parti pour ses recherches économiques. Par manque de temps, on renvoyait l’illustration du tableau et les considérations des phénomènes qui y étaient représentés à une prochaine réunion. Après avoir pris les accords de travail nécessaires et ceux pour les publications dans les diverses langues, nous nous séparions en prenant l’engagement de maintenir le rythme de notre travail.